Moy estant ainsi tormentee et travaillee, je ouy plusieurs instrumens, lesquelz sonnoyent en grande armonie et melodieuse resonnance, j’eux quelque suspicion que ce pourroyt estre mon amy. Et pour en sçavoir la verité, me vouluz lever, combien que j’eusse tousjours esté paoureuse aux tenebres nocturnes : je devins hardie et asseuree, mais en pensant saillir de mon lict pour aller a la fenestre, mon mary me dist. Ou voulez vous aller ? Je croy veritablement que c’est vostre amy, & sans plus dire mot se rendormit. O que j’estoye marrye, & plus triste que ceulx qui sont detenuz en prison caligineuse, parce que tremeur me detenoit, que je n’osoye regarder a la fenestre, dont j’estoye remplie de ire & de courroux, qu’il n’estoit en ma faculté de refrener, & ainsi se passa la nuyct. Mais mon amy continua de revenir par plusieurs foys, & une foys entre aultres, mon mary s’esveilla, & en ce tournant vers moy, tel principe donna a son parler. O mauldicte femme, tu m’as tousjours nyé ce que par signes demonstratifz evidentement pouoye cognoistre, si je n’eusse esté de vray sens aliené, je suis certain & le sçay indubitablement que c’est ton amy, qui amene plusieurs joueurs d’instrumens pour te donner renovation, & pour te induyre & faire condescendre a son inique vouloir, mais s’il cognoissoit ton cueur aussy bien que moy, il ne s’en travailleroit pas fort. Car ton effrenee lascivité a bien la puissance de te contraindre a le provocquer luy mesmes, & s’il estoit expert en amours, il auroit peu congnoistre (considerant telles contenances) la grant ardeur qui incessamment te domine, ton appetit venerien a envenimé ton cueur, qui au paravant estoit pur & chaste : tu es si abusee de son amour, que tu as changé toutes tes complexions, façons, gestes, vouloyrs & manieres honnestes, en opposite sorte, mais sois asseuree que je n’en souffriray plus, car ta vie desordonnee me cause tant d’ennuyz, & de passions, que contraincte me sera de user de crudelité, & ignominie en ta personne : & quant il eut ce dit il se teut. Et je me levay comme femme furieuse, & sans sçavoir prononcer la premiere parolle, pour luy respondre, je commençay a derompre mes cheveulx, & avioler et ensanglanter ma face de mes ongles, & de mon trenchant cry femenin penetroye les aureilles des escoutans. Quant je peuz parler comme femme du tout alienee de raison je luy dis. Certes je croy que quelque esprit familier vous revele le secret de mes pensees, ce que je pensoye estre reservé a la divine prescience : & vrayement je l’ayme effusement & cordialement, & avecq si grande fermeté, que aultre chose que la mort ne me sçauroit separer de son amour : venez doncques avecques vostre espee, faictes transmigrer mon ame de ceste infelice prison corporelle, & je vous en prie, car j’ayme mieulx mourir d’une mort violente, que le continuel languir, car mieulx vauldroit estre estranglee, que d’estre tousjours pendant, & pourtant ne tardez plus, transpercez le cueur variable, & retirez vostre espee taincte et sanguinolente. Ne usez de pitié en moy non plus que feist Pirrhus en Polisenne, laquelle fut immolee sur le tumbeau de Achilles, et si vous ne le faictes, la fureur et rage qui me tient me pressera et pourforcera de me precipiter moy mesmes : et en ce disant mes yeulx estincelloient de furieuse chaleur, et frappoye de mon poing contre mon estomach, tellement que je feuz si lassee, que je demeuray comme morte. Et quand je feuz revenue en moy, je veiz mon mary et mes damoyselles, et aultres serviteurs domesticques qui estoient esbahys de telle sincopise et pasmoison. Et quand je peuz parler je demanday pourquoy on s’estoit levé, et mon mary respondit, mais que vous soyez couchee, je vous le diray, & sans tenir plus long propos, par une de mes familieres servantes me feist porter coucher, & commença a me dire. O mon dieu, je n’eusse jamais pensé (combien que je vous eusse dit honte, & usé de propos rigoureux) que la chaleur d’amours eust esté en vous si vehemente & inextinguible, car je voy que vous en estes a la mort, dont je suis marry. Car combien que vous en ayez grandement failly, & que m’avez confessé de vostre bouche que vous estes occupee en nouvelles amours, je vous ayme tant qu’il me seroit difficile, & (comme je croy) impossible de me sçavoir divertir de vostre amour, mais je vous asseure que je prendray cruelle vengeance de vostre amy, lequel est cause de accumuler & assembler tant de tristesse en mon cueur, mais s’il vous prent envie de le baiser, devant qu’il soit trois jours je vous le feray baiser mort. Quand je ouy ces propos, mon cueur fut aussi fort oppressé que ceulx qui reçoipvent condemnation & sentence mortelle, & ne me peuz tenir de luy respondre. J’ayme trop mieulx que prenez vengence de moy comme je l’ay merité, sans oultrager ce jeune homme, qui n’a riens offensé, pourtant s’il est amoureux a il servy la mort ? c’est le propre & vray naturel des jeunes gens, Ces parolles proferees en souspirant jusques a effusion de larmes, en sorte que mon dolent mary fut contrainct de me appaiser, en me jurant & affermant que puis que j’en estois si amerement couroucee qu’il ne le vouldroit molester ny oultrager, mais il me prioit de delaisser le fol desir que j’avoye de mon jeune amy, disant que facilement le pourrois faire, en me conseillant en moymesmes, & que combien qu’il soit difficile, si est il possible. Et en me faisant telles remonstrances se approcha de moy, pour parvenir au plaisir de Venus, mais en grand promptitude me retiray loing de luy, & luy dis. Mon amy Je vous supplie que me laissez reposer, car au moyen des tristesses & angoisses dont mon miserable cueur est continuellement agité, j’ay une deliberation de tous mes membres en sorte que n’espere plus de vivre, sinon en langueur & infirmité. Et en ce disant me assis en mon lict, faignant d’estre griefvement attainte de maladie, dont il desplaisoit grandement a mon mary, & se efforçoit de appaiser mes larmes, pleurs, douleurs, & souspirs, & quand il pensa m’avoir ung peu consolee, il s’endormit jusques au jour.