Ce pendant qu’il prononçoit tel propos, ung de noz serviteurs survint, lequel venoit de solliciter aulcuns de noz affaires. Luy arrivé, fut incontinent adverty par la jeune damoyselle du perilleux dangier ou j’avoye cuydé succumber. Lequel voyant que c’estoit chose digne d’estre conservee en profunde silence, luy dict, qu’elle se gardast sur sa vie d’en faire plus recit a d’aultre persone. Et apres avoit ce dict, il vint saluer son maistre, duquel il estoit estimé serviteur fidele, & pour tant il luy declara mon infortune, reservé qu’il se taisoit de mon amoureuse follie. Le serviteur oyant ce propos, feist semblant d’en prendre admiration, faignant de n’en sçavoir aulcune chose, & voyant son maistre tant angustié & adoloré, luy commença a dire. Monsieur, par ce que je puis comprendre, je cognoys vostre cueur estre merveilleusement oppressé (& non sans juste occasion) mais ce nonobstant, il vous est necessaire que par bonne discretion moderez & temperez les passions de vostre triste cueur, car la vertu de l’homme, n’est demonstree sinon en adversité, parce que celluy qui est remply de grand sçavoir, doibt refrener sa volunté, en sorte qu’il ne s’esjouysse non plus des choses prosperes, que s’esbahyr des choses tristes & adverses. Vous debvez prendre consolation, considerant que ma dame a esté tousjours vertueuse, & combien que son entendement soit perturbé par quelques agitations & afflictions a nous incongneues, si debvez vous avoir certaine esperance que raison dominera en elle, car vertu ne peult estre ostee d’ung lieu ou elle a esté quelque temps, ne pour quelque cause, & pourtant je seroye d’opinion qu’elle doibt declarer ses extremes tristesses a quelque scientificque personne, qui avecq l’efficace de ses parolles la pourra corroborer & conforter, & par ce moyen pourra retourner a sa premiere coustume. Telles & semblables parolles escoutoit mon mary, & combien qu’il feust oultrageusement troublé, si print il quelque peu de consolation, & delibera d’user de l’opinion de son serviteur domesticque. Parquoy en adressant son propos a moy, me remonstroit doulcement, pensant tousjours que par ses exhortations mon angoysseuse rage & extreme douleur se deust diminuer, mais il ne congnoissoit pas que mon mal estoit incurable, mais apres que l’euz escouté, je faignis de me vouloir reduyre, car nulle yre n’est si furieuse, que aulcunement ne se refroydisse, parquoy je commençay a plorer, & en grand amaritude plaindre mon oultrageuse follie, toutesfoys ne me repentoye d’avoir esté surprise d’amour, mais estoye irritee de ce que n’avoye aymé plus temperement, sans le donner a congnoistre a mon amy, lequel pensant par la mutation de ma contenance que ses parolles eussent eu lieu de reception, & fructifiay en mon cueur. Et affin que je feusse plus inclinee a adnichiler mon inique vouloir me mena en ung devot monastere, affin que en confession & sans difficulté je voulusse exhiber mon infortune, & descharger mon cueur a ung auctenticque religieux, lequel estoit fort bien famé & renommé. Il avoit esté adverty par le serviteur que j’estoye en telle perturbation, que jusques a l’extremité m’avoit conduicte. Moy estant en ce temple sans avoir aulcune devotion, commençay a premediter quel propos je tiendroys audict religieux, & disoye en moy mesmes. O mon Dieu, que c’est chose fatigieuse & penible de faindre & simuler les choses. Je le ditz parce que ne ay aulcun vouloir ny affection de communiquer le secret de mes amours en confession, car je n’en ay contrition ne repentance, mais suis ferme & stable a l’amour de mon amy, car plustost me exposeroys a mille espece de mort, que de m’en desister, parquoy ne me semble que folie de le divulguer a ce viellard, qui est du tout refroidy, impotent & inutile aux effectz de nature, il me reprimera & blasmera, ce que aultresfoys luy a esté plaisant, en me pressant & stimulant de chasser Amours, sans en avoir jouyssance, & si je le croyoie, je n’auroye que la peine & le tourment, sans ce qu’il me fut imparty quelque plaisir de delectation. Toutesfoys fault il que je luy responde, & luy die a quelle occasion j’ay voulu user de crudelité en moymesmes : car je sçay veritablement qu’il est informé de mon miserable vouloir, mais quand j’ay le tout consideré, je luy peulx bien le tout reciter, Car parce que je luy diray en confession, il ne l’oseroit jamais reveler. Il ne me peut contraindre d’user de son conseil, & si prendray plaisir a parler de celluy que j’ayme plus ardemment, que jamais amoureux ne fut aymé de sa dame.