Les deux compaignons sont faictz chevaliers.Chapitre. VIII.

Apollo avecq ses ardentz chevaulx s’en retournoyt, quand apres avoyr licence impetree la compaignie de zelandin nous sequestrames : & nous parvenus au Palais, avecq aulcuns gentilz hommes prismes nostre refection : puis incontinent en nostre chambre nous retirasmes, tant pour deviser, que pource que la court estoit privee de toute recreation, a cause de l’infortune de zelandin : nous retirez en nostre secret hebergement, en devisant de diversité de propos : l’insidieux sommeil si fort nous stimula, que noz lassez membres contraignit a chercher le benefice du desiré repos : parquoy pour restaurer la nocturne lasseté, dedans le lict nous collocquasmes.

Desja Phebus se departoyt de son oriental domicile en dechassant les tenebres nocturnes, pour eslargir rutilante lumiere, quand nous commenceasmes a esveiller : puis en grande promptitude, nous appareillasmes pour nous transporter au palais : & si tost que nous y feusmes, veismes le duc, lequel seulement accompaigné de deux gentilz hommes ses plus familiers, adressoyt son chemin a la chambre de son filz, lequel il trouva en meilleure disposition qu’il n’estimoit, dont il fut reduyct en grand hilarité, Si luy commença a dire, qu’il avoit eu si grand tristesse de son infortune, que a ceste occasion la journee precedente se estoit passee, sans ce que les chevaliers se eussent oser occuper a quelque solacieux exercice. A ces parolles respondit zelandin. Monsieur tres affectueusement je vous supplie que pour mon mal (dont je espere brief guarison) ne vueillez diminuer l’amplitude & sumptuosité de voustre court : ny prohiber les delectables esbatemens des chevaliers, car ce me causeroit une tristesse, qui trop plus me seroit griefve, que l’infirmité du corps. Ces parolles dictes, ne tarda guere le duc qu’il ne se voulut absenter : mais comme je croy de quelque vertu divine inspiré, premier demanda a zelandin, lesquelz de ses gentilz hommes il desiroit le plus pour luy tenir continuelle compaignee. Bien heureux commencement sembla a zelandin pour subvenir a Quezinstra parquoy il dist : monsieur il n’y a compaignee, qui me fust plus aggreable que de ces jeunes gentilz hommes estrangiers parce que je les trouve modestes, discretz, & excedans les aultres en souveraine eloquence. Mais trop me desplaist de l’extreme tristesse de l’ung, laquelle luy procede pource qu’il n’est en son pouoir d’exercer chevalerie comme tousjours ont faict ses predecesseurs, car j’ay entendu de son compaignon qu’il est de grande noblesse extraict. A ce propos respondist le duc, certes zelandin ce m’est chose tresaggreable de veoir ces jeunes gentilz hommes converser avec vous, car je me persuade de croyre qu’ilz soient ainsi bien conditionez comme vous me recitez, combien que jamais n’eusse gueres de devises avecques eulx : mais plusieurs foys me suis delecté a considerer leur modestie & vertueuse contenance : mais je m’esmerveille quelle infortune les a a telle infelicité conduictz. Je suis memoratif que premierement quand je les interroguay de leurs regions, & de l’occasion de leur voyage, ilz me respondirent seullement, le juvenil appetit en estre cause, pour estre desireux de frequenter diversité de pays. Ha monsieur (dist zelandin) de ce ne debvez prendre admiration : car n’est la coustume des sages & discretes personnes, de si legierement descouvrir leurs secretz : lesquelz a ma notice ne feussent venus, n’eust esté sa face taincte de pasle couleur : qui de la douleur interieure m’a faict indice : & quand a mon instante priere son compaignon me le declaira, je luy promis que de mon ayde ne luy serois faillant, & pour ce monsieur je vous obsecre & prie que le vueillez faire chevalier, & en me contentant de ce mien honneste desir, ne vous sera moindre louenge, que a moy de contentement, parce que le temps le conceut & l’honnesteté le desire.

A l’heure le Duc persuadé par les instantes prieres de son filz, luy dist que non seulement seroit sa supplication exaulcee, qui estoit de faire chevalier Quezinstra : mais pour plus le letifier il avoit deliberé de faire semblable honneur a son compaignon Guenelic. A la deliberation, sans long temps differer s’ensuyvit l’effect : car en la presence de son filz & aulcuns de ses gentilz hommes de la main du duc receusmes l’ordre de chevalerie, qui fust a Quezinstra chose plus aggreable, que ne fut a Philippe Macedonien le jugement de cest enfant : lequel pour les aultes entreprinses par luy accomplies, fust grand appellé : jamais aussi ne fut si tresplaisante, a Antiochus la victoire de Demetrius. Incontinent apres ces choses faictes, le duc se departoit de son filz affin d’assister au temple, pour ouyr le service divin : lequel achevé, s’en retourna en une spacieuse salle ou les tables estoient dressees, & couvertes de delicates viande, ausquelles auroient donné lieu celles du grand Luculus Romain. Finit le grand & sumptueux service, les nobles princes & chevaliers de la compaignee du duc s’absenterent pour commencer a eulx preparer : & nous retirez en nostre chambre, Quezinstra commença a joyeusement se deviser, & me disoit : Guenelic si bien sçaviez la grande hilarité par moy conceue, pource que nous sommes du nombre des chevaliers, je suis seur que ce vous seroit cause de letification, combien que certain soye que de vostre part seulement aspirez vers voustre dame Helisenne, & ne desirez aulcunement de estre constitué en l’honneur, lequel sans vostre requeste vous a esté imparty : toutesfoys la chose vous doibt estre acceptable, & en debvez rendre plus de graces & remerciemens, que si par supplication le eussiez obtenu : car merveilleusement se doibt estimer le don qui procede de la priere. Mais peult estre que les solicitudes trop puerilles, dont vostre pensee est occupee vous privent des bonnes considerations : & si ainsi estoit vous ne pourriez bien discerner la lumiere des tenebres, qui seroit occasion que prefereriez la misere a la gloire : car cest amour sensuel aulcunesfoys rend l’homme pusillanime, Parquoy a bonne raison est fabulé par le prince des poetes, Homere, que le Phrygien estant en bataille contre le Grec, evita le peril mortel, par le moyen de la deesse Venus, laquelle toute circondee & environnee, d’une nuee aureine, tira invisiblement son serviteur, & le colloqua en son resplendissant & odoriferent domicille. Mais vous debvez entendre que cela n’a aultre signification, que la pusillanimité de Paris, lequel au paravant qu’il se adonnast a ceste effrenee lascivité, estoit esgal en force & en vertu a son frere Hector, le plus belliqueux chevalier du monde.

O combien se debvroit contempner & despriser ce pasteur Troyen : de estre ainsi devenu si treseffeminé & remply d’ineptitude ? cela doibt estre exemple a tous gentilz hommes modernes : & bien vous ay voulu rememorer, affin que l’amour que portez a Helisenne ne vous adnichille, mais au contraire vous fault estre vray imitateur de vertu, affin que voz vertueuses operations viennent a la notice de vostre dame : laquelle vous en tiendra en plus grand estime, comme faisoit la royne Genefvre Lancelot du Lac : auquel amour causa bien aultre efficace que ne feist a cest infelice Troyen, car il accomplist plusieurs belliqueuses entreprinses, pour estre de sa dame loué & exalté : l’exemple d’icelluy vous debvez ensuyvre. Bien suis certain que du principe vous trouverez l’art militaire ung petit estrange, parce que ne y avez esté instruict, mais totalement vous estes occupé en l’œuvre litteraire : toutesfoys en contemplant ceulx que vous cognoistrés plus aptes a tel exercice : vous y fauldra regir & gouverner, & commencer par bon & vertueulx courage : car qui temerairement commence, miserablement finit. Ainsi comme Quezinstra fidellement me amonestoit, je luy respondis si a personne oncques fuz, ou suis pour estre obligé & redebvable, je le suis a vous tresgrandement, pource que continuellement me admonnestez de ce en quoy vous congnoissez que mon honneur & utilité conservent, dont meritez de estre grandement loué, pource que ne est moindre vertu l’enseigner que l’apprendre. Mais ce qui plus me contriste, sy est de ce que je vous voys si timide & craintif, que pusillanimité & tendreté ne occupe lieu en mon cueur : & ce vous procede a cause que je suis soubz la conduicte, & en la puissance du dieu d’amours dont vouz ne faictes aulcune estime, comme de chose inepte & puerile. Mais je formide & crains que au temps futur ne vous en repentez, & contristez de la petite estime que presentement en faictes. N’avés vous timeur de succumber en l’inconvenient du cler Phebus, duquel me souvient vous avoir aultresfoys parlé, mais pource que ne vous avoye narré la cause dont l’amour luy procedoyt, presentement je le vous veulx exprimer, qui fut pource que icelluy Phebus par trop se glorifioit de avoir obtenu la victoire du grand Piton : & pourtant contempnoit & desprisoit le dieu d’amours, luy disant que a luy ne appartenoit de porter l’arc ne les fleches en sa presence : mais les luy debvoit concinner comme a celluy qui estoit merveilleusement fort, parquoy disoit a Cupido que comme son inferieur se debvoit humilier devant sa sublimité. De ces superbes & audacieuses parolles, fut cupido fort indigné, & luy dict que de brief luy feroit sentir de ses fleches la force & vertu, ce que il feist : car sans dilation print son vol vers le mont Pernasus : auquel parvenu, sans differer ne craindre de offenser la divinité, de l’une de ses fleches transfixa le cueur de Phebus, dont la vulneration demeura quasi incurable. Ceste exemple doibt estre suffisante pour vous garder de plus vituperer ceste sublimité, a laquelle ne debvez ascripre ny adapter le deffault de Paris, qui comme je croys a ceste cause ne luy procedoit : car selon ma conception amour fait l’homme prudent en tous cas survenans, facond, magnanime, asseuré, hilaire, discret & liberal, parquoy en sa puissance totallement je me confie. Comme je proferoye telles parolles, Quezinstra se print a me regarder, & en soubzriant me dist. Accompaigné ne estes tousjours de toutes ces qualitez : car souventesfoys quand pour ceste sensualité estes si douloureux, anxieux, & triste, vous ne estes sy prudent, discret, & constant que de present vous vous demonstrez. Ainsy devisant, sortismes de nostre chambre, & incontinent que feusmes en la rue, nous veismes innumerable compaignee de chevaliers qui adressoyent leur chemin vers le lieu designé, pour les joustes, ou le duc & la Duchesse desja assistoyent : & ce pendant que nous delections a les contempler, En jectant mon regard en circonference apperceuz ung escuyer : lequel apres nous avoir salués, nous dict qu’il avoit charge de zelandin de nous preparer armes & chevaulz : parquoy quand il nous plairoit nous les feroit amener, a quoy nous feismes telle responce. Mon amy trop plus que ne pourrions estimer somme obligez a monsieur vostre maistre, pour les benefices que nous recepvons de luy : dont vous supplions que de par nous treshumblement le remerciez, & puis apres le plus diligemment qu’il vous sera possible : faictes amener des chevaulx, pour ce que nous sommes timides que n’estions trop tard venir au tournoy, aulquel comme je croy, l’on a donné commencement. Tout subit quand eusmes dict telles parolles, l’escuyer se sequestra de nous, & sans gueres de dilation, nous envoya deux chevaulx tous blancz : lesquelx estoient merveilleusement beaulx & puissans, avec armes pareillement blanches. Sans gueres tarder, nous appareillames : & en prenant nostre chemin vers le tournoy ainsi commençay a dire en m’adressant a la deesse Venus.


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