LA SECONDE PARTIEDES ANGOISSES DOULOUREUSEScomposees par Dame Helisenne,parlant en la personnede son amy Guenelic :
Combien qu’il soit croyable & concessible, que par enucleer & declarer les Angoisses & douleurs souffertes, elles se peuvent mitiguer & temperer, toutesfoys je n’espere que par le relater de mes anxietez douloureuses me soit imparty aulcune diminution de travail : & aussy a ceste intention, je n’ay donné principe a l’œuvre presente : mais seulement pour exhorter tous jeunes jouvenceaulx d’eviter l’insupportable charge D’amours, (au moins s’ilz ne se veullent regir & gouverner soubz l’empire & seigneurie de Cupido) en observant les coustumes que le vray amoureux doibt avoir : Lesquelles sont d’estre magnanime, modeste, secret, soliciteux & perseverant, & de tout accident patient, & non point superbe, difficile ne obstiné. Mais doulx, flexible & obeissant, selon les occurrences, affin de ne succumber en telle extremité, ou par deffault de telles perfections, on peult estre reduict. Helas moy paouvre miserable, qui trop tart congnoys mon imprudence & inconstance, je n’ay juste cause de me plaindre D’amours, combien que l’excessive douleur (dont continuellement je suis angustié & adoloré) en procede, non par le deffault de ma dame, mais par ma follye & indiscretion. Ceste mienne consideration me cause tant d’anxietez & tristesses, que ma langoureuse vie m’est plus acerbe que une cruelle & violente mort, pour les afflictions dont ma douloureuse ame est continuellement agitee. Mais toutesfoys bien que le declarer de mes peines intolerables ne se puissent narrer sans augmentation de douleur, si me veulx je efforcer de le rediger par escript : Considerant que ce dont je veulx faire le recit, est digne de perpetuelle memoire. Et pourtant je veulx obsecrer & supplier l’altitonant plasmateur, de me faire ceste grace de bien vous sçavoir escripre & exhiber l’œuvre presente.
Au temps que le filz de yperion faisant son cours parmy le zodiacque, eust tant sejourné es parties meridionalles, qu’il attaignit la queue des poissons, & donnoit principe a retourner les frains de ses nobles chevaulx vers nostre climat & hemisphere, et se preparoit le temps delicieulx & moderé, La gentile Philomena encores memorative de la villaine opprobre & injure en elle commise, par le faulx traditeur Terenes, recommence ses souspirantes & armonieuses querelles. Et le pervers & furieux Mavors monté dessus son impetueux curre, stimule tous nobles cueurs au marcial exercice. Moy estant en ma florissante jeunesse, aagé de vingt & deux ans, j’estoye en varieté de pensee, en vacillant par plusieurs foys pour ne sçavoir bien discerner, lequel me seroit plus utile de m’occuper a l’art militaire, ou de continuer l’œuvre literaire, a laquelle j’avoye donné commencement pour parvenir de m’exalter jusques au siege de Minerve. A l’heure je n’avoye encores sentu en ma jeune pensee l’ardente flamme d’amours. Je ygnoroye ou la vie des miserables amans se consiste. Je ne sçavoye quelz embrasemens ont accoustumé de sentir ceulx qui de Venus & Cupido, font leur Dieu en terre : laquelle ardeur m’a depuis avecq si grande vehemence aggressé, que j’estime que nul palus, fleuves, torrentz, & tout ce qui est apte a refrigeration, ne pourroit l’inextinguible chaleur refrigerer. Helas j’estoys encores franc & libere, & n’entendoye seulement que a mes lucratives & honnorables affaires, quant amours (je ne sçay pour quelle occasion) me vulnera le cueur d’une sagette, ou flesche dont aultresfoys fut navré Phebus : & ce me advint par le seul regard d’une dame, qui me insidia & lya pour jusques aux cendres me retenir captif. Je m’efforçay du principe de vouloir resister, ce qui ne fut a mon pouoir & faculté. Quoy voyant delaissay toute esperance de m’en pouoir desister, & commençay a considerer la qualité de ceste dame : en laquelle, je comprins estre la beaulté de la grecque Helene, de Estolle la romaine majesté, la gravité de Marcia, la modestie de Argia, la facetieuse elegance de Julia, la pytié de Antigone, la fervente tolerance de Hisicratea, la doulce urbanité de Cicilia, & la haulte celsitude de Livia. Apres avoir consideré toutes ces choses, l’amour croissoit & augmentoit, & avec si grande vehemence me possedoit & seigneurioit, que mon esperit ne la pouoit soubstenir, Car il sembloit que le feu d’amours feust allumé par toutes mes puissances.
Moy estant ainsi vaincu, lié & conclavé, je commençay a mediter & rememorer les amours de plusieurs : lesquelz a telz embrasemens n’ont peu resister : & survint en ma pensee le pasteur Troyen, qui tant a son desadvantage veit Citharee. Puis comparut en ma memoyre le fort Achilles lequel estoit invulnerable, parce que sa mere la deesse Thetis l’avoit plongé en l’ung des fleuves infernaulx, appellé Styx. Mais pour ce ne peult evader qu’il ne feust attainct de la doree sagette de Cupido. Apres me vint souvenir de plusieurs aultres, comme Hannibal, Certorius, Demetrius, & Philippe de Macedoine. Apres je consideray avecq quelle force amour a superé Aristote, Platon & Virgile, lesquelz nonobstant leurs sciences ont esté subjuguez de l’invincible puissance D’amours.
Apres avoir distinctement recogité toutes ces choses, j’euz ferme propos, & irrevocable deliberation de me rendre obeyssant, & lors je licenciay de moy toutes aultres cures & solicitudes, pour incliner mon entendement a ses pueriles excercices, que la juvenile aage a de coustume user : assavoir, sonner, chanter & saulter. En semblables actes la vie, la renommee, le temps & la faculté consumoye, & en telles vanitez je me letifioye, & me prestoit amour port & faveur, en sorte que apres aulcunes lettres receues tant d’une part que d’aultre, & aussi avoir parlé quelque foys, ne restoit aultre chose que le temps opportun, & le lieu commode, pour accomplir les affectueux & ferventz desirs : mais pource qu’elle estoit mariee, estoit chose difficile, qui fut occasion que je commençay a me attedier & ennuyer.