Preparation a ung tournay de princes.Chapitre. VI.

Premierement arriva en tressumptueux, tresmagnificque & tresriche arroy, Alcinans roy de Boetie, apres venoit en moult noble & pompeuse compaignie Silperis roy de Athenes, lesquelz suyvoyent Federic duc de Locres. Apres suyvoit Librius conte de Phocides, Philibert duc de Foucquerolles : puis apres le conte de la terre deserte. Aussi comparurent Aemery conte de Merlier, Mabran seigneur de Cournal, le seigneur de teuffle, Baltasar seigneur de Ousen : apres venoit innumerable compaignie de chevaliers, lesquelz pour eviter prolixité, je me deporte de nommer. En grand honneur & reverence furent receu les roys de Boetie & de Thebes, lesquelz estoyent freres germains, & celluy de Boetie estoit conjoinct par bien matrimonial avecques Phenice fille unicque au duc de Locres, & niepce au duc de Gorenflos, laquelle estoyt reluysante en beaulté singuliere. Apres la reception honnorable de roys princes & grandz seigneurs, pource qu’il estoit heure de soupper, incontinent furent les tables dressees ou assisterent les roys & aulcuns des princes, lesquelz furent sumptueusement serviz. Puis apres les tables levees, l’on donna principe aux dances ou les chevaliers & dames prindrent solacieuse delectation, jusquez a ce que Thetis commença a irradier le meillieu du celestiel hemisphere & estoilles simulees tombans par l’air, stimuloient les debiles mortelz au desiré repos, quand a la salle furent apportez espices : avecques vins non moins delicieulx, que celuy dont Juppiter est par Ganimedes servy. Apres la collation faicte chascun pour reposer en sa chambre fut conduict, & Quezinstra & moy comme les aultres nous retirasmes, non pour reposer, mais seulement pour continuer noz familieres devises. Je vouloye commencer a parler d’amours selon ma coustume : car l’amoureuse flamme avec si grand forces mon desir allumoit que toute la puissance de Neptune la minime part ne auroit peu estaindre, mais gueres mains ne souffroit Quezinstra non par chose semblable, mais pour l’extreme tristesse interieure qui le agitoit, pour ne estre en son pouoir de exercer chevalerie. Et pour ce contraincte me fut de remettre es termes de silence : car a l’occasion de sa grande doleance, le temps ne estoit a parler d’amours accommodé ne propice. Et pource que les nocturnes tenebres sont a dueil & tristesses tresaptes, ne pouvoit trouver paix ne tranquillité en son cueur, & combien que par amyables recordz misse peine de le letifier, il consomma une partie de la nuyct en formant griefves complainctes. Toutesfoys entre la tierce & quarte vigile, feurent les yeulx contrainctz de dormir.

Le matutin Lucifer sentoit desja ouvrir les portes des palais, semez de odoriferentes roses, si commençoit les gemissemens & cris des Apollins coursiers, qui toute nuyct avoyent esté repeuz en l’ocean de fragrante ambrosie, & estoient desja acommodez au refulgent curre & par ce se retiroyent en occident, tous splendides & rutilans astres, quand du lict ou la nuyct en brief somme se estoit passee me levay : Et en donnant commencement a quelques propos, nous appareillasmes : puys nous transportasmes au temple, ou incontinent apres assisterent les roys & princes pour ouyr le service divin : lequel achevé en la presence des princes fut faict Zelendin chevalier, puis quand furent tous reduictz en la spacieuse salle, ou le disner estoit preparé merveilleusement sumptueux, comme l’on peult assez ymaginer : puis apres chascun se sequestra du duc, pour eulx preparer & accoustrer, affin d’aller commencer le tournoy, & delibererent que ceulx de Boetie & de Gorenflos, tiendroient le tournoy contre les aultres. Par commune election, Federic duc de Locres, fut chef de ceulx de dedans, & le roy de Athenes fut esleu pour ceulx de dehors : comme pendant que de une part & d’aultre, chascun se appareilloit, la duchesse accompaignee de la royne de Boetie, & infiny nombre de dames, se partirent, & avec modeste alleure, se transmigrerent en son eschauffault : lequel estoit tendu de soye toute œuvree d’or, figuré de tout le cours du zodiaque, avec le mouvement du ciel stellifere, qui a veoir estoit chose admirable. Aussi estoit ung singulier plaisir, a contempler la beaulté des dames : lesquelles replendissoient tant en beaulté naturelle, comme de accoustremens d’or, de pourpre & pierreries tant de richesses Juno ne sçauroit acumuler, que l’on pouoit veoir aux atours des angeliques princesses. Ainsi comme nous estions occupez en ceste speculation, Quezinstra commença a distinguer son regard de toutes les aultres, pour contempler la specieuse formosité de la belle Phenice. Puis quand il eust bien regardee, commença a accuser le ciel d’ingratitude, que nostre pays de semblable beaulté ne avoit aorné : & en ce tournant vers moy, disoit. O Guenelic si bien avez consideré la qualité de ceste dame, bien pourrez juger que dieu & nature a la former ont mis toute leur estude. En ce lieu perdroit venus le pris de la pomme doree : car l’excellente beaulté de ceste dame, suffisamment ne se pourroit exprimer, sans invocquer l’ayde de Calliope, a laquelle je obsecre me vouloir ayder de son stile, pour vous le sçavoir bien narrer. Regardez ses cheveulx de splendissante couleur lustrez, qui de apollo la similitude represente. Considerez l’amplitude de son cler front avec le doulx sourcil dont il est aorné. Notez l’irradiante lumiere de ses yeulx vers, & plus reluysans que nulz astres : La forme de son nez traitifz, la fresche couleur & le beau tainct de sa face : La rondeur de ses joues pourpurines, la petitesse de sa bouche : avecq l’elevation de sez levres coralines, qui en soubzriant descouvrent ung tresor de perles orientalles. Regardez la blancheur delicieuse de sa gorge christaline. Voyez la forme de ses petitz tetins, qui deux pommes de roseaulx representent. Je ne puis passer oultre : car ses precieulx habillemens occupent la perfection de sa noble facture, qui par imagination seullement se peult comprendre : mais pour finale conclusion, je dis que empoury est le celeste consistoire pour ne y avoir chose sy resulgente que ceste la. Ces parolles oyes, que avec si grand affection me narroit le temps ne me sembla de silence garder, quand ainsi commençay a dire.

Quezinstra je vous supplie de sequestrer toute passion qui en cueur de jugant pourroit tomber & approcher a ceste dame l’ingenieuse fantasie & membre par membre singulierement deffendez a faire jugement, & peult estre que ne retrouverés le ciel de ses graces envers nostre region si avaricieulx comme vous dictes. Il semble par les louenges que vous faictes de ceste dame, que Dieu, le ciel & nature, de tout celeste don, nous eust privé. Et lors Quezinstra me dist, premier vous ay entendu, que voz parolles feussent proferees : mais si bien voulez considerer, content je suis vous en laisser le jugement : & gardez que l’appetit de la verité, de vostre dire ne aliene. Subitement pour ne pouvoir plus souffrir, ainsi luy dis, Certes je ne veulx nyer, que de grand beaulté ceste dame ne soit douee, quant a la formosité de la face : mais au reste elle est inferieure de aulcune que je congnoys, & pour ce je vous supplie ne vouloir tant exalter ny extoller les estranges, pour vituperer celle que congnoissons, & qui ne sont dignes de estre blasmees. Et sy ceste dame vous est tant aggreable, sans diminuer l’honneur d’aultruy la pouvez prier d’amour, & a l’heure il me respondit, Guenelic soyez certain que l’excellente beaulté de ceste dame m’a contrainct a verité proferer, sans ce que troublement de raison, par quelque desir aveuglé ayt occupé ma veue : car croyez que je suis deliberé d’estre tousjours loingtain des dars d’amours, lesquelz si indiscretement & cruellement plusieurs offensent. Incontinent qu’il eut ces parolles dictes, sans dilation en telle sorte luy respondis : puis que les louenges que vous faictes de ceste Dame, ne procedent par estre attaint de quelque amoureux desir, je vous prye vous vouloir departir de telz propos : car puis que ne voulez que amour obtienne sur vous domination & seigneurie, ne debvez persister en trop grande contemplation, qui facilement vous pourroit faire tomber en l’inconvenient de celluy, qui par contraire d’amours, fut forcé de exorer la deesse Venus, pour impetrer d’elle, que son ymaige divin vinsse, & pourtant vous veulx bien advertir, que necessairement se fault donner garde des principes. J’entens bien que gens de complexion melencolique comme vous estes, si facilement ne s’enclinent a amours comme les aultres : Car par la predominante humeur, Vostre habitude & nature vous rend aulcunement dur. Mais si une foys vous estiez prins, jamais ne vous en retireriez : car les melencolicques pour pigricité & tardiveté du terrestre humeur, premier se exposeroient a la mort, que de delaisser amour, Les coleriques y sont trop plus subjectz pour l’impetuosité du chault humeur, & si bien ilz sont plus voluntaires & soubdains, plus facilement s’en absolvent.


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