Apollo l’extreme partie de Pisces abandonnoit : Et avec la main dextre le chef de Aries tenoit, quand devant madame nous presentasmes. Et si tost que ma doulce dame me eust apperceu, elle demonstra par ses gestes exterieures, que ma veue luy estoit plus aggreable qu’il ne seroit possible d’exprimer : & comme je me feuz posé aupres d’elle en donnant plusieurs baisers a sa descoulouree face, Et lors avec voix debile ainsi me dist.
O mon unicque refuge consolatif.
O lumiere de mes yeulx.
O creature que tant a la mort que la vie oultre l’humain croyre j’ayme.
Bien puis dire que avec la delectation que j’ay de te voir, nulle espece de mort ne me peult espouventer.
O mon doulx amy, en briefve espace, certaine evidence auras, combien griefve & remplye d’amaritude ton absence m’a esté : car parce que je n’esperoye de jamais te veoir, j’ay esté par angoisseuse douleur tant affligee & travaillee, qu’il n’est en ma faculté de pouoir exhiber. Et avec ce, ay esté tant agitee de l’ivernalle froidure, que icelle peine corporelle congregee avec les passyons de l’ame m’ont tant persecutee que je sens de moy approcher les troys seurs lesquelles immaturement le fil vital me copperont.
Quand elle eut ce dit, elle se teut. Et a l’heure estant destitué de tout espoyr & ce qui assez me desplaisoit, estoit que pres de la aulcun lieu habitable ne se retrouvoyt. Parquoy avec continuelz sanglotz & souspirs qui en grand multitude de mon dolent estomach sortoient, ainsi commençay a dire : ma dame chere, je ne puys trouver parolles par lesquelles je te puisse exprimer l’extreme douleur que pour la tienne je souffre : car tu doibz croyre que te veoir ainsi infirme & languissante m’est une peyne incredible. Et si t’asseure que les parolles par toy proferees, me sont sagettes qui me vulnerent le cueur : Parquoy je suis certain que ta mort sera occasion de la myenne, Car ma vie seulement par la tyenne vit. Las madame estymeroys tu que l’incomprehensible amytié que je te porte me peult souffrir vivre, en te voyant mourir ? certes si tu le croyois, grandement de la verité tu seroys alienee. Helas ma vie est du tout hors d’esperance, combien que quand je feis retour vers toy, ayant obtenu victoire de noz ennemys, une grand hylarité m’accompaignoyt. Et ignorant l’infortune & male adventure, je pensoye que pour le futur ma vie seroit doulce & tranquille : mais ces consolatifz pensemens, en petite espace se sont convertiz en trop acerbes & durissimes cogitations. O dolente & anxieuse mutation : O temps cruel : O jour plein de misere : O mauldicte fortune, cruelle furieuse, detestable, excecrable & abominable : a quelle occasion me veulx tu exterminer ? N’avois je pas assez pené & travaillé ? Et si ton yre n’est encores ressassiee, pourquoy ne l’execute tu en aultre sorte sans me vouloir priver de celle, laquelle avec tant de fatigues je pensoye avoir acquis, O aveuglee, depiteuse & ennuyeuse, regarde a quelle extremité & calamité ton ingratitude m’a conduict. Certes je n’ay chose qui me puisse conforter sinon que j’espere que ce que le corps ne pourra, a l’ame ne sera impossible : Car par le moyen de ma mort continuellement, toy ma dame, elle accompaignera. Tout subit que j’eux imposé fin a mon parler, (combien qu’elle feust debile & pres de sa fin) ces parolles respondit :
O Mon doulx seigneur, de ce que tu dictz que la douleur mienne te cause une extreme tristesse, assez je te croys : mais plusieurs raisons te doibvent induire a la supporter. Et entre aultres, tu doibz estre recordz, que moy ne les aultres ne sommes engendrez pour estre immortelz : car il est manifeste, que toutes choses qui naturellement commencent, naturellement finissent : car estant nostre matiere originee de quatre qualitez contraires, ne peult estre pardurable : comme cree de matiere & forme, ainsi que le philosophe en sa physicque nous enseigne. Et pourtant en consideration de ce, je te supplye, que voyant ma mort, ne te vueille trop angustier : mais considere que l’homme prudent & saige, ne se doibt par lyesse exalter, ne par anxieté desprimer. Et si l’absence & privation de moy te moleste, de tant plus te doibs consoler de me veoir liberee des calamitez : qui en ce mortel monde journellement nous surviennent : aussi tu doibs penser a l’expectation de la vraye immortalité de l’ame.
O glorieuse mort : par laquelle nous vivons, a toy est redevable toute l’humaine condition : car de corruptible la fais eternelle. Et pour ce se doibt nommer faulse & inicque l’opinion de celluy commun peuple rural, & vulgaire : estimant que mourir & terminer ses jours en aage anticque, soit plus felice que de mourir en florisante jeunesse.
O combien par cela ilz se demonstrent ignares & de petit entendement, puis que es choses transitoires ilz s’arrestent & ne se conforment aux opinions de tous sçavans esperitz, lesquelz aulcunement la mort ne craignent : comme il appert par les parolles de sainct Paul : lequel en cryant, disoit, je desire la mort pour estre avec la vie, a laquelle par ton moyen, on parvient.
Le philosophe Socrates ayant foy indubitable de l’immortalité de l’ame, avec consolation beut le venin.
Le saige Caton voluntairement n’eut mort soufferte, si d’icelle eust eu doubte.
Si bien tu considere ce que je te recorde, facilement tu mitigueras ton acerbe douleur : laquelle trop plus me griefve, que l’apprehension de la mort. Et pourtant si tu ne as compassion de toy, je te prie, aye la de moy : qui tes peines & les myennes souffre. Mais si j’estimoye que apres ma transmigration tu te peusse associer de ceste belle vertu de patience, sans sentir grand peine, je endureroys la mort : de laquelle le divin Platon escript estre de tous maulx le plus petit. Dictes ces parolles en dressant sa veue aux cieulx, donna principe a la pronontiation de telz motz.
O Eternel & souverain dieu, qui voys noz cueurs & congnois noz pechez, je te supplye que par ta misericorde vueille tourner en oblivion mes continuelles iniquitez : par lesquelles je congnois avoir envers toy commis offense tresgriefve : car je ay tousjours perseveré en maulvaises cogitations, suyvant ma sensualité : laquelle m’a conduict, ou raison, conscience & honnesteté repugnoient. Mais toutesfoys j’espere tant en ta divine clemence & infinye bonté, que mon oraison ne sera enervee, mais te sera acceptable : Car jamais tu ne refuse pardon a tes creatures, puis que de cueur devot ilz te requierent : car comme tu as faict exprimer par Ezechiel ton prophete en ces parolles. Toutes les foys que le pecheur se retournera a Dieu par vraye penitence, tous pechez que il pourroit avoir commis ne luy seront imputez, ny ne l’empescheront d’avoir la vie eternelle. Et a ceste occasion, combien que le retour soit tardif, si debvons nous avoir foy indubitable, que nous impetrerons mercy. Car comme dict sainct Cyprien, Au poinct que l’ame est pres de sortir du corps, la clemence & begninité de toy, mon Dieu tresmisericordieux, ne la rejecte poinct de vraye penitence qui ne peult estre trop tardifve, mes que elle soit vraye, Ne aussi le peché n’est pour lors irremissible, s’il desplaist a la volunté. Et par quelconque necessité ou parvienne a vraye penitence, l’on obtient facilement pardon de son peché : ce que n’empeche le cryme & enormité d’icelluy : ne la briefveté du temps qu’on a a vivre, ou l’extremité de l’heure, ou la dissolution de la vie & conversation precedente, pourveu que l’on convienne en contrition & desplaisance la volupté & plaisir precedent : car la charité de toy, mon Dieu est ainsi, que une mere : qui a son sein estendu pour recepvoir benignement ceulx qui voluntairement se retornent a elle.
Et pour ce dict sainct Paul, Ou le peché a esté plus grand, la grace de dieu s’est plus estendue.
Le prophete aussi exhortant les pecheurs a soy retourner par vraye contrition & penitence : leur dist en ceste maniere : retournez par condigne penitence au createur : car il est tresbegnin, & misericordieux, & par trop plus prompt a pardonner que l’on n’est a le requerir.
Et a ceste occasion je me confie tant de ta grace, sublime dieu, que je croys que toy voyant comment je manifeste mon grand peché, je accuse ma vituperation & turpitude, & deteste mes vices : lesquelz par ton immense prudence & incomprehensible bonté, tu couvreras & exaulceras mon ultime supplication, en collocant mon ame avec les esleux ou elle se pourra consoler & letifier.
Apres qu’elle eut ainsi humblement exoré la supernelle bonté, elle jecta son piteulx regard sur moy : & comme elle eut apperceu par mes gestes exterieures que je souffroye une douleur indicible & non equiparable : qui me contraignoit a desrompe mes beaulx cheveulx, Et a donner des tresviolentz & enormes coups contre ma blanche poytrine : Et a l’heure elle commença a telles parolles proferer :
O Guenelic, pource que tu continue tes lachrimes, pleurs & gemissemens, tu me frustre du tout de l’esperance que j’avoie en ta science : laquelle j’estimoye estre suffisante pour refrener ton courroux, & mitiguer tes passions : qui sont tant excessives, que tu ne fais aulcune demonstrance de ta vertu. Toutesfoys l’heure est venue que tu la doibs monstrer & approuver, couvrant la douleur de ma mort, & si tu te veulx efforcer, bien le pourras faire : car il n’est si grand travail, que par prudence ne soit moderé : ne sy acerbe douleur, que patience ne desrompe. Parquoy, je te supplie d’imposer fin a ton grand deconfort : & te console, en pensant que la clemence divine a esté de nous piteuse, puis qu’elle n’a voulu permettre, que le peché d’adultere, eust esté par nous commis : qui eust esté cause de me faire finer par mort plus infelice, que celle que de brief je voys souffrir : laquelle sans timeur recepvray, Car j’espere que mon ame sera collocquee au lieu, ou elle trouvera son semblable, a la semblance duquel elle fut premierement cree. Et pourtant ne me veuille tant offenser comme d’estre envieulx de ma beatitude : & si jusques a present d’une amour sensuel tu m’as aymee, desirant l’accomplissement de tes inutiles desirs, a ceste heure de telles vaynes pensees il te fault desister. Et d’autant que tu as aymé le corps, sois doresnavant amateur de l’ame par charitable dilection. Et donne telle correction a ta vie, que le venin de la concupiscence ne te prive de la possession de ceste divine heritaige qui nous est promise. Et pour ce je prie nostre fabricateur, que toy & moy consolez nous y conduyse.