IVGUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Au simple ton de ta lettre, cher Panin, il est hors de doute que tu aimes encore les belles. Ce que tu prends pour aversion, n'est que ressentiment. Il passera un jour ce ressentiment; tu peux t'y attendre, et je te verrai de nouveau enlacé. Mais en attendant que tu m'entretiennes de ta passion pour quelque jolie enchanteresse; je vais t'entretenir de la mienne.

Quoique mon amour pour Lucile n'ait pas attendu la réflexion pour naître, et que je n'aie jamais cherché à m'éclairer sur le choix d'une épouse, je vois avec transport que la fortune m'a mieux servi que la sagesse ne l'eût pu faire.

Lucile n'a point ces grâces brillantes et légères dont le monde fait tant de cas, ni cette humeur folâtre, ce babil frivole, ce petit manége, ces aimables caprices qui vont si bien à quelques jolies femmes. Mais à une belle figure, relevée par des grâces touchantes, elle joint une âme tendre, noble, élevée; un esprit solide, enjoué, délicat: et je ne sais quels charmes invincibles qui lui captivent tous les cœurs.

Avec tant de belles qualités, un peu de vanité serait bien excusable: toutefois Lucile n'est point vaine. Au milieu de ses compagnes, elle se distingue toujours comme la rose parmi les autres fleurs: tout le monde admire sa beauté, elle seule paraît oublier ses attraits: on l'écoute avec ravissement, elle seule ne s'aperçoit point du plaisir qu'elle cause.

Mais quel charme elle donne aux vertus douces et bienfaisantes, dont elle est un modèle vivant. Quelles attentions pour ses parents! Jamais fille n'en eut de plus marquées. Toujours elle leur obéit avec douceur: souvent elle n'attend pas l'ordre, elle devine; et tout ce qu'ils peuvent désirer est fait avant qu'ils se soient aperçus qu'elle y pense.

Avec quel zèle elle ouvre la porte à l'honnête pauvreté! Quel air d'attendrissement elle a pour les malheureux! Comme elle se plaît à ramener la joie dans un cœur flétri!

Hé! ne dirai-je rien de cette sensibilité délicate qui craint d'offenser ou de déplaire, de cette ouverture de cœur qui gagne la confiance, de cette modestie qui imprime le respect, de cette aimable pudeur, de cette timidité enchanteresse qui la rendent si séduisante.

Chez elle rien n'est gêné, tout est naïf, tout est naturel, tout a l'aisance de l'habitude et pour te faire son portrait en un mot: c'est la Vertu sous les traits de la Beauté.

Heureux celui qu'un doux hymen doit unir à Lucile! Il n'aura à craindre que le malheur de la perdre ou de lui survivre. Cet heureux mortel, cher Panin, tu le connais: c'est ton ami.

De Varsovie, le 19 mars 1769.


Back to IndexNext