VIGUSTAVE A SIGISMOND.

A Sirad.

Me voici depuis quelques jours à Lencini pour y passer une partie de la belle saison.

Hier, les comtes Sobieski, Kodna et Bressin firent partie d'aller en famille passer la journée à l'île Tarnow. J'étais convenu de les joindre à la maisonnette que le dernier a fait bâtir sur le bord du lac, où la compagnie devait s'embarquer.

A mon arrivée, je trouvai les hommes dans le salon à parler politique. Les femmes avaient passé dans le parterre, et j'aperçus les jeunes rangées autour d'un bassin et occupées à s'admirer dans l'onde limpide, chacune une houlette à la main.

Je fus frappé de la coquetterie de leur parure. Avec quel soin elles s'étaient ajustées! Combien leur beauté s'était embellie encore par les secours de l'art! Combien la gaze, la chenille, la dentelle, donnaient de lustre à des charmes à demi-voilés! Combien les rubans et les cordons relevaient artistement leurs robes pour montrer une chaussure délicate, ou plutôt des petits pieds mignons!

Parmi ces gentilles bergères qui attiraient les désirs sur leurs pas, qui n'eût distingué Lucile à l'élégance de sa taille, à son air noble, à son port majestueux?

Elle était vêtue d'une robe blanche, dont l'étoffe lustrée flottait à grands plis autour de son corps, ses cheveux bouclés par les mains de la nature tombaient avec grâce sur son col d'albâtre et se roulaient sur son beau sein; un voile léger dérobait à l'œil des charmes où les cœurs viennent se prendre.

Un petit chapeau d'osier entouré d'une guirlande de fleurs s'abaissait sur ses beaux yeux.

Je ne pouvais me lasser de l'admirer sous cet ajustement, je croyais voir une Grâce décente entre des nymphes vives et légères.

On servit quelques rafraîchissements et nous gagnâmes le bateau.

Déjà les bateliers font blanchir l'écume sous leurs rames, le rivage fuit loin de nous, et nous découvrons les fertiles coteaux de l'île.

Au pied de ces coteaux, quelques villages s'avancent en amphithéâtre sur les bords du lac, et leur image est répétée dans le cristal de l'onde. D'autres villages s'étendent dans les vallées; les flèches brillantes de leurs clochers s'élèvent dans les airs, dominent d'espace en espace les paysages d'alentour, et couronnent ce riant tableau.

On voyait des troupeaux nombreux errer dans la prairie, et l'on entendait de loin les chansons des bergères et des bergers dansant au son des chalumeaux à l'ombre des bosquets.

Nous abordâmes dans un golfe où les eaux amoncelées dorment depuis le commencement des siècles dans des prisons profondes.

Trois voitures découvertes nous attendaient sur le rivage.

Nous arrivons; les barrières s'ouvrent, et le séjour enchanté du Nonce s'offre à nos regards. A droite s'étend une vaste prairie, coupée par plusieurs branches d'une jolie rivière qui la traverse et bordée d'un parc où bondissent des troupeaux de daims.

A gauche s'élève un riche coteau couvert de vignes et surmonté de deux rochers élancés vers le ciel qui ombragent de leurs sommets la plaine d'alentour.

A chaque pas on croit voir les jeux variés de la nature: tantôt c'est une nappe d'eau, où le hazard semble avoir jeté un pont; tantôt c'est un antre où mille petits ruisseaux vont se perdre; tantôt ce sont des bouquets d'arbres pittoresquement plantés.

Un superbe palais se présente dans l'enfoncement.

A mesure qu'on avance, une perspective charmante se renouvelle et s'allonge devant l'œil qui la contemple. Quelles masses! Quels groupes! Partout la sagesse et le choix ont empreint leur caractère. Partout la nature et l'art sont admirablement combinés. L'intelligence éclate dans tous les points de l'ouvrage, rien n'y brille que d'un éclat propre à faire valoir le reste; point de beautés prodiguées en vain.

Mais c'est autour du château que les beaux-arts ont rassemblé les amours et les ris.

On n'y arrive point par de longues allées tirées au cordeau et semées de sable. Il n'est pas non plus entouré de ces ennuyeux parterres dessinés en symétrie, où l'on ne voit que quelques fleurs rangées dans de petits carrés, des arbrisseaux mutilés, et des planches de coquillages. Situé sur un monticule d'où l'œil d'un seul regard embrasse toute l'étendue du domaine, il s'ouvre par derrière dans un joli bosquet.

Ce bosquet n'est pas non plus un bois dessiné comme tant d'autres. On n'y voit point les arbres alignés et taillés en berceaux se répondre les uns aux autres, mais placés dans un heureux désordre et coupés de sentiers qui par leurs contours variés ménagent toujours à l'œil de nouvelles surprises.

De distance en distance on y trouve des bassins où nagent des cygnes, et où se baignent des nymphes mêlées avec des tritons: des niches où un faune ou un satire retient une timide bergère.

Ici on voit Flore environnée de petits génies qui lui présentent des fleurs. Là, Pomone entourée d'autres génies qui lui apportent des fruits. Plus loin, des bacchantes invitent le dieu du vin à remplir sa coupe joyeuse. Plus loin encore des bergers sacrifient à Pan.

L'extérieur du palais répond à la magnificence des dehors, et l'intérieur paraît le temple de la volupté. Tout ce que l'art inventa jamais pour faire les délices de la vie y est étalé avec goût; tout y inspire l'amour et respire le plaisir. Je ne pouvais me lasser d'admirer: dans mon extase, je croyais être dans un de ces palais que la brillante fiction a pris soin de parer.

Le nonce, tu le sais, est un de ces sybarites dont l'air ouvert et content annonce un cœur libre et joyeux, un de ces aimables fous qui ne veulent que s'amuser. Il nous reçut avec empressement; et après nous avoir fait voir les lambris dorés, les riches ameublements et les autres raretés de ce délicieux séjour, il nous conduisit sous des berceaux fleuris, où nous trouvâmes des tables délicatement servies.

Il fit les honneurs de sa maison avec des grâces enchanteresses. Pour entretenir la gaîté, il avait rassemblé autour de nous tous les plaisirs; on aurait cru qu'ils connaissaient sa voix, et que dès qu'il le voulait ils accouraient en foule.

Nous fûmes servis par de jolies bergères vêtues de blanc et couronnées de fleurs; nous eûmes des vins exquis et une musique digne d'être entendue à la table des dieux.

Après le dîner, la compagnie se sépara; chacun tira d'un côté différent. Je joignis Lucile et nous prîmes le chemin du bosquet.

A peine avions-nous fait trois cents pas, que nous nous trouvâmes vis-à-vis d'une grotte d'où sort un ruisseau qui, divisé en plusieurs filets, serpente sur la verdure; nous nous assîmes sur le gazon semé de violettes et de primevères.

Lucile se mit à considérer l'onde qui fuyait en murmurant. Bientôt les zéphirs légers vinrent jouer avec ses blondes tresses et caresser les sens de leur souffle lascif, tandis que les oiseaux amoureux se contaient leur martyre sur les buissons d'alentour.

J'étais à ses pieds, occupé à la contempler: jamais elle ne m'avait paru si belle. En voyant cette fraîche jeunesse, ce teint de lis et de roses, ces lèvres vermeilles qui appellent le baiser, ce sourire des grâces, ces yeux pleins de douceur et de feu, j'oubliai que j'aimais une mortelle.

Je me sentais ému.

L'influence de cette saison charmante, où la nature invite toutes ses créatures à l'amour; les tendres regards que Lucile me jetait de temps en temps, les sons mélodieux qui frappaient mon oreille achevèrent d'enivrer mon cœur, déjà échauffé par la musique, le vin et les tableaux voluptueux.

Je passai un bras autour de la ceinture de Lucile, je lui pris la main et commençai à lui faire quelques-unes de ces timides caresses que l'amour semble dérober à la pudeur. Lucile fit un doux effort pour se dégager, je lui opposai une douce résistance.

Mes yeux tendrement attachés sur elle rencontrèrent les siens, et nos regards se confondirent avec une douce langueur, que je pris pour un tendre aveu.

Tandis que mon cœur s'abreuvait de volupté, une émotion soudaine s'empara de mes sens; mon œil enflammé dévorait ses charmes.

Puis tout-à-coup cédant à mes transports amoureux, je couvris son visage de baisers; je portai mes lèvres sur sa belle gorge; j'osai malgré elle approcher une main avide…

Lucile irritée arrêta mon audace et me quitta d'un air indigné. A l'instant revenu de mon délire comme par une espèce d'enchantement, je la suivis pour lui demander grâce; elle ne daigna pas m'écouter.

Pénétré de douleur, je marchais en silence à son côté, la tête baissée et n'osant lever les yeux.

Lorsque nous fûmes prêts à rejoindre la compagnie, j'essayai de reprendre ma gaîté, crainte que mon air abattu ne fournît matière aux soupçons; mais il n'y eut pas moyen: mes ris étaient forcés, j'avais la mort dans le cœur, et je ne cessais d'attacher les yeux sur Lucile, qui me jetait à la dérobée quelques regards.

Le reste de la journée se passa en jeux, mais je n'y pris aucune part: tout m'ennuyait, j'étais fâché de voir les autres s'amuser et ne soupirais qu'après le moment de partir.

Il arriva enfin ce moment désiré.

Le bateau est lancé, il fend l'onde; déjà le rivage fuyait loin de nous et nous commencions à perdre de vue la riante perspective qui, le matin, nous avait enchantés, lorsqu'un vent frais s'éleva soudain; bientôt la surface des eaux se ride, nos voiles s'enflent, les vents se déchaînent, et notre frêle barque est abandonnée à la merci des flots.

Les rameurs frappaient l'onde à coups redoublés pour tâcher de gagner le port, mais en vain. La fureur des vents augmenta et nous fûmes poussés vers la côte opposée, au milieu des écueils.

On voyait les vagues se briser contre des rochers qui les repoussaient, après avoir blanchi de leur vaine écume ces masses immobiles.

Comme nous étions prêts à échouer, un courant nous entraîna au large, mais nous ne semblions avoir évité un danger que pour succomber à un autre: les ondes s'élevaient à une hauteur prodigieuse et paraissaient vouloir se refermer sur nous.

A force de lutter contre les vents et les flots nous gagnâmes une espèce de petite baie.

Le ciel était couvert de sombres nuages; les foudres s'allumaient dans leur sein et descendaient en serpentant sur la foret voisine.

La consternation augmenta parmi nous. Nos femmes effrayées cherchaient à se cacher. Lucile pâle, muette et tremblante, se réfugie dans mes bras, elle y reste immobile, et se repose dans un doux abandon sur mon sein.

Te l'avouerai-je? Panin. Charmé de sentir dans mes bras mon doux trésor, je n'étais point fâché de cette tempête.

La nuit vint augmenter les ténèbres; les éclairs fendaient la nue, la foudre volait de toute part, le tonnerre grondait dans la profondeur des cieux, ses longs roulements se répondaient d'une côte à l'autre; les vents soufflaient avec plus d'impétuosité, et les vagues écumantes élancées dans les airs semblaient découvrir le fond des abîmes à la lueur des feux célestes.

Lucile, à demi-morte et me tenant la main, me dit d'une voix presque éteinte:

«Ami! le cours de notre vie est fourni; la mort va nous précipiter dans ces gouffres profonds; puissions-nous, du moins, nous y tenir embrassés et n'avoir qu'un seul tombeau!»

«Ami! le cours de notre vie est fourni; la mort va nous précipiter dans ces gouffres profonds; puissions-nous, du moins, nous y tenir embrassés et n'avoir qu'un seul tombeau!»

Quoique mon courage commençât à s'ébranler, je tâchai de la rassurer; puis, recueillis l'un et l'autre dans le silence, nous nous tînmes étroitement embrassés, en attendant que le cruel destin disposât de nos jours.

Enfin la tourmente s'apaise, les nuées crèvent, une pluie abondante fond sur nous, le globe argenté de la lune paraît derrière les nuages; sa lumière tremblante brille sur la surface de l'onde agitée: les nuages se dissipent, le ciel s'éclaircit, et le sombre azur de la voûte céleste, semé de brillantes étoiles offre un spectacle enchanteur.

Bientôt nous eûmes sous les yeux un spectacle plus enchanteur encore.

A la blancheur de l'aube du jour s'était mêlée cette légère teinte d'or et de pourpre qui devance le char de l'aurore. Le soleil s'élance de dessous l'horizon, et semble faire sortir ses feux étincelants du sein des eaux. A l'éclat de sa vive lumière, l'obscurité disparaît, les ombres fuient, son disque se dégage, il s'élève, ses rayons se projettent à grands flots sur la plaine liquide: l'horizon s'étend, et la terre s'offre à notre vue.

Déjà le sommet des montagnes paraît doré, nous reconnaissons le rivage; les vents sont enchaînés, la surface de l'eau ne paraît plus qu'une glace unie, les bateliers forcent de rames, et nous entrons dans le port.

Arrivés à Warzimow, nous nous séparâmes. Je pris congé de Lucile, qui me fit promettre de revenir bientôt auprès d'elle.

En continuation.

J'ai trouvé ce matin avec Lucile une parente éloignée de la comtesse que je n'avais pas vue depuis longtemps.

C'est une jeune veuve, à cheveux noirs, à grands yeux bleus, à nez aquilin, à lèvres vermeilles, à petite bouche, et à tout prendre d'une assez jolie figure. Elle ne dit pas qu'elle cherche un mari; mais on le devine.

Sans être belle, elle plaît beaucoup; elle a des manières libres et aisées qui enchantent, et une certaine gentillesse dans l'esprit qui enchante encore plus. Elle est de l'illustre famille des Bajoski et passe pour avoir de grands biens.

Ne serait-ce point là ton fait?

De Lencici, le 15 mai 1769.


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