VIIIGUSTAVE A SIGISMOND.

A Sirad.

Chaque fois que je vois Lucile, je découvre en elle quelque chose qui m'enchante.

Jamais fille n'eut plus d'égards pour tout le monde; jamais fille ne craignit plus de déplaire, mais jamais fille aussi ne sut mieux l'art de concilier les prédilections avec les bienséances. Cet art qui fait l'étude des coquettes, Lucile le sait sans l'avoir appris: je me trompe, c'est l'amour qui le lui a enseigné.

Il faut que je te rapporte un petit incident qui a fait naître ces réflexions; puisque je n'ai rien de mieux à faire pour le présent que de t'entretenir, et que tu n'as (je pense) rien de mieux à faire non plus que de m'écouter.

Nous avons passé la soirée avec plusieurs jeunes gens des deux sexes sur les prés fleuris du Staroste de Tarzin.

Lucile, tu le sais, est belle sans ornements, et n'a besoin de rien pour relever l'éclat de ses charmes: cependant elle est passionnée des fleurs, elle en porte presque toujours; ce sont ses perles et ses rubis.

Quelques cavaliers qui connaissent son goût, se mirent à en cueillir. Je suivis leur exemple. Le plus empressé à lui en présenter fut un jeune seigneur français. Lucile accepte. Les autres vinrent ensuite à la file, chacun avec son offrande. Elle voulut d'abord s'excuser, enfin elle se rendit à leurs instances: mais de toutes ces fleurs elle fit un paquet qu'elle garda à la main.

Tandis que ces agréables l'abordaient, mes yeux suivaient les siens sans qu'elle s'en aperçût.

Vint mon tour. J'avais choisi à dessein quelques chétifs brins de muguet que je lui présentai avec ce compliment:

«Je suis fâché, ma Lucile, que chacun m'ait ainsi prévenu.»

«Je suis fâché, ma Lucile, que chacun m'ait ainsi prévenu.»

Elle les prit, et les plaça sur son sein, en me jetant un regard tendre. Que de choses obligeantes disait ce regard! Tous remarquèrent cette distinction; quelques-uns même en furent jaloux.

«C'est lui sans doute qui l'a rendue sensible?» disait à basse voix le plus piqué.

«C'est lui sans doute qui l'a rendue sensible?» disait à basse voix le plus piqué.

Je ne voulus pas toutefois jouir de mon triomphe à leurs yeux. Je m'éloignai et cessai de regarder Lucile: mais c'était pour aller penser à elle à l'écart.

Cher Panin! ses charmes me touchent; mais ses manières m'enchantent. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait a les grâces de la simplicité; et elle est si naïve qu'elle ne parle jamais que le langage du cœur; mais en même temps, quelle délicatesse de procédés jusque dans les plus petites choses. De quel prix elle sait rendre ses moindres faveurs!

Quand je l'entends louer par ceux qui la connaissent, ces louanges me touchent plus encore que si elles m'étaient personnelles, et j'ai peine à modérer ma joie: mais lorsque je pense que j'ai su toucher son cœur, et que je suis l'objet de ses chastes feux, je ne puis réprimer mes transports.

De Lencici, le 30 mai 1769.


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