XLVIIGUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Ah! cher Panin, dans quelle troupe de brigands je suis enrôlé! Comment te décrire les horreurs dont mes yeux ont été témoins?

Avant-hier, le régimentaire Marozoski reçut avis qu'un détachement russe se trouvait cantonné dans le village de Longa pour couvrir les terres de l'évêque de Kiovie. A l'instant il monte à cheval et y court avec les siens.

Je l'avais joint en chemin. La nuit était déjà avancée lorsque nous arrivâmes devant la place; un calme profond régnait en ces lieux.

A notre approche point de gardes, point de passants, point de lumières aux fenêtres: chacun paraît endormi dans une sécurité profonde. Combien il nous eût été facile de faire prisonnier l'ennemi! Mais le barbare Marozoski ne prend conseil que de son ressentiment; il veut laver dans le sang l'affront qu'il a reçu et en tirer une horrible vengeance. Il ordonne qu'on mette le feu aux deux bouts du village et le fait envelopper par ses troupes aussi sanguinaires que lui.

Ciel, quel spectacle! Des tourbillons de fumée s'élèvent dans les nues; déjà la flamme brille dans leur sein; les cris des malheureuses victimes retentissent de toutes parts, tout est en alarmes; hommes, femmes, chacun se précipite, à demi-nus, hors des maisons. On voyait fuir des mères éplorées tenant à leur cou de petits enfants et d'autres par la main; des vieillards portés par des jeunes gens se sauvaient de leurs demeures embrasées; des malheureux à demi-brûlés se traînaient par les rues, poussant des cris douloureux, et levant vers le ciel leurs mains tremblantes, semblables à des victimes à demi-égorgées qui se dérobent au couteau sacré et fuyent de l'autel.

Cependant Marozoski avec sa troupe forcenée resserre ces infortunés et poursuit les fuyards à la lueur des flammes. Ils reconnaissent leur malheur, mais ils ont beau implorer miséricorde, il est sourd à leurs cris: un fils est renversé tandis qu'il cherche à préserver les jours de son père; la mère, noyée dans le sang de ses enfants, et le soldat égorgé en demandant quartier à genoux.

A la vue de ces horreurs, que je n'eusse jamais pu prévoir, je ne pouvais retenir mes larmes. Je courais de tous côtés.

«Ah! cruels! arrêtez. Quelle fureur brutale vous possède?»

«Ah! cruels! arrêtez. Quelle fureur brutale vous possède?»

Ils étaient inexorables: tout ce qui échappa au feu fut moissonné par le fer.

La douleur et l'indignation se disputaient à l'envi mon cœur. L'exécration se mêlait à mes vœux: transporté de fureur moi-même, je commande à ma troupe de fondre sur ces barbares, ils refusent d'obéir; seul, je tournai mes mains contre eux, et en immolai quelques-uns aux mânes plaintives de tant d'innocentes victimes.

Non, je ne pense jamais à ces horribles excès sans frémir. Hélas! sont-ce donc là les fruits de l'amour de la patrie et de la justice dont ces scélérats avaient l'audace de se couvrir?

Encore s'il n'eût péri que le soldat! mais l'artisan, mais le laboureur, mais les vieillards, les femmes, les enfants! Que d'innocents furent immolés à la fureur de ces brigands! Ah! les dieux le virent, et ils n'en eurent pas pitié.

De Radomis, le 3 juillet 1770.

P. S.Depuis l'instant que Lucile reçut mes adieux je n'ai point eu de ses nouvelles; je ne sais que penser de ce long silence, mes inquiétudes sont indicibles. Informe-toi et me tire d'embarras.

FIN DU PREMIER VOLUME.

COULOMMIERS—IMPRIMERIE DEA. MOUSSIN.


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