XVIIISOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

Hier je fis partie avec Lucile et son amant d'aller de bon matin voir la chasse aux filets dans les champs de Dasco. A dire le vrai, je n'en avais nulle envie. Je voulais seulement que Gustave vînt m'éveiller.

Quoique je n'aie pas à me plaindre de ma figure, et que je me fusse contentée avec tout autre du simple attrait de mes charmes, il fallait paraître jolie autant qu'il se pourrait. Je sautai donc en place au lever de l'aurore, je fis ma toilette, et n'oubliai pas les doux parfums; puis, j'allai me remettre au lit en attendant l'aimable garçon après avoir eu soin toutefois d'écarter les rideaux afin de laisser passage à la lumière.

Comme j'étais à rêver yeux ouverts, un domestique vint m'avertir qu'il était temps de me lever. Peu après j'entends frapper à la porte de la maison, c'est Gustave.

Déjà Lucile était à finir sa toilette; elle me croyait à la mienne; et pour n'avoir pas à attendre, elle envoya Potowski me talonner. Je l'entends monter. A l'instant je pousse la couverture au pied du lit, je laisse sortir une jambe, et un de mes bras couronnait ma tête, ma gorge était découverte; et un linceul négligemment jeté voilait le reste.

C'est ainsi à peu près que les peintres représentent la belle Ariadne lorsqu'elle fut trouvée par Bacchus.

La porte de ma chambre s'ouvre. Il approche doucement, entr'ouvre les courtines.

Je feignais de dormir, m'attendant de me sentir couverte de ses baisers. Quel autre me trouvant dans cette attitude eût pu réprimer ses transports amoureux? Mais ce froid mortel, le croiras-tu? ne me toucha pas même du bout du doigt. A-t-on rien vu de si novice, de si sot, de si impatientant?

—C'est donc ainsi, belle dormeuse, dit-il tout haut, que vous prenez le frais?

—C'est donc ainsi, belle dormeuse, dit-il tout haut, que vous prenez le frais?

Je fis semblant de m'éveiller en sursaut.

—Ciel, m'écriai-je en ouvrant les yeux, que faites-vous ici! retirez-vous, Gustave!

—Ciel, m'écriai-je en ouvrant les yeux, que faites-vous ici! retirez-vous, Gustave!

Et comme si je fusse réellement honteuse d'avoir été surprise dans cet équipage, je m'enveloppai de mes draps.

—Je m'étais bien douté, reprit-il en riant, que vous êtes fort matinière.

—Je m'étais bien douté, reprit-il en riant, que vous êtes fort matinière.

Accablée de sa froideur:

—Retirez-vous! lui criai-je une seconde fois, d'un ton dont il ne soupçonnait guères le motif.—Ne craignez rien, je vous laisse, mais faites vite: savez-vous qu'il y a une heure qu'on vous attend.

—Retirez-vous! lui criai-je une seconde fois, d'un ton dont il ne soupçonnait guères le motif.

—Ne craignez rien, je vous laisse, mais faites vite: savez-vous qu'il y a une heure qu'on vous attend.

Il se retira et je me levai, piquée jusqu'au vif de sa froide légèreté.

Quelle est donc sa fascination pour cette fille?

Je suis aussi grande, aussi bien prise qu'elle; je ne lui cède point en attraits, et je suis plus enjouée. Il lui trouve tous les charmes, des grâces: mais c'est une beauté molle et inanimée. J'ai du moins de la vivacité, moi. Il est enchanté de son humeur caressante; mais ses caresses n'ont rien de piquant, rien de flatteur. Avec son air ingénu et languissant, à peine dirait-on qu'elle a une âme sensible. Elle est si insipide que je m'étonne qu'il n'en soit pas déjà dégoûté.

A peine avais-je fait cette vive sortie, que je fus tout-à-coup saisie d'une espèce de remords.

Quel rôle bas je viens de jouer! Pour le captiver je cherche à corrompre son cœur. Ah! si j'ai le malheur de réussir, qu'il me fera payer cher les soins que je prends à le séduire. Insensée que je suis! Comment me sera-t-il fidèle, si je lui ai fait un jeu de la fidélité et un épouvantail de la vertu? Et puis quel agrément alors de lui être unie. C'est de sa candeur autant que de sa beauté dont je suis si éprise: de quel prix serait à mes yeux un cœur avili par les vices que je lui aurai prêchés? C'est sa belle âme qui m'enchante, et je travaille à le rendre indigne de moi. Le dispenser à présent des devoirs que je lui imposerai dans la suite, quelle extravagance! Changera-t-il de mœurs en changeant d'état? Les goûts frivoles et vils que je lui aurai inspirés pour le détacher de sa belle, disparaîtront-ils devant moi? Non, pour gagner son cœur, il faut paraître à ses yeux un objet plus digne que Lucile. Hélas! je sens le ridicule, la bassesse de mes procédés; j'en suis humiliée, et pour comble de malheur, mon faible cœur n'a pas la force d'y renoncer. Par quelle fatalité faut-il que je suive encore un parti que je condamne?

Comme j'étais enfoncée dans ces sombres réflexions, Lucile vint m'en tirer. J'étais attendue.

La comtesse et son époux furent de la partie. La prise de tant d'oiselets fournit divers incidents agréables. La joie fut vive et brillante; mais mon cœur n'osait s'y livrer.

Sans cesse l'image de Gustave venait s'offrir à mon esprit agité. Cruel garçon! que t'ai-je fait, pour troubler ainsi mon repos? Que suis-je venue faire ici? Avant de t'avoir vu j'étais si tranquille! Je m'amusais si bien!

Ah, ma chère, que le monde est insipide. Que ses amusements sont froids pour un cœur épris comme le mien! Répandue dans les sociétés les plus brillantes: sollicitée par tous les plaisirs, pourrais-tu le croire? Oui, je n'envie que le sort de Lucile. Je voudrais plaire à son amant: l'entendre dire qu'il m'aime serait toute mon ambition, et le soin de faire son bonheur mon unique étude.

De Varsovie, le 1erseptembre 1769.


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