A Pinsk.
Que ce monde est changé!
Arrachés par la discorde du brillant théâtre de la vie où nous folâtrions, nous paraissons sur une nouvelle scène où tout est en désordre, en confusion, en alarmes. Au son de la trompette guerrière, appelés dans les champs de la fureur, souvent nous sommes exposés aux plus dures fatigues, aux injures du temps, à la faim, à la soif, toujours occupés à fuir ou à poursuivre de cruels ennemis, et tour-à-tour la proie les uns des autres.
Le parti de l'iniquité semble sans cesse renaître de ses cendres. Chaque jour on voit se former quelque confédération, quelque conjuration nouvelle, sous le beau nom de vengeurs de l'État, de défenseurs de la patrie.
Parler de justice? Ah les misérables! Ils brisent sans scrupules les barrières des lois, et foulent aux pieds sans remords les devoirs les plus sacrés. Livrés à leurs basses vues, ils s'enrôlent chacun dans diverses factions. Le fils combat contre le père, le frère contre le frère, l'ami contre l'ami, et dans les transports de leur fureur brutale, on les voit courant par troupes effrénées, le fer et le feu à la main, répandre partout la terreur et l'effroi, ravager les provinces, dévaster les campagnes, piller, brûler, saccager. On dirait qu'ils se font un jeu cruel de détruire autour d'eux jusqu'aux germes du bonheur.
Que cette conduite est révoltante dans des êtres malheureux qui ne sont nés que de l'amour, ne subsistent que par l'amour, ne goûtent du bonheur qu'à s'aimer, et n'ont pour s'aimer qu'un instant!
Quelle foule de fléaux divers assiégent l'humanité! Les orages, les tremblements de terre, les volcans, l'incendie, la famine, la peste ravagent tour-à-tour le monde. Insensés que nous sommes! fallait-il encore y ajouter les horreurs de la guerre?
Nous voici à Timkow: un corps de cinq mille Polonais avec un ramassis de Tartares, de Français, d'Allemands, qui sont accourus au bruit de nos dissensions pour s'enrichir de nos dépouilles! Vils aventuriers! semblables à des oiseaux de proie attirés par l'odeur des cadavres!
Au lieu de marcher contre l'ennemi, nos braves guerriers parlent de faire une incursion sur les terres de quelques dissidents. Hélas! faut-il que je sois enrôlé parmi ces barbares? Me voilà forcé de partager toutes leurs horreurs.
De Timkow, le 15 mai 1770.