A Pinsk.
Lundi dernier je mis à exécution mon projet. J'abandonnai les confédérés, et partis seul avec mon domestique de Tarnopol, laissant notre troupe sous les ordres du régimentaire Baluski selon le désir de son père.
Comme rien ne m'appelle à Varsovie, je vais chercher un asile chez un oncle qui a ses terres près Radom et à peu de distance du château où le comte Sobieski doit s'être retiré. Tu vois, cher Panin, que c'est dans la vue d'être à portée de Lucile.
Il vient de m'arriver une singulière aventure et trop singulière pour ne pas t'en faire part. Je m'amuserai chaque soir à t'en donner un précis en attendant que j'arrive à bon port.
Sur la route de Buck à Betz est un lieu solitaire dont l'aspect sauvage inspire une noire mélancolie.
Ce spectacle s'accordait assez bien avec l'état de mon cœur: je me plaisais à le contempler.
En promenant mes regards autour de moi, j'aperçus au pied d'un roc un homme assez mal vêtu et à l'orientale qui trempait une pièce de pain dans l'onde claire.
Pressé moi-même par la faim, je m'approche et lui demande de m'en vendre un morceau. Il partage avec moi et me refuse la pièce que je lui présentais.
—Gardez votre argent, me répondit-il d'un ton sec en français; vous vous méprenez.
—Gardez votre argent, me répondit-il d'un ton sec en français; vous vous méprenez.
Et il repoussait ma main, en me jetant un regard fier.
Je l'examinai d'un air surpris. Il avait l'air vif, mais hagard, de courtes moustaches noires, la voix forte, et je ne sais quoi d'heureux dans la physionomie, et de peu commun sous son habit.
Son air mélancolique me charmait. Je mis pied à terre, et lui demandai permission de prendre mon frugal repas auprès de lui. A l'instant il se retira et me fit place.
A peine fus-je assis, qu'il m'apostropha par ces mots:
«Vous voilà donc aussi précipité dans l'infortune, s'il faut en juger à votre air. Dans les jours de votre prospérité, vous auriez été l'objet de mon indignation: maintenant vous n'êtes plus que celui de ma pitié.»—Vous avez raison, lui dis-je, d'être indisposé contre les grands; cette inégalité de condition est presque toujours injuste. Je rougis pour la fortune d'avoir si mal distribué ses dons.
«Vous voilà donc aussi précipité dans l'infortune, s'il faut en juger à votre air. Dans les jours de votre prospérité, vous auriez été l'objet de mon indignation: maintenant vous n'êtes plus que celui de ma pitié.»
—Vous avez raison, lui dis-je, d'être indisposé contre les grands; cette inégalité de condition est presque toujours injuste. Je rougis pour la fortune d'avoir si mal distribué ses dons.
Mais craignant que la conversation ne dégénérât en personnalités ou ne finît trop tôt, je me mis à lui demander des nouvelles de la guerre. Notre entretien fut aussi long qu'intéressant. Le voici en dialogue et je parierais bien que tu seras toujours de son avis.
MOI.Ami, que dit-on de la guerre dans les quartiers d'où vous venez? Voilà que les armes russes se distinguent toujours contre celles des Ottomans.LUI.Cela doit peu vous surprendre. Si le Turc sentait ses forces et qu'il voulût en tirer parti, il ferait bientôt la loi à la Czarine: mais de quelque façon que les affaires tournent, il serait encore moins affaibli par ses défaites, que son ennemi par ses victoires.MOI.Vous ignorez peut-être que la Russie a de grandes ressources.LUI.J'ignore en quoi elles consistent, d'abord elle est mal peuplée, et seulement d'esclaves. Quelques pelleteries, du bois de construction, du cuivre, du nitre; voilà ses seules branches de commerce; et elle manque de plusieurs denrées de première nécessité. Pendant sept mois, la terre y est presque partout couverte de neige, de glace, de frimas, et lorsqu'elle n'est pas engourdie par le froid, elle ne s'y pare jamais ni des fleurs du printemps, ni des fruits de l'automne.MOI.Il faut pourtant de grands trésors pour soutenir une guerre aussi dispendieuse, pour envoyer contre l'ennemi des armées par mer et par terre.LUI.A la Czarine moins qu'à tout autre prince: ses sujets sont forts et endurcis, ils résistent aux fatigues et supportent patiemment la faim; car par un heureux préjugé, lorsque les vivres manquent à l'armée (ce qui n'est pas fort rare), jamais on n'y voit de révoltes; un prêtre fait entendre aux soldats que s'ils perdent quelques repas sur la terre pour le salut de leur pays, ils retrouveront en récompense de bonnes tables dans le ciel; et les bonnes gens prennent patience. Avec cela, les finances de l'impératrice se trouvent courtes assez souvent, mais elle ne manque pas d'industrie pour dérober au monde la connaissance de ce fatal secret.S'il faut en croire quelques officiers étrangers, faits prisonniers à la dernière bataille de Derasnia, ses ministres en Angleterre et en Hollande font sonner bien haut ses victoires, tandis que ses agents cherchent à négocier ses lauriers, c'est-à-dire à faire de gros emprunts.Ce n'est pas tout. Dans le temps même que ses affaires allaient le plus mal en Turquie, on dit qu'elle donnait dans l'étranger de grosses commissions en bijoux, statues, tableaux de prix; et ses commissionnaires n'avaient certainement pas ordre de tenir leurs commissions secrètes. Néanmoins quoiqu'elle s'efforçât ainsi de jeter de la poudre aux jeux, sans la sottise des Ottomans, sa misère eût paru dans tout son jour.MOI.Avouez du moins que si elle n'est pas fort riche, elle mérite de l'être. Elle a naturellement l'âme droite, bienfaisante, élevée, magnanime; toute l'Europe admire ses belles qualités et ses rares vertus.LUI.Apparemment les rares vertus qui lui ont mis la couronne sur la tête!MOI.Voilà, j'en conviens, une tache dans un beau tableau, sur laquelle il faut passer l'éponge. Mais convenez aussi qu'une fois sur le trône elle l'a occupé dignement?LUI.Je ne vois pas qu'elle ait rien fait digne de l'immortaliser.MOI.Quoi ses victoires sur les Turcs?LUI.Elle n'y a pas plus contribué que vous ou moi. C'est la supériorité de la discipline militaire européenne sur l'asiatique, qui a assuré quelques succès à ses armes; et elle n'a d'autre part à ces événements, sinon qu'ils sont arrivés sous son règne.MOI.Mais que direz-vous des soins qu'elle prend de faire fleurir dans ses États le commerce, les arts, les sciences; de civiliser ses peuples, de les éclairer et de leur procurer l'abondance, après leur avoir rendu la liberté? Ses vues ne sont-elles pas grandes, et ses talents bien proportionnés à sa place?LUI.Il est vrai que, par une suite de la vanité et de l'instinct imitatif naturel à son sexe, elle a fait quelques petites entreprises, mais qui ne sont d'aucune conséquence pour la félicité publique.Par exemple, elle a établi une école de littérature française pour une centaine de jeunes gens qui tiennent à la cour; mais a-t-elle établi des écoles publiques où l'on enseigne la crainte des Dieux, les droits de l'humanité, l'amour de la patrie?Elle a encouragé quelques arts de luxe et un peu animé le commerce: mais a-t-elle aboli les impôts onéreux et laissé aux laboureurs les moyens de mieux cultiver leurs terres? Loin d'avoir cherché à enrichir ses États, elle n'a travaillé qu'à les ruiner en dépeuplant la campagne de cultivateurs par des enrôlements forcés, et en arrachant à ceux qui restaient les minces fruits de leur travail pour des desseins pleins de faste et d'ambition.Elle a fait fondre un nouveau code; mais a-t-elle songé à faire triompher les lois? N'est-elle pas toujours toute puissante contre elles? Et ce nouveau code, est-il même fondé sur l'équité? La peine y est-elle proportionnée à l'offense? Des supplices affreux n'y sont-ils pas toujours la punition des moindres fautes? A-t-elle fait des réglements pour épurer les mœurs, prévenir les crimes, protéger le faible contre le fort? A-t-elle établi des tribunaux pour faire observer les lois et défendre les particuliers contre les attentats du gouvernement?Elle a affranchi ses sujets du joug des nobles; mais ce n'est que pour augmenter son propre empire. Ne sont-ils pas toujours ses esclaves? Ne les pousse-t-elle pas toujours par la terreur? Ne leur empêche-t-elle pas toujours de respirer librement? Le glaive n'est-il pas toujours levé sur la tête des indiscrets? Au lieu de servir par sa sagesse à la félicité de ses peuples, ne les fait-elle pas toujours servir, par leur misère, à sa cupidité et à son orgueil? Sont-ce donc là ces hauts faits, ces actions héroïques qu'il faut admirer en extase?Vous parliez de ses talents: ils sont assortis à ses vertus. Si elle avait quelque génie, elle aurait jeté un coup-d'œil sur ses vastes États; et sans s'amuser ainsi puérilement à faire de petites réformes pour tirer parti des stériles provinces du Nord, qu'il faudrait abandonner, elle aurait travaillé à faire valoir les riches provinces du Sud, si longtemps couvertes de ronces et d'épines. A la place d'un pays ingrat, sous un ciel de fer, sans cesse battu des noirs aquilons, et peuplé de tristes, de misérables, de stupides habitants; elle aurait sous un ciel doux, de belles régions couvertes de fleurs et de fruits, et habitées par des peuples gais, riches, intelligents. La nature lui ouvrirait de nouvelles sources de puissance et de richesse. Elle serait le créateur d'un nouveau peuple au lieu d'être le tyran de ses anciens sujets.Je n'aime point, continua-t-il, à me livrer à une critique présomptueuse; mais je n'aime pas non plus entendre des éloges déplacés.On la flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de ses regards; voilà ses priviléges: voici ses titres à l'estime publique: un désir sans bornes d'être encensée. Allez, allez, elle-même s'est rendu justice: sans attendre que le public fixe sa renommée, elle tient à sa solde des plumes mercenaires pour chanter ses louanges.MOI.Tout cela me surprend un peu: mais vous me paraissez bien informé; aussi aurais-je plaisir à entendre ce que vous pensez des affaires de la malheureuse Pologne.Vous voyez que nous ne sommes guères les maîtres chez nous. Trois puissances s'interfèrent dans nos différents: l'une, depuis quelques années, inonde en vain de ses troupes nos provinces pour les pacifier; les deux autres viennent d'y entrer à main armée pour nous mettre d'accord.LUI.Vous êtes perdus, peut-être sans ressources; mais quoi qu'il vous arrive de fâcheux, vous ne l'avez que trop mérité!MOI.Expliquez-vous, de grâce, car je ne vous entends pas.LUI.Dans l'état d'anarchie où vous vivez, comment ne seriez-vous pas la victime les uns des autres, ou la proie de vos voisins?Votre gouvernement est le plus mauvais qui puisse exister. Je ne vous dirai rien de ce qu'il a de révoltant. Vous sentez comme moi, si vous n'avez pas renoncé au bon sens, combien il est cruel que le travail, la misère et la faim soient le partage de la multitude; l'abondance et les délices, celui du petit nombre.Vous sentez aussi combien sont monstrueuses ces lois qui, pour l'avantage d'une poignée de particuliers, privent tant de millions d'hommes du droit naturel d'être libres, et mettent leur vie à prix. Je laisse ce côté honteux de votre constitution pour n'examiner que son côté faible.En saine politique, la force d'un État ne consiste que dans la situation du pays, la richesse du sol et le nombre de ses habitants, hommes libres. La nature vous a assez bien partagés; mais comme le gros de la nation chez vous est privé du précieux avantage de la liberté, tous les autres sont comme nuls.En Pologne, il n'y a que des tyrans et des esclaves; la patrie n'a donc point d'enfants pour la défendre.On n'est porté au travail qu'autant qu'on peut en recueillir les fruits. Chez vous, où les paysans sont dépouillés de toute propriété, le cultivateur ira-t-il s'appliquer à féconder la terre pour le maître insolent qui l'opprime? Le seul bien dont il jouisse, c'est l'oisiveté; il se livre donc à la paresse et ne travaille qu'avec répugnance. Ainsi, quelque fertile que soit le sol, le rapport doit en être très-petit.Il n'y a que des corps bien nourris qui soient propres à multiplier l'espèce. Comment la Pologne, où le peuple manque du nécessaire, ne serait-elle pas dépeuplée?Ce n'est qu'au sein de la liberté et de l'aisance, que les talents peuvent se développer. En Pologne, les hommes doivent donc être généralement ignares et stupides. Les sciences, les arts, le commerce n'y sauraient donc fleurir.Mais quelle foule d'autres vices de constitution! C'est un bien sans doute que la couronne soit élective, quand les électeurs ne sont pas animés d'un esprit de parti, car alors le choix tombe sur un digne sujet. Mais c'est un grand mal, lorsque la cabale, le crédit et la force sont comme chez vous les seules voies qui conduisent au trône. Hé! combien de fois n'en avez-vous pas fait la triste expérience?C'est bien pis encore, lorsque toutes les affaires nationales ne sont plus que des affaires de faction.En Pologne, l'autorité souveraine est faible, l'autorité civile presque nulle; et ni l'une ni l'autre n'est exercée que sous la protection des armes; ou plutôt en Pologne il n'y a proprement point de public: une poignée d'hommes puissants y décident de tout, y règlent tout, y ordonnent de tout, défont tout, renversent tout, détruisent tout. Ce sont eux qui disposent de la couronne, de la nation entière, et ce sont eux qui font les lois. Faites, ils ne sont point sous leur empire, ils les violent avec audace et avec impunité, ils s'arment même contre la justice et lui arrachent son glaive.Ainsi, sous le dur joug des seigneurs, l'État est sans enfants; les campagnes dépourvues de cultivateurs; les villes sans arts, sans commerce, l'État sans richesses. Le corps de la nation n'est donc qu'une malheureuse troupe de serfs condamnés à de serviles travaux, qui seraient même à craindre s'ils n'étaient trop faits à leurs fers.Puisqu'en Pologne l'on ne peut compter le peuple pour rien, où est donc la force publique? dans ceux qui le tiennent opprimé? Mettons la chose au plus haut. Que ces oppresseurs soient tous unis, et qu'ils assemblent leurs vassaux: vous aurez une armée de cavaliers qui n'auront tout au plus en partage que la force du corps et une valeur sans art; une armée de troupes légères, passables pour escarmoucher, mais incapables de tenir la campagne contre des troupes réglées.Mais il s'en faut bien que ces petits tyrans soient tous unis, jamais on ne vit entr'eux que discorde et dissensions. Ainsi armés les uns contre les autres, comment ne seriez-vous pas aussi méprisables au dehors que vous êtes dangereux au dedans?Mais, grâce au ciel, voici la fin de votre règne; vous touchez au moment d'avoir des maîtres à votre tour qui vous dépouilleront de vos dangereuses prérogatives: l'odieux monument de votre gouvernement n'existera plus à la honte de l'humanité; vous ne pourrez plus vous entr'égorger; et le peuple parmi vous sentira un peu alléger ses fers.MOI.Vous n'y pensez pas. Croyez-vous donc qu'au mépris du droit des gens, de la justice et de la bonne foi, nos médiateurs voulussent devenir nos usurpateurs? J'espère, au contraire, que par leur entremise nous verrons bientôt finir nos maux.LUI.Comme vos espérances vont être trompées! Ces puissances qui, sous prétexte de rétablir la paix dans vos provinces désolées, y sont entrées les armes à la main, ne veulent que les envahir et vous réduire en servitude. S'il était vrai qu'elles n'eussent formé aucun dessein contre la liberté de la Pologne, et qu'elles songeassent de bonne foi à vous pacifier, leurs généraux ne seraient pas si soigneux à s'emparer de tous les forts, de tous les passages, de tous les défilés propres à leur ménager des entrées dans le cœur du pays, et à le leur livrer sans défense; ils auraient débuté par engager la Russie et les confédérés à une suspension d'armes, et ils n'auraient pas tardé si longtemps à prendre des arrangements pour établir une paix durable. Vous le verrez, ce sont des maîtres que les Dieux irrités vous envoient pour vous châtier.MOI.Vous leur faites tort; non, je ne saurais jamais croire qu'ils manquassent ainsi sans honte aux principes de l'honneur!LUI.De l'honneur? Vous me feriez rire! Hé! les princes le connaissent-ils, ou du moins combien peu le connaissent? Séduire et tromper est leur grand art. Plus ils parlent de bonnes intentions, moins on doit les croire; c'est même une maxime de leurs ministres et de leurs favoris, de s'attendre à être disgrâciés, lorsqu'ils en reçoivent le plus de caresses. Mais attendons l'événement; un peu de patience, et vous verrez qui de nous deux s'est abusé.MOI.J'y consens.LUI.Quoique je ne sois pas prophète, je pourrais cependant vous dire d'avance tout ce qui arrivera. Quand ils vous verront hors d'état de leur résister, et que leurs troupes se seront assurées des provinces qu'ils convoitent, ils lèveront tout-à-coup le masque. Mais comme il ne faut pas révolter les esprits, ils chercheront à colorer leurs usurpations. Pour éblouir la sotte multitude, ils feront des manifestes, déterreront leurs aïeux, fouilleront dans des traités surannés, feront revivre de prétendus droits; et vous verrez à la fin qu'il se trouvera que ces provinces leur appartenaient, et que vous les possédiez on ne sait à quel titre.MOI.Cela serait plaisant!LUI.Après avoir soumis à leur empire les provinces usurpées, si même ils ne vous dépouillent tout-à-fait, ne vous attendez pas qu'ils cherchent à rétablir la paix dans celles qui vous resteront. Ils voient avec plaisir les semences de discorde, les causes d'anarchie de votre gouvernement, et ils vous les laisseront toutes: peut-être encore chercheront-ils sourdement à les multiplier, afin de se ménager un prétexte pour y revenir dans la suite, quand l'envie leur en prendra.Cependant, crainte de laisser apercevoir trop clairement quel était le but de leur interposition officieuse, ils se donneront pour médiateurs, ils auront recours à de petites voies d'accommodement, à de petites compositions, à de petits réglements qu'ils vous forceront de recevoir, tout en protestant qu'ils vous laissent pleine et entière liberté.MOI.Très-bien!LUI.Vous me surprenez à mon tour avec votre prévention. Vous prétendez que c'est pour rétablir la tranquillité dans vos malheureuses provinces qu'ils les ont envahies. Mais comment auraient-ils dessein de vous pacifier, eux qui ne peuvent laisser leurs propres sujets respirer un moment en paix.Je veux cependant qu'ils puissent aspirer à la gloire d'être vos pacificateurs, ils voient trop bien le plan qu'il faudrait vous faire adopter, le pied sur lequel il faudrait mettre les choses pour ne pas en redouter eux-mêmes les conséquences.Le seul moyen de vous rendre la paix est précisément celui de vous rendre riches, puissants, heureux. Et quand un pareil plan serait dans leurs maximes, il ne s'accorderait guères avec leur intérêt.MOI.Peut-on savoir quel est ce plan admirable?LUI.Prétendre éteindre parmi vous toutes les jalousies, apaiser tous les ressentiments, guérir toutes les défiances, et par de petits expédients contenter tous les partis; sottise, sottise: le mal est dans la chose même et le remède est violent.Il faut porter la cognée à la racine. Il faut faire connaître au peuple ses droits et l'engager à les revendiquer; il faut lui mettre les armes à la main, se saisir dans tout le royaume des petits tyrans qui le tiennent opprimé, renverser l'édifice monstrueux de votre gouvernement, en établir un nouveau sur une base équitable et dont toutes les parties se balancent les unes les autres dans un juste équilibre.Voilà l'unique moyen d'avoir au dedans de ce beau pays la paix, l'union, la liberté, l'abondance, au lieu de la discorde, de la servitude et de la famine qui le désolent.MOI.Le remède est violent, en effet.LUI.Les grands qui croient que le reste du genre humain est fait pour servir à leur bien-être ne l'approuveront pas sans doute, mais ce n'est pas eux qu'il faut consulter; il s'agit de dédommager tout un peuple de l'injustice de ses oppresseurs.MOI.Je ne serais pas fâché que le paysan fût plus à son aise; mais je le serais beaucoup de voir les seigneurs dépouillés de leurs droits, et j'espère que cela ne sera jamais: les puissances médiatrices sont trop justes pour nous traiter ainsi.LUI.Ce n'est pas leur justice, si elles en avaient, qui s'y opposerait: mais leur orgueil et cette manie de vouloir toujours dominer par la force. Effectivement, il serait assez étrange qu'elles voulussent vous rendre libres, elles qui ne travaillent qu'à tenir leurs peuples dans les fers.
MOI.
Ami, que dit-on de la guerre dans les quartiers d'où vous venez? Voilà que les armes russes se distinguent toujours contre celles des Ottomans.
LUI.
Cela doit peu vous surprendre. Si le Turc sentait ses forces et qu'il voulût en tirer parti, il ferait bientôt la loi à la Czarine: mais de quelque façon que les affaires tournent, il serait encore moins affaibli par ses défaites, que son ennemi par ses victoires.
MOI.
Vous ignorez peut-être que la Russie a de grandes ressources.
LUI.
J'ignore en quoi elles consistent, d'abord elle est mal peuplée, et seulement d'esclaves. Quelques pelleteries, du bois de construction, du cuivre, du nitre; voilà ses seules branches de commerce; et elle manque de plusieurs denrées de première nécessité. Pendant sept mois, la terre y est presque partout couverte de neige, de glace, de frimas, et lorsqu'elle n'est pas engourdie par le froid, elle ne s'y pare jamais ni des fleurs du printemps, ni des fruits de l'automne.
MOI.
Il faut pourtant de grands trésors pour soutenir une guerre aussi dispendieuse, pour envoyer contre l'ennemi des armées par mer et par terre.
LUI.
A la Czarine moins qu'à tout autre prince: ses sujets sont forts et endurcis, ils résistent aux fatigues et supportent patiemment la faim; car par un heureux préjugé, lorsque les vivres manquent à l'armée (ce qui n'est pas fort rare), jamais on n'y voit de révoltes; un prêtre fait entendre aux soldats que s'ils perdent quelques repas sur la terre pour le salut de leur pays, ils retrouveront en récompense de bonnes tables dans le ciel; et les bonnes gens prennent patience. Avec cela, les finances de l'impératrice se trouvent courtes assez souvent, mais elle ne manque pas d'industrie pour dérober au monde la connaissance de ce fatal secret.
S'il faut en croire quelques officiers étrangers, faits prisonniers à la dernière bataille de Derasnia, ses ministres en Angleterre et en Hollande font sonner bien haut ses victoires, tandis que ses agents cherchent à négocier ses lauriers, c'est-à-dire à faire de gros emprunts.
Ce n'est pas tout. Dans le temps même que ses affaires allaient le plus mal en Turquie, on dit qu'elle donnait dans l'étranger de grosses commissions en bijoux, statues, tableaux de prix; et ses commissionnaires n'avaient certainement pas ordre de tenir leurs commissions secrètes. Néanmoins quoiqu'elle s'efforçât ainsi de jeter de la poudre aux jeux, sans la sottise des Ottomans, sa misère eût paru dans tout son jour.
MOI.
Avouez du moins que si elle n'est pas fort riche, elle mérite de l'être. Elle a naturellement l'âme droite, bienfaisante, élevée, magnanime; toute l'Europe admire ses belles qualités et ses rares vertus.
LUI.
Apparemment les rares vertus qui lui ont mis la couronne sur la tête!
MOI.
Voilà, j'en conviens, une tache dans un beau tableau, sur laquelle il faut passer l'éponge. Mais convenez aussi qu'une fois sur le trône elle l'a occupé dignement?
LUI.
Je ne vois pas qu'elle ait rien fait digne de l'immortaliser.
MOI.
Quoi ses victoires sur les Turcs?
LUI.
Elle n'y a pas plus contribué que vous ou moi. C'est la supériorité de la discipline militaire européenne sur l'asiatique, qui a assuré quelques succès à ses armes; et elle n'a d'autre part à ces événements, sinon qu'ils sont arrivés sous son règne.
MOI.
Mais que direz-vous des soins qu'elle prend de faire fleurir dans ses États le commerce, les arts, les sciences; de civiliser ses peuples, de les éclairer et de leur procurer l'abondance, après leur avoir rendu la liberté? Ses vues ne sont-elles pas grandes, et ses talents bien proportionnés à sa place?
LUI.
Il est vrai que, par une suite de la vanité et de l'instinct imitatif naturel à son sexe, elle a fait quelques petites entreprises, mais qui ne sont d'aucune conséquence pour la félicité publique.
Par exemple, elle a établi une école de littérature française pour une centaine de jeunes gens qui tiennent à la cour; mais a-t-elle établi des écoles publiques où l'on enseigne la crainte des Dieux, les droits de l'humanité, l'amour de la patrie?
Elle a encouragé quelques arts de luxe et un peu animé le commerce: mais a-t-elle aboli les impôts onéreux et laissé aux laboureurs les moyens de mieux cultiver leurs terres? Loin d'avoir cherché à enrichir ses États, elle n'a travaillé qu'à les ruiner en dépeuplant la campagne de cultivateurs par des enrôlements forcés, et en arrachant à ceux qui restaient les minces fruits de leur travail pour des desseins pleins de faste et d'ambition.
Elle a fait fondre un nouveau code; mais a-t-elle songé à faire triompher les lois? N'est-elle pas toujours toute puissante contre elles? Et ce nouveau code, est-il même fondé sur l'équité? La peine y est-elle proportionnée à l'offense? Des supplices affreux n'y sont-ils pas toujours la punition des moindres fautes? A-t-elle fait des réglements pour épurer les mœurs, prévenir les crimes, protéger le faible contre le fort? A-t-elle établi des tribunaux pour faire observer les lois et défendre les particuliers contre les attentats du gouvernement?
Elle a affranchi ses sujets du joug des nobles; mais ce n'est que pour augmenter son propre empire. Ne sont-ils pas toujours ses esclaves? Ne les pousse-t-elle pas toujours par la terreur? Ne leur empêche-t-elle pas toujours de respirer librement? Le glaive n'est-il pas toujours levé sur la tête des indiscrets? Au lieu de servir par sa sagesse à la félicité de ses peuples, ne les fait-elle pas toujours servir, par leur misère, à sa cupidité et à son orgueil? Sont-ce donc là ces hauts faits, ces actions héroïques qu'il faut admirer en extase?
Vous parliez de ses talents: ils sont assortis à ses vertus. Si elle avait quelque génie, elle aurait jeté un coup-d'œil sur ses vastes États; et sans s'amuser ainsi puérilement à faire de petites réformes pour tirer parti des stériles provinces du Nord, qu'il faudrait abandonner, elle aurait travaillé à faire valoir les riches provinces du Sud, si longtemps couvertes de ronces et d'épines. A la place d'un pays ingrat, sous un ciel de fer, sans cesse battu des noirs aquilons, et peuplé de tristes, de misérables, de stupides habitants; elle aurait sous un ciel doux, de belles régions couvertes de fleurs et de fruits, et habitées par des peuples gais, riches, intelligents. La nature lui ouvrirait de nouvelles sources de puissance et de richesse. Elle serait le créateur d'un nouveau peuple au lieu d'être le tyran de ses anciens sujets.
Je n'aime point, continua-t-il, à me livrer à une critique présomptueuse; mais je n'aime pas non plus entendre des éloges déplacés.
On la flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de ses regards; voilà ses priviléges: voici ses titres à l'estime publique: un désir sans bornes d'être encensée. Allez, allez, elle-même s'est rendu justice: sans attendre que le public fixe sa renommée, elle tient à sa solde des plumes mercenaires pour chanter ses louanges.
MOI.
Tout cela me surprend un peu: mais vous me paraissez bien informé; aussi aurais-je plaisir à entendre ce que vous pensez des affaires de la malheureuse Pologne.
Vous voyez que nous ne sommes guères les maîtres chez nous. Trois puissances s'interfèrent dans nos différents: l'une, depuis quelques années, inonde en vain de ses troupes nos provinces pour les pacifier; les deux autres viennent d'y entrer à main armée pour nous mettre d'accord.
LUI.
Vous êtes perdus, peut-être sans ressources; mais quoi qu'il vous arrive de fâcheux, vous ne l'avez que trop mérité!
MOI.
Expliquez-vous, de grâce, car je ne vous entends pas.
LUI.
Dans l'état d'anarchie où vous vivez, comment ne seriez-vous pas la victime les uns des autres, ou la proie de vos voisins?
Votre gouvernement est le plus mauvais qui puisse exister. Je ne vous dirai rien de ce qu'il a de révoltant. Vous sentez comme moi, si vous n'avez pas renoncé au bon sens, combien il est cruel que le travail, la misère et la faim soient le partage de la multitude; l'abondance et les délices, celui du petit nombre.
Vous sentez aussi combien sont monstrueuses ces lois qui, pour l'avantage d'une poignée de particuliers, privent tant de millions d'hommes du droit naturel d'être libres, et mettent leur vie à prix. Je laisse ce côté honteux de votre constitution pour n'examiner que son côté faible.
En saine politique, la force d'un État ne consiste que dans la situation du pays, la richesse du sol et le nombre de ses habitants, hommes libres. La nature vous a assez bien partagés; mais comme le gros de la nation chez vous est privé du précieux avantage de la liberté, tous les autres sont comme nuls.
En Pologne, il n'y a que des tyrans et des esclaves; la patrie n'a donc point d'enfants pour la défendre.
On n'est porté au travail qu'autant qu'on peut en recueillir les fruits. Chez vous, où les paysans sont dépouillés de toute propriété, le cultivateur ira-t-il s'appliquer à féconder la terre pour le maître insolent qui l'opprime? Le seul bien dont il jouisse, c'est l'oisiveté; il se livre donc à la paresse et ne travaille qu'avec répugnance. Ainsi, quelque fertile que soit le sol, le rapport doit en être très-petit.
Il n'y a que des corps bien nourris qui soient propres à multiplier l'espèce. Comment la Pologne, où le peuple manque du nécessaire, ne serait-elle pas dépeuplée?
Ce n'est qu'au sein de la liberté et de l'aisance, que les talents peuvent se développer. En Pologne, les hommes doivent donc être généralement ignares et stupides. Les sciences, les arts, le commerce n'y sauraient donc fleurir.
Mais quelle foule d'autres vices de constitution! C'est un bien sans doute que la couronne soit élective, quand les électeurs ne sont pas animés d'un esprit de parti, car alors le choix tombe sur un digne sujet. Mais c'est un grand mal, lorsque la cabale, le crédit et la force sont comme chez vous les seules voies qui conduisent au trône. Hé! combien de fois n'en avez-vous pas fait la triste expérience?
C'est bien pis encore, lorsque toutes les affaires nationales ne sont plus que des affaires de faction.
En Pologne, l'autorité souveraine est faible, l'autorité civile presque nulle; et ni l'une ni l'autre n'est exercée que sous la protection des armes; ou plutôt en Pologne il n'y a proprement point de public: une poignée d'hommes puissants y décident de tout, y règlent tout, y ordonnent de tout, défont tout, renversent tout, détruisent tout. Ce sont eux qui disposent de la couronne, de la nation entière, et ce sont eux qui font les lois. Faites, ils ne sont point sous leur empire, ils les violent avec audace et avec impunité, ils s'arment même contre la justice et lui arrachent son glaive.
Ainsi, sous le dur joug des seigneurs, l'État est sans enfants; les campagnes dépourvues de cultivateurs; les villes sans arts, sans commerce, l'État sans richesses. Le corps de la nation n'est donc qu'une malheureuse troupe de serfs condamnés à de serviles travaux, qui seraient même à craindre s'ils n'étaient trop faits à leurs fers.
Puisqu'en Pologne l'on ne peut compter le peuple pour rien, où est donc la force publique? dans ceux qui le tiennent opprimé? Mettons la chose au plus haut. Que ces oppresseurs soient tous unis, et qu'ils assemblent leurs vassaux: vous aurez une armée de cavaliers qui n'auront tout au plus en partage que la force du corps et une valeur sans art; une armée de troupes légères, passables pour escarmoucher, mais incapables de tenir la campagne contre des troupes réglées.
Mais il s'en faut bien que ces petits tyrans soient tous unis, jamais on ne vit entr'eux que discorde et dissensions. Ainsi armés les uns contre les autres, comment ne seriez-vous pas aussi méprisables au dehors que vous êtes dangereux au dedans?
Mais, grâce au ciel, voici la fin de votre règne; vous touchez au moment d'avoir des maîtres à votre tour qui vous dépouilleront de vos dangereuses prérogatives: l'odieux monument de votre gouvernement n'existera plus à la honte de l'humanité; vous ne pourrez plus vous entr'égorger; et le peuple parmi vous sentira un peu alléger ses fers.
MOI.
Vous n'y pensez pas. Croyez-vous donc qu'au mépris du droit des gens, de la justice et de la bonne foi, nos médiateurs voulussent devenir nos usurpateurs? J'espère, au contraire, que par leur entremise nous verrons bientôt finir nos maux.
LUI.
Comme vos espérances vont être trompées! Ces puissances qui, sous prétexte de rétablir la paix dans vos provinces désolées, y sont entrées les armes à la main, ne veulent que les envahir et vous réduire en servitude. S'il était vrai qu'elles n'eussent formé aucun dessein contre la liberté de la Pologne, et qu'elles songeassent de bonne foi à vous pacifier, leurs généraux ne seraient pas si soigneux à s'emparer de tous les forts, de tous les passages, de tous les défilés propres à leur ménager des entrées dans le cœur du pays, et à le leur livrer sans défense; ils auraient débuté par engager la Russie et les confédérés à une suspension d'armes, et ils n'auraient pas tardé si longtemps à prendre des arrangements pour établir une paix durable. Vous le verrez, ce sont des maîtres que les Dieux irrités vous envoient pour vous châtier.
MOI.
Vous leur faites tort; non, je ne saurais jamais croire qu'ils manquassent ainsi sans honte aux principes de l'honneur!
LUI.
De l'honneur? Vous me feriez rire! Hé! les princes le connaissent-ils, ou du moins combien peu le connaissent? Séduire et tromper est leur grand art. Plus ils parlent de bonnes intentions, moins on doit les croire; c'est même une maxime de leurs ministres et de leurs favoris, de s'attendre à être disgrâciés, lorsqu'ils en reçoivent le plus de caresses. Mais attendons l'événement; un peu de patience, et vous verrez qui de nous deux s'est abusé.
MOI.
J'y consens.
LUI.
Quoique je ne sois pas prophète, je pourrais cependant vous dire d'avance tout ce qui arrivera. Quand ils vous verront hors d'état de leur résister, et que leurs troupes se seront assurées des provinces qu'ils convoitent, ils lèveront tout-à-coup le masque. Mais comme il ne faut pas révolter les esprits, ils chercheront à colorer leurs usurpations. Pour éblouir la sotte multitude, ils feront des manifestes, déterreront leurs aïeux, fouilleront dans des traités surannés, feront revivre de prétendus droits; et vous verrez à la fin qu'il se trouvera que ces provinces leur appartenaient, et que vous les possédiez on ne sait à quel titre.
MOI.
Cela serait plaisant!
LUI.
Après avoir soumis à leur empire les provinces usurpées, si même ils ne vous dépouillent tout-à-fait, ne vous attendez pas qu'ils cherchent à rétablir la paix dans celles qui vous resteront. Ils voient avec plaisir les semences de discorde, les causes d'anarchie de votre gouvernement, et ils vous les laisseront toutes: peut-être encore chercheront-ils sourdement à les multiplier, afin de se ménager un prétexte pour y revenir dans la suite, quand l'envie leur en prendra.
Cependant, crainte de laisser apercevoir trop clairement quel était le but de leur interposition officieuse, ils se donneront pour médiateurs, ils auront recours à de petites voies d'accommodement, à de petites compositions, à de petits réglements qu'ils vous forceront de recevoir, tout en protestant qu'ils vous laissent pleine et entière liberté.
MOI.
Très-bien!
LUI.
Vous me surprenez à mon tour avec votre prévention. Vous prétendez que c'est pour rétablir la tranquillité dans vos malheureuses provinces qu'ils les ont envahies. Mais comment auraient-ils dessein de vous pacifier, eux qui ne peuvent laisser leurs propres sujets respirer un moment en paix.
Je veux cependant qu'ils puissent aspirer à la gloire d'être vos pacificateurs, ils voient trop bien le plan qu'il faudrait vous faire adopter, le pied sur lequel il faudrait mettre les choses pour ne pas en redouter eux-mêmes les conséquences.
Le seul moyen de vous rendre la paix est précisément celui de vous rendre riches, puissants, heureux. Et quand un pareil plan serait dans leurs maximes, il ne s'accorderait guères avec leur intérêt.
MOI.
Peut-on savoir quel est ce plan admirable?
LUI.
Prétendre éteindre parmi vous toutes les jalousies, apaiser tous les ressentiments, guérir toutes les défiances, et par de petits expédients contenter tous les partis; sottise, sottise: le mal est dans la chose même et le remède est violent.
Il faut porter la cognée à la racine. Il faut faire connaître au peuple ses droits et l'engager à les revendiquer; il faut lui mettre les armes à la main, se saisir dans tout le royaume des petits tyrans qui le tiennent opprimé, renverser l'édifice monstrueux de votre gouvernement, en établir un nouveau sur une base équitable et dont toutes les parties se balancent les unes les autres dans un juste équilibre.
Voilà l'unique moyen d'avoir au dedans de ce beau pays la paix, l'union, la liberté, l'abondance, au lieu de la discorde, de la servitude et de la famine qui le désolent.
MOI.
Le remède est violent, en effet.
LUI.
Les grands qui croient que le reste du genre humain est fait pour servir à leur bien-être ne l'approuveront pas sans doute, mais ce n'est pas eux qu'il faut consulter; il s'agit de dédommager tout un peuple de l'injustice de ses oppresseurs.
MOI.
Je ne serais pas fâché que le paysan fût plus à son aise; mais je le serais beaucoup de voir les seigneurs dépouillés de leurs droits, et j'espère que cela ne sera jamais: les puissances médiatrices sont trop justes pour nous traiter ainsi.
LUI.
Ce n'est pas leur justice, si elles en avaient, qui s'y opposerait: mais leur orgueil et cette manie de vouloir toujours dominer par la force. Effectivement, il serait assez étrange qu'elles voulussent vous rendre libres, elles qui ne travaillent qu'à tenir leurs peuples dans les fers.
Tandis qu'il parlait, je ne pouvais trop démêler les pensées confuses qui se présentaient en foule à mon esprit. Je t'avoue que ses discours ont fait quelque impression sur moi, et je commence à craindre que ses prédictions ne viennent à se réaliser. Ces vues, qu'il prêtait aux puissances qui se sont interférées dans nos affaires, paraissent assez naturelles; elles s'accordent surtout avec le caractère qu'on donne à l'un de nos voisins.
Mais je voulais voir si ses idées à cet égard étaient conformes à celles du public.
—Laissons-là les affaires de Pologne, lui dis-je, j'aime mieux vous entendre faire le portrait des princes, et, quoiqu'il ne soit guère flatté, vous ne me paraissez cependant pas y mettre ni humeur ni mauvaise foi. Que pensez-vous du roi de Prusse? On en dit tant de merveilles: je ne sais si elles sont fondées. Il est sûr, néanmoins, que c'est un brave capitaine et un grand prince.
—Laissons-là les affaires de Pologne, lui dis-je, j'aime mieux vous entendre faire le portrait des princes, et, quoiqu'il ne soit guère flatté, vous ne me paraissez cependant pas y mettre ni humeur ni mauvaise foi. Que pensez-vous du roi de Prusse? On en dit tant de merveilles: je ne sais si elles sont fondées. Il est sûr, néanmoins, que c'est un brave capitaine et un grand prince.
LUI.
On prétend que sa valeur est un peu équivoque, et que dans les combats il évita toujours avec soin le danger. Je ne vous dirai pas ce qu'il en faut croire; mais s'il n'a pas l'intrépidité d'un grenadier (qui même ne lui irait point), on ne peut lui refuser le titre d'habile capitaine. A l'égard de celui de grand prince, c'est autre chose. Il voudrait bien qu'on le crût tel. A force de vouloir paraître grand, il a ruiné sa véritable grandeur, et s'est plus d'une fois vu sur le point de perdre sa couronne. Les sots, éblouis par ses victoires, pourront le louer; mais il n'en sera pas moins l'objet du mépris des sages.
MOI.
Comment cela, je vous prie?
LUI.
La vrai grandeur d'un prince consiste à faire régner les lois dans ses États, et à rendre ses peuples heureux. Mais ce ne fut jamais là son ambition. Il ne se soucie guère d'être les délices du genre humain, pourvu qu'il en soit la terreur. Son grand art est de savoir exterminer les hommes. Aussi, sous sa main cruelle, tout tremble, tout languit, tout gémit. D'autant plus inexcusable en cela, qu'il n'est pas, comme bien d'autres princes, l'instrument des méchants, il a su écarter les flatteurs qui, d'ordinaire, environnent le trône, et lui-même il connut la misère.
Avec un naturel si atroce il a pourtant quelques bonnes qualités: il est laborieux, frugal, économe. N'est-il pas bien étrange que, tandis que ses vices ont trouvé tant d'admirateurs, les seules vertus qu'il possède n'aient trouvé que des censeurs?
Il aime aussi qu'on ait la hardiesse de lui dire ses vérités, et il est curieux de savoir ce qu'on pense sur son compte. On assure qu'il va souvent incognito dans les cafés et les autres endroits publics de sa capitale, pour écouter ce qu'on dit de lui, et qu'il y entend presque toujours toute autre chose que des louanges; mais on ne dit pas qu'il se soit jamais vengé des indiscrets.
MOI.
Il faut dire encore à son honneur qu'il a rendu la liberté aux sujets de ses domaines.
LUI.
Je ne sais ce que vous appelez liberté. On ne reconnaît dans ses États nulle autre loi que ses ordres. Il contraint ses sujets de servir; il les marie par force; il les dépouille à son gré; il les fait juger militairement. Or, tout cela n'annonce guère des hommes libres.
MOI.
Vous ne faites pas l'éloge de son cœur, mais vous ferez sans doute celui de son esprit.
LUI.
Il a de l'amour pour les lettres, du goût pour la poésie, et, par malheur pour son peuple, point de préjugés, car il est esprit fort.
MOI.
On le donne aussi pour un génie en fait de politique.
LUI.
Je ne disconviens pas qu'il n'entende à merveille l'art de négocier, c'est-à-dire, en termes plus clairs, l'art de tromper adroitement. Mais ce n'est pas en cela, je pense, que vous faites consister la science politique. Je vous dirai donc qu'il a de grandes vues, mais qu'il manque de grands talents.
Rongé d'ambition, il n'a songé jusqu'ici qu'à agrandir ses États et à leur donner de la consistance.
Pour s'agrandir, voici quel fut toujours son plan: il ne perd aucune occasion d'arracher à qui il peut quelque morceau de terrain; s'il a des vues sur quelques provinces, il sème avec adresse entre les puissances voisines des semences de discorde, qu'il a soin de fomenter, ou bien il attend qu'il s'élève entre elles quelque différend.
Cependant, il est aux aguets, et, avant de prendre parti, il les laisse bien s'affaiblir. Dès qu'il les voit hors d'état de s'opposer à ses desseins, il fait marcher de nombreuses armées et fond sur sa proie. S'il trouve de la résistance, il se bat et souvent il triomphe; si les choses vont mal, il joue de son reste et hasarde tout, ce qui lui a quelquefois réussi; mais quand il tient une fois, il ne rend plus.
S'il sait faire des conquêtes, il n'en sait pas tirer parti. Il a senti combien l'or est nécessaire à la puissance, et il n'a rien omis pour s'en procurer, excepté ce qu'il aurait dû faire.
Il a fait de grands efforts pour avoir une marine et il est parvenu à avoir quelques vaisseaux. Il a cherché à étendre le commerce dans ses États: mais il s'y est pris de manière à l'empêcher d'y florir jamais. Car il s'en mêle lui-même, au lieu d'en laisser tout le profit à ses peuples. D'ailleurs, il le gêne pour le tourner selon ses vues; il le surcharge d'impôts. Il fait pis: il inquiète les riches marchands, il use de supercherie pour confisquer leurs marchandises ou en extorquer de grosses sommes, et il viole ses engagements avec les artistes et les ouvriers qu'il a attirés par de fausses promesses.
Or, vous sentez bien que de pareils procédés ne servent qu'à éloigner les étrangers, à dégoûter ses propres sujets et à empêcher les richesses de couler dans ses états, d'autant plus que tous les peuples peuvent se passer de lui.
Mais la plus fausse mesure qu'il ait jamais prise, c'est le pied sur lequel il a mis ses finances; si ce n'est peut-être qu'il envisage les fermiers-généraux comme des sangsues publiques, qu'il faut laisser bien se gorger pour les faire dégorger ensuite. Ainsi, par une trop grande avidité de remplir ses coffres, il sacrifie tout au présent, et s'ôte toute ressource pour l'avenir.
La puissance de ce monarque n'est qu'enflée. Le peu de fertilité du sol, joint à la propriété peu assurée et à la dureté du gouvernement, qui bannit l'industrie, les arts, le commerce, ne permettront jamais à ses États de devenir florissants.
Au lieu d'y attirer en foule les étrangers par une douce domination, son tyrannique empire en chasse ses propres sujets, de sorte qu'il ne reste dans cette malheureuse patrie que ceux qu'un destin sévère y attache.
Encore n'y a-t-il guère à compter sur eux. Comme la force est son seul ressort, et qu'il ne mène ses peuples que par la crainte, au lieu de les gagner par l'amour: il s'en fait de dangereux ennemis; toujours prêts à secouer le joug, dès qu'il en trouveront l'occasion; du moins, ne se feraient-ils pas hacher plutôt que de consentir à passer sous une domination étrangère.
Si sa puissance n'est qu'enflée, sa grandeur n'est que précaire. Elle dépend des nombreuses armées qu'il tient toujours sur pied, et pour le maintien desquelles il est obligé de tendre toutes ses cordes; ce qui ne fait jamais qu'un état violent, et conséquemment de peu de durée.
Tant qu'il sera redoutable à ses ennemis, il conservera ses conquêtes; mais dès qu'ils cesseront de le craindre, il se les verra enlevées à son tour. S'il cesse même une fois d'y avoir sur son trône un grand capitaine, on verra bientôt tomber cette puissance qu'on admire. Ce n'est déjà plus en apparence que les tristes restes d'une grandeur qui menace ruine, car celui qui doit lui succéder ne promet (dit-on) pas beaucoup. Qui sait si nous ne vivrons pas assez pour le voir devenir lui-même simple petit électeur de Brandebourg?
Or, préférer ainsi le clinquant au solide n'annonce pas des talents bien rares. Qu'en pensez-vous?
MOI.
J'en conviens.
LUI.
Ses malheureux sujets ont beaucoup à souffrir de sa folle ambition; mais il n'est pas trop heureux lui-même, et cela console un peu. Il se montre rarement; seul, triste, rêveur, au fond de son palais, il s'agite jour et nuit, car il ne songe sans cesse qu'à acquérir, et il tremble sans cesse de perdre. Ainsi, les dieux pour le confondre, le privent des douceurs du repos. Il y a quelques années qu'il ne pensait qu'à s'emparer de quelques-unes de vos belles provinces.
Tandis qu'il parlait:
—C'est bien là mon homme, disais-je tout bas.
—C'est bien là mon homme, disais-je tout bas.
Il se fit un moment de pause.
Puis, je repris ainsi:
—Vous m'avez parlé du roi de Prusse; dites-moi à présent, je vous prie, quelque chose de l'empereur.
—Vous m'avez parlé du roi de Prusse; dites-moi à présent, je vous prie, quelque chose de l'empereur.
LUI.
Certes, il est difficile de vous satisfaire. C'est un jeune homme encore. Je ne sais s'il est habile, mais jusqu'ici on n'a point vu de son eau. Il n'est guère connu que par son invasion de la Pologne, et je vous avouerai que, de vos honnêtes voisins, c'est, à mon avis, le moins malhonnête.
Voisin lui-même d'un prince avide de s'agrandir aux dépens de qui que ce soit, et qui ne connaît d'autre règle de conduite que son intérêt, il fallait bien prendre parti et empêcher les deux autres de se partager le gâteau entre eux seuls.
En continuation.
Quand il eut fini, je sentis confirmer ses conjectures, et augmenter mes craintes.
Tous les pressentiments que j'avais lorsque mon père m'obligea de prendre parti vinrent se retracer à ma pensée.
Que n'étions-nous sages! disais-je tout bas. Nous avons allumé une guerre injuste, et à force d'atrocités nous avons réduit nos ennemis à ne plus chercher leur salut que dans notre ruine. Dans l'impossibilité de s'en fier à nous, les dissidents ont recours à leur protectrice; elle a pris parti pour eux. De notre côté, nous avons imploré le secours du Turc. Cependant, des voisins ambitieux, profitant de de nos divisions, s'avancent pour nous dépouiller.
Je fus quelque temps plongé dans ces tristes réflexions. A la fin, j'en sortis; et pour lui cacher l'impression qu'elles avaient faite sur moi, je renouai la conversation.
—J'étais à penser, repris-je, à ce que vous venez de dire: et certes, vous ne me paraissez pas ami des rois à en juger sur le portrait que vous avez fait de ces trois têtes couronnées.LUI.Laissons la flatterie ramper dans les cours, chatouiller l'oreille des rois, encenser des cœurs morts à la vertu et se vendre aux vices pour de l'or. Jamais cette honteuse bassesse ne souillera ma vie.Je déteste les mauvais princes, mais sachez que j'adore les bons. Oui, le soleil du haut des cieux ne voit rien, selon moi, de plus auguste sur la terre qu'un roi vertueux et sage. Mais qu'il en est peu de tels! A peine en dix siècles en trouve-t-on deux qui effacent l'opprobre dont les autres couvrent le trône. Dans ceux mêmes que la renommée chante le plus, on ne trouve ni les vertus ni les talents qu'elle célèbre: on a beau les étudier, les approfondir, on s'y méconte tous les jours.MOI.Il faut excuser les princes.LUI.J'entends: quand on se plaint de leurs crimes ou de leurs folies, tout ce qu'on sait nous dire, c'est de nous recommander la patience. Plaisante méthode de faire leur éloge!MOI.Vous n'avez pas saisi mon idée. Je ne veux justifier ni leurs crimes ni leurs folies; je veux seulement les excuser sur la difficulté du métier qu'ils font.LUI.Pas fort pénible, de la manière dont ils s'y prennent. Croyez-moi, ils ont bien soin de cueillir la rose sans l'épine.MOI.Quoi, les rois ne sont-ils pas bien à plaindre d'avoir à faire à une multitude d'hommes indociles, corrompus, trompeurs, et qui donnent tant de peine à ceux qui veulent les gouverner?LUI.Vous feriez mieux de dire que les hommes sont fort à plaindre de devoir être gouvernés par des princes presque toujours si sots et si vicieux.MOI.Il faut bien leur passer quelque chose; ils sont hommes, et chacun a ses défauts en ce monde.LUI.C'est des courtisans, des ministres, des flatteurs, que les peuples ont pris cette maxime, et ils la répètent sottement.Il faut bien passer quelque chose aux princes.Je suis de votre avis, mais seulement des faibles sans conséquence, car il ne faut pas juger les princes comme les particuliers, vu l'influence de leurs moindres actions sur la félicité publique.On ne peut exiger d'eux des talents lorsque la nature ne leur en a point donné. Mais ne sont-ils pas à blâmer lorsqu'ils refusent d'y suppléer par les lumières des sages et qu'ils s'entêtent de leurs idées?Ils doivent à leurs peuples l'exemple des bonnes mœurs et des vertus; ne sont-ils donc pas inexcusables lorsqu'ils ne leur donnent que celui des vices, lorsqu'ils s'abandonnent aux voluptés les plus honteuses et qu'ils sont les premiers à débaucher les femmes, à débaucher leurs sujets?Ils doivent tout leur temps à l'État: que dire pour leur justification, lorsqu'ils passent la vie dans une molle oisiveté, après s'être déchargés sur d'indignes ministres de tout le soin des affaires, ou que les moments qu'ils dérobent aux plaisirs ils les emploient à faire le malheur de leurs sujets?Ils ne sont que les économes des revenus publics: comment les excuser lorsqu'ils s'en font les propriétaires et les dissipent en scandaleuses prodigalités?Encore, si pour prix de leur paresse, ils se contentaient du produit de notre sueur! mais il leur faut aussi notre repos, notre liberté, notre sang. Au lieu de gouverner leur peuple en paix, ils l'immolent à leurs désirs, à leur orgueil, à leurs caprices.Toujours armés, toujours fomentant des semences de discorde chez leurs voisins, et toujours appelant sur l'État des malheurs; ils ne mettent leur gloire qu'à épouvanter la terre par le tragique récit de leurs fureurs: et non contents d'intéresser à leurs querelles leurs satellites, ils forcent les citoyens, les étrangers, les bêtes même d'y prendre part.Mais avec quelle indignité ils se jouent quelquefois de la nature humaine! Ce n'est pas assez de vaincre et de charger leurs ennemis de fers: il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout soit dévoré par les flammes, et que ce qui a échappé au feu et au fer ne puisse échapper à la faim encore plus cruelle; semblables à ces astres malfaisants dont la maligne influence verse sur nos têtes la contagion et les malheurs. Encore tombassent-ils tous eux-mêmes dans les guerres qu'ils ont allumées, mais ils sont presque toujours trop lâches, pour s'exposer aux coups.Que vous dirai-je de plus? au lieu d'être les ministres de la loi, s'ils s'en rendent les maîtres, ils ne veulent voir dans leurs sujets que des esclaves, ils les oppriment sans pitié et les poussent à la révolte; puis ils pillent, dévastent, égorgent, répandent partout la terreur et l'effroi, et pour comble d'infortune, insultent encore aux malheureux qu'ils tiennent opprimés.Ainsi, un seul homme que le ciel dans sa colère donne au monde, suffit pour faire le malheur de toute une nation. Lorsque les princes ne sont pas vertueux, peut-on donc trop s'élever contre leurs vices et déplorer le sort des peuples confiés à leurs soins?
—J'étais à penser, repris-je, à ce que vous venez de dire: et certes, vous ne me paraissez pas ami des rois à en juger sur le portrait que vous avez fait de ces trois têtes couronnées.
LUI.
Laissons la flatterie ramper dans les cours, chatouiller l'oreille des rois, encenser des cœurs morts à la vertu et se vendre aux vices pour de l'or. Jamais cette honteuse bassesse ne souillera ma vie.
Je déteste les mauvais princes, mais sachez que j'adore les bons. Oui, le soleil du haut des cieux ne voit rien, selon moi, de plus auguste sur la terre qu'un roi vertueux et sage. Mais qu'il en est peu de tels! A peine en dix siècles en trouve-t-on deux qui effacent l'opprobre dont les autres couvrent le trône. Dans ceux mêmes que la renommée chante le plus, on ne trouve ni les vertus ni les talents qu'elle célèbre: on a beau les étudier, les approfondir, on s'y méconte tous les jours.
MOI.
Il faut excuser les princes.
LUI.
J'entends: quand on se plaint de leurs crimes ou de leurs folies, tout ce qu'on sait nous dire, c'est de nous recommander la patience. Plaisante méthode de faire leur éloge!
MOI.
Vous n'avez pas saisi mon idée. Je ne veux justifier ni leurs crimes ni leurs folies; je veux seulement les excuser sur la difficulté du métier qu'ils font.
LUI.
Pas fort pénible, de la manière dont ils s'y prennent. Croyez-moi, ils ont bien soin de cueillir la rose sans l'épine.
MOI.
Quoi, les rois ne sont-ils pas bien à plaindre d'avoir à faire à une multitude d'hommes indociles, corrompus, trompeurs, et qui donnent tant de peine à ceux qui veulent les gouverner?
LUI.
Vous feriez mieux de dire que les hommes sont fort à plaindre de devoir être gouvernés par des princes presque toujours si sots et si vicieux.
MOI.
Il faut bien leur passer quelque chose; ils sont hommes, et chacun a ses défauts en ce monde.
LUI.
C'est des courtisans, des ministres, des flatteurs, que les peuples ont pris cette maxime, et ils la répètent sottement.Il faut bien passer quelque chose aux princes.
Je suis de votre avis, mais seulement des faibles sans conséquence, car il ne faut pas juger les princes comme les particuliers, vu l'influence de leurs moindres actions sur la félicité publique.
On ne peut exiger d'eux des talents lorsque la nature ne leur en a point donné. Mais ne sont-ils pas à blâmer lorsqu'ils refusent d'y suppléer par les lumières des sages et qu'ils s'entêtent de leurs idées?
Ils doivent à leurs peuples l'exemple des bonnes mœurs et des vertus; ne sont-ils donc pas inexcusables lorsqu'ils ne leur donnent que celui des vices, lorsqu'ils s'abandonnent aux voluptés les plus honteuses et qu'ils sont les premiers à débaucher les femmes, à débaucher leurs sujets?
Ils doivent tout leur temps à l'État: que dire pour leur justification, lorsqu'ils passent la vie dans une molle oisiveté, après s'être déchargés sur d'indignes ministres de tout le soin des affaires, ou que les moments qu'ils dérobent aux plaisirs ils les emploient à faire le malheur de leurs sujets?
Ils ne sont que les économes des revenus publics: comment les excuser lorsqu'ils s'en font les propriétaires et les dissipent en scandaleuses prodigalités?
Encore, si pour prix de leur paresse, ils se contentaient du produit de notre sueur! mais il leur faut aussi notre repos, notre liberté, notre sang. Au lieu de gouverner leur peuple en paix, ils l'immolent à leurs désirs, à leur orgueil, à leurs caprices.
Toujours armés, toujours fomentant des semences de discorde chez leurs voisins, et toujours appelant sur l'État des malheurs; ils ne mettent leur gloire qu'à épouvanter la terre par le tragique récit de leurs fureurs: et non contents d'intéresser à leurs querelles leurs satellites, ils forcent les citoyens, les étrangers, les bêtes même d'y prendre part.
Mais avec quelle indignité ils se jouent quelquefois de la nature humaine! Ce n'est pas assez de vaincre et de charger leurs ennemis de fers: il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout soit dévoré par les flammes, et que ce qui a échappé au feu et au fer ne puisse échapper à la faim encore plus cruelle; semblables à ces astres malfaisants dont la maligne influence verse sur nos têtes la contagion et les malheurs. Encore tombassent-ils tous eux-mêmes dans les guerres qu'ils ont allumées, mais ils sont presque toujours trop lâches, pour s'exposer aux coups.
Que vous dirai-je de plus? au lieu d'être les ministres de la loi, s'ils s'en rendent les maîtres, ils ne veulent voir dans leurs sujets que des esclaves, ils les oppriment sans pitié et les poussent à la révolte; puis ils pillent, dévastent, égorgent, répandent partout la terreur et l'effroi, et pour comble d'infortune, insultent encore aux malheureux qu'ils tiennent opprimés.
Ainsi, un seul homme que le ciel dans sa colère donne au monde, suffit pour faire le malheur de toute une nation. Lorsque les princes ne sont pas vertueux, peut-on donc trop s'élever contre leurs vices et déplorer le sort des peuples confiés à leurs soins?
Ici l'indignation lui coupa la parole; le ton de sa voix était véhément, et ses yeux étincelaient de colère.
En continuation.
Le feu de son âme semblait avoir passé dans la mienne: je l'écoutais avec un plaisir secret mêlé de surprise.
—Est-il possible, lui dis-je, que tant de sagesse soit ensevelie sous ces habits? Non, le ciel ne vous a point fait naître dans l'état obscur où je vous vois; vos discours vous trahissent et annoncent un esprit cultivé, une âme élevée. Mais sans vouloir pénétrer le secret de votre naissance, tout ce que j'entends m'intéresse à vous. Apprenez-moi de grâce quel revers a pu vous réduire à cette étrange condition.LUI.—Le récit de mes aventures serait trop long; mais accordez-moi un moment de repos, et je vous donnerai un abrégé de ma vie qui fera cesser votre étonnement.
—Est-il possible, lui dis-je, que tant de sagesse soit ensevelie sous ces habits? Non, le ciel ne vous a point fait naître dans l'état obscur où je vous vois; vos discours vous trahissent et annoncent un esprit cultivé, une âme élevée. Mais sans vouloir pénétrer le secret de votre naissance, tout ce que j'entends m'intéresse à vous. Apprenez-moi de grâce quel revers a pu vous réduire à cette étrange condition.
LUI.
—Le récit de mes aventures serait trop long; mais accordez-moi un moment de repos, et je vous donnerai un abrégé de ma vie qui fera cesser votre étonnement.
Après un quart-d'heure de silence, il reprit ainsi la parole:
LUI.—Je suis Français, issu d'une honnête famille; mais trop riche pour mon malheur.Occupé de la fortune de ses enfants, mon père ne put veiller à mon éducation. La nature ne m'avait pas traité en marâtre; mais grâce aux soins de ma mère, cet heureux naturel fut bientôt gâté.J'eus des maîtres de toute espèce, qui ne s'appliquèrent à me donner que des talents frivoles. Qu'eus-je fait des talents utiles? Ma fortune se trouvait faite; il ne s'agissait plus que de m'apprendre à savoir en jouir.A peine avais-je atteint ma dix-neuvième année lorsque ma mère vint à mourir. Mon père la suivit de près. Comme ils me laissaient de grands biens, je n'eus pas de peine à me consoler de leur perte.D'abord je pris, selon le bel usage, une petite maison et une jolie maîtresse; puis je donnai tête baissée dans tous les travers de mon âge.J'avais pour amis plusieurs jeunes gens, au-dessus de moi par leur naissance, qui m'accablaient de caresses et avaient soin de me faire payer leurs plaisirs.Mon curateur n'ayant pas la complaisance de fournir avec assez de profusion aux libéralités de son pupille, j'en fus réduit aux expédients, et ne trouvai malheureusement que trop de facilité d'anticiper sur ma fortune. J'eus recours aux usuriers; ils m'ouvrirent leurs bourses, vous pouvez penser à quelles conditions: mais ce n'était pas là ce dont je m'embarrassais.Le temps vint où il fallut remplir mes engagements. Ma fortune en souffrit, mais au lieu d'ouvrir les yeux et de revenir sur mes pas, je ne travaillai plus qu'à la dissiper entièrement. Pour avoir plutôt fait, je quittai la province et allai me fixer dans la capitale.On m'avait inspiré pour maxime que la considération était attachée au faste, et que pour réussir dans le monde, surtout avec les belles, il fallait être sur un certain pied. J'eus donc un hôtel meublé magnifiquement, des laquais richement vêtus, un brillant équipage et je tins table ouverte.Bientôt les amis arrivèrent en foule; ils ne m'avaient jamais vu, mais ils étaient attirés par mon mérite. Avec eux, je courus le bal, les endroits de jeu, les parties de plaisir.Au bout de six ans j'aperçus le dérangement de mes affaires; mais comme il est humiliant de déchoir, je me piquai d'honneur et ne voulus rien rabattre de mon faste, et continuai à vivre comme j'avais vécu. Enfin, à l'aide du luxe, des femmes, du jeu, et de mille folles dépenses, je me vis ruiné sans ressource.Comme il ne m'était plus possible de cacher à mes amis le délabrement de ma fortune; j'en fis la confidence à ceux qui m'avaient toujours témoigné le plus d'attachement: je croyais pouvoir tout espérer de ceux qui m'avaient tout offert; mais je ne tardais pas à voir ce que j'avais à attendre.Caressé par ces parasites, tandis que la fortune me souriait, elle ne m'eut pas plutôt tourné le dos, qu'ils se retirèrent tous à l'envi. Ils m'évitaient lorsqu'ils me rencontraient, ou s'ils daignaient encore m'aborder ce n'était plus que pour insulter à ma misère par leurs fausses marques de pitié, ou leurs plaisanteries.Quoique j'eusse donné tête baissée dans tous les travers de la jeunesse, j'avais suivi le torrent plutôt par air que par goût. Les parties bruyantes n'avaient fait que m'étourdir sans m'amuser. Mon esprit était gâté, mais mon cœur n'était pas corrompu. Au milieu du tourbillon du monde, je me retirais quelquefois en moi-même pour penser à la vanité de mes plaisirs et je sentais que je n'étais pas heureux.Crainte du ridicule, je continuai cependant comme j'avais commencé; je tâchais de m'étourdir et j'avais soin d'entretenir cette ivresse. Le moindre intervalle de sang-froid m'eût été trop amer.Lorsque je me vis forcé de renoncer à ce genre de vie, mon amour-propre en fut bien un peu mortifié, mais je ne sentis point déchirer mon cœur. J'étais encore plus indigné des procédés de mes amis qu'avili par mes disgrâces. Avec quels traits ce monde qui m'avait séduit si fort était peint à mes yeux! Je maudissais sa brillante imposture.Comme j'étais à me rappeler le passé, je me souvins d'un ancien ami de la famille, le seul qui me fût resté, et dont les efforts continuels pour me retirer de la vie déréglée que je menais, n'avaient servi qu'à lui aliéner mon amitié. Je désirais fort de le voir; mais je n'osais me présenter devant lui: enfin je surmontai ma répugnance, j'allai le trouver.«—Je suis ruiné, lui dis-je en l'abordant, mais je suis moins confus de ma disgrâce que d'avoir rejeté si longtemps vos sages avis. Daignez me diriger, je viens vous demander des conseils; soyez sûr de ma docilité.»Après lui avoir exposé l'état de mes affaires:«—Renoncez, me dit-il avec un front chagrin, renoncez à ces goûts frivoles et insensés qui ont enchanté vos jeunes ans. Cessez de faire du plaisir votre occupation. Retournez dans votre province. Des débris de votre patrimoine réalisez un petit capital, reprenez l'état de vos pères, et tâchez, par votre assiduité, de regagner ce que vous avez perdu par vos extravagances.»Ces paroles firent impression sur moi. Je sentais la sagesse de ce conseil: mais je ne pouvais me résoudre à le suivre en entier. J'étais bien disposé à quitter la capitale et à me mettre dans les affaires, mais une ville où j'avais offusqué tous les yeux par mon faste, révolté tous les esprits par ma hauteur, et qui n'était remplie que de mes folies et de ma disgrâce, était pour moi un séjour odieux.Je formai donc le projet odieux de convertir en une pacotille le peu qui me restait, puis d'aller, s'il se pouvait, cacher ma honte et tenter la fortune dans un autre hémisphère. Je communiquai ce projet à mon ancien ami, il en parut étonné, me représenta les dangers de la mer, et fit tout ce qu'il put pour m'engager à y renoncer. Mais je craignais moins les écueils que les ris moqueurs de mes concitoyens.Je n'écoutai donc plus que ma passion; et après avoir fait quelques préparatifs, j'allai à Brest où je m'embarquai pour les échelles du Levant.Sur le vaisseau, je fis connaissance avec un homme dont l'humeur me revenait fort. Je paraissais aussi ne pas lui déplaire. Nous étions souvent ensemble, et la confiance s'établit bientôt entre nous.Un jour que je lui faisais le récit de mes extravagances, j'observai qu'il avait les yeux constamment attachés sur moi, lorsque j'en vins à l'article de ma réforme, il parut attendri.«—L'histoire de ma vie, me dit-il, ne ressemble pas mal à la vôtre.»Il me raconta à son tour ses aventures. Dès lors notre amitié devint plus vive, et il ne cessa de m'en donner des preuves non équivoques.Pendant le voyage, nous eûmes longtemps des vents favorables: mais ensuite ils devinrent contraires.Comme nous étions à la hauteur de la Sardaigne, une violente tempête s'éleva, nous fûmes poussés à pleines voiles du côté de la Barbarie, puis tout-à-coup enveloppés dans une obscurité profonde. Bientôt nous aperçûmes à la lueur des éclairs les côtes dans le lointain.Nous louvoyâmes toute la nuit.Le lendemain les vents soufflaient avec plus de fureur encore, les voiles se déchirèrent et le vaisseau se brisa contre un écueil.Chacun cherche à se sauver sur quelque débris: nous étions peu éloignés de terre, mais la mer était fort grosse.J'échappai à la fureur des flots avec mon compagnon de voyage, le bosseman et trois matelots; tout le reste de l'équipage périt.Quand nous eûmes gagné le rivage, nous nous regardions les uns les autres avec un morne silence. Je regrettai, mais trop tard, de n'avoir pas suivi les conseils de mon vieux ami. Ce n'était là toutefois que le commencement des malheurs qui m'attendaient.Tandis que j'étais abîmé dans ma tristesse, Joinville (c'est ainsi que s'appelait mon compagnon de voyage) me dit en me prenant la main:—Allons, cher ami, que faites-vous à vous désoler de la sorte! Avant de vous embarquer dans le péril, vous deviez le prévoir: à présent que vous y voilà enfoncé, il ne vous reste que de le mépriser. Soyez homme, montrez un cœur plus grand que les malheurs qui vous menacent.Je ne pouvais retenir mes larmes.—Vous pleurez, continua-t-il, comme un lâche amolli par les délices, et qui ne sait point supporter l'adversité. Eh quoi! la mer vient de m'enlever le fruit de quinze ans de fatigue, je suis mille fois plus à plaindre que vous, et c'est moi qui vous console?Cependant nous avancions un peu dans les terres, en recherche de quelque partie habitée, sans néanmoins trop nous éloigner du rivage.—Que vous êtes jeune encore, me dit Joinville en me voyant si consterné. Ce monde n'est qu'un théâtre de tristes vicissitudes. Lorsque la fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait briller ses trésors, une foule de mortels lui tendent les bras et s'apprêtent à recevoir ses dons. Tandis qu'elle les répand, avec quelle fureur ils se jettent les uns sur les autres et s'efforcent de se les arracher. Leur ardeur est égale, mais leurs destinées sont bien différentes. L'un manque le but par trop d'empressement à le saisir; l'autre y touche à peine, qu'il tombe, et sa proie lui échappe. Cet autre s'applaudissait déjà de ses succès; mais au milieu de ses transports un revers imprévu enlève ses richesses, et les porte dans des mains étonnées de les recevoir. Et combien n'en voit-on pas transportés de dessous le chaume au sein de l'opulence; combien d'autres précipités tout-à-coup du faîte des grandeurs. Moi-même j'en suis un exemple bien frappant. Jamais homme ne fut autant promené par le sort de la bonne à l'adverse fortune. Mais habitué à ployer mon caractère aux événements, je jouis de tout, et ne fais fond sur rien.C'est ainsi qu'il tâchait d'affermir mon cœur contre les coups du destin.Lui-même il montrait un courage que l'infortune ne peut abattre. Son esprit était même libre et serein. Il ne cessait d'admirer la beauté du sol et le pittoresque des points de vue.Comme il possédait très-bien la géographie et qu'il avait observé le local:—Voilà, me dit-il en pointant du doigt quelques masures couvertes de chaume et presque ensevelies dans des broussailles, voilà les ruines de Carthage. Nous ne devons pas être éloignés de Tunis.Si la douleur ne m'eût rendu comme insensible, j'aurais été charmé d'examiner cette terre si fameuse, ces belles contrées si célèbres dans l'histoire; mais j'étais trop absorbé par le chagrin pour montrer la moindre attention.Nous avions marché toute la journée, n'ayant d'autre nourriture que les fruits que nous trouvions sur les haies, et nous étions rendus de fatigue.Comme le soleil allait se coucher, mon compagnon fut d'avis qu'il fallait redoubler d'efforts pour gagner Tunis avant la nuit. Déjà nous en découvrions les clochers, lorsque nous tombâmes entre les mains des barbaresques.Ils nous vendirent en esclavage. Je ne pouvais soutenir ce fatal revers, qui me paraissait mille fois pire que la mort: rien n'égalait mon désespoir.Nous voilà donc traînés dans une prison. Le gardien féroce, un paquet de clés à la main, nous en ouvre l'entrée et referme à grand bruit les portes sur nous.De toute la nuit, je ne pus fermer les yeux; je la passai à faire de sombres réflexions sur le sort de l'humanité.Le lendemain, on nous fit passer dans une vaste cour où nous nous trouvâmes au milieu d'une multitude d'hommes inconnus, qui s'étonnaient de me voir ainsi éploré; je les regardai avec la même surprise.Bientôt on vint nous appeler pour nous présenter à l'intendant des jardins du dey. A l'ouïe des ordres de ce maître superbe, l'indignation s'éleva dans mon cœur; je ne pouvais plus supporter la vie, je demandais la mort à grands cris.—Que ton courage t'élève au-dessus de tes malheurs, me disait souvent Joinville; apprends à revêtir des sentiments conformes à ta situation actuelle.A force d'exhortations, il m'engagea à la fin à ronger mon frein en silence.On nous traita d'abord avec beaucoup de dureté, mais ce ne fut que pour peu de temps. Joinville avait cultivé la musique dès sa jeunesse, et il savait très-bien jouer du flageolet. Par un heureux hasard le sien s'était trouvé dans sa poche, lorsque nous fîmes naufrage.Un jour, qu'il avait fini sa tâche de meilleure heure qu'à l'ordinaire, il se mit à en jouer. Tous nos compagnons d'infortune accoururent et formèrent un cercle autour de lui.Le bruit parvint bientôt aux oreilles du dey, qui voulut l'entendre; charmé de son talent, il changea son sort. A sa considération, le mien devint aussi plus doux.Chaque jour on nous traitait avec plus d'égards, et au bout de sept ans nous obtînmes notre liberté. Mais je ne puis passer sous silence un trait de générosité admirable.Un jour Joinville disparut.Il s'était couché le soir auprès de moi; jugez quelle fut ma surprise à mon réveil de ne plus le trouver, et combien je versai de larmes.Mais sur le soir, je le vis reparaître.—Je suis libre, me dit-il en m'abordant d'un air serein.—Hélas! vous allez donc me quitter, m'écriai-je? Ciel! que vais-je devenir?—Ne craignez rien, vous êtes libre aussi.—Eh quoi! nous aurait-on rachetés?—Non, non.—Expliquez-moi donc ce mystère.—Il y a quelques jours que le dey me demanda un air. Je ne sais, j'étais assez bien disposé, et l'affectai si fort, que dans un transport de joie il me promit de m'accorder, comme marque de sa faveur, la grâce que je lui demanderais.—Celle de retourner dans ma patrie, répondis-je à l'instant. Il parut un peu surpris, et après un instant de réflexion, il me dit:—Tu ne pouvais pas plus mal choisir pour mon bonheur: mais je te l'ai promis, il faut le tenir. Puis il se retira sans me donner le temps de répondre. Je ne savais qu'en penser, je n'osai trop me fier à sa promesse; aussi ne vous en ai-je rien dit. Ce matin il m'a fait venir devant lui et m'a offert de me renvoyer dans mon pays avec un chebec qui doit premièrement porter un envoyé à Constantinople. J'ai accepté avec joie et l'ai remercié de ses faveurs. Mais, tout-à-coup, je me suis souvenu de vous, et ne pouvais me résoudre à vous quitter. Que faire? Une heureuse réflexion m'a tiré d'embarras. Puisque le dey a de généreux sentiments, me suis-je dit, il n'a point un cœur insensible; il faut essayer de le toucher. Je me suis donc jeté à ses pieds. J'ai embrassé ses genoux et les ai arrosés de mes larmes.—Que veux-tu? m'a-t-il dit en me voyant dans cette attitude.—La mort, seigneur, car je ne saurais vivre si vous ne permettez à mon compagnon de me suivre. Le même jour nous devînmes tous deux vos captifs: la fortune le retient encore esclave. S'il doit l'être plus longtemps, souffrez que je reprenne mes fers. Ah! généreux Solim, ne fermez point votre cœur à la pitié! Autrefois j'aurais donné la vie pour éviter l'esclavage; à présent vous me voyez vous demandant à genoux la servitude, comme mon unique ressource, craignant même de ne pas l'obtenir. Solim me regarde d'un air surpris, me tend la main et me dit:—Quand je ne serais pas content de tes services, je serais touché de ta vertu, et l'amitié que j'ai pour toi s'étendrait à ton compagnon: dès ce moment il est libre.—Généreux ami, m'écriai-je, en sautant au cou de Joinville, quoi, c'est à vous que je dois ce bienfait?En nous affranchissant, Solim nous fit de grandes libéralités. Quand tout fut prêt pour le départ, nous allâmes prendre congé de lui.—J'admire votre amitié, nous dit-il. Puissiez-vous trouver un sort digne de vos vertus. Allez, et en retour de ce que j'ai fait pour vous, je ne vous demande que de vous souvenir de moi.A peine fûmes-nous à bord, qu'on mit à la voile, et au bout de quinze jours nous mouillâmes devant Constantinople.Le lendemain de notre arrivée, il fallut me séparer de Joinville: il avait trouvé un bâtiment prêt à partir pour le grand Caire, où il avait un frère qu'il voulait aller joindre. Je le conduisis jusqu'au vaisseau; nous nous embrassâmes sur le port; je l'arrosai de mes larmes, la douleur m'empêchait de parler.—Souvenez-vous de la fragilité des choses humaines, me dit-il en me quittant, si jamais vous vous trouvez de nouveau dans la prospérité, craignez d'en abuser; mais surtout secourez les malheureux.Je restai quelques jours à Pera à attendre une occasion pour passer en France.Il y avait bien à la rade un vaisseau de Marseille en charge; mais comme il ne devait mettre à la voile que dans six semaines, je pris le parti de m'embarquer dans une grande chaloupe turque qui appareillait pour Venise.Nous sortîmes du port par un bon vent. Déjà je me félicitais d'avoir quitté la terre des infidèles, et me promettais d'aller dans quelque coin de ma patrie finir mes jours en paix: mais le destin qui se plaît à se jouer de moi, me réservait à bien d'autres épreuves.Comme nous venions de passer le détroit de Candie, un matin à la pointe du jour, nous nous trouvâmes au milieu d'une flotte russe.Le vaisseau dont nous étions le plus proche fit signal et nous appela à l'obéissance. A l'instant deux chaloupes qui le suivaient vinrent faire tout l'équipage prisonnier de guerre. Quoique je ne fusse pas Ottoman, je fus enveloppé dans leur disgrâce.Après m'avoir dépouillé de tout ce que j'avais, on me transporta, avec les autres prisonniers à Néapoli, port de la Romanie, où débarqua une partie de l'équipage de la grande escadre pour répandre les feux de la sédition dans les provinces de la Turquie européenne, comme je l'ai appris ensuite. De là, nous fûmes transférés à Rashow, puis à Mendzibos, place d'armes sur le Dniester, où les Russes ont établi leurs principaux magasins. Pendant quinze mois j'y ai souffert la faim, la soif, le froid et mille mauvais traitements.Comme le nombre des prisonniers augmentait de jour en jour, on résolut de nous transférer en Russie. Tandis que nous étions en marche, escortés par un simple escadron de cavalerie, une troupe de confédérés tomba sur nous près de Crasnopol, et j'eus le bonheur d'échapper. Il y a dix jours que je traverse la Pologne pour me rendre dans mon pays.Voilà le précis de ma vie jusqu'au moment où vous m'avez rencontré. Jamais le destin, comme vous voyez, ne s'acharna davantage à la perte d'un malheureux; mais qui sait combien d'autres malheurs m'attendent? Infortuné que je suis! l'espérance même est éteinte au fond de mon cœur.»
LUI.
—Je suis Français, issu d'une honnête famille; mais trop riche pour mon malheur.
Occupé de la fortune de ses enfants, mon père ne put veiller à mon éducation. La nature ne m'avait pas traité en marâtre; mais grâce aux soins de ma mère, cet heureux naturel fut bientôt gâté.
J'eus des maîtres de toute espèce, qui ne s'appliquèrent à me donner que des talents frivoles. Qu'eus-je fait des talents utiles? Ma fortune se trouvait faite; il ne s'agissait plus que de m'apprendre à savoir en jouir.
A peine avais-je atteint ma dix-neuvième année lorsque ma mère vint à mourir. Mon père la suivit de près. Comme ils me laissaient de grands biens, je n'eus pas de peine à me consoler de leur perte.
D'abord je pris, selon le bel usage, une petite maison et une jolie maîtresse; puis je donnai tête baissée dans tous les travers de mon âge.
J'avais pour amis plusieurs jeunes gens, au-dessus de moi par leur naissance, qui m'accablaient de caresses et avaient soin de me faire payer leurs plaisirs.
Mon curateur n'ayant pas la complaisance de fournir avec assez de profusion aux libéralités de son pupille, j'en fus réduit aux expédients, et ne trouvai malheureusement que trop de facilité d'anticiper sur ma fortune. J'eus recours aux usuriers; ils m'ouvrirent leurs bourses, vous pouvez penser à quelles conditions: mais ce n'était pas là ce dont je m'embarrassais.
Le temps vint où il fallut remplir mes engagements. Ma fortune en souffrit, mais au lieu d'ouvrir les yeux et de revenir sur mes pas, je ne travaillai plus qu'à la dissiper entièrement. Pour avoir plutôt fait, je quittai la province et allai me fixer dans la capitale.
On m'avait inspiré pour maxime que la considération était attachée au faste, et que pour réussir dans le monde, surtout avec les belles, il fallait être sur un certain pied. J'eus donc un hôtel meublé magnifiquement, des laquais richement vêtus, un brillant équipage et je tins table ouverte.
Bientôt les amis arrivèrent en foule; ils ne m'avaient jamais vu, mais ils étaient attirés par mon mérite. Avec eux, je courus le bal, les endroits de jeu, les parties de plaisir.
Au bout de six ans j'aperçus le dérangement de mes affaires; mais comme il est humiliant de déchoir, je me piquai d'honneur et ne voulus rien rabattre de mon faste, et continuai à vivre comme j'avais vécu. Enfin, à l'aide du luxe, des femmes, du jeu, et de mille folles dépenses, je me vis ruiné sans ressource.
Comme il ne m'était plus possible de cacher à mes amis le délabrement de ma fortune; j'en fis la confidence à ceux qui m'avaient toujours témoigné le plus d'attachement: je croyais pouvoir tout espérer de ceux qui m'avaient tout offert; mais je ne tardais pas à voir ce que j'avais à attendre.
Caressé par ces parasites, tandis que la fortune me souriait, elle ne m'eut pas plutôt tourné le dos, qu'ils se retirèrent tous à l'envi. Ils m'évitaient lorsqu'ils me rencontraient, ou s'ils daignaient encore m'aborder ce n'était plus que pour insulter à ma misère par leurs fausses marques de pitié, ou leurs plaisanteries.
Quoique j'eusse donné tête baissée dans tous les travers de la jeunesse, j'avais suivi le torrent plutôt par air que par goût. Les parties bruyantes n'avaient fait que m'étourdir sans m'amuser. Mon esprit était gâté, mais mon cœur n'était pas corrompu. Au milieu du tourbillon du monde, je me retirais quelquefois en moi-même pour penser à la vanité de mes plaisirs et je sentais que je n'étais pas heureux.
Crainte du ridicule, je continuai cependant comme j'avais commencé; je tâchais de m'étourdir et j'avais soin d'entretenir cette ivresse. Le moindre intervalle de sang-froid m'eût été trop amer.
Lorsque je me vis forcé de renoncer à ce genre de vie, mon amour-propre en fut bien un peu mortifié, mais je ne sentis point déchirer mon cœur. J'étais encore plus indigné des procédés de mes amis qu'avili par mes disgrâces. Avec quels traits ce monde qui m'avait séduit si fort était peint à mes yeux! Je maudissais sa brillante imposture.
Comme j'étais à me rappeler le passé, je me souvins d'un ancien ami de la famille, le seul qui me fût resté, et dont les efforts continuels pour me retirer de la vie déréglée que je menais, n'avaient servi qu'à lui aliéner mon amitié. Je désirais fort de le voir; mais je n'osais me présenter devant lui: enfin je surmontai ma répugnance, j'allai le trouver.
«—Je suis ruiné, lui dis-je en l'abordant, mais je suis moins confus de ma disgrâce que d'avoir rejeté si longtemps vos sages avis. Daignez me diriger, je viens vous demander des conseils; soyez sûr de ma docilité.»
«—Je suis ruiné, lui dis-je en l'abordant, mais je suis moins confus de ma disgrâce que d'avoir rejeté si longtemps vos sages avis. Daignez me diriger, je viens vous demander des conseils; soyez sûr de ma docilité.»
Après lui avoir exposé l'état de mes affaires:
«—Renoncez, me dit-il avec un front chagrin, renoncez à ces goûts frivoles et insensés qui ont enchanté vos jeunes ans. Cessez de faire du plaisir votre occupation. Retournez dans votre province. Des débris de votre patrimoine réalisez un petit capital, reprenez l'état de vos pères, et tâchez, par votre assiduité, de regagner ce que vous avez perdu par vos extravagances.»
«—Renoncez, me dit-il avec un front chagrin, renoncez à ces goûts frivoles et insensés qui ont enchanté vos jeunes ans. Cessez de faire du plaisir votre occupation. Retournez dans votre province. Des débris de votre patrimoine réalisez un petit capital, reprenez l'état de vos pères, et tâchez, par votre assiduité, de regagner ce que vous avez perdu par vos extravagances.»
Ces paroles firent impression sur moi. Je sentais la sagesse de ce conseil: mais je ne pouvais me résoudre à le suivre en entier. J'étais bien disposé à quitter la capitale et à me mettre dans les affaires, mais une ville où j'avais offusqué tous les yeux par mon faste, révolté tous les esprits par ma hauteur, et qui n'était remplie que de mes folies et de ma disgrâce, était pour moi un séjour odieux.
Je formai donc le projet odieux de convertir en une pacotille le peu qui me restait, puis d'aller, s'il se pouvait, cacher ma honte et tenter la fortune dans un autre hémisphère. Je communiquai ce projet à mon ancien ami, il en parut étonné, me représenta les dangers de la mer, et fit tout ce qu'il put pour m'engager à y renoncer. Mais je craignais moins les écueils que les ris moqueurs de mes concitoyens.
Je n'écoutai donc plus que ma passion; et après avoir fait quelques préparatifs, j'allai à Brest où je m'embarquai pour les échelles du Levant.
Sur le vaisseau, je fis connaissance avec un homme dont l'humeur me revenait fort. Je paraissais aussi ne pas lui déplaire. Nous étions souvent ensemble, et la confiance s'établit bientôt entre nous.
Un jour que je lui faisais le récit de mes extravagances, j'observai qu'il avait les yeux constamment attachés sur moi, lorsque j'en vins à l'article de ma réforme, il parut attendri.
«—L'histoire de ma vie, me dit-il, ne ressemble pas mal à la vôtre.»
«—L'histoire de ma vie, me dit-il, ne ressemble pas mal à la vôtre.»
Il me raconta à son tour ses aventures. Dès lors notre amitié devint plus vive, et il ne cessa de m'en donner des preuves non équivoques.
Pendant le voyage, nous eûmes longtemps des vents favorables: mais ensuite ils devinrent contraires.
Comme nous étions à la hauteur de la Sardaigne, une violente tempête s'éleva, nous fûmes poussés à pleines voiles du côté de la Barbarie, puis tout-à-coup enveloppés dans une obscurité profonde. Bientôt nous aperçûmes à la lueur des éclairs les côtes dans le lointain.
Nous louvoyâmes toute la nuit.
Le lendemain les vents soufflaient avec plus de fureur encore, les voiles se déchirèrent et le vaisseau se brisa contre un écueil.
Chacun cherche à se sauver sur quelque débris: nous étions peu éloignés de terre, mais la mer était fort grosse.
J'échappai à la fureur des flots avec mon compagnon de voyage, le bosseman et trois matelots; tout le reste de l'équipage périt.
Quand nous eûmes gagné le rivage, nous nous regardions les uns les autres avec un morne silence. Je regrettai, mais trop tard, de n'avoir pas suivi les conseils de mon vieux ami. Ce n'était là toutefois que le commencement des malheurs qui m'attendaient.
Tandis que j'étais abîmé dans ma tristesse, Joinville (c'est ainsi que s'appelait mon compagnon de voyage) me dit en me prenant la main:
—Allons, cher ami, que faites-vous à vous désoler de la sorte! Avant de vous embarquer dans le péril, vous deviez le prévoir: à présent que vous y voilà enfoncé, il ne vous reste que de le mépriser. Soyez homme, montrez un cœur plus grand que les malheurs qui vous menacent.
Je ne pouvais retenir mes larmes.
—Vous pleurez, continua-t-il, comme un lâche amolli par les délices, et qui ne sait point supporter l'adversité. Eh quoi! la mer vient de m'enlever le fruit de quinze ans de fatigue, je suis mille fois plus à plaindre que vous, et c'est moi qui vous console?
—Vous pleurez, continua-t-il, comme un lâche amolli par les délices, et qui ne sait point supporter l'adversité. Eh quoi! la mer vient de m'enlever le fruit de quinze ans de fatigue, je suis mille fois plus à plaindre que vous, et c'est moi qui vous console?
Cependant nous avancions un peu dans les terres, en recherche de quelque partie habitée, sans néanmoins trop nous éloigner du rivage.
—Que vous êtes jeune encore, me dit Joinville en me voyant si consterné. Ce monde n'est qu'un théâtre de tristes vicissitudes. Lorsque la fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait briller ses trésors, une foule de mortels lui tendent les bras et s'apprêtent à recevoir ses dons. Tandis qu'elle les répand, avec quelle fureur ils se jettent les uns sur les autres et s'efforcent de se les arracher. Leur ardeur est égale, mais leurs destinées sont bien différentes. L'un manque le but par trop d'empressement à le saisir; l'autre y touche à peine, qu'il tombe, et sa proie lui échappe. Cet autre s'applaudissait déjà de ses succès; mais au milieu de ses transports un revers imprévu enlève ses richesses, et les porte dans des mains étonnées de les recevoir. Et combien n'en voit-on pas transportés de dessous le chaume au sein de l'opulence; combien d'autres précipités tout-à-coup du faîte des grandeurs. Moi-même j'en suis un exemple bien frappant. Jamais homme ne fut autant promené par le sort de la bonne à l'adverse fortune. Mais habitué à ployer mon caractère aux événements, je jouis de tout, et ne fais fond sur rien.
—Que vous êtes jeune encore, me dit Joinville en me voyant si consterné. Ce monde n'est qu'un théâtre de tristes vicissitudes. Lorsque la fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait briller ses trésors, une foule de mortels lui tendent les bras et s'apprêtent à recevoir ses dons. Tandis qu'elle les répand, avec quelle fureur ils se jettent les uns sur les autres et s'efforcent de se les arracher. Leur ardeur est égale, mais leurs destinées sont bien différentes. L'un manque le but par trop d'empressement à le saisir; l'autre y touche à peine, qu'il tombe, et sa proie lui échappe. Cet autre s'applaudissait déjà de ses succès; mais au milieu de ses transports un revers imprévu enlève ses richesses, et les porte dans des mains étonnées de les recevoir. Et combien n'en voit-on pas transportés de dessous le chaume au sein de l'opulence; combien d'autres précipités tout-à-coup du faîte des grandeurs. Moi-même j'en suis un exemple bien frappant. Jamais homme ne fut autant promené par le sort de la bonne à l'adverse fortune. Mais habitué à ployer mon caractère aux événements, je jouis de tout, et ne fais fond sur rien.
C'est ainsi qu'il tâchait d'affermir mon cœur contre les coups du destin.
Lui-même il montrait un courage que l'infortune ne peut abattre. Son esprit était même libre et serein. Il ne cessait d'admirer la beauté du sol et le pittoresque des points de vue.
Comme il possédait très-bien la géographie et qu'il avait observé le local:
—Voilà, me dit-il en pointant du doigt quelques masures couvertes de chaume et presque ensevelies dans des broussailles, voilà les ruines de Carthage. Nous ne devons pas être éloignés de Tunis.
—Voilà, me dit-il en pointant du doigt quelques masures couvertes de chaume et presque ensevelies dans des broussailles, voilà les ruines de Carthage. Nous ne devons pas être éloignés de Tunis.
Si la douleur ne m'eût rendu comme insensible, j'aurais été charmé d'examiner cette terre si fameuse, ces belles contrées si célèbres dans l'histoire; mais j'étais trop absorbé par le chagrin pour montrer la moindre attention.
Nous avions marché toute la journée, n'ayant d'autre nourriture que les fruits que nous trouvions sur les haies, et nous étions rendus de fatigue.
Comme le soleil allait se coucher, mon compagnon fut d'avis qu'il fallait redoubler d'efforts pour gagner Tunis avant la nuit. Déjà nous en découvrions les clochers, lorsque nous tombâmes entre les mains des barbaresques.
Ils nous vendirent en esclavage. Je ne pouvais soutenir ce fatal revers, qui me paraissait mille fois pire que la mort: rien n'égalait mon désespoir.
Nous voilà donc traînés dans une prison. Le gardien féroce, un paquet de clés à la main, nous en ouvre l'entrée et referme à grand bruit les portes sur nous.
De toute la nuit, je ne pus fermer les yeux; je la passai à faire de sombres réflexions sur le sort de l'humanité.
Le lendemain, on nous fit passer dans une vaste cour où nous nous trouvâmes au milieu d'une multitude d'hommes inconnus, qui s'étonnaient de me voir ainsi éploré; je les regardai avec la même surprise.
Bientôt on vint nous appeler pour nous présenter à l'intendant des jardins du dey. A l'ouïe des ordres de ce maître superbe, l'indignation s'éleva dans mon cœur; je ne pouvais plus supporter la vie, je demandais la mort à grands cris.
—Que ton courage t'élève au-dessus de tes malheurs, me disait souvent Joinville; apprends à revêtir des sentiments conformes à ta situation actuelle.
—Que ton courage t'élève au-dessus de tes malheurs, me disait souvent Joinville; apprends à revêtir des sentiments conformes à ta situation actuelle.
A force d'exhortations, il m'engagea à la fin à ronger mon frein en silence.
On nous traita d'abord avec beaucoup de dureté, mais ce ne fut que pour peu de temps. Joinville avait cultivé la musique dès sa jeunesse, et il savait très-bien jouer du flageolet. Par un heureux hasard le sien s'était trouvé dans sa poche, lorsque nous fîmes naufrage.
Un jour, qu'il avait fini sa tâche de meilleure heure qu'à l'ordinaire, il se mit à en jouer. Tous nos compagnons d'infortune accoururent et formèrent un cercle autour de lui.
Le bruit parvint bientôt aux oreilles du dey, qui voulut l'entendre; charmé de son talent, il changea son sort. A sa considération, le mien devint aussi plus doux.
Chaque jour on nous traitait avec plus d'égards, et au bout de sept ans nous obtînmes notre liberté. Mais je ne puis passer sous silence un trait de générosité admirable.
Un jour Joinville disparut.
Il s'était couché le soir auprès de moi; jugez quelle fut ma surprise à mon réveil de ne plus le trouver, et combien je versai de larmes.
Mais sur le soir, je le vis reparaître.
—Je suis libre, me dit-il en m'abordant d'un air serein.—Hélas! vous allez donc me quitter, m'écriai-je? Ciel! que vais-je devenir?—Ne craignez rien, vous êtes libre aussi.—Eh quoi! nous aurait-on rachetés?—Non, non.—Expliquez-moi donc ce mystère.—Il y a quelques jours que le dey me demanda un air. Je ne sais, j'étais assez bien disposé, et l'affectai si fort, que dans un transport de joie il me promit de m'accorder, comme marque de sa faveur, la grâce que je lui demanderais.—Celle de retourner dans ma patrie, répondis-je à l'instant. Il parut un peu surpris, et après un instant de réflexion, il me dit:—Tu ne pouvais pas plus mal choisir pour mon bonheur: mais je te l'ai promis, il faut le tenir. Puis il se retira sans me donner le temps de répondre. Je ne savais qu'en penser, je n'osai trop me fier à sa promesse; aussi ne vous en ai-je rien dit. Ce matin il m'a fait venir devant lui et m'a offert de me renvoyer dans mon pays avec un chebec qui doit premièrement porter un envoyé à Constantinople. J'ai accepté avec joie et l'ai remercié de ses faveurs. Mais, tout-à-coup, je me suis souvenu de vous, et ne pouvais me résoudre à vous quitter. Que faire? Une heureuse réflexion m'a tiré d'embarras. Puisque le dey a de généreux sentiments, me suis-je dit, il n'a point un cœur insensible; il faut essayer de le toucher. Je me suis donc jeté à ses pieds. J'ai embrassé ses genoux et les ai arrosés de mes larmes.—Que veux-tu? m'a-t-il dit en me voyant dans cette attitude.—La mort, seigneur, car je ne saurais vivre si vous ne permettez à mon compagnon de me suivre. Le même jour nous devînmes tous deux vos captifs: la fortune le retient encore esclave. S'il doit l'être plus longtemps, souffrez que je reprenne mes fers. Ah! généreux Solim, ne fermez point votre cœur à la pitié! Autrefois j'aurais donné la vie pour éviter l'esclavage; à présent vous me voyez vous demandant à genoux la servitude, comme mon unique ressource, craignant même de ne pas l'obtenir. Solim me regarde d'un air surpris, me tend la main et me dit:—Quand je ne serais pas content de tes services, je serais touché de ta vertu, et l'amitié que j'ai pour toi s'étendrait à ton compagnon: dès ce moment il est libre.—Généreux ami, m'écriai-je, en sautant au cou de Joinville, quoi, c'est à vous que je dois ce bienfait?
—Je suis libre, me dit-il en m'abordant d'un air serein.
—Hélas! vous allez donc me quitter, m'écriai-je? Ciel! que vais-je devenir?
—Ne craignez rien, vous êtes libre aussi.
—Eh quoi! nous aurait-on rachetés?
—Non, non.
—Expliquez-moi donc ce mystère.
—Il y a quelques jours que le dey me demanda un air. Je ne sais, j'étais assez bien disposé, et l'affectai si fort, que dans un transport de joie il me promit de m'accorder, comme marque de sa faveur, la grâce que je lui demanderais.—Celle de retourner dans ma patrie, répondis-je à l'instant. Il parut un peu surpris, et après un instant de réflexion, il me dit:—Tu ne pouvais pas plus mal choisir pour mon bonheur: mais je te l'ai promis, il faut le tenir. Puis il se retira sans me donner le temps de répondre. Je ne savais qu'en penser, je n'osai trop me fier à sa promesse; aussi ne vous en ai-je rien dit. Ce matin il m'a fait venir devant lui et m'a offert de me renvoyer dans mon pays avec un chebec qui doit premièrement porter un envoyé à Constantinople. J'ai accepté avec joie et l'ai remercié de ses faveurs. Mais, tout-à-coup, je me suis souvenu de vous, et ne pouvais me résoudre à vous quitter. Que faire? Une heureuse réflexion m'a tiré d'embarras. Puisque le dey a de généreux sentiments, me suis-je dit, il n'a point un cœur insensible; il faut essayer de le toucher. Je me suis donc jeté à ses pieds. J'ai embrassé ses genoux et les ai arrosés de mes larmes.—Que veux-tu? m'a-t-il dit en me voyant dans cette attitude.—La mort, seigneur, car je ne saurais vivre si vous ne permettez à mon compagnon de me suivre. Le même jour nous devînmes tous deux vos captifs: la fortune le retient encore esclave. S'il doit l'être plus longtemps, souffrez que je reprenne mes fers. Ah! généreux Solim, ne fermez point votre cœur à la pitié! Autrefois j'aurais donné la vie pour éviter l'esclavage; à présent vous me voyez vous demandant à genoux la servitude, comme mon unique ressource, craignant même de ne pas l'obtenir. Solim me regarde d'un air surpris, me tend la main et me dit:—Quand je ne serais pas content de tes services, je serais touché de ta vertu, et l'amitié que j'ai pour toi s'étendrait à ton compagnon: dès ce moment il est libre.
—Généreux ami, m'écriai-je, en sautant au cou de Joinville, quoi, c'est à vous que je dois ce bienfait?
En nous affranchissant, Solim nous fit de grandes libéralités. Quand tout fut prêt pour le départ, nous allâmes prendre congé de lui.
—J'admire votre amitié, nous dit-il. Puissiez-vous trouver un sort digne de vos vertus. Allez, et en retour de ce que j'ai fait pour vous, je ne vous demande que de vous souvenir de moi.
—J'admire votre amitié, nous dit-il. Puissiez-vous trouver un sort digne de vos vertus. Allez, et en retour de ce que j'ai fait pour vous, je ne vous demande que de vous souvenir de moi.
A peine fûmes-nous à bord, qu'on mit à la voile, et au bout de quinze jours nous mouillâmes devant Constantinople.
Le lendemain de notre arrivée, il fallut me séparer de Joinville: il avait trouvé un bâtiment prêt à partir pour le grand Caire, où il avait un frère qu'il voulait aller joindre. Je le conduisis jusqu'au vaisseau; nous nous embrassâmes sur le port; je l'arrosai de mes larmes, la douleur m'empêchait de parler.
—Souvenez-vous de la fragilité des choses humaines, me dit-il en me quittant, si jamais vous vous trouvez de nouveau dans la prospérité, craignez d'en abuser; mais surtout secourez les malheureux.
—Souvenez-vous de la fragilité des choses humaines, me dit-il en me quittant, si jamais vous vous trouvez de nouveau dans la prospérité, craignez d'en abuser; mais surtout secourez les malheureux.
Je restai quelques jours à Pera à attendre une occasion pour passer en France.
Il y avait bien à la rade un vaisseau de Marseille en charge; mais comme il ne devait mettre à la voile que dans six semaines, je pris le parti de m'embarquer dans une grande chaloupe turque qui appareillait pour Venise.
Nous sortîmes du port par un bon vent. Déjà je me félicitais d'avoir quitté la terre des infidèles, et me promettais d'aller dans quelque coin de ma patrie finir mes jours en paix: mais le destin qui se plaît à se jouer de moi, me réservait à bien d'autres épreuves.
Comme nous venions de passer le détroit de Candie, un matin à la pointe du jour, nous nous trouvâmes au milieu d'une flotte russe.
Le vaisseau dont nous étions le plus proche fit signal et nous appela à l'obéissance. A l'instant deux chaloupes qui le suivaient vinrent faire tout l'équipage prisonnier de guerre. Quoique je ne fusse pas Ottoman, je fus enveloppé dans leur disgrâce.
Après m'avoir dépouillé de tout ce que j'avais, on me transporta, avec les autres prisonniers à Néapoli, port de la Romanie, où débarqua une partie de l'équipage de la grande escadre pour répandre les feux de la sédition dans les provinces de la Turquie européenne, comme je l'ai appris ensuite. De là, nous fûmes transférés à Rashow, puis à Mendzibos, place d'armes sur le Dniester, où les Russes ont établi leurs principaux magasins. Pendant quinze mois j'y ai souffert la faim, la soif, le froid et mille mauvais traitements.
Comme le nombre des prisonniers augmentait de jour en jour, on résolut de nous transférer en Russie. Tandis que nous étions en marche, escortés par un simple escadron de cavalerie, une troupe de confédérés tomba sur nous près de Crasnopol, et j'eus le bonheur d'échapper. Il y a dix jours que je traverse la Pologne pour me rendre dans mon pays.
Voilà le précis de ma vie jusqu'au moment où vous m'avez rencontré. Jamais le destin, comme vous voyez, ne s'acharna davantage à la perte d'un malheureux; mais qui sait combien d'autres malheurs m'attendent? Infortuné que je suis! l'espérance même est éteinte au fond de mon cœur.»
Comme il achevait ces paroles, un bruit soudain retentit dans la forêt; nous levâmes les yeux, et nous aperçûmes entre les arbres une multitude de chevaux qui faisaient voler devant eux un tourbillon de poussière.
C'était un escadron russe.
Près de tomber entre les mains de l'ennemi, il fallut chercher un refuge dans le bois. Nous eûmes le malheur de nous séparer. Je n'osais l'appeler à haute voix, crainte d'être découvert. Le même motif le retenait sans doute. Je le cherchai longtemps en vain.
Enfoncé dans l'épaisseur de la forêt avec mon domestique, la nuit nous y surprit. Je résolus d'y attendre le retour de l'aurore. A son lever, je tâchai de me reconnaître. J'errai longtemps à l'aventure.
Enfin, je regagnai le grand chemin et continuai ma route, ayant toujours cet inconnu devant les yeux. Son sort me pénétrait; j'aurais voulu en adoucir l'amertume: mais de nouveaux sujets de douleur vinrent bientôt me l'ôter de l'esprit.