A Pinsk.
Hélas! il n'est que trop certain que Lucile n'est plus!
Comme j'étais de garde hier matin dans un quartier de Derasnia, j'observai à peu de distance un homme qui avait sans cesse les yeux attachés sur moi. J'avais quelque idée de l'avoir vu: mais c'était une idée confuse, que je ne pouvais démêler.
—Vous ne m'êtes pas inconnu, lui dis-je en l'abordant; mais je ne puis vous remettre.
Il me fixa attentivement et porta sa main à son front, comme un homme qui, à son réveil, cherche à se rappeler le songe qui a disparu, puis il s'écria soudain:
—Vous êtes le fils du comte Potowski, qui veniez si souvent autrefois chez le staroste de Walke, jouer avec nos jeunes messieurs? Comme vous voilà grandi! Il y a si longtemps que je ne vous ai vu, que je ne m'étonne pas si j'ai eu tant de peine à vous remettre. Hé quoi! ne vous souvenez-vous plus de Sansterres?—Sansterres, c'est toi! j'ai plaisir à te revoir; donne-moi donc des nouvelles de tes jeunes messieurs.—Ma foi, cela me serait un peu difficile. Je ne suis plus avec eux; il y a sept ans que je passai au service du comte Samoski; dès-lors, j'ai toujours résidé avec le vieux papa, dans une de ses terres, qui n'est pas fort éloignée de celles du comte Sobieski.—Du comte Sobieski! Aurais-tu donc connu la comtesse et sa fille?—Je les ai vues plusieurs fois au château; et même peu de temps avant leur désastre.—Ah! mon cher Sansterres, que leur est-il donc arrivé?—Hélas! les confédérés, qui couraient ravageant les provinces, ont brûlé leur château, et l'on ne sait ce qu'est devenue la famille.
—Vous êtes le fils du comte Potowski, qui veniez si souvent autrefois chez le staroste de Walke, jouer avec nos jeunes messieurs? Comme vous voilà grandi! Il y a si longtemps que je ne vous ai vu, que je ne m'étonne pas si j'ai eu tant de peine à vous remettre. Hé quoi! ne vous souvenez-vous plus de Sansterres?
—Sansterres, c'est toi! j'ai plaisir à te revoir; donne-moi donc des nouvelles de tes jeunes messieurs.
—Ma foi, cela me serait un peu difficile. Je ne suis plus avec eux; il y a sept ans que je passai au service du comte Samoski; dès-lors, j'ai toujours résidé avec le vieux papa, dans une de ses terres, qui n'est pas fort éloignée de celles du comte Sobieski.
—Du comte Sobieski! Aurais-tu donc connu la comtesse et sa fille?
—Je les ai vues plusieurs fois au château; et même peu de temps avant leur désastre.
—Ah! mon cher Sansterres, que leur est-il donc arrivé?
—Hélas! les confédérés, qui couraient ravageant les provinces, ont brûlé leur château, et l'on ne sait ce qu'est devenue la famille.
A ces mots, les yeux fixes et attachés à la bouche de cet homme, je reste immobile; un frémissement d'horreur parcourt et glace tout mon sang, mes esprits sont arrêtés et ma vie suspendue.
—Comme vous pâlissez, monsieur? reprit-il. Je vous ai donné là quelque fâcheuse nouvelle: j'en suis bien mortifié.
—Comme vous pâlissez, monsieur? reprit-il. Je vous ai donné là quelque fâcheuse nouvelle: j'en suis bien mortifié.
Je fus longtemps à pouvoir parler; enfin, je recouvrai l'usage de la voix et lui répondis:
—Ha! Sansterres, je connaissais particulièrement la famille; je suis au désespoir de ce qui leur est arrivé; mais ne me cache rien, je te prie. Ne dit-on rien de circonstancié?—Le bruit court qu'un jeune seigneur du parti du père lui avait demandé sa fille en mariage et l'avait obtenue: mais elle n'y voulut jamais consentir. Pour se venger, l'amant se jeta dans le parti opposé; il prit des liaisons avec une troupe de confédérés et vint un soir à la tête de ces misérables pour l'enlever. Quoi! vous pleurez, monsieur? Je ne veux pas aller plus loin.—Achevez, de grâce.—Comme ils s'emparaient des ponts on les aperçut; l'alarme se répandit, on tira sur eux quelques volées de canon, mais on ne put leur résister, car le comte était absent et l'on ne songea plus qu'à fuir. La comtesse et sa fille, déguisées en servantes, voulurent se sauver parmi la foule: elles furent tuées sur le seuil d'une porte dérobée. On força le château, et tandis que l'amant parcourait les appartements pour trouver sa maîtresse, les autres pillèrent, saccagèrent, passèrent tout au fil de l'épée, et finirent par mettre le feu au palais. Tous ceux qui étaient sur la terre furent enveloppés dans ce désastre: un seul domestique échappa, et c'est lui qui en a donné la nouvelle. Bientôt cette nouvelle se répandit, vola de bouche en bouche, et chacun versait des larmes à l'ouïe du sort de ces infortunés.
—Ha! Sansterres, je connaissais particulièrement la famille; je suis au désespoir de ce qui leur est arrivé; mais ne me cache rien, je te prie. Ne dit-on rien de circonstancié?
—Le bruit court qu'un jeune seigneur du parti du père lui avait demandé sa fille en mariage et l'avait obtenue: mais elle n'y voulut jamais consentir. Pour se venger, l'amant se jeta dans le parti opposé; il prit des liaisons avec une troupe de confédérés et vint un soir à la tête de ces misérables pour l'enlever. Quoi! vous pleurez, monsieur? Je ne veux pas aller plus loin.
—Achevez, de grâce.
—Comme ils s'emparaient des ponts on les aperçut; l'alarme se répandit, on tira sur eux quelques volées de canon, mais on ne put leur résister, car le comte était absent et l'on ne songea plus qu'à fuir. La comtesse et sa fille, déguisées en servantes, voulurent se sauver parmi la foule: elles furent tuées sur le seuil d'une porte dérobée. On força le château, et tandis que l'amant parcourait les appartements pour trouver sa maîtresse, les autres pillèrent, saccagèrent, passèrent tout au fil de l'épée, et finirent par mettre le feu au palais. Tous ceux qui étaient sur la terre furent enveloppés dans ce désastre: un seul domestique échappa, et c'est lui qui en a donné la nouvelle. Bientôt cette nouvelle se répandit, vola de bouche en bouche, et chacun versait des larmes à l'ouïe du sort de ces infortunés.
Ha! cher Panin, toutes les plaies de mon âme se sont r'ouvertes à la fois, et l'espoir vient de s'éteindre pour toujours au fond de mon cœur.
Elle n'est plus! Des barbares l'ont arrachée à la vie! O ma Lucile, quelles idées s'offrent à mon âme éperdue! J'entends tes derniers gémissements! comme ils percent mon cœur! Je te vois expirante sous le glaive, et la cruelle mort effaçant ces traits majestueux, ces grâces touchantes!
O mon âme!…
Je n'en puis plus!… la douleur consume tous les liens de ma vie. Dans l'excès de mon désespoir, j'éprouve les longs déchirements d'une séparation éternelle. Je me sens mourir par degrés et m'avance en souffrant vers le terme de mes jours.
Cruel destin, retire ce souffle de vie qui m'anime encore; je n'ai plus la force de souffrir.