A Pinsk.
Voici l'heure où la garde veille autour des soldats endormis, et elle me trouve encore les yeux ouverts sur mes malheurs.
Doux sommeil! dont le baume répare la nature épuisée! Hélas, il m'abandonne! il fuit les malheureux, il évite la demeure où il entend gémir et va se reposer sur des yeux qui ne sont point trempés de larmes.
Je voudrais faire quelque trêve à mes chagrins, distraire ma pensée du sentiment de mes maux, et parcourir un instant les scènes de la vie.
Quel théâtre de tristes vicissitudes que cette terre! Chaque heure enfante quelque révolution nouvelle. Les astres malfaisants qui roulent sur nos têtes, entraînent tout dans le tourbillon de leur inconstance. Le destin impitoyable va moissonnant nos plaisirs à mesure qu'ils naissent, et se fait un jeu cruel de détruire notre bonheur.
Avec quelle rapidité j'ai vu le mien s'évanouir! Dans les jours fortunés de ma jeunesse, de quelles riches couleurs je me peignais l'avenir! Ce n'étaient que riants tableaux, perspectives agréables, jouissances enchanteresses; que plaisirs sur plaisirs dans un long enchaînement. Avec quelle ardeur je me transportais dans ce charmant séjour qu'avait paré mon imagination. Que j'aimais à reposer sous ces berceaux formés par l'espérance! Heureux délire! douces illusions! brillantes chimères! qu'êtes-vous devenus? De cette félicité dont mon âme était enivrée, que me reste-t-il à présent, qu'un triste souvenir?
Que les temps ont changé! Tout-à-coup réveillé au bruit des discussions civiles et du cliquetis des armes; entraîné par la fière Bellone loin d'une délicieuse demeure, arraché des bras d'une maîtresse chérie et du sein des plaisirs; atteint d'un fer meurtrier, errant de provinces en provinces, vil jouet de la fortune; j'ai vu mon bonheur s'évanouir comme un songe.
De quelles pensées amères ma douleur se repaît! De quelles peines cruelles sont suivis mes transports! O ma fortune! ô mes amis! ô ma Lucile! frappé de terreur, lorsque je viens à jeter les yeux sur moi, je frémis en me voyant si misérable.
Ha! mes maux sont en trop grand nombre, pour leur donner à chacun un soupir!