LXVIIGUSTAVE A SIGISMOND.

Oui, elle vit encore, ma Lucile; mes yeux l'ont vue, mes mains l'ont touchée, mes bras l'ont pressée contre mon sein amoureux. Ha! je me sens renaître, les chagrins fuient devant moi, le souvenir de mes maux s'est évanoui comme un rêve douloureux, mon cœur flétri par la tristesse s'épanouit de joie et ne s'ouvre plus qu'à la douce impression du plaisir. Que ces premières émotions sont vives! Dieux! quel frémissement enchanteur parcourt toutes mes veines? Quelles secousses délicieuses agitent mon âme? De quel torrent de volupté je suis inondé!

Arrêtez! arrêtez, heureux transports, plaisirs douloureux! je suis trop faible; mon cœur se fond, je succombe! Puissances du ciel! aidez-moi à supporter le sentiment de mon bonheur.

Bénie soit à jamais la main bienfaisante qui m'a conduit sur les bords riants de cette prairie où j'ai retrouvé la paix de mon âme!

Mais qu'elle est changée, ma Lucile! semblable à une belle fleur que le soleil a flétrie, et qui laisse encore juger dans sa langueur de tout l'éclat qu'elle avait le matin, ses beaux yeux ont perdu leur lustre, le rubis ne brille plus sur ses lèvres, les roses de ses joues sont fanées, une pâleur mortelle est répandue sur tout son corps; la douleur a détruit son embonpoint, ses forces, sa santé. Qu'elle est débile! Elle appuyait languissamment sa tête sur mon sein et paraissait défaillir dans mes bras. Mais ses traits si touchants dans leur langueur seront bientôt ranimés par la joie.

Comment s'est faite cette heureuse révolution? me demanderas-tu, cher Panin. Permets un instant à mon esprit de se calmer et je t'éclaircirai ce mystère.

En attendant que mon père se décidât à quitter le corps, chaque jour je portais mes pas solitaires dans un petit bois près de Krasilow.

Un matin j'y rencontrai un jeune homme, en uniforme pareil au mien.

Son air mélancolique me frappa! Quand il me vit, il semblait m'éviter.

—Voilà sans doute, disais-je tout seul, quelque malheureux qui comme moi vient ici promener ses tristes rêveries.

—Voilà sans doute, disais-je tout seul, quelque malheureux qui comme moi vient ici promener ses tristes rêveries.

Le lendemain je l'y trouvai encore. Il paraissait plus triste que le jour précédent. Son air, sa figure, son âge, tout en lui m'intéressait.

Comme il se promenait dans une allée proche de celle où j'étais, au lieu de revenir sur mes pas selon ma coutume, je passai de son côté; et quand il vint à tourner, nous nous trouvâmes face à face.

—Je croyais être seul dans ces bois, lui dis-je en l'abordant, et ne m'attendais guères d'y trouver un camarade.—La solitude a pour moi des charmes, répondit-il; et ces lieux me plairaient davantage encore, s'ils étaient plus sombres.—Voilà un étrange goût.—Cela peut être: mais il faut que le cœur soit joyeux pour aimer les endroits riants, et vous-mêmes ne paraissez pas vous déplaire sous ce lugubre feuillage.

—Je croyais être seul dans ces bois, lui dis-je en l'abordant, et ne m'attendais guères d'y trouver un camarade.

—La solitude a pour moi des charmes, répondit-il; et ces lieux me plairaient davantage encore, s'ils étaient plus sombres.

—Voilà un étrange goût.

—Cela peut être: mais il faut que le cœur soit joyeux pour aimer les endroits riants, et vous-mêmes ne paraissez pas vous déplaire sous ce lugubre feuillage.

A ces mots je poussai un soupir: il soupira pareillement, et nous marchâmes un moment en silence.

Je désirais fort savoir le sujet de sa tristesse, mais je n'osais le lui demander. J'attendais pour renouer l'entretien qu'il ouvrît la bouche, et il continuait à ne dire mot.

Enfin après avoir vainement cherché quelque lieu commun pour entamer le propos, je me livrai à mon ingénuité.

—Les malheureux, repris-je, sympathisent ordinairement entr'eux. Vous l'avouerai-je, je crois que nous le sommes l'un et l'autre.—Hélas, il est bien difficile d'être heureux, quand on n'est pas son maître. Si je n'avais eu à consulter que mon goût, on ne me verrait point passer ma vie sous une tente, au milieu de gens que je n'aime guère.—Que dites vous là? c'est précisément le cas où je me trouve.

—Les malheureux, repris-je, sympathisent ordinairement entr'eux. Vous l'avouerai-je, je crois que nous le sommes l'un et l'autre.

—Hélas, il est bien difficile d'être heureux, quand on n'est pas son maître. Si je n'avais eu à consulter que mon goût, on ne me verrait point passer ma vie sous une tente, au milieu de gens que je n'aime guère.

—Que dites vous là? c'est précisément le cas où je me trouve.

Dès ce moment la confiance commença à naître entre nous.

Je lui demandai comment il avait pris parti parmi les confédérés.

Après m'avoir fait son histoire, il m'adressa à son tour la même question.

Quand je lui eus fait la mienne, il me demanda si je comptais finir la campagne; je lui communiquai l'intention où j'étais de me retirer; puis nous continuâmes à nous entretenir de choses et d'autres.

Avant de nous séparer, je lui fis promettre de se retrouver le lendemain au même endroit et à la même heure.

Il n'y manqua pas.

Après les compliments ordinaires, il débuta par me dire qu'il ne croyait pas avoir longtemps le plaisir de jouir de ma compagnie, qu'il venait de recevoir l'ordre de se rendre sur les terres d'un proche parent dont il était l'unique héritier; que ces terres se trouvaient sur ma route, et qu'en me rendant à Varsovie il espérait que je lui ferais l'honneur d'y passer pour renouveler notre amitié; il ajouta que si je voulais m'y reposer quelques jours, il tâcherait de me procurer tous les agréments qui dépendraient de lui.

Je le remerciai, et nous parlâmes ensuite des affaires nationales, dont il me parut assez peu instruit.

Ce soir même, je reçus avis de mon père qu'il était allé avec mon oncle au château de Palak; que de là, il s'acheminerait vers Varsovie; que je devais prendre les devants avec un domestique, et qu'il se chargeait du soin des équipages.

Dès que je revis mon jeune homme, je n'eus rien de plus pressé que de lui faire part de cette nouvelle. Il me renouvela ses instances, me fit promettre que nous partirions ensemble, et nous fixâmes le jour du départ au lendemain.

Pendant la route, mon compagnon paraissait chaque jour moins triste; et comme je continuais à l'être également, il cherchait à m'égayer.

Au bout de quatre jours de marche, nous arrivâmes.

L'intendant nous reçut et nous apprit que le maître du logis était allé quelque part aux environs, mais qu'il serait de retour dans la soirée.

Nous avions dîné en chemin, et comme l'heure du souper était encore éloignée, on servit quelques rafraîchissements, surtout des vins exquis. Mon compagnon paraissait fort gai et il aurait bien voulu me voir partager sa bonne humeur. Je soupirais.

—Eh bien! toujours vos anciennes amours en tête? me dit-il en me frappant doucement sur l'épaule. Pourquoi vous affliger ainsi? Une maîtresse est une perte facile à réparer. Les bonnes fortunes pleuvent à un cavalier de votre âge et de votre figure: les conquêtes ne sauraient vous manquer. Croyez-moi, laissez-là le triste souvenir d'un objet qui n'est plus, et noyez vos chagrins dans un verre de vin. Celui-ci n'est pas mauvais, ajouta-t-il en remplissant mon verre.

—Eh bien! toujours vos anciennes amours en tête? me dit-il en me frappant doucement sur l'épaule. Pourquoi vous affliger ainsi? Une maîtresse est une perte facile à réparer. Les bonnes fortunes pleuvent à un cavalier de votre âge et de votre figure: les conquêtes ne sauraient vous manquer. Croyez-moi, laissez-là le triste souvenir d'un objet qui n'est plus, et noyez vos chagrins dans un verre de vin. Celui-ci n'est pas mauvais, ajouta-t-il en remplissant mon verre.

Après divers autres propos badins, il me pressa d'aller prendre un peu de repos en attendant l'arrivée de son parent; il m'accompagna dans une chambre et se retira.

La chambre était richement meublée.

Je jetai un coup-d'œil sur les tableaux et je fus surpris de n'y trouver que des sujets agréables, et même la plupart voluptueux, tels que l'Aurore venant sur un nuage doré trouver Andimion; Vénus folâtrant avec son beau berger sur un lit de fleurs; Mars caressant la déesse; l'Amour endormi sur le sein de Psyché, etc.

Je vis quelques livres superbement reliés sur une table; j'eus la curiosité d'y porter la main, et ma surprise fut plus grande encore: c'était l'Art d'aimerd'Ovide, une traduction française de l'Énéïde, et l'Adonede Marini.

—Tout ceci est bien fait pour égayer son monde, disais-je en moi-même; mais qu'il convient mal à l'état de mon âme!

—Tout ceci est bien fait pour égayer son monde, disais-je en moi-même; mais qu'il convient mal à l'état de mon âme!

Je me jetai ensuite sur un lit, toujours rêvant à mes malheurs.

Je commençais à m'assoupir, lorsqu'on vint m'appeler pour souper. Je descends.

En entrant dans la salle, je fus ébloui par la multitude des flambeaux et l'éclat de l'or qui brillait de toute part. Je sentais une odeur d'ambroisie et je vis une table servie avec magnificence.

A peine avais-je fait quelques pas, que j'aperçus une jolie femme reposant mollement sur un sopha. Sa parure était légère et à demi-transparente. Elle déployait ses grâces avec art et me souriait amoureusement. Je témoignai quelque surprise. Elle se mit à rire, et me dit d'un ton de voix enchanteur:

—Approchez, approchez, ne craignez rien; vous voyez votre compagnon de voyage.

—Approchez, approchez, ne craignez rien; vous voyez votre compagnon de voyage.

En prononçant ces mots, la volupté souriait sur ses lèvres, l'amour brillait dans ses yeux, mille attraits semblaient éclore sur ses belles joues, elle laissait entrevoir des charmes à demi-voilés et paraissait vouloir m'inviter.

Je ne pouvais revenir de mon étonnement. Comme j'étais immobile, elle prononça le motGustave.

A l'instant je m'approche, je la fixe avec plus d'attention et reconnais Sophie.

—Ciel! m'écriai-je, est-ce un enchantement? Je n'ose en croire mes yeux. Vous, Sophie? Que veut dire ceci? Sous quel habit vous êtes-vous d'abord offerte à ma vue? Pourquoi ce déguisement?—C'est un mystère que je ne puis vous éclaircir à présent. Comme vous je suis malheureuse et n'ai pas moins à me plaindre du sort: mais vous seul, cher Gustave…

—Ciel! m'écriai-je, est-ce un enchantement? Je n'ose en croire mes yeux. Vous, Sophie? Que veut dire ceci? Sous quel habit vous êtes-vous d'abord offerte à ma vue? Pourquoi ce déguisement?

—C'est un mystère que je ne puis vous éclaircir à présent. Comme vous je suis malheureuse et n'ai pas moins à me plaindre du sort: mais vous seul, cher Gustave…

En finissant ces mots, elle baissa les yeux et la voix expira sur ses lèvres.

—Que vouliez-vous dire par cemais vous seul?

—Que vouliez-vous dire par cemais vous seul?

Elle hésita un instant, puis elle reprit:

—Pourquoi faut-il que j'en dise davantage? Vous devriez me comprendre.Ces mots furent suivis d'un soupir.—Daignez vous expliquer, madame.—Mon cœur est opprimé d'un poids accablant; vous seul, cher Gustave, pourriez… Hélas! je le vois bien, mes maux sont tels que je serai peut-être condamnée à ne les révéler jamais!

—Pourquoi faut-il que j'en dise davantage? Vous devriez me comprendre.

Ces mots furent suivis d'un soupir.

—Daignez vous expliquer, madame.

—Mon cœur est opprimé d'un poids accablant; vous seul, cher Gustave, pourriez… Hélas! je le vois bien, mes maux sont tels que je serai peut-être condamnée à ne les révéler jamais!

Ces paroles piquèrent ma curiosité: je la pressai plus vivement encore; enfin, après un long silence, elle me parla ainsi:

—Dès le premier instant que je vous vis chez la comtesse Sobieska, j'éprouvai pour vous un doux sentiment, que je pris d'abord pour de l'estime: je m'y livrai avec complaisance, il ne me vint pas même dans l'idée de m'en défendre. Bientôt ce sentiment se changea en tendresse; je conçus pour vous l'intérêt le plus vif. L'absence ne l'a point affaibli; l'amour avait en traits de flamme gravé votre image dans mon cœur. Tant qu'a vécu votre amante, j'ai renfermé ma tendresse dans mon sein; je connaissais trop votre attachement pour elle; mais lorsqu'elle fut morte, un doux espoir commença à flatter mon cœur, j'osai croire que vous ne seriez pas insensible, j'allai vous trouver, vous savez le reste.

—Dès le premier instant que je vous vis chez la comtesse Sobieska, j'éprouvai pour vous un doux sentiment, que je pris d'abord pour de l'estime: je m'y livrai avec complaisance, il ne me vint pas même dans l'idée de m'en défendre. Bientôt ce sentiment se changea en tendresse; je conçus pour vous l'intérêt le plus vif. L'absence ne l'a point affaibli; l'amour avait en traits de flamme gravé votre image dans mon cœur. Tant qu'a vécu votre amante, j'ai renfermé ma tendresse dans mon sein; je connaissais trop votre attachement pour elle; mais lorsqu'elle fut morte, un doux espoir commença à flatter mon cœur, j'osai croire que vous ne seriez pas insensible, j'allai vous trouver, vous savez le reste.

Elle s'arrêta un instant pour soupirer, puis elle reprit:

—Notre douleur a la même source: comme moi vous avez aimé et n'en devez être que plus compatissant. O mon cher Gustave, en vous voyant arriver dans ce lieu, je vous regardais comme un ange que le ciel, touché de mes maux, m'envoyait dans ma solitude. Ah! j'en ai trop dit, s'écria-t-elle en me jetant un regard passionné.

—Notre douleur a la même source: comme moi vous avez aimé et n'en devez être que plus compatissant. O mon cher Gustave, en vous voyant arriver dans ce lieu, je vous regardais comme un ange que le ciel, touché de mes maux, m'envoyait dans ma solitude. Ah! j'en ai trop dit, s'écria-t-elle en me jetant un regard passionné.

A ces mots, toutes les plaies de mon âme se rouvrirent.

—Hélas! lui répondis-je, accablé de ce que je venais d'entendre, le destin se fait un jeu de me persécuter sans cesse! Il m'a enlevé mon amante, et pour mieux faire mon supplice, il m'en donne une autre que je ne puis écouter. Mon devoir s'oppose au penchant de mon cœur. En perdant Lucile, j'ai fait vœu de ne plus aimer.

—Hélas! lui répondis-je, accablé de ce que je venais d'entendre, le destin se fait un jeu de me persécuter sans cesse! Il m'a enlevé mon amante, et pour mieux faire mon supplice, il m'en donne une autre que je ne puis écouter. Mon devoir s'oppose au penchant de mon cœur. En perdant Lucile, j'ai fait vœu de ne plus aimer.

Après un court silence, elle soupira profondément, rougit avec grâce et me dit:

—Pourquoi être si cruel envers une femme qui vous adore? Lucile n'est plus, mais votre cœur n'en est pas plus libre; au contraire, vos liens n'en paraissent que plus forts. A quoi bon cette fidélité romanesque pour une morte? Ah! cher Gustave, ajouta-t-elle en me prenant la main, le ciel nous donne l'un à l'autre. Nous voici seuls dans ces lieux, soyez-en maître: je ferai tout pour vous rendre heureux. Mais je le vois trop, les dieux, pour tourmenter les mortels, font qu'on n'aime guères la personne dont est aimé.—Ce serait mettre le comble à mes malheurs que d'avoir encore à me reprocher le vôtre. Mais soyez vous-même mon juge: vous savez quels liens sacrés m'unissaient à Lucile; si je pouvais l'oublier un instant je serais le plus méprisable des hommes.

—Pourquoi être si cruel envers une femme qui vous adore? Lucile n'est plus, mais votre cœur n'en est pas plus libre; au contraire, vos liens n'en paraissent que plus forts. A quoi bon cette fidélité romanesque pour une morte? Ah! cher Gustave, ajouta-t-elle en me prenant la main, le ciel nous donne l'un à l'autre. Nous voici seuls dans ces lieux, soyez-en maître: je ferai tout pour vous rendre heureux. Mais je le vois trop, les dieux, pour tourmenter les mortels, font qu'on n'aime guères la personne dont est aimé.

—Ce serait mettre le comble à mes malheurs que d'avoir encore à me reprocher le vôtre. Mais soyez vous-même mon juge: vous savez quels liens sacrés m'unissaient à Lucile; si je pouvais l'oublier un instant je serais le plus méprisable des hommes.

Tout-à-coup, elle se lève et se jette à mes pieds. J'essayai en vain de la relever.

—Ah! Gustave! s'écria-t-elle en embrassant mes genoux, si jamais vous connûtes l'amour, seriez-vous insensible à mes larmes? Vous voyez avec quelle sincérité je vous ai ouvert mon cœur. Je vous ai sacrifié les bienséances imposées à mon sexe: votre cruauté me coûtera la vie.

—Ah! Gustave! s'écria-t-elle en embrassant mes genoux, si jamais vous connûtes l'amour, seriez-vous insensible à mes larmes? Vous voyez avec quelle sincérité je vous ai ouvert mon cœur. Je vous ai sacrifié les bienséances imposées à mon sexe: votre cruauté me coûtera la vie.

Aussitôt elle laisse tomber un voile et paraît dans un de ces négligés galants si favorables à l'amour.

Ciel! que de beautés s'offraient à ma vue! Quelle blancheur! quelle délicatesse! quels contours arrondis sous ce col d'albâtre! quelle douce langueur dans le regard! quelle mollesse dans la contenance! quelle expression dans ces traits animés par l'amour! Cléopâtre aux pieds de César n'était pas plus séduisante.

Le ton de sa voix et le langage de ses yeux étaient si bien adaptés à ses paroles, que la volupté s'insinuait doucement dans mon cœur. Un charme secret tenait ma vue attachée sur les attraits de cette jolie suppliante. Je me sentais ému et me serais peut-être laissé aller au plaisir de la consoler.

Heureusement l'image de Lucile se présenta à mon esprit.

Bientôt la réflexion vint empoisonner dans mon âme le plaisir que j'avais goûté.

Déjà je me reprochais d'avoir été sensible. J'étais attristé, elle me crut indécis.

—Quoi! vous ne me dites mot? s'écria-t-elle. Hélas! je le comprends, combien les dieux me sont cruels!—Ah! Sophie, de grâce épargnez à ma vue l'image importune d'un bonheur que je ne puis goûter. Mon cœur est consacré à la tristesse; mes yeux ne doivent plus avoir d'autre emploi que celui de pleurer la perte de Lucile.

—Quoi! vous ne me dites mot? s'écria-t-elle. Hélas! je le comprends, combien les dieux me sont cruels!

—Ah! Sophie, de grâce épargnez à ma vue l'image importune d'un bonheur que je ne puis goûter. Mon cœur est consacré à la tristesse; mes yeux ne doivent plus avoir d'autre emploi que celui de pleurer la perte de Lucile.

A l'instant, elle se lève, saisit ma main, la pose sur son cœur que je sentis battre avec violence, passe son bras autour de mon cou, me presse tendrement contre cette gorge d'albâtre qu'elle étalait à ma vue, approche de ma joue sa joue brûlante; ses bras deviennent des chaînes où je suis retenu, son regard est celui du désir et elle cherche par mille agaceries à faire couler dans mon cœur la flamme qui dévore le sien.

Elle n'y réussit pas.

Pendant qu'elle s'évertuait ainsi, je sentais je ne sais quoi qui repoussait ses efforts, et se jouait de ses charmes.

Piquée de ma froideur insultante, elle baissa la tête en poussant un profond soupir; son cœur était prêt à éclater: enfin les larmes coulèrent de ses yeux; puis d'une voix entrecoupée de sanglots, elle me dit:

—Je vois combien votre froide indifférence est ingénieuse à me cacher mon malheur; mais je le sens dans toute son étendue, j'en suis accablée. Ah! faut-il que j'aie en vain déposé mes ennuis dans votre cœur, et que celui qui devrait essuyer mes larmes, les fasse couler? Je me repens de cette honteuse faiblesse.

—Je vois combien votre froide indifférence est ingénieuse à me cacher mon malheur; mais je le sens dans toute son étendue, j'en suis accablée. Ah! faut-il que j'aie en vain déposé mes ennuis dans votre cœur, et que celui qui devrait essuyer mes larmes, les fasse couler? Je me repens de cette honteuse faiblesse.

Je repris aussitôt:

—Ne vous offensez pas si je réponds si mal à votre tendresse; il m'est dur d'y être condamné.

—Ne vous offensez pas si je réponds si mal à votre tendresse; il m'est dur d'y être condamné.

Tous deux, les yeux baissés, nous gardâmes quelque temps le silence. En lui jetant un regard furtif, j'aperçus sur son visage l'empreinte d'une douleur profonde. Je sentis mon faible cœur s'attendrir, et la pitié faire place à l'amour.

Déjà le feu de la molle luxure commençait à couler dans mes veines, mais crainte d'aller plus loin que je n'aurais voulu, je m'arrachai d'entre ses bras et m'éloignai de quelques pas.

Lorsqu'elle vit que je l'évitais, sa contenance changea. La rougeur lui couvrit la face et ses yeux parurent enflammés; puis, tout-à-coup, cédant à son ressentiment, elle s'arracha les cheveux, se frappa la poitrine et prononça ces paroles d'un ton véhément:

—«Est ce ainsi, barbare, que tu méprises l'amour que je t'ai témoigné? Dieux! hâtez-vous de le confondre! Puisses-tu souffrir des maux plus cruels encore que ceux que tu me fais endurer! puissent mes yeux en être témoins! Ton martyre fera mes délices.

—«Est ce ainsi, barbare, que tu méprises l'amour que je t'ai témoigné? Dieux! hâtez-vous de le confondre! Puisses-tu souffrir des maux plus cruels encore que ceux que tu me fais endurer! puissent mes yeux en être témoins! Ton martyre fera mes délices.

Bientôt un tremblement involontaire se saisit de son corps, ses genoux se dérobèrent sous elle, elle cherchait à s'appuyer; je lui tendis la main.

A l'instant une pâleur mortelle se répandit sur sa face, les larmes recommencèrent à couler, elle me jeta un regard de désespoir en disant d'une voix presque éteinte:

—Cruel! vous m'avez trompée! je ne vous avais ouvert mon cœur que dans l'espoir de vivre heureuse avec vous; vous avez porté la mort dans mon âme.

—Cruel! vous m'avez trompée! je ne vous avais ouvert mon cœur que dans l'espoir de vivre heureuse avec vous; vous avez porté la mort dans mon âme.

L'état où je la voyais me touchait de compassion; ses reproches me perçaient le cœur et la vue de ce sein découvert qui palpitait avec violence échauffait mon imagination.

Déjà je commençais à ne plus pouvoir résister. Pour échapper au péril, je m'enfuis.

Dès que j'eus passé la porte, des cris aigus frappèrent mon oreille. Je suspendis mes pas, et j'entendis ce soliloque:

—Il ne m'a donc servi de rien d'avoir troublé leurs amours? Malheureuse! qu'ai-je fait? Dans quel abîme je me suis précipitée? Comment m'en tirer? Combien il va me haïr, lorsqu'il apprendra que c'est moi qui ait fait couler ses larmes! Combien il va me mépriser, lorsqu'il se rappellera ma honteuse faiblesse! Le souvenir de l'état où il vient de me voir le poursuivra dans les bras de mon heureuse rivale, et ma défaite n'aura servi qu'à relever son triomphe. Ah! il s'enfuit plein de mépris pour moi, et ne vivant que pour Lucile! Hélas! je ne souffre que ce que j'ai bien mérité. Pars, pars, Gustave! laisse Sophie couverte de honte, livrée aux fureurs d'un amour sans espoir!

—Il ne m'a donc servi de rien d'avoir troublé leurs amours? Malheureuse! qu'ai-je fait? Dans quel abîme je me suis précipitée? Comment m'en tirer? Combien il va me haïr, lorsqu'il apprendra que c'est moi qui ait fait couler ses larmes! Combien il va me mépriser, lorsqu'il se rappellera ma honteuse faiblesse! Le souvenir de l'état où il vient de me voir le poursuivra dans les bras de mon heureuse rivale, et ma défaite n'aura servi qu'à relever son triomphe. Ah! il s'enfuit plein de mépris pour moi, et ne vivant que pour Lucile! Hélas! je ne souffre que ce que j'ai bien mérité. Pars, pars, Gustave! laisse Sophie couverte de honte, livrée aux fureurs d'un amour sans espoir!

Comme elle achevait ces mots, je rentrai impétueusement dans la chambre, en m'écriant:

—Quoi! Lucile vivrait-elle encore? Où est-elle? Que fait-elle? Ah! daignez me tirer de cette cruelle incertitude!

—Quoi! Lucile vivrait-elle encore? Où est-elle? Que fait-elle? Ah! daignez me tirer de cette cruelle incertitude!

A ma vue, Sophie resta interdite.

Je me jette à mon tour à ses pieds et lui demande à mains jointes de ne plus me tenir en suspens.

Dans l'agitation où elle était, elle ne savait quel parti prendre. Elle voulut parler. La voix lui manqua.

Je redoublai mes instances avec plus d'ardeur encore.

A la fin, elle rompit ainsi le silence:

—Insensée que j'étais! Il ne fallait rien moins que l'égarement de ma raison pour me faire oublier mes devoirs et sacrifier les intérêts de Lucile à mon amour; mais cet égarement cruel, c'est toi qui l'as fait naître, et j'en suis trop punie.

—Insensée que j'étais! Il ne fallait rien moins que l'égarement de ma raison pour me faire oublier mes devoirs et sacrifier les intérêts de Lucile à mon amour; mais cet égarement cruel, c'est toi qui l'as fait naître, et j'en suis trop punie.

Frappé de ce que je venais de voir et plus encore de ce que je venais d'ouïr:

—O ciel! m'écriai-je éperdu, qu'entends-je? Vous me percez le cœur! Quoi vous auriez contribué à la douleur qui m'accable! Vous auriez pris plaisir à faire des malheureux? Achevez de grâce! il n'est plus temps de me cacher le reste; vous en avez trop dit, pour dissimuler plus longtemps. Ne craignez point de ma part de trop justes reproches. Je vous pardonne tout.

—O ciel! m'écriai-je éperdu, qu'entends-je? Vous me percez le cœur! Quoi vous auriez contribué à la douleur qui m'accable! Vous auriez pris plaisir à faire des malheureux? Achevez de grâce! il n'est plus temps de me cacher le reste; vous en avez trop dit, pour dissimuler plus longtemps. Ne craignez point de ma part de trop justes reproches. Je vous pardonne tout.

Il ne me fut pas possible d'en arracher aucune autre parole. Furieux de son obstination, je me lève en m'écriant:

—Ah! cruelle, vous m'avez trompé! Dieux de mon âme! Lucile vivrait encore?

—Ah! cruelle, vous m'avez trompé! Dieux de mon âme! Lucile vivrait encore?

Je la quittai aussitôt; et mon cœur, qu'un rayon d'espoir animait, se livra aux transports de la joie.

Adieu, cher ami, le doux sommeil que je n'ai goûté depuis si longtemps, vient appesantir mes paupières; il faut mettre bas la plume; mais je la reprendrai avec plaisir à mon réveil.

De la chaumière du Berger, le 26 septembre 1770.


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