A Biella.
Je touchais au moment qui devait couronner mes désirs, je triomphais. Arraché au monde, à sa maîtresse, à lui-même, déjà je voyais mon captif dans mes filets: je brûlais de le voir à mes pieds.
Livrée à un charmant délire, je l'attendais, pleine d'impatience, dans le temple de la volupté.
Il entre, je l'appelle, il s'approche; je m'attends à le voir voler dans mes bras; mes yeux se ferment de plaisir: mais, hélas! je ne les r'ouvre que pour le voir se refuser à mes embrassements et se jouer de mon ardeur.
Combien d'artifices avaient été employés pour réchauffer ce cœur de glace! Combien le furent encore pour l'agacer! Oui, Rosette, tout ce que la galanterie la plus raffinée a jamais inventé fut mis en usage: peintures voluptueuse, vins exquis, parfums suaves, propos badins, molles attitudes, tendres aveux, douces invitations, prières, larmes, tout, jusqu'à la vue de mes charmes, fut employé vainement.
Une dernière ressource me reste. Je veux l'embrasser, le presser dans mes bras amoureux, et faire couler dans son sein la flamme dont le mien était dévoré.
Il se dégage; il fuit.
Outrée de dépit, je me livre à mon ressentiment, et dans un transport de rage, moi-même je révèle mon fatal secret.
Indigné, il part et me laisse accablée de douleur et de honte.
Ah! je ne puis, sans mourir, penser à cette humiliante scène. Tandis que l'ivresse de la passion égarait mon esprit, elle en éloignait avec soin l'idée de mon déshonneur. Maintenant, le voile est tombé.
Malheureuse Sophie! dans quel abîme tu te vois précipitée! Bientôt ils vont développer la noire trame de tes faussetés! Ils sauront avec quel acharnement tu as troublé le repos de leur vie. Que de soupirs, de larmes, de gémissements dont tu es cause! Comment oser jamais paraître à leurs yeux!
Encore si j'avais triomphé! Mais le monde, qui pardonne tout à qui réussit, ne pardonne rien à qui échoue.
Je tremble qu'ils ne m'exposent à la risée publique et ne sacrifient ma réputation à leur vengeance.
Infortunée, où fuir, où me cacher? Ah! que ne suis-je dans un désert, pour y pleurer l'abus de mes attraits, expier, loin des yeux du monde, les coupables erreurs dont j'ai souillé ma vie! Que n'y suis-je pour y ensevelir ma honte et mon désespoir!