LXXXIIIGUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Lorsque j'appris la résolution de Lucile, je tombai dans une consternation qui s'approchait du désespoir. Maintenant je ne saurais te peindre l'horreur de l'état de mon âme.

Lucile a beau chercher à cacher la plaie qui s'envenime au fond de son cœur, elle ne peut y parvenir. Le chagrin la consume, sa santé s'altère, et sa jeunesse se flétrit comme une fleur.

Mais comme si ce n'était pas assez pour le supplice de ma vie, de la voir s'éteindre par degrés sous mes yeux, forcé de dissimuler la douleur qui me consume moi-même, crainte d'empirer son état, il faut encore que je paraisse consentir à renoncer à elle. Ainsi doublement victime de mon amour.

Trois mois se sont écoulés dans cette cruelle situation; mais je n'ai plus la force de soutenir le fardeau de ma douloureuse existence: ma constance est épuisée.

Si tu savais, cher ami, combien il m'est affreux de la voir ainsi consumer sa triste vie!

Longtemps j'ai mis le doigt sur ma bouche, dévoré en secret ma douleur, retenu mes larmes, étouffé mes soupirs, de peur d'aigrir le sentiment de ses maux. Je ne puis plus y tenir; il faut parler.

Que n'ai-je déjà pas fait pour vaincre sa résistance déplacée! Je ferai cependant encore une tentative. Si elle est infructueuse, adieu, Panin, c'en est fait de ton ami!

De Varsovie, le 29 février 1771.


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