XLIXHADISKI A LUCILE.

A Varsovie.

C'est avec répugnance, mademoiselle, que je m'acquitte de ce douloureux office: mais il faut remplir les volontés d'un ami mourant.

Vous aurez sans doute déjà appris par la renommée notre entière défaite à Broda.

Durant cette malheureuse journée où périrent tant de braves Polonais, Gustave, le généreux Gustave a terminé glorieusement ses jours.

Tandis qu'il retenait son bras sur la tête d'un malheureux qui lui demandait quartier à genoux, deux ennemis féroces, fondant sur lui, le renversèrent sur la poudre. Je vole à son secours, mais à peine l'eus-je joint, que je tombai moi-même entre les mains des vainqueurs. J'implore leur pitié pour mon compagnon. Ils sont sourds et m'entraînent. Un de leurs chefs accourut à mes cris. Informé de ma demande et de la qualité de Gustave, il ordonne qu'on l'emporte à l'écart et me permet d'en avoir soin.

Je retourne sur mes pas. Hélas, vous le dirai-je? je le trouvai pâle, couvert de sang et déjà à moitié dépouillé par ces avides mercenaires. On l'enlève, nous arrivons dans une chaumière. Là, je m'efforce de le rappeler à la vie. Il ouvre enfin les yeux, il les tourne vers moi et me reconnaît. Sa vigueur se ranime un instant et il me dit d'une voix mourante:

«Vous connaissez ma tendresse pour Lucile; si jamais je vous fus cher, apprenez-lui mon triste sort, et dites-lui que j'emporte avec moi son image dans le tombeau.»

«Vous connaissez ma tendresse pour Lucile; si jamais je vous fus cher, apprenez-lui mon triste sort, et dites-lui que j'emporte avec moi son image dans le tombeau.»

A peine avait-il achevé ces ordres affligeants qu'il tombe sans vie dans mes bras.

Quelles grâces il conservait encore dans le lit mortuaire! La mort qui avait éteint ses yeux n'avait pu effacer toute sa beauté. On voyait dans ses traits une douce sérénité; ses beaux cheveux flottaient autour de son cou; dans son côté paraissait la blessure profonde…

Ah, je ne puis achever. Pardonnez à ma douleur.

De Pocoutiew, le 6 juillet 1770.


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