[30]Les critiques d'art musical, qui se sont fréquemment occupés des opinions de Diderot sur la musique de son temps, se sont tous, sans en excepter le dernier en date, M. Adolphe Jullien[A], bornés à lire leNeveu de Rameau. Ils auraient dû, comme on le voit par ce chapitre, remonter plus haut, et ils auraient vu que Diderot n'avait point été seulement l'écho de son voisinage, mais qu'il s'était vraiment préoccupé de l'art dont il parlait. On se convaincra, par la suite de cette édition (sectionBeaux-Arts), qu'il n'avait pas même dédaigné d'apprendre le métier, au même titre que ceux qu'il décrivait dans l'Encyclopédie, pour en parler en conscience.
[30]Les critiques d'art musical, qui se sont fréquemment occupés des opinions de Diderot sur la musique de son temps, se sont tous, sans en excepter le dernier en date, M. Adolphe Jullien[A], bornés à lire leNeveu de Rameau. Ils auraient dû, comme on le voit par ce chapitre, remonter plus haut, et ils auraient vu que Diderot n'avait point été seulement l'écho de son voisinage, mais qu'il s'était vraiment préoccupé de l'art dont il parlait. On se convaincra, par la suite de cette édition (sectionBeaux-Arts), qu'il n'avait pas même dédaigné d'apprendre le métier, au même titre que ceux qu'il décrivait dans l'Encyclopédie, pour en parler en conscience.
[A]La Musique et les Philosophes au XVIIIesiècle, 1873, in-8º.
[A]La Musique et les Philosophes au XVIIIesiècle, 1873, in-8º.
De tous les spectacles de Banza, il n'y avait que l'Opéra qui se soutînt. Utmiutsol[31]et Uremifasolasiututut[32], musiciens célèbres, dont l'un commençait à vieillir et l'autre ne faisait que de naître, occupaient alternativement la scène lyrique. Ces deux auteurs originaux avaient chacun leurs partisans: les ignorants et les barbons tenaient tous pour Utmiutsol; la jeunesse et les virtuoses étaient pour Uremifasolasiututut; et les gens de goût, tant jeunes que barbons, faisaient grand cas de tous les deux.
[31]Lulli.
[31]Lulli.
[32]Rameau. Le premier vrai succès de Rameau estHippolyte et Aricie, en 1738.
[32]Rameau. Le premier vrai succès de Rameau estHippolyte et Aricie, en 1738.
Uremifasolasiututut, disaient ces derniers, est excellent lorsqu'il est bon; mais il dort de temps en temps: et à qui cela n'arrive-t-il pas? Utmiutsol est plus soutenu, plus égal: il est rempli de beautés; cependant il n'en a point dont on ne trouve des exemples, et même plus frappants, dans son rival, en qui l'on remarque des traits qui lui sont propres et qu'on ne rencontre que dans ses ouvrages. Le vieux Utmiutsol est simple, naturel, uni, trop uni quelquefois, et c'est sa faute. Le jeune Uremifasolasiututut est singulier, brillant, composé, savant, trop savant[33]quelquefois: mais c'est peut-être la faute de son auditeur; l'un n'a qu'une ouverture, belle à la vérité, mais répétée à la tête de toutes ses pièces; l'autre a fait autant d'ouvertures que de pièces; et toutes passent pour des chefs-d'œuvre. La nature conduisait Utmiutsol dans les voies de la mélodie; l'étude et l'expérience ont découvert à Uremifasolasiututut les sources de l'harmonie. Qui sut déclamer, et qui récitera jamais comme l'ancien? qui nous fera des ariettes légères, des airs voluptueux et des symphonies de caractère comme le moderne? Utmiutsol a seul entendu le dialogue. Avant Uremifasolasiututut, personne n'avait distingué les nuances délicates qui séparent le tendre du voluptueux, le voluptueux du passionné, le passionné du lascif: quelques partisans de ce dernier prétendent même que si le dialogue d'Utmiutsol est supérieur au sien, c'est moins à l'inégalité de leurs talents qu'il faut s'en prendre qu'à la différence des poëtes qu'ils ont employés... «Lisez, lisez, s'écrient-ils, la scène deDardanus[34], et vous serez convaincu que si l'on donne de bonnes paroles à Uremifasolasiututut, les scènes charmantes d'Utmiutsol renaîtront.» Quoi qu'il en soit, de mon temps, toute la ville courait aux tragédies de celui-ci, et l'on s'étouffait aux ballets de celui-là.
[33]C'était un reproche fait à Rameau par J.-J. Rousseau entre autres. Il est vrai que Rousseau en a dit de toutes couleurs au sujet de la musique, et qu'il est revenu à Rameau quand il a pu se croire seul de son avis.
[33]C'était un reproche fait à Rameau par J.-J. Rousseau entre autres. Il est vrai que Rousseau en a dit de toutes couleurs au sujet de la musique, et qu'il est revenu à Rameau quand il a pu se croire seul de son avis.
[34]Dardanus, opéra de La Bruère, mis en musique par Rameau, et représenté le jeudi 19 novembre 1739. (Br.)
[34]Dardanus, opéra de La Bruère, mis en musique par Rameau, et représenté le jeudi 19 novembre 1739. (Br.)
On donnait alors à Banza un excellent ouvrage d'Uremifasolasiututut, qu'on n'aurait jamais représenté qu'en bonnet de nuit, si la sultane favorite n'eût eu la curiosité de le voir: encore l'indisposition périodique des bijoux favorisa-t-elle la jalousie des petits violons et fit-elle manquer l'actrice principale. Celle qui la doublait avait la voix moins belle; mais comme elle dédommageait par son jeu, rien n'empêcha le sultan et la favorite d'honorer ce spectacle de leur présence.
Mirzoza était arrivée; Mangogul arrive; la toile se lève: on commence. Tout allait à merveille; la Chevalier[35]avait fait oublier la Le Maure[36], et l'on en était au quatrième acte, lorsque le sultan s'avisa, dans le milieu d'un chœur qui durait trop à son gré et qui avait déjà fait bâiller deux fois la favorite, de tourner sa bague sur toutes les chanteuses. On ne vit jamais sur la scène un tableau d'un comique plus singulier. Trente filles restèrent muettes tout à coup: elles ouvraient de grandes bouches et gardaient les attitudes théâtrales qu'elles avaient auparavant. Cependant leurs bijoux s'égosillaient à force de chanter, celui-ci un pont-neuf, celui-là un vaudeville polisson, un autre une parodie fort indécente, et tous des extravagances relatives à leurs caractères. On entendait d'un côté,oh! vraiment ma commère, oui; de l'autre,quoi, douze fois!ici,qui me baise? est-ce Blaise?là,rien, père Cyprien, ne vous retient. Tous enfin se montèrent sur un ton si haut, si baroque et si fou, qu'ils formèrent le chœur le plus extraordinaire, le plus bruyant et le plus ridicule qu'on eût entendu devant et depuis celui des..... no..... d..... on..... (Le manuscrit s'est trouvé corrompu dans cet endroit.)
[35]«Son genre était le grand, les fureurs, etc.»Anecdotes dramatiques.
[35]«Son genre était le grand, les fureurs, etc.»Anecdotes dramatiques.
[36]«Une des plus belles voix qui aient été entendues à l'Opéra; a quitté le théâtre en 1727 et y reparut en 1730. Elle s'est encore retirée plusieurs fois, et est toujours revenue au grand contentement du public. Mais il en est privé sans espérance depuis 1750.»Id.
[36]«Une des plus belles voix qui aient été entendues à l'Opéra; a quitté le théâtre en 1727 et y reparut en 1730. Elle s'est encore retirée plusieurs fois, et est toujours revenue au grand contentement du public. Mais il en est privé sans espérance depuis 1750.»Id.
Cependant l'orchestre allait toujours son train, et les ris du parterre, de l'amphithéâtre et des loges se joignirent au bruit des instruments et aux chants des bijoux pour combler la cacophonie.
Quelques-unes des actrices, craignant que leurs bijoux, las de fredonner des sottises, ne prissent le parti d'en dire, se jetèrent dans les coulisses; mais elles en furent quittes pour la peur. Mangogul, persuadé que le public n'en apprendrait rien de nouveau, retourna sa bague. Aussitôt les bijoux se turent, les ris cessèrent, le spectacle se calma, la pièce reprit et s'acheva paisiblement. La toile tomba; la sultane et le sultan disparurent; et les bijoux de nos actrices se rendirent où ils étaient attendus pour s'occuper à autre chose qu'à chanter.
Cette aventure fit grand bruit. Les hommes en riaient, les femmes s'en alarmaient, les bonzes s'en scandalisaient et la tête en tournait aux académiciens. Mais qu'en disait Orcotome? Orcotome triomphait. Il avait annoncé dans un de ses mémoires que les bijoux chanteraient infailliblement; ils venaient de chanter, et ce phénomène, qui déroutait ses confrères, était un nouveau trait de lumière pour lui et achevait de confirmer son système.
C'était le quinze de la lune de... qu'Orcotome avait lu son mémoire à l'académie et communiqué ses idées sur le caquet des bijoux. Comme il y annonçait de la manière la plus assurée des expériences infaillibles, répétées plusieurs fois, et toujours avec succès, le grand nombre en fut ébloui. Le public conserva quelque temps les impressions favorables qu'il avait reçues, et Orcotome passa pendant six semaines entières pour avoir fait d'assez belles découvertes.
Il n'était question, pour achever son triomphe, que de répéter en présence de l'académie les fameuses expériences qu'il avait tant prônées. L'assemblée convoquée à ce sujet fut des plus brillantes. Les ministres s'y rendirent: le sultan même ne dédaigna pas de s'y trouver; mais il garda l'invisible.
Comme Mangogul était grand faiseur de monologues, et que la futilité des conversations de son temps l'avait entiché de l'habitude du soliloque: «Il faut, disait-il en lui-même, qu'Orcotome soit un fieffé charlatan, ou le génie, mon protecteur, un grand sot. Si l'académicien, qui n'est assurément pas un sorcier, peut rendre la parole à des bijoux morts, le génie qui me protége avait grand tort de faire un pacte et de donner son âme au diable pour la communiquer à des bijoux pleins de vie.»
Mangogul s'embarrassait dans ces réflexions lorsqu'il se trouva dans le milieu de son académie. Orcotome eut, comme on voit, pour spectateurs, tout ce qu'il y avait à Banza de gens éclairés sur la matière des bijoux. Pour être content de son auditoire, il ne lui manqua que de le contenter: mais le succès de ses expériences fut des plus malheureux. Orcotome prenait un bijou, y appliquait la bouche, soufflait à perte d'haleine, le quittait, le reprenait, en essayait un autre, car il en avait apporté de tout âge, de toute grandeur, de tout état, de toute couleur; mais il avait beau souffler, on n'entendait que des sons inarticulés et fort différents de ceux qu'il promettait.
Il se fit alors un murmure qui le déconcerta pour un moment, mais il se remit et allégua que de pareilles expériences ne se faisaient pas aisément devant un aussi grand nombre de personnes; et il avait raison.
Mangogul indigné se leva, partit, et reparut en un clin d'œil chez la sultane favorite.
«Eh bien! prince, lui dit-elle en l'apercevant, qui l'emporte de vous ou d'Orcotome? car ses bijoux ont fait merveilles, il n'en faut pas douter.»
Le sultan fit quelques tours en long et en large, sans lui répondre.
«Mais, reprit la favorite, Votre Hautesse me paraît mécontente.
—Ah! madame, répliqua le sultan, la hardiesse de cet Orcotome est incomparable. Qu'on ne m'en parle plus... Que direz-vous, races futures, lorsque vous apprendrez que le grand Mangogul faisait cent mille écus de pension à de pareilles gens, tandis que de braves officiers qui avaient arrosé de leur sang les lauriers qui lui ceignaient le front, en étaient réduits à quatre cents livres de rente?... Ah! ventrebleu, j'enrage! J'ai pris de l'humeur pour un mois.»
En cet endroit Mangogul se tut, et continua de se promener dans l'appartement de la favorite. Il avait la tête baissée; il allait, venait, s'arrêtait et frappait de temps en temps du pied. Il s'assit un instant, se leva brusquement, prit congé de Mirzoza, oublia de la baiser, et se retira dans son appartement.
L'auteur africain qui s'est immortalisé par l'histoire des hauts et merveilleux faits d'Erguebzed et de Mangogul, continue en ces termes:
A la mauvaise humeur de Mangogul, on crut qu'il allait bannir tous les savants de son royaume. Point du tout. Le lendemain il se leva gai, fit une course de bague dans la matinée, soupa le soir avec ses favoris et la Mirzoza sous une magnifique tente dressée dans les jardins du sérail, et ne parut jamais moins occupé d'affaires d'État.
Les esprits chagrins, les frondeurs du Congo et les nouvellistes de Banza ne manquèrent pas de reprendre cette conduite. Et que ne reprennent pas ces gens-là? «Est-ce là, disaient-ils dans les promenades et les cafés, est-ce là gouverner un État! avoir la lance au poing tout le jour, et passer les nuits à table!
—Ah! si j'étais sultan,» s'écriait un petit sénateur ruiné par le jeu, séparé d'avec sa femme, et dont les enfants avaient la plus mauvaise éducation du monde: «si j'étais sultan, je rendrais le Congo bien autrement florissant. Je voudrais être la terreur de mes ennemis et l'amour de mes sujets. En moins de six mois, je remettrais en vigueur la police, les lois, l'art militaire et la marine. J'aurais cent vaisseaux de haut bord. Nos landes seraient bientôt défrichées, et nos grands chemins réparés. J'abolirais ou du moins je diminuerais de moitié les impôts. Pour les pensions, messieurs les beaux esprits, vous n'en tâteriez, ma foi, que d'une dent. De bons officiers, Pongo Sabiam! de bons officiers, de vieux soldats, des magistrats comme nous autres, qui consacrons nos travaux et nos veilles à rendre aux peuples la justice: voilà les hommes sur qui je répandrais mes bienfaits.
—Ne vous souvient-il plus, messieurs, ajoutait d'un ton capable un vieux politique édenté, en cheveux plats, en pourpoint percé par le coude, et en manchettes déchirées, de notre grand empereur Abdelmalec, de la dynastie des Abyssins, qui régnait il y a deux mille trois cent octante et cinq ans? Ne vous souvient-il plus comme quoi il fit empaler deux astronomes, pour s'être mécomptés de trois minutes dans la prédiction d'une éclipse, et disséquer tout vif son chirurgien et son premier médecin, pour lui avoir ordonné de la manne à contre-temps?
—Et puis je vous demande, continuait un autre, à quoi bon tous ces bramines oisifs, cette vermine qu'on engraisse de notre sang? Les richesses immenses dont ils regorgent ne conviendraient-elles pas mieux à d'honnêtes gens comme nous?»
On entendait d'un autre côté: «Connaissait-on, il y a quarante ans, la nouvelle cuisine et les liqueurs de Lorraine? On s'est précipité dans un luxe qui annonce la destruction prochaine de l'empire, suite nécessaire du mépris des Pagodes et de la dissolution des mœurs. Dans le temps qu'on ne mangeait à la table du grand Kanoglou que des grosses viandes, et que l'on n'y buvait que du sorbet, quel cas aurait-on fait des découpures, des vernis de Martin, et de la musique de Rameau? Les filles d'opéra n'étaient pas plus inhumaines que de nos jours; mais on les avait à bien meilleur prix. Le prince, voyez-vous, gâte bien des choses. Ah! si j'étais sultan!
—Si tu étais sultan, répondit vivement un vieux militaire qui était échappé aux dangers de la bataille de Fontenoi, et qui avait perdu un bras à côté de son prince à la journée de Lawfelt, tu ferais plus de sottises encore que tu n'en débites. Eh! mon ami, tu ne peux modérer ta langue, et tu veux régir un empire! tu n'as pas l'esprit de gouverner ta famille, et tu te mêles de régler l'État! Tais-toi, malheureux. Respecte les puissances de la terre, et remercie les dieux de t'avoir donné la naissance dans l'empire et sous le règne d'un prince dont la prudence éclaire ses ministres, et dont le soldat admire la valeur; qui s'est fait redouter de ses ennemis et chérir de ses peuples, et à qui l'on ne peut reprocher que la modération avec laquelle tes semblables sont traités sous son gouvernement.»
Lorsque les savants se furent épuisés sur les bijoux, les bramines s'en emparèrent. La religion revendiqua leur caquet comme une matière de sa compétence, et ses ministres prétendirent que le doigt de Brama se manifestait dans cette œuvre.
Il y eut une assemblée générale des pontifes; et il fut décidé qu'on chargerait les meilleures plumes de prouver en forme que l'événement était surnaturel, et qu'en attendant l'impression de leurs ouvrages, on le soutiendrait dans les thèses, dans les conversations particulières, dans la direction des âmes et dans les harangues publiques.
Mais s'ils convinrent unanimement que l'événement était surnaturel, cependant, comme on admettait dans le Congo deux principes, et qu'on y professait une espèce de manichéisme, ils se divisèrent entre eux sur celui des deux principes à qui l'on devait rapporter le caquet des bijoux.
Ceux qui n'étaient guère sortis de leurs cellules, et qui n'avaient jamais feuilleté que leurs livres, attribuèrent le prodige à Brama. «Il n'y a que lui, disaient-ils, qui puisse interrompre l'ordre de la nature; et les temps feront voir qu'il a, en tout ceci, des vues très-profondes.»
Ceux, au contraire, qui fréquentaient les alcôves, et qu'on surprenait plus souvent dans une ruelle qu'on ne les trouvait dans leurs cabinets, craignant que quelques bijoux indiscrets ne dévoilassent leur hypocrisie, accusèrent de leur caquet Cadabra, divinité malfaisante, ennemie jurée de Brama et de ses serviteurs.
Ce dernier système souffrait de terribles objections, et ne tendait pas si directement à la réformation des mœurs. Ses défenseurs même ne s'en imposaient point là-dessus. Mais il s'agissait de se mettre à couvert; et, pour en venir à bout, la religion n'avait point de ministre qui n'eût sacrifié cent fois les Pagodes et leurs autels.
Mangogul et Mirzoza assistaient régulièrement au service religieux de Brama, et tout l'empire en était informé par la gazette. Ils s'étaient rendus dans la grande mosquée, un jour qu'on y célébrait une des solennités principales. Le bramine chargé d'expliquer la loi monta dans la tribune aux harangues, débita au sultan et à la favorite des phrases, des compliments et de l'ennui, et pérora fort éloquemment sur la manière de s'asseoir orthodoxement dans les compagnies. Il en avait démontré la nécessité par des autorités sans nombre, quand, saisi tout à coup d'un saint enthousiasme, il prononça cette tirade qui fit d'autant plus d'effet qu'on ne s'y attendait point.
«Qu'entends-je dans tous les cercles? Un murmure confus, un bruit inouï vient frapper mes oreilles. Tout est perverti, et l'usage de la parole, que la bonté de Brama avait jusqu'à présent affecté à la langue, est, par un effet de sa vengeance, transporté à d'autres organes. Et quels organes! vous le savez, messieurs. Fallait-il encore un prodige pour te réveiller de ton assoupissement, peuple ingrat! et tes crimes n'avaient-ils pas assez de témoins, sans que leurs principaux instruments élevassent la voix! Sans doute leur mesure est comblée, puisque le courroux du ciel a cherché des châtiments nouveaux. En vain tu t'enveloppais dans les ténèbres; tu choisissais en vain des complices muets: les entends-tu maintenant? Ils ont de toutes parts déposé contre toi, et révélé ta turpitude à l'univers. O toi qui les gouvernes par ta sagesse! ô Brama! tes jugements sont équitables. Ta loi condamne le larcin, le parjure, le mensonge et l'adultère; elle proscrit et les noirceurs de la calomnie, et les brigues de l'ambition, et les fureurs de la haine, et les artifices de la mauvaise foi. Tes fidèles ministres n'ont cessé d'annoncer ces vérités à tes enfants, et de les menacer des châtiments que tu réservais dans ta juste colère aux prévaricateurs; mais en vain: les insensés se sont livrés à la fougue de leurs passions; ils en ont suivi le torrent; ils ont méprisé nos avis; ils ont ri de nos menaces; ils ont traité nos anathèmes de vains; leurs vices se sont accrus, fortifiés, multipliés; la voix de leur impiété est montée jusqu'à toi, et nous n'avons pu prévenir le fléau redoutable dont tu les as frappés. Après avoir longtemps imploré ta miséricorde, louons maintenant ta justice. Accablés sous tes coups, sans doute ils reviendront à toi et reconnaîtront la main qui s'est appesantie sur eux. Mais, ô prodige de dureté! ô comble de l'aveuglement! ils ont imputé l'effet de ta puissance au mécanisme aveugle de la nature. Ils ont dit dans leurs cœurs: Brama n'est point. Toutes les propriétés de la matière ne nous sont pas connues; et la nouvelle preuve de son existence n'en est qu'une de l'ignorance et de la crédulité de ceux qui nous l'opposent. Sur ce fondement ils ont élevé des systèmes, imaginé des hypothèses, tenté des expériences; mais du haut de sa demeure éternelle, Brama a ri de leurs vains projets. Il a confondu la science audacieuse; et les bijoux ont brisé, comme le verre, le frein impuissant qu'on opposait à leur loquacité. Qu'ils confessent donc, ces vers orgueilleux, la faiblesse de leur raison et la vanité de leurs efforts. Qu'ils cessent de nier l'existence de Brama, ou de fixer des limites à sa puissance. Brama est, il est tout-puissant; et il ne se montre pas moins clairement à nous dans ses terribles fléaux que dans ses faveurs ineffables.
«Mais qui les a attirés sur cette malheureuse contrée, ces fléaux? Ne sont-ce pas tes injustices, homme avide et sans foi! tes galanteries et tes folles amours, femme mondaine et sans pudeur! tes excès et tes débordements honteux, voluptueux infâme! ta dureté pour nos monastères, avare! tes injustices, magistrat vendu à la faveur! tes usures, négociant insatiable! ta mollesse et ton irréligion, courtisan impie et efféminé!
«Et vous sur qui cette plaie s'est particulièrement répandue, femmes et filles plongées dans le désordre; quand, renonçant aux devoirs de notre état, nous garderions un silence profond sur vos déréglements, vous portez avec vous une voix plus importune que la nôtre; elle vous suit, et partout elle vous reprochera vos désirs impurs, vos attachements équivoques, vos liaisons criminelles, tant de soins pour plaire, tant d'artifices pour engager, tant d'adresse pour fixer, et l'impétuosité de vos transports et les fureurs de votre jalousie. Qu'attendez-vous donc pour secouer le joug de Cadabra, et rentrer sous les douces lois de Brama? Mais revenons à notre sujet. Je vous disais donc que les mondains s'asseyent hérétiquement pour neuf raisons, la première, etc.»
Ce discours fit des impressions fort différentes. Mangogul et la sultane, qui seuls avaient le secret de l'anneau, trouvèrent que le bramine avait aussi heureusement expliqué le caquet des bijoux par le secours de la religion, qu'Orcotome par les lumières de la raison. Les femmes et les petits-maîtres de la cour dirent que le sermon était séditieux, et le prédicateur un visionnaire. Le reste de l'auditoire le regarda comme un prophète, versa des larmes, se mit en prière, se flagella même, et ne changea point de vie.
Il en fut bruit jusque dans les cafés. Un bel esprit décida que le bramine n'avait qu'effleuré la question, et que sa pièce n'était qu'une déclamation froide et maussade; mais au jugement des dévotes et des illuminés, c'était le morceau d'éloquence le plus solide qu'on eût prononcé dans les temples depuis un siècle. Au mien, le bel esprit et les dévotes avaient raison.
[37]Chapitre qui se trouve pour la première fois dans l'édition de Naigeon.
[37]Chapitre qui se trouve pour la première fois dans l'édition de Naigeon.
Ce fut au milieu du caquet des bijoux qu'il s'éleva un autre trouble dans l'empire; ce trouble fut causé par l'usage du penum, ou du petit morceau de drap qu'on appliquait aux moribonds. L'ancien rite ordonnait de le placer sur la bouche. Des réformateurs prétendirent qu'il fallait le mettre au derrière. Les esprits s'étaient échauffés. On était sur le point d'en venir aux mains, lorsque le sultan, auquel les deux partis en avaient appelé, permit, en sa présence, un colloque entre les plus savants de leurs chefs. L'affaire fut profondément discutée. On allégua la tradition, les livres sacrés et leurs commentateurs. Il y avait de grandes raisons et de puissantes autorités des deux côtés. Mangogul, perplexe, renvoya l'affaire à huitaine. Ce terme expiré, les sectaires et leurs antagonistes reparurent à son audience.
LE SULTAN.
Pontifes, et vous prêtres, asseyez-vous, leur dit-il. Pénétré de l'importance du point de discipline qui vous divise, depuis la conférence qui s'est tenue au pied de notre trône, nous n'avons cessé d'implorer les lumières d'en haut. La nuit dernière, à l'heure à laquelle Brama se plaît à se communiquer aux hommes qu'il chérit, nous avons eu une vision; il nous a semblé entendre l'entretien de deux graves personnages, dont l'un croyait avoir deux nez au milieu du visage, et l'autre deux trous au cul; et voici ce qu'ils se disaient. Ce fut le personnage aux deux nez qui parla le premier.
«Porter à tout moment la main à son derrière, voilà un tic bien ridicule...
—Il est vrai...
—Ne pourriez-vous pas vous en défaire?...
—Pas plus que vous de vos deux nez...
—Mais mes deux nez sont réels; je les vois, je les touche; et plus je les vois et les touche, plus je suis convaincu que je les ai, au lieu que depuis dix ans que vous vous tâtez et que vous vous trouvez le cul comme un autre, vous auriez dû vous guérir de votre folie...
—Ma folie! Allez, l'homme aux deux nez; c'est vous qui êtes fou.
—Point de querelle. Passons, passons: je vous ai dit comment mes deux nez m'étaient venus. Racontez-moi l'histoire de vos deux trous, si vous vous en souvenez...
—Si je m'en souviens! cela ne s'oublie pas. C'était le trente et un du mois, entre une heure et deux du matin.
—Eh bien!
—Permettez, s'il vous plaît. Je crains; non. Si je sais un peu d'arithmétique, il n'y a précisément que ce qu'il faut.
—Cela est bien étrange! cette nuit donc?...
—Cette nuit, j'entendis une voix qui ne m'était pas inconnue, et qui criait:A moi! à moi!Je regarde, et je vois une jeune créature effarée, échevelée, qui s'avançait à toutes jambes de mon côté. Elle était poursuivie par un vieillard violent et bourru. A juger du personnage par son accoutrement, et par l'outil dont il était armé, c'était un menuisier. Il était en culotte et en chemise. Il avait les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux coudes, les bras nerveux, le teint basané, le front ridé, le menton barbu, les joues boursouflées, l'œil étincelant, la poitrine velue et la tête couverte d'un bonnet pointu.
—Je le vois.
—La femme qu'il était sur le point d'atteindre, continuait de crier:A moi! à moi!et le menuisier disait en la poursuivant: «Tu as beau fuir. Je te tiens; il ne sera pas dit que tu sois la seule qui n'en ait point. De par tous les diables, tu en auras un comme les autres.» A l'instant, la malheureuse fait un faux pas, et tombe à plat sur le ventre, se renforçant de crier:A moi! à moi!et le menuisier ajoutant: «Crie, crie tant que tu voudras; tu en auras un, grand ou petit; c'est moi qui t'en réponds.» A l'instant il lui relève les cotillons, et lui met le derrière à l'air. Ce derrière, blanc comme la neige, gras, ramassé, arrondi, joufflu, potelé, ressemblait comme deux gouttes d'eau à celui de la femme du souverain pontife.»
LE PONTIFE.
De ma femme!
LE SULTAN.
Pourquoi pas?
«Le personnage aux deux trous ajouta: C'était elle en effet, car je me la remets. Le vieux menuisier lui pose un de ses pieds sur les reins, se baisse, passe ses deux mains au bas de ses deux fesses, à l'endroit où les jambes et les cuisses se fléchissent, lui repousse les deux genoux sous le ventre, et lui relève le cul; mais si bien que je pouvais le reconnaître à mon aise, reconnaissance qui ne me déplaisait pas, quoique de dessous les cotillons il sortît une voix défaillante qui criait:A moi! à moi!Vous me croirez une âme dure, un cœur impitoyable; mais il ne faut pas se faire meilleur qu'on n'est; et j'avoue, à ma honte, que dans ce moment, je me sentis plus de curiosité que de commisération, et que je songeai moins à secourir qu'à contempler.»
Ici le grand pontife interrompit encore le sultan, et lui dit: «Seigneur, serais-je par hasard un des deux interlocuteurs de cet entretien?...
—Pourquoi pas?
—L'homme au deux nez?
—Pourquoi pas?
—Et moi, ajouta le chef des novateurs, l'homme aux deux trous?
—Pourquoi pas?»
«Le scélérat de menuisier avait repris son outil qu'il avait mis à terre. C'était un vilebrequin. Il en passe la mèche dans sa bouche, afin de l'humecter; il s'en applique fortement le manche contre le creux de l'estomac, et se penchant sur l'infortunée qui criait toujours:A moi! à moi!il se dispose à lui percer un trou où il devait y en avoir deux, et où il n'y en avait point.»
LE PONTIFE.
Ce n'est pas ma femme.
LE SULTAN.
Le menuisier interrompant tout à coup son opération, et se ravisant, dit: «La belle besogne que j'allais faire! Mais aussi c'eût été sa faute: Pourquoi ne pas se prêter de bonne grâce? Madame, un petit moment de patience.» Il remet à terre son vilebrequin; il tire de sa poche un ruban couleur de rose pâle; avec le pouce de sa main gauche, il en fixe un bout à la pointe du coccix, et pliant le reste en gouttière, en le pressant entre les deux fesses avec le tranchant de son autre main, il le conduit circulairement jusqu'à la naissance du bas-ventre de la dame, qui, tout en criant:A moi! à moi!s'agitait, se débattait, se démenait de droite et de gauche, et dérangeait le ruban et les mesures du menuisier, qui disait: «Madame, il n'est pas encore temps de crier; je ne vous fais point de mal. Je ne saurais y procéder avec plus de ménagement. Si vous n'y prenez garde, la besogne ira tout de travers; mais vous n'aurez à vous en prendre qu'à vous-même. Il faut accorder à chaque chose son terrain. Il y a certaines proportions à garder. Cela est plus important que vous ne pensez. Dans un moment il n'y aura plus de remède; et vous en serez au désespoir.»
LE PONTIFE.
Et vous entendiez tout cela, seigneur?
LE SULTAN.
Comme je vous entends.
LE PONTIFE.
Et la femme?
LE SULTAN.
Il me sembla, ajoute l'interlocuteur, qu'elle était à demi persuadée; et je présumai, à la distance de ses talons, qu'elle commençait à se résigner. Je ne sais trop ce qu'elle disait au menuisier; mais le menuisier lui répondait: «Ah! c'est de la raison que cela; qu'on a de peine à résoudre les femmes!» Ses mesures prises un peu plus tranquillement, maître Anofore étendant son ruban couleur de rose pâle sur un petit pied-de-roi, et tenant un crayon, dit à la dame: «Comment le voulez-vous?
«—Je n'entends pas.
«—Est-ce dans la proportion antique, ou dans la proportion moderne?...»
LE PONTIFE.
O profondeur des décrets d'en haut! combien cela serait fou, si cela n'était pas révélé! Soumettons nos entendements, et adorons.
LE SULTAN.
Je ne me rappelle plus la réponse de la dame; mais le menuisier répliqua: «En vérité, elle extravague; cela ne ressemblera à rien. On dira: Qui est l'âne qui a percé ce cul-là?...»
LA DAME.
«Trêve de verbiage, maître Anofore, faites-le comme je vous dis...
ANOFORE.
«Faites-le comme je vous dis! Madame, mais chacun a son honneur à garder...
LA DAME.
«Je le veux ainsi, et là, vous dis-je. Je le veux, je le veux...
«Le menuisier riait à gorge déployée; et moi donc, croyez-vous que j'étais sérieux? Cependant Anofore trace ses lignes sur le ruban, le remet en place, et s'écrie: «Madame, cela ne se peut pas; cela n'a pas de sens commun. Quiconque verra ce cul-là, pour peu qu'il soit connaisseur, se moquera de vous et de moi. On sait bien qu'il faut de là là, un intervalle; mais on ne l'a jamais pratiqué de cette étendue. Trop est trop. Vous le voulez?...»
LA DAME.
«Eh! oui, je le veux, et finissons...»
«A l'instant maître Anofore prend son crayon, marque sur les fesses de la dame des lignes correspondantes à celles qu'il avait tirées sur le ruban; il forme son trait carré, en haussant les épaules, et murmurant tout bas: «Quelle mine cela aura! mais c'est sa fantaisie.» Il ressaisit son vilebrequin, et dit: «Madame le veut là?
«—Oui, là; allez donc...
«—Allons, madame.
«—Qu'y a-t-il encore?
«—Ce qu'il y a? c'est que cela ne se peut.
«—Et pourquoi, s'il vous plaît?
«—Pourquoi? c'est que vous tremblez, et que vous serrez les fesses; c'est que j'ai perdu de vue mon trait carré, et que je percerai trop haut ou trop bas. Allons, madame, un peu de courage.
«—Cela vous est facile à dire; montrez-moi votre mèche; miséricorde!
«—Je vous jure que c'est la plus petite de ma boutique. Tandis que nous parlons j'en aurais déjà percé une demi-douzaine. Allons, madame, desserrez; fort bien; encore un peu; à merveille; encore, encore.» Cependant je voyais le menuisier narquois approcher tout doucement son vilebrequin. Il allait... lorsqu'une fureur mêlée de pitié s'empare de moi. Je me débats; je veux courir au secours de la patiente: mais je me sens garrotté par les deux bras, et dans l'impossibilité de remuer. Je crie au menuisier: «Infâme, coquin, arrête.» Mon cri est accompagné d'un si violent effort, que les liens qui m'attachaient en sont rompus. Je m'élance sur le menuisier: je le saisis à la gorge. Le menuisier me dit: «Qui es-tu? à qui en veux-tu? est-ce que tu ne vois pas qu'elle n'a point de cul? Connais-moi; je suis le grand Anofore; c'est moi qui fais des culs à ceux qui n'en ont point. Il faut que je lui en fasse un, c'est la volonté de celui qui m'envoie; et après moi, il en viendra un autre plus puissant que moi; il n'aura pas un vilebrequin; il aura une gouge, et il achèvera avec sa gouge de lui restituer ce qui lui manque. Retire-toi, profane; ou par mon vilebrequin, ou par la gouge de mon successeur, je te...
«—A moi?
«—A toi, oui, à toi...» A l'instant, de sa main gauche il fait bruire l'air de son instrument.
Et l'homme aux deux trous, que vous avez entendu jusqu'ici, dit à l'homme aux deux nez: «Qu'avez-vous? vous vous éloignez.
—Je crains qu'en gesticulant, vous ne me cassiez un de mes nez. Continuez.
—Je ne sais plus où j'en étais.
—Vous en étiez à l'instrument dont le menuisier faisait bruire l'air...
—Il m'applique sur les épaules un coup du revers de son bras droit, mais un coup si furieux, que j'en suis renversé sur le ventre; et voilà ma chemise troussée, un autre derrière à l'air; et le redoutable Anofore qui me menace de la pointe de son outil; et me dit: «Demande grâce, maroufle; demande grâce, ou je t'en fais deux...» Aussitôt je sentis le froid de la mèche du vilebrequin. L'horreur me saisit; je m'éveille; et depuis, je me crois deux trous au cul.»
Ces deux interlocuteurs, ajouta le sultan, se mirent alors à se moquer l'un de l'autre. «Ah, ah, ah, il a deux trous au cul!
—Ah, ah, ah, c'est l'étui de tes deux nez!»
Puis se tournant gravement vers l'assemblée, il dit: «Et vous, pontifes, et vous ministres des autels, vous riez aussi! et quoi de plus commun que de se croire deux nez au visage, et de se moquer de celui qui se croit deux trous au cul?»
Puis, après un moment de silence, reprenant un air serein, et s'adressant aux chefs de la secte, il leur demanda ce qu'ils pensaient de sa vision.
«Par Brama, répondirent-ils, c'est une des plus profondes que le ciel ait départies à aucun prophète.
—Y comprenez-vous quelque chose?
—Non, seigneur.
—Que pensez-vous de ces deux interlocuteurs?
—Que ce sont deux fous.
—Et s'il leur venait en fantaisie de se faire chefs de parti, et que la secte des deux trous au cul se mît à persécuter la secte aux deux nez?...»
Les pontifes et les prêtres baissèrent la vue; et Mangogul dit: «Je veux que mes sujets vivent et meurent à leur mode. Je veux que le penum leur soit appliqué ou sur la bouche, ou au derrière, comme il plaira à chacun d'eux; et qu'on ne me fatigue plus de ces impertinences.»
Les prêtres se retirèrent; et au synode qui se tint quelques mois après, il fut déclaré que la vision de Mangogul serait insérée dans le recueil des livres canoniques, qu'elle ne dépara pas.
Tandis que les bramines faisaient parler Brama, promenaient les Pagodes, et exhortaient les peuples à la pénitence, d'autres songeaient à tirer parti du caquet des bijoux.
Les grandes villes fourmillent de gens que la misère rend industrieux. Ils ne volent ni ne filoutent; mais ils sont aux filous, ce que les filous sont aux fripons. Ils savent tout, ils font tout, ils ont des secrets pour tout; ils vont et viennent, ils s'insinuent. On les trouve à la cour, à la ville, au palais, à l'église, à la comédie, chez les courtisanes, au café, au bal, à l'opéra, dans les académies; ils sont tout ce qu'il vous plaira qu'ils soient. Sollicitez-vous une pension, ils ont l'oreille du ministre. Avez-vous un procès, ils solliciteront pour vous. Aimez-vous le jeu, ils sont croupiers; la table, ils sont chefs de loge; les femmes, ils vous introduiront chez Amine ou chez Acaris. De laquelle des deux vous plaît-il d'acheter la mauvaise santé? choisissez; lorsque vous l'aurez prise, ils se chargeront de votre guérison. Leur occupation principale est d'épier les ridicules des particuliers, et de profiter de la sottise du public. C'est de leur part qu'on distribue au coin des rues, à la porte des temples, à l'entrée des spectacles, à la sortie des promenades, des papiers par lesquels on vous avertit gratis qu'un tel, demeurant au Louvre, dans Saint-Jean, au Temple ou dans l'Abbaye, à telle enseigne, à tel étage, dupe chez lui depuis neuf heures du matin jusqu'à midi, et le reste du jour en ville.
Les bijoux commençaient à peine à parler, qu'un de ces intrigants remplit les maisons de Banza d'un petit imprimé, dont voici la forme et le contenu. On lisait, au titre, en gros caractères:
AVIS AUX DAMES.
AVIS AUX DAMES.
Au-dessous, en petit italique:
Par permission de monseigneur le grand sénéchal, et avec l'approbation de messieurs de l'Académie royale des sciences.
Par permission de monseigneur le grand sénéchal, et avec l'approbation de messieurs de l'Académie royale des sciences.
Et plus bas:
«Le sieur Éolipile, de l'Académie royale de Banza, membre de la société royale de Monoémugi, de l'académie impériale de Biafara, de l'académie des curieux de Loango, de la société de Camur au Monomotapa, de l'institut d'Érecco, et des académies royales de Béléguanze et d'Angola, qui fait depuis plusieurs années des cours de babioles avec les applaudissements de la cour, de la ville et de la province, a inventé, en faveur du beau sexe, des muselières ou bâillons portatifs, qui ôtent aux bijoux l'usage de la parole, sans gêner leurs fonctions naturelles. Ils sont propres et commodes; il en a de toute grandeur, pour tout âge et à tout prix; et il a eu l'honneur d'en fournir aux personnes de la première distinction.»
«Le sieur Éolipile, de l'Académie royale de Banza, membre de la société royale de Monoémugi, de l'académie impériale de Biafara, de l'académie des curieux de Loango, de la société de Camur au Monomotapa, de l'institut d'Érecco, et des académies royales de Béléguanze et d'Angola, qui fait depuis plusieurs années des cours de babioles avec les applaudissements de la cour, de la ville et de la province, a inventé, en faveur du beau sexe, des muselières ou bâillons portatifs, qui ôtent aux bijoux l'usage de la parole, sans gêner leurs fonctions naturelles. Ils sont propres et commodes; il en a de toute grandeur, pour tout âge et à tout prix; et il a eu l'honneur d'en fournir aux personnes de la première distinction.»
Il n'est rien tel que d'être d'un corps. Quelque ridicule que soit un ouvrage, on le prône, et il réussit. C'est ainsi que l'invention d'Éolipile fit fortune. On courut en foule chez lui: les femmes galantes y allèrent dans leur équipage; les femmes raisonnables s'y rendirent en fiacre; les dévotes y envoyèrent leur confesseur ou leur laquais: on y vit même arriver des tourières. Toutes voulaient avoir une muselière; et depuis la duchesse jusqu'à la bourgeoise, il n'y eut femme qui n'eût la sienne, ou par air ou pour cause.
Les bramines, qui avaient annoncé le caquet des bijoux comme une punition divine, et qui s'en étaient promis de la réforme dans les mœurs et d'autres avantages, ne virent point sans frémir une machine qui trompait la vengeance du ciel et leurs espérances. Ils étaient à peine descendus de leurs chaires, qu'ils y remontent, tonnent, éclatent, font parler les oracles, et prononcent que la muselière est une machine infernale, et qu'il n'y a point de salut pour quiconque s'en servira. «Femmes mondaines, quittez vos muselières; soumettez-vous, s'écrièrent-ils, à la volonté de Brama. Laissez à la voix de vos bijoux réveiller celle de vos consciences; et ne rougissez point d'avouer des crimes que vous n'avez point eu honte de commettre.»
Mais ils eurent beau crier, il en fut des muselières comme il en avait été des robes sans manches, et des pelisses piquées. Pour cette fois on les laissa s'enrhumer dans leurs temples. On prit des bâillons, et on ne les quitta que quand on en eut reconnu l'inutilité, ou qu'on en fut las.
[38]Ce chapitre et le suivant ont paru pour la première fois dans l'édition de Naigeon. Ces digressions, que probablement Naigeon a retrouvées dans des papiers mis au rebut, ne nous paraissent être que des brouillons rejetés avec raison par l'auteur et que son éditeur aurait bien fait de laisser où il les avait trouvés.
[38]Ce chapitre et le suivant ont paru pour la première fois dans l'édition de Naigeon. Ces digressions, que probablement Naigeon a retrouvées dans des papiers mis au rebut, ne nous paraissent être que des brouillons rejetés avec raison par l'auteur et que son éditeur aurait bien fait de laisser où il les avait trouvés.
Ce fut dans ces circonstances, qu'après une longue absence, des dépenses considérables, et des travaux inouïs, reparurent à la cour les voyageurs que Mangogul avait envoyés dans les contrées les plus éloignées pour en recueillir la sagesse; il tenait à la main leur journal, et faisait à chaque ligne un éclat de rire.
«Que lisez-vous donc de si plaisant? lui demanda Mirzoza.
—Si ceux-là, lui répondit Mangogul, sont aussi menteurs que les autres, du moins ils sont plus gais. Asseyez-vous sur ce sofa, et je vais vous régaler d'un usage des thermomètres dont vous n'avez pas la moindre idée.
«Je vous promis hier, me dit Cyclophile, un spectacle amusant...
MIRZOZA.
Et qui est ce Cyclophile?
MANGOGUL.
C'est un insulaire...
MIRZOZA.
Et de quelle île?...
MANGOGUL.
Qu'importe?...
MIRZOZA.
Et à qui s'adresse-t-il?...
MANGOGUL.
A un de mes voyageurs...
MIRZOZA.
Vos voyageurs sont donc enfin revenus?...
MANGOGUL.
Assurément; et vous l'ignoriez?
MIRZOZA.
Je l'ignorais...
MANGOGUL.
Ah çà, arrangeons-nous, ma reine; vous êtes quelquefois un peu bégueule. Je vous laisse la maîtresse de vous en aller lorsque ma lecture vous scandalisera.
MIRZOZA.
Et si je m'en allais d'abord?
MANGOGUL.
Comme il vous plaira.»
Je ne sais si Mirzoza resta ou s'en alla; mais Mangogul, reprenant le discours de Cyclophile, lut ce qui suit:
«Ce spectacle amusant, c'est celui de nos temples, et de ce qui s'y passe. La propagation de l'espèce est un objet sur lequel la politique et la religion fixent ici leur attention; et la manière dont on s'en occupe ne sera pas indigne de la vôtre. Nous avons ici des cocus: n'est-ce pas ainsi qu'on appelle dans votre langue ceux dont les femmes se laissent caresser par d'autres? Nous avons donc ici des cocus, autant et plus qu'ailleurs, quoique nous ayons pris des précautions infinies pour que les mariages soient bien assortis.
—Vous avez donc, répondis-je, le secret qu'on ignore ou qu'on néglige parmi nous, de bien assortir les époux?
—Vous n'y êtes pas, reprit Cyclophile; nos insulaires sont conformés de manière à rendre tous les mariages heureux, si l'on y suivait à la lettre les lois usitées.
—Je ne vous entends pas bien, répliquai-je; car dans notre monde rien n'est plus conforme aux lois qu'un mariage; et rien n'est souvent plus contraire au bonheur et à la raison.
—Eh bien! interrompit Cyclophile, je vais m'expliquer. Quoi! depuis quinze jours que vous habitez parmi nous, vous ignorez encore que les bijoux mâles et féminins sont ici de différentes figures? à quoi donc avez-vous employé votre temps? Ces bijoux sont de toute éternité destinés à s'agencer les uns avec les autres; un bijou féminin en écrou est prédestiné à un bijou mâle fait en vis. Entendez-vous?
—J'entends, lui dis-je; cette conformité de figure peut avoir son usage jusqu'à un certain point; mais je ne la crois pas suffisante pour assurer la fidélité conjugale.
—Que désirez-vous de plus?
—Je désirerais que, dans une contrée où tout se règle par des lois géométriques, on eût eu quelque égard au rapport de chaleur entre les conjoints. Quoi! vous voulez qu'une brune de dix-huit ans, vive comme un petit démon, s'en tienne strictement à un vieillard sexagénaire et glacé! Cela ne sera pas, ce vieillard eût-il son bijou masculin en vis sans fin...
—Vous avez de la pénétration, me dit Cyclophile. Sachez donc que nous y avons pourvu...
—Et comment cela?...
—Par une longue suite d'observations sur des cocus bien constatés...
—Et à quoi vous ont mené ces observations?
—A déterminer le rapport nécessaire de chaleur entre deux époux...
—Et ces rapports connus?
—Ces rapports connus, on gradua des thermomètres applicables aux hommes et aux femmes. Leur figure n'est pas la même; la base des thermomètres féminins ressemble à un bijou masculin d'environ huit pouces de long sur un pouce et demi de diamètre; et celle des thermomètres masculins, à la partie supérieure d'un flacon qui aurait précisément en concavité les mêmes dimensions. Les voilà, me dit-il en m'introduisant dans le temple, ces ingénieuses machines dont vous verrez tout à l'heure l'effet; car le concours du peuple et la présence des sacrificateurs m'annoncent le moment des expériences sacrées.»
Nous perçâmes la foule avec peine, et nous arrivâmes dans le sanctuaire, où il n'y avait pour autels que deux lits de damas sans rideaux. Les prêtres et les prêtresses étaient debout autour, en silence, et tenant des thermomètres dont on leur avait confié la garde, comme celle du feu sacré aux vestales. Au son des hautbois et des musettes, s'approchèrent deux couples d'amants conduits par leurs parents. Ils étaient nus; et je vis qu'une des filles avait le bijou circulaire, et son amant le bijou cylindrique.
«Ce n'est pas là merveille, dis-je à Cyclophile.
—Regardez les deux autres,» me répondit-il.
J'y portai la vue. Le jeune homme avait un bijou parallélipipède, et la fille un bijou carré.
«Soyez attentif à l'opération sainte,» ajouta Cyclophile.
Alors deux prêtres étendirent une des filles sur l'autel; un troisième lui appliqua le thermomètre sacré; et le grand pontife observait attentivement le degré où la liqueur monta en six minutes. Dans le même temps, le jeune homme avait été étendu sur l'autre lit par deux prêtresses; et une troisième lui avait adapté le thermomètre. Le grand prêtre ayant observé ici l'ascension de la liqueur dans le même temps donné, il prononça sur la validité du mariage, et renvoya les époux se conjoindre à la maison paternelle. Le bijou féminin carré et le bijou masculin parallélipipède furent examinés avec la même rigueur, éprouvés avec la même précision; mais le grand prêtre, attentif à la progression des liqueurs, ayant reconnu quelques degrés de moins dans le garçon que dans la fille, selon le rapport marqué par le rituel (car il y avait des limites), monta en chaire, et déclara les parties inhabiles à se conjoindre. Défense à elles de s'unir, sous les peines portées par les lois ecclésiastiques et civiles contre les incestueux. L'inceste dans cette île n'était donc pas une chose tout à fait vide de sens. Il y avait aussi un véritable péché contre nature; c'était l'approche de deux bijoux de différents sexes, dont les figures ne pouvaient s'inscrire ou se circonscrire.
Il se présenta un nouveau mariage. C'était une fille à bijou terminé par une figure régulière de côtés impairs, et un jeune homme à bijou pyramidal, en sorte que la base de la pyramide pouvait s'inscrire dans le polygone de la fille. On leur fit l'essai du thermomètre, et l'excès ou le défaut s'étant trouvé peu considérable dans le rapport des hauteurs des fluides, le pontife prononça qu'il y avait cas de dispense, et l'accorda. On en faisait autant pour un bijou féminin à plusieurs côtés impairs, recherché par un bijou masculin et prismatique, lorsque les ascensions de liqueur étaient à peu près égales.
Pour peu qu'on ait de géométrie, l'on conçoit aisément que ce qui concernait la mesure des surfaces et des solides était poussé dans l'île à un point de perfection très-élevé, et que tout ce qu'on avait écrit sur les figures isopérimètres y était très-essentiel; au lieu que parmi nous ces découvertes attendent encore leur usage. Les filles et les garçons à bijoux circulaires et cylindriques y passaient pour heureusement nés, parce que de toutes les figures, le cercle est celui qui renferme le plus d'espace sur un même contour.
Cependant les sacrificateurs attendaient pratique. Le chef me démêla dans la foule, et me fit signe d'approcher. J'obéis. «O étranger! me dit-il, tu as été témoin de nos augustes mystères; et tu vois comment parmi nous la religion a des liaisons intimes avec le bien de la société. Si ton séjour y était plus long, il se présenterait sans doute des cas plus rares et plus singuliers; mais peut-être des raisons pressantes te rappellent dans ta patrie. Va, et apprends notre sagesse à tes concitoyens.»
Je m'inclinai profondément; et il continua en ces termes:
«S'il arrive que le thermomètre sacré soit d'une dimension à ne pouvoir être appliqué à une jeune fille, cas extraordinaire, quoique j'en aie vu cinq exemples depuis douze ans, alors un de mes acolytes la dispose au sacrement; et cependant tout le peuple est en prière. Tu dois entrevoir, sans que je m'explique, les qualités essentielles pour l'entrée dans le sacerdoce, et la raison des ordinations.
«Plus souvent le thermomètre ne peut s'appliquer au garçon, parce que son bijou indolent ne se prête pas à l'opération. Alors toutes les grandes filles de l'île peuvent s'approcher et s'occuper de la résurrection du mort. Cela s'appelle faire ses dévotions. On dit d'une fille zélée pour cet exercice, qu'elle est pieuse; elle édifie. Tant il est vrai, ajouta-t-il en me regardant fixement, ô étranger! que tout est opinion et préjugé! On appelle crime chez toi, ce que nous regardons ici comme un acte agréable à la Divinité. On augurerait mal parmi nous, d'une fille qui aurait atteint sa treizième année sans avoir encore approché des autels; et ses parents lui en feraient de justes et fortes réprimandes[39].