[89]Joannis Meursii Elegantiæ latini sermonis, seu Aloysia Sigea Toletana, de arcanis amoris et Veneris. Mauvais livre souvent réimprimé et traduit. L'auteur n'est point la savante et vertueuse Portugaise Louise Sigea, mais un avocat de Grenoble, Nicolas Chorier.
[89]Joannis Meursii Elegantiæ latini sermonis, seu Aloysia Sigea Toletana, de arcanis amoris et Veneris. Mauvais livre souvent réimprimé et traduit. L'auteur n'est point la savante et vertueuse Portugaise Louise Sigea, mais un avocat de Grenoble, Nicolas Chorier.
«Je jetai les yeux autour de moi, cherchant entre les femmes qui fréquentaient dans la maison celle à qui je m'adresserais; mais toutes me parurent également propres à me défaire d'une innocence qui m'embarrassait. Un commencement de liaison, et plus encore le courage que je me sentais d'attaquer une personne de mon âge, et qui me manquait vis-à-vis des autres, me décidèrent pour une de mes cousines. Émilie, c'était son nom, était jeune, et moi aussi: je la trouvai jolie, et je lui plus: elle n'était pas difficile; et j'étais entreprenant: j'avais envie d'apprendre, et elle n'était pas moins curieuse de savoir. Nous nous faisions souvent des questions très-ingénues et très-fortes: et un jour elle trompa la vigilance de ses gouvernantes, et nous nous instruisîmes. Ah! que la nature est un grand maître! elle nous mit bientôt au fait du plaisir, et nous nous abandonnâmes à son impulsion, sans aucun pressentiment sur les suites: ce n'était pas le moyen de les prévenir. Émilie eut des indispositions qu'elle cacha d'autant moins, qu'elle n'en soupçonnait pas la cause. Sa mère la questionna, lui tira l'aveu de notre commerce, et mon père en fut instruit. Il m'en fit des réprimandes mêlées d'un air de satisfaction; et sur-le-champ il fut décidé que je voyagerais. Je partis avec un gouverneur chargé de veiller attentivement sur ma conduite, et de ne la point gêner; et cinq mois après j'appris, par la gazette, qu'Émilie était morte de la petite-vérole; et par une lettre de mon père, que la tendresse qu'elle avait eue pour moi lui coûtait la vie. Le premier fruit de mes amours sert avec distinction dans les troupes du sultan: je l'ai toujours soutenu par mon crédit; et il ne me connaît encore que pour son protecteur.
«Nous étions à Tunis, lorsque je reçus la nouvelle de sa naissance et de la mort de sa mère: j'en fus vivement touché; et j'en aurais été, je crois, inconsolable, sans l'intrigue que j'avais liée avec la femme d'un corsaire, qui ne me laissait pas le temps de me désespérer: la Tunisienne était intrépide; j'étais fou: et tous les jours, à l'aide d'une échelle de corde qu'elle me jetait, je passais de notre hôtel sur sa terrasse, et de là dans un cabinet où elle me perfectionnait; car Émilie ne m'avait qu'ébauché. Son époux revint de course précisément dans le temps que mon gouverneur, qui avait ses instructions, me pressait à passer en Europe; je m'embarquai sur un vaisseau qui partait pour Lisbonne; mais ce ne fut pas sans avoir fait et réitéré des adieux fort tendres à Elvire, dont je reçus le diamant que vous voyez.
«Le bâtiment que nous montions était chargé de marchandises; mais la femme du capitaine était la plus précieuse à mon gré: elle avait à peine vingt ans: son mari en était jaloux comme un tigre, et ce n'était pas tout à fait sans raison. Nous ne tardâmes pas à nous entendre tous: Dona Velina conçut tout d'un coup qu'elle me plaisait, moi que je ne lui étais pas indifférent, et son époux qu'il nous gênait; le marin résolut aussitôt de ne pas désemparer que nous ne fussions au port de Lisbonne; je lisais dans les yeux de sa chère épouse combien elle enrageait des assiduités de son mari; les miens lui déposaient les mêmes choses, et l'époux nous comprenait à merveille. Nous passâmes deux jours entiers dans une soif de plaisir inconcevable; et nous en serions morts à coup sûr, si le ciel ne s'en fût mêlé; mais il aide toujours les âmes en peine. A peine avions-nous passé le détroit de Gibraltar, qu'il s'éleva une tempête furieuse. Je ne manquerais pas, madame, de faire siffler les vents à vos oreilles, et gronder la foudre sur votre tête, d'enflammer le ciel d'éclairs, de soulever les flots jusqu'aux nues, et de vous décrire la tempête la plus effrayante que vous ayez jamais rencontrée dans aucun roman, si je ne vous faisais une histoire; je vous dirai seulement que le capitaine fut forcé, par les cris des matelots, de quitter sa chambre, et de s'exposer à un danger par la crainte d'un autre: il sortit avec mon gouverneur, et je me précipitai sans hésiter entre les bras de ma belle Portugaise, oubliant tout à fait qu'il y eût une mer, des orages, des tempêtes; que nous étions portés sur un frêle vaisseau, et m'abandonnant sans réserve à l'élément perfide. Notre course fut prompte; et vous jugez bien, madame, que, par le temps qu'il faisait, je vis bien du pays en peu d'heures: nous relâchâmes à Cadix, où je laissai à la signora une promesse de la rejoindre à Lisbonne, s'il plaisait à mon mentor, dont le dessein était d'aller droit à Madrid.
«Les Espagnoles sont plus étroitement resserrées et plus amoureuses que nos femmes: l'amour se traite là par des espèces d'ambassadrices qui ont ordre d'examiner les étrangers, de leur faire des propositions, de les conduire, de les ramener, et les dames se chargent du soin de les rendre heureux. Je ne passai point par ce cérémonial, grâce à la conjoncture. Une grande révolution venait de placer sur le trône de ce royaume un prince du sang de France; son arrivée et son couronnement donnèrent lieu à des fêtes à la cour, où je parus alors: je fus accosté dans un bal; on me proposa un rendez-vous pour le lendemain; je l'acceptai, et je me rendis dans une petite maison, où je ne trouvai qu'un homme masqué, le nez enveloppé dans un manteau, qui me rendit un billet par lequel dona Oropeza remettait la partie au jour suivant, à pareille heure. Je revins, et l'on m'introduisit dans un appartement assez somptueusement meublé, et éclairé par des bougies: ma déesse ne se fit point attendre; elle entra sur mes pas, et se précipita dans mes bras sans dire mot, et sans quitter son masque. Était-elle laide? était-elle jolie? c'est ce que j'ignorais; je m'aperçus seulement, sur le canapé où elle m'entraîna, qu'elle était jeune, bien faite, et qu'elle aimait le plaisir: lorsqu'elle se crut satisfaite de mes éloges, elle se démasqua, et me montra l'original du portrait que vous voyez dans cette tabatière.»
Sélim ouvrit et présenta en même temps à la favorite une boîte d'or d'un travail exquis, et enrichie de pierreries.
«Le présent est galant! dit Mangogul.
—Ce que j'en estime le plus, ajouta la favorite, c'est le portrait. Quels yeux! quelle bouche! quelle gorge! mais tout cela n'est-il point flatté?
—Si peu, madame, répondit Sélim, qu'Oropeza m'aurait peut-être fixé à Madrid, si son époux, informé de notre commerce, ne l'eût troublé par ses menaces. J'aimais Oropeza, mais j'aimais encore mieux la vie; ce n'était pas non plus l'avis de mon gouverneur, que je m'exposasse à être poignardé du mari, pour jouir quelques mois de plus de la femme: j'écrivis donc à la belle Espagnole une lettre d'adieux fort touchants, que je tirai de quelque roman du pays, et je partis pour la France.
«Le monarque qui régnait alors en France était grand-père du roi d'Espagne, et sa cour passait avec raison pour la plus magnifique, la plus polie et la plus galante de l'Europe: j'y parus comme un phénomène.
«—Un jeune seigneur du Congo, disait une belle marquise; eh! mais cela doit être fort plaisant; ces hommes-là valent mieux que les nôtres. Le Congo, je crois, n'est pas loin de Maroc.»
«On arrangeait des soupers dont je devais être. Pour peu que mon discours fût sensé, on le trouvait délié, admirable; on se récriait, parce qu'on m'avait d'abord fait l'honneur de soupçonner que je n'avais pas le sens commun.
«—Il est charmant, reprenait avec vivacité une autre femme de cour: quel meurtre de laisser retourner une jolie figure comme celle-là dans un vilain pays où les femmes sont gardées à vue par des hommes qui ne le sont plus! Est-il vrai, monsieur? on dit qu'ils n'ont rien: cela est bien déparant pour un homme...»
«—Mais, ajoutait une autre, il faut fixer ici ce grand garçon-là; il a de la naissance: quand on ne le ferait que chevalier de Malte; je m'engage, si l'on veut, à lui procurer de l'emploi; et la duchesse Victoria, mon amie de tous les temps, parlera en sa faveur au roi, s'il le faut.»
«J'eus bientôt des preuves non suspectes de leur bienveillance; et je mis la marquise en état de prononcer sur le mérite des habitants de Maroc et du Congo; j'éprouvai que l'emploi que la duchesse et son amie m'avaient promis était difficile à remplir, et je m'en défis. C'est dans ce séjour que j'appris à former de belles passions de vingt-quatre heures; je circulai pendant six mois dans un tourbillon, où le commencement d'une aventure n'attendait point la fin d'une autre: on n'en voulait qu'à la jouissance; tardait-elle à venir, ou était-elle obtenue, on volait à de nouveaux plaisirs.
—Que me dites-vous là, Sélim? interrompit la favorite; la décence est donc inconnue dans ces contrées?
—Pardonnez-moi, madame, répondit le vieux courtisan; on n'a que ce mot à la bouche: mais les Françaises ne sont pas plus esclaves de la chose que leurs voisines.
—Et quelles voisines? demanda Mirzoza.
—Les Anglaises, repartit Sélim, femmes froides et dédaigneuses en apparence, mais emportées, voluptueuses et vindicatives, moins spirituelles et plus raisonnables que les Françaises: celles-ci aiment le jargon des sentiments; celles-là préfèrent l'expression du plaisir. Mais à Londres comme à Paris, on s'aime, on se quitte, on renoue pour se quitter encore. De la fille d'un lord Bishop[90](ce sont des espèces de bramines, mais qui ne gardent pas le célibat), je passai à la femme d'un chevalier baronnet: tandis qu'il s'échauffait dans le parlement à soutenir les intérêts de la nation contre les entreprises de la cour, nous avions dans sa maison, sa femme et moi, bien d'autres débats; mais le parlement finit, et madame fut contrainte de suivre son chevalier dans sa gentilhommière: je me rabattis sur la femme d'un colonel dont le régiment était en garnison sur les côtes; j'appartins ensuite à la femme du lord-maire. Ah! quelle femme! je n'aurais jamais revu le Congo, si la prudence de mon gouverneur, qui me voyait dépérir, ne m'eût tiré de cette galère. Il supposa des lettres de ma famille qui me redemandait avec empressement, et nous nous embarquâmes pour la Hollande; notre dessein était de traverser l'Allemagne et de nous rendre en Italie, où nous comptions sur des occasions fréquentes de repasser en Afrique.
[90]Évêque.
[90]Évêque.
«Nous ne vîmes la Hollande qu'en poste: notre séjour ne fut guère plus long en Allemagne; toutes les femmes de condition y ressemblent à des citadelles importantes qu'il faut assiéger dans les formes: on en vient à bout; mais les approches demandent tant de mesures; ce sont tant desiet demais, quand il s'agit de régler les articles de la capitulation, que ces conquêtes m'ennuyèrent bientôt.
«Je me souviendrai toute ma vie du propos d'une Allemande de la première qualité, sur le point de m'accorder ce qu'elle n'avait pas refusé à beaucoup d'autres.
«—Ah! s'écria-t-elle douloureusement, que dirait le grand Alziki mon père, s'il savait que je m'abandonne à un petit Congo comme vous?
«—Rien, madame, lui répliquai-je: tant de grandeur m'épouvante, et je me retire:» ce fut sagement fait à moi; et si j'avais compromis son altesse avec ma médiocrité, j'aurais pu m'en ressouvenir: Brama, qui protége les saines contrées que nous habitons, m'inspira sans doute dans cet instant critique.
«Les Italiennes, que nous pratiquâmes ensuite, ne se montent point si haut. C'est avec elles que j'appris les modes du plaisir. Il y a, dans ces raffinements, du caprice et de la bizarrerie; mais vous me le pardonnerez, mesdames, il en faut quelquefois pour vous plaire. J'ai apporté de Florence, de Venise et de Rome plusieurs recettes joyeuses, inconnues jusqu'à moi dans nos contrées barbares. J'en renvoie toute la gloire aux Italiennes qui me les communiquèrent.
«Je passai quatre ans ou environ en Europe, et je rentrai par l'Égypte dans cet empire, formé comme vous voyez, et muni des rares découvertes de l'Italie, que je divulguai sur-le-champ.»
Ici l'auteur africain dit que Sélim s'étant aperçu que les lieux communs qu'il venait de débiter à la favorite sur les aventures qu'il avait eues en Europe, et sur les caractères des femmes des contrées qu'il avait parcourues, avaient profondément assoupi Mangogul, craignit de le réveiller, s'approcha de la favorite, et continua d'une voix plus basse.
«Madame, lui dit-il, si je n'appréhendais de vous avoir fatiguée par un récit qui n'a peut-être été que trop long, je vous raconterais l'aventure par laquelle je débutai en arrivant à Paris: je ne sais comment elle m'est échappée.
—Dites, mon cher, lui répondit la favorite; je vais redoubler d'attention, et vous dédommager, autant qu'il est en moi, de celle du sultan qui dort.
—Nous avions pris à Madrid, continua Sélim, des recommandations pour quelques seigneurs de la cour de France, et nous nous trouvâmes, tout en débarquant, assez bien faufilés. On était alors dans la belle saison, et nous allions nous promener le soir au Palais-Royal, mon gouverneur et moi. Nous y fûmes un jour abordés par quelques petits-maîtres, qui nous montrèrent les plus jolies femmes, et nous firent leur histoire vraie ou fausse, ne s'oubliant point dans tout cela, comme vous pensez bien. Le jardin était déjà peuplé d'un grand nombre de femmes; mais il en vint sur les huit heures un renfort considérable. A la quantité de leurs pierreries, à la magnificence de leurs ajustements, et à la foule de leurs poursuivants, je les pris au moins pour des duchesses. J'en dis ma pensée à un des jeunes seigneurs de la compagnie, et il me répondit qu'il s'apercevait bien que j'étais connaisseur, et que, si je voulais, j'aurais le plaisir de souper le soir même avec quelques-unes des plus aimables. J'acceptai son offre, et à l'instant il glissa le mot à l'oreille de deux ou trois de ses amis, qui s'éparpillèrent dans la promenade, et revinrent en moins d'un quart d'heure nous rendre compte de leur négociation. «Messieurs, nous dirent-ils, on vous attendra ce soir à souper chez la duchesse Astérie.» Ceux qui n'étaient pas de la partie se récrièrent sur notre bonne fortune: on fit encore quelques tours: on se sépara, et nous montâmes en carrosse pour en aller jouir.
«Nous descendîmes à une petite porte, au pied d'un escalier fort étroit, d'où nous grimpâmes à un second, dont je trouvai les appartements plus vastes et mieux meublés qu'ils ne me paraîtraient à présent. On me présenta à la maîtresse du logis, à qui je fis une révérence des plus profondes, que j'accompagnai d'un compliment si respectueux, qu'elle en fut presque déconcertée. On servit, et on me plaça à côté d'une petite personne charmante, qui se mit à jouer la duchesse tout au mieux. En vérité, je ne sais comment j'osai en tomber amoureux: cela m'arriva cependant.
—Vous avez donc aimé une fois dans votre vie? interrompit la favorite.
—Eh! oui, madame, lui répondit Sélim, comme on aime à dix-huit ans, avec une extrême impatience de conclure une affaire entamée. Je ne dormis point de la nuit, et dès la pointe du jour, je me mis à composer à ma belle inconnue la lettre du monde la plus galante. Je l'envoyai, on me répondit, et j'obtins un rendez-vous. Ni le ton de la réponse, ni la facilité de la dame, ne me détrompèrent point, et je courus à l'endroit marqué, fortement persuadé que j'allais posséder la femme ou la fille d'un premier ministre. Ma déesse m'attendait sur un grand canapé: je me précipitai à ses genoux; je lui pris la main, et la lui baisant avec la tendresse la plus vive, je me félicitai sur la faveur qu'elle daignait m'accorder. «Est-il bien vrai, lui dis-je, que vous permettez à Sélim de vous aimer et de vous le dire, et qu'il peut, sans vous offenser, se flatter du plus doux espoir?» En achevant ces mots, je pris un baiser sur sa gorge; et comme elle était renversée, je me préparais assez vivement à soutenir ce début, lorsqu'elle m'arrêta, et me dit:
«—Tiens, mon ami, tu es joli garçon; tu as de l'esprit; tu parles comme un ange; mais il me faut quatre louis.
«—Comment dites-vous? l'interrompis-je...
«—Je te dis, reprit-elle, qu'il n'y a rien à faire, si tu n'as pas tes quatre louis...
«—Quoi! mademoiselle, lui répondis-je tout étonné, vous ne valez que cela? c'était bien la peine d'arriver du Congo pour si peu de chose.»
«Et sur-le-champ, je me rajuste, je me précipite dans l'escalier, et je pars.
«Je commençai, madame, comme vous voyez, à prendre des actrices pour des princesses.
—J'en suis du dernier étonnement, reprit Mirzoza; car enfin la différence est si grande!
—Je ne doute point, reprit Sélim, qu'il ne leur ait échappé cent impertinences; mais que voulez-vous? un étranger, un jeune homme n'y regarde pas de si près. On m'avait fait dans le Congo tant de mauvais contes sur la liberté des Européennes...»
Sélim en était là, lorsque Mangogul se réveilla.
«Je crois, Dieu me damne, dit-il en bâillant et se frottant les yeux, qu'il est encore à Paris. Pourrait-on vous demander, beau conteur, quand vous espérez être de retour à Banza, et si j'ai longtemps encore à dormir? Car il est bon, l'ami, que vous sachiez qu'il n'est pas possible d'entamer en ma présence un voyage, que les bâillements ne me prennent. C'est une mauvaise habitude que j'ai contractée en lisant Tavernier et les autres.
—Prince, lui répondit Sélim, il y a plus d'une heure que je suis de retour à Banza.
—Je vous en félicite, reprit le sultan; puis s'adressant à la sultane: Madame, lui dit-il, voilà l'heure du bal; nous partirons, si la fatigue du voyage vous le permet.
—Prince, lui répondit Mirzoza, me voilà prête.»
Mangogul et Sélim avaient déjà leurs dominos; la favorite prit le sien; le sultan lui donna la main, et ils se rendirent dans la salle de bal, où ils se séparèrent, pour se disperser dans la foule. Sélim les y suivit, et moi aussi, dit l'auteur africain, quoique j'eusse plus envie de dormir que de voir danser...
Les bijoux les plus extravagants de Banza ne manquèrent pas d'accourir où le plaisir les appelait. Il en vint en carrosse bourgeois; il en vint par les voitures publiques, et même quelques-uns à pied. Je ne finirais point, dit l'auteur africain dont j'ai l'honneur d'être lecaudataire, si j'entrais dans le détail des niches que leur fit Mangogul. Il donna plus d'exercice à sa bague dans cette nuit seule, qu'elle n'en avait eu depuis qu'il la tenait du génie. Il la tournait, tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre, souvent sur une vingtaine à la fois: c'était alors qu'il se faisait un beau bruit; l'un s'écriait d'une voix aigre: Violons,le Carillon de Dunkerque, s'il vous plaît; l'autre, d'une voix rauque: Et moi je veuxles Sautriots; et moiles Tricotets, disait un troisième; et une multitude à la fois: Des contredanses usées, commela Bourrée,les Quatre Faces,la Calotine,la Chaîne,le Pistolet,la Mariée,le Pistolet,le Pistolet. Tous ces cris étaient lardés d'un million d'extravagances. L'on entendait d'un côté:Peste soit du nigaud! Il faut l'envoyer à l'école; de l'autre: Je m'en retournerai donc sans étrenner?Ici:Qui payera mon carrosse?là:Il m'est échappé; mais je chercherai tant, qu'il se retrouvera; ailleurs:A demain; mais vingt louis au moins; sans cela, rien de fait; et partout des propos qui décelaient des désirs ou des exploits.
Dans ce tumulte, une petite bourgeoise, jeune et jolie, démêla Mangogul, le poursuivit, l'agaça, et parvint à déterminer son anneau sur elle. On entendit à l'instant son bijou s'écrier: «Où courez-vous? Arrêtez, beau masque; ne soyez point insensible à l'ardeur d'un bijou qui brûle pour vous.» Le sultan, choqué de cette déclaration téméraire, résolut de punir celle qui l'avait hasardée. Il disparut, et chercha parmi ses gardes quelqu'un qui fût à peu près de sa taille, lui céda son masque et son domino, et l'abandonna aux poursuites de la petite bourgeoise, qui, toujours trompée par les apparences, continua à dire mille folies à celui qu'elle prenait pour Mangogul.
Le faux sultan ne fut pas bête; c'était un homme qui savait parler par signes; il en fit un qui attira la belle dans un endroit écarté, où elle se prit, pendant plus d'une heure, pour la sultane favorite, et Dieu sait les projets qui lui roulèrent dans la tête; mais l'enchantement dura peu. Lorsqu'elle eut accablé le prétendu sultan de caresses, elle le pria de se démasquer; il le fit, et montra une physionomie armée de deux grands crocs, qui n'appartenaient point du tout à Mangogul.
«Ah! fi, s'écria la petite bourgeoise: Fi...
—Eh! mon petit tame, lui répondit le Suisse, qu'avoir vous? Moi l'y croire vous avoir rentu d'assez bons services pour que vous l'y être pas fâchée de me connaître.»
Mais sa déesse ne s'amusa point à lui répondre, s'échappa brusquement de ses mains, et se perdit dans la foule.
Ceux d'entre les bijoux qui n'aspirèrent pas à de si grands honneurs, ne laissèrent pas que de rencontrer le plaisir, et tous reprirent la route de Banza, fort satisfaits de leur voyage.
L'on sortait du bal lorsque Mangogul entendit deux de ses principaux officiers qui se parlaient avec vivacité. «C'est ma maîtresse, disait l'un: je suis en possession depuis un an, et vous êtes le premier qui vous soyez avisé de courir sur mes brisées. A propos de quoi me troubler? Nassès, mon ami, adressez-vous ailleurs: vous trouverez cent femmes aimables qui se tiendront pour trop heureuses de vous avoir.
—J'aime Amine, répondait Nassès; je ne vois qu'elle qui me plaise. Elle m'a donné des espérances, et vous trouverez bon que je les suive.
—Des espérances! reprit Alibeg.
—Oui, des espérances...
—Morbleu! cela n'est point...
—Je vous dis, monsieur, que cela est, et que vous me ferez raison sur l'heure du démenti que vous me donnez.»
A l'instant ils descendirent le grand perron; ils avaient déjà le cimeterre tiré, et ils allaient finir leur démêlé d'une façon tragique, lorsque le sultan les arrêta, et leur défendit de se battre avant que d'avoir consulté leur Hélène.
Ils obéirent et se rendirent chez Amine, où Mangogul les suivit de près. «Je suis excédée du bal, leur dit-elle; les yeux me tombent. Vous êtes de cruelles gens, de venir au moment que j'allais me mettre au lit: mais vous avez tous deux un air singulier. Pourrait-on savoir ce qui vous amène?...
—C'est une bagatelle, lui répondit Alibeg: monsieur se vante, et même assez hautement, ajouta-t-il en montrant son ami, que vous lui donnez des espérances. Madame, qu'en est-il?...»
Amine ouvrait la bouche; mais le sultan tournant sa bague dans le même instant, elle se tut, et son bijou répondit pour elle... «Il me semble que Nassès se trompe: non, ce n'est pas à lui que madame en veut. N'a-t-il pas un grand laquais qui vaut mieux que lui? Oh! que ces hommes sont sots de croire que des dignités, des honneurs, des titres, des noms, des mots vides de sens, en imposent à des bijoux! Chacun a sa philosophie, et la nôtre consiste principalement à distinguer le mérite de la personne, le vrai mérite, de celui qui n'est qu'imaginaire. N'en déplaise à M. de Claville[91], il en sait là-dessus moins que nous, et vous allez en avoir la preuve.
[91]Auteur d'unTraité du vrai mérite de l'homme, considéré dans tous les âges et dans toutes les conditions. Plusieurs fois réimprimé.
[91]Auteur d'unTraité du vrai mérite de l'homme, considéré dans tous les âges et dans toutes les conditions. Plusieurs fois réimprimé.
«Vous connaissez tous deux, continua le bijou, la marquise Bibicosa. Vous savez ses amours avec Cléandor, et sa disgrâce, et la haute dévotion qu'elle professe aujourd'hui. Amine est bonne amie; elle a conservé les liaisons qu'elle avait avec Bibicosa, et n'a point cessé de fréquenter dans sa maison, où l'on rencontre des bramines de toute espèce. Un d'entre eux pressait un jour ma maîtresse de parler pour lui à Bibicosa.
«Eh! que voulez-vous que je lui demande? lui répondit Amine. C'est une femme noyée, qui ne peut rien pour elle-même. Vraiment elle vous saurait bon gré de la traiter encore comme une personne de conséquence. Allez, mon ami, le prince Cléandor et Mangogul ne feront jamais rien pour elle; et vous vous morfondriez dans les antichambres...
«—Mais, répondit le bramine, madame, il ne s'agit que d'une bagatelle, qui dépend directement de la marquise. Voici ce que c'est. Elle a fait construire un petit minaret dans son hôtel; c'est sans doute pour la Sala, ce qui suppose un iman; et c'est cette place que je demande...
«—Que dites-vous! reprit Amine. Un iman! vous n'y pensez pas; il ne faut à la marquise qu'un marabout qu'elle appellera de temps à autre lorsqu'il pleut, ou qu'on veut avoir fait la Sala, avant que de se mettre au lit: mais un iman logé, vêtu, nourri dans son hôtel, avec des appointements! cela ne va point à Bibicosa. Je connais ses affaires. La pauvre femme n'a pas six mille sequins de revenu; et vous prétendez qu'elle en donnera deux mille à un iman? Voilà-t-il pas qui est bien imaginé!...
«—De par Brama, j'en suis fâché, répliqua l'homme saint; car voyez-vous, si j'avais été son iman, je n'aurais pas tardé à lui devenir plus nécessaire: et quand on est là, il vous pleut de l'argent et des pensions. Tel que vous me voyez, je suis du Monomotapa, et je fais très-bien mon devoir...
«—Eh! mais, lui répondit Amine d'une voix entrecoupée, votre affaire n'est pourtant pas impossible. C'est dommage que le mérite dont vous parlez ne se présume pas...
«—On ne risque rien à s'employer pour les gens de mon pays, reprit l'homme du Monomotapa; voyez plutôt...»
«Il donna sur-le-champ à Amine la preuve complète d'un mérite si surprenant, que de ce moment vous perdîtes, à ses yeux, la moitié de ce qu'elle vous prisait. Ah! vivent les gens du Monomotapa!»
Alibeg et Nassès avaient la physionomie allongée, et se regardaient sans mot dire; mais, revenus de leur étonnement, ils s'embrassèrent; et jetant sur Amine un regard méprisant, ils coururent se prosterner aux pieds du sultan, et le remercier de les avoir détrompés de cette femme, et de leur avoir conservé la vie et l'amitié réciproque. Ils arrivèrent dans le moment que Mangogul, de retour chez la favorite, lui faisait l'histoire d'Amine. Mirzoza en rit, et n'en estima pas davantage les femmes de cour et les bramines.
Mangogul alla se reposer au sortir du bal; et la favorite, qui ne se sentait aucune disposition au sommeil, fit appeler Sélim, et le pressa de lui continuer son histoire amoureuse. Sélim obéit, et reprit en ces termes:
«Madame, la galanterie ne remplissait pas tout mon temps: je dérobais au plaisir des instants que je donnais à des occupations sérieuses; et les intrigues dans lesquelles je m'embarquai, ne m'empêchèrent pas d'apprendre les fortifications, le manége, les armes, la musique et la danse; d'observer les usages et les arts des Européens, et d'étudier leur politique et leur milice. De retour dans le Congo, on me présenta à l'empereur aïeul du sultan, qui m'accorda un poste honorable dans ses troupes. Je parus à la cour, et bientôt je fus de toutes les parties du prince Erguebzed, et par conséquent intéressé dans les aventures des jolies femmes. J'en connus de toute nation, de tout âge, de toute condition; j'en trouvai peu de cruelles, soit que mon rang les éblouît, soit qu'elles aimassent mon jargon, ou que ma figure les prévînt. J'avais alors deux qualités avec lesquelles on va vite en amour, de l'audace et de la présomption.
«Je pratiquai d'abord les femmes de qualité. Je les prenais le soir au cercle ou au jeu chez la Manimonbanda; je passais la nuit avec elles; et nous nous méconnaissions presque le lendemain. Une des occupations de ces dames, c'est de se procurer des amants, de les enlever même à leurs meilleures amies, et l'autre de s'en défaire. Dans la crainte de se trouver au dépourvu, tandis qu'elles filent une intrigue, elles en lorgnent deux ou trois autres. Elles possèdent je ne sais combien de petites finesses pour attirer celui qu'elles ont en vue et cent tracasseries en réserve pour se débarrasser de celui qu'elles ont. Cela a toujours été et cela sera toujours. Je ne nommerai personne; mais je connus ce qu'il y avait de femmes à la cour d'Erguebzed en réputation de jeunesse et de beauté; et tous ces engagements furent formés, rompus, renoués, oubliés en moins de six mois.
«Dégoûté de ce monde, je me jetai dans ses antipodes: je vis des bourgeoises que je trouvai dissimulées, fières de leur beauté, toutes grimpées sur le ton de l'honneur et presque toujours obsédées par des maris sauvages et brutaux ou certains pieds-plats de cousins qui faisaient à jours entiers les passionnés auprès de leurs cousines et qui me déplaisaient grandement: on ne pouvait les tenir seules un moment; ces animaux survenaient perpétuellement, dérangeaient un rendez-vous et se fourraient à tout propos dans la conversation. Malgré ces obstacles, j'amenai cinq ou six de ces bégueules au point où je les voulais avant que de les planter là. Ce qui me réjouissait dans leur commerce, c'est qu'elles se piquaient de sentiments, qu'il fallait s'en piquer aussi, et qu'elles en parlaient à mourir de rire: et puis elles exigeaient des attentions, des petits soins; à les entendre, on leur manquait à tout moment; elles prêchaient un amour si correct, qu'il fallut bien y renoncer. Mais le pis, c'est qu'elles avaient incessamment votre nom à la bouche et que quelquefois on était contraint de se montrer avec elles et d'encourir tout le ridicule d'une aventure bourgeoise; je me sauvai un beau jour des magasins et de la rue Saint-Denis pour n'y revenir de ma vie.
«On avait alors la fureur des petites maisons: j'en louai une dans le faubourg oriental et j'y plaçai successivement quelques-unes de ces filles qu'on voit, qu'on ne voit plus; à qui l'on parle, à qui l'on ne dit mot, et qu'on renvoie quand on en est las: j'y rassemblais des amis et des actrices de l'Opéra; on y faisait de petits soupers, que le prince Erguebzed a quelquefois honorés de sa présence. Ah! madame, j'avais des vins délicieux, des liqueurs exquises et le meilleur cuisinier du Congo.
«Mais rien ne m'a tant amusé qu'une entreprise que j'exécutai dans une province éloignée de la capitale, où mon régiment était en quartier: je partis de Banza pour en faire la revue; c'était la seule affaire qui m'éloignait de la ville; et mon voyage eût été court, sans le projet extravagant auquel je me livrai. Il y avait à Baruthi un monastère peuplé des plus rares beautés; j'étais jeune et sans barbe, et je méditais de m'y introduire à titre de veuve qui cherchait un asile contre les dangers du siècle. On me fait un habit de femme; je m'en ajuste et je vais me présenter à la grille de nos recluses; on m'accueillit affectueusement; on me consola de la perte de mon époux; on convint de ma pension, et j'entrai.
«L'appartement qu'on me donna communiquait au dortoir des novices; elles étaient en grand nombre, jeunes pour la plupart et d'une fraîcheur surprenante: je les prévins de politesses et je fus bientôt leur amie. En moins de huit jours, on me mit au fait de tous les intérêts de la petite république; on me peignit les caractères, on m'instruisit des anecdotes; je reçus des confidences de toutes couleurs, et je m'aperçus que nous ne manions pas mieux la médisance et la calomnie, nous autres profanes. J'observai la règle avec sévérité; j'attrapai les airs patelins et les tons doucereux; et l'on se disait à l'oreille que la communauté serait bien heureuse si j'y prenais l'habit.
«Je ne crus pas plus tôt ma réputation faite dans la maison, que je m'attachai à une jeune vierge qui venait de prendre le premier voile: c'était une brune adorable; elle m'appelait sa maman, je l'appelais mon petit ange; elle me donnait des baisers innocents, et je lui en rendais de fort tendres. Jeunesse est curieuse; Zirziphile me mettait à tout propos sur le mariage et sur les plaisirs des époux; elle m'en demandait des nouvelles; j'aiguisais habilement sa curiosité; et de questions en questions, je la conduisis jusqu'à la pratique des leçons que je lui donnais. Ce ne fut pas la seule novice que j'instruisis; et quelques jeunes nonnains vinrent aussi s'édifier dans ma cellule. Je ménageais les moments, les rendez-vous, les heures, si à propos que personne ne se croisait: enfin, madame, que vous dirai-je? la pieuse veuve se fit une postérité nombreuse; mais lorsque le scandale dont on avait gémi tout bas eut éclaté et que le conseil des discrètes, assemblé, eut appelé le médecin de la maison, je méditai ma retraite. Une nuit donc, que toute la maison dormait, j'escaladai les murs du jardin et je disparus: je me rendis aux eaux de Piombino, où le médecin avait envoyé la moitié du couvent et où j'achevai, sous l'habit de cavalier, l'ouvrage que j'avais commencé sous celui de veuve. Voilà, madame, un fait dont tout l'empire a mémoire et dont vous seule connaissez l'auteur.
«Le reste de ma jeunesse, ajouta Sélim, s'est consumé à de pareils amusements, toujours de femmes, et de toute espèce, rarement du mystère, beaucoup de serments et point de sincérité.
—Mais, à ce compte, lui dit la favorite, vous n'avez donc jamais aimé?
—Bon! répondit Sélim, je pensais bien alors à l'amour! je n'en voulais qu'au plaisir et qu'à celles qui m'en promettaient.
—Mais a-t-on du plaisir sans aimer? interrompit la favorite. Qu'est-ce que cela, quand le cœur ne dit rien?
—Eh! madame, répliqua Sélim, est-ce le cœur qui parle, à dix-huit ou vingt ans?
—Mais enfin, de toutes ces expériences, quel est le résultat? qu'avez-vous prononcé sur les femmes?
—Qu'elles sont la plupart sans caractère, dit Sélim; que trois choses les meuvent puissamment: l'intérêt, le plaisir et la vanité; qu'il n'y en a peut-être aucune qui ne soit dominée par une de ces passions, et que celles qui les réunissent toutes trois sont des monstres.
—Passe encore pour le plaisir, dit Mangogul, qui entrait à l'instant; quoiqu'on ne puisse guère compter sur ces femmes, il faut les excuser: quand le tempérament est monté à un certain degré, c'est un cheval fougueux qui emporte son cavalier à travers champs; et presque toutes les femmes sont à califourchon sur cet animal-là.
—C'est peut-être par cette raison, dit Sélim, que la duchesse Ménéga appelle le chevalier Kaidar son grand écuyer.
—Mais serait-il possible, dit la sultane à Sélim, que vous n'ayez pas eu la moindre aventure de cœur? Ne serez-vous sincère que pour déshonorer un sexe qui faisait vos plaisirs, si vous en faisiez les délices? Quoi! dans un si grand nombre de femmes, pas une qui voulût être aimée, qui méritât de l'être! Cela ne se comprend pas.
—Ah! madame, répondit Sélim, je sens, à la facilité avec laquelle je vous obéis, que les années n'ont point affaibli sur mon cœur l'empire d'une femme aimable: oui, madame, j'ai aimé comme un autre. Vous voulez tout savoir, je vais tout dire; et vous jugerez si je me suis acquitté du rôle d'amant dans les formes.
—Y a-t-il des voyages dans cette partie de votre histoire? demanda le sultan.
—Non, prince, répondit Sélim.
—Tant mieux, reprit Mangogul; car je ne me sens aucune envie de dormir.
—Pour moi, reprit la favorite, Sélim me permettra bien de reposer un moment.
—Qu'il aille se coucher aussi, dit le sultan; et pendant que vous dormirez je questionnerai Cypria.
—Mais, prince, lui répondit Mirzoza, Votre Hautesse n'y pense pas; ce bijou vous enfilera dans des voyages qui ne finiront point.»
L'auteur africain nous apprend ici que le sultan, frappé de l'observation de Mirzoza, se précautionna d'un anti-somnifère des plus violents: il ajoute que le médecin de Mangogul, qui était bien son ami, lui en avait communiqué la recette et qu'il en avait fait la préface de son ouvrage; mais il ne nous reste de cette préface que les trois dernières lignes que je vais rapporter ici.
Prenez de.........................De.............................De.............................DeMarianneet duPaysan, par... quatre pages[92].DesÉgarements du cœur[93], une feuille.DesConfessions[94], vingt-cinq lignes et demie.
[92]La Vie de Marianneetle Paysan parvenu, romans de Marivaux. (Br.)
[92]La Vie de Marianneetle Paysan parvenu, romans de Marivaux. (Br.)
[93]Les Égarements du cœur et de l'esprit, par Crébillon fils. (Br.)
[93]Les Égarements du cœur et de l'esprit, par Crébillon fils. (Br.)
[94]Les Confessions du Comte de ***, par Duclos. (Br.)
[94]Les Confessions du Comte de ***, par Duclos. (Br.)
Tandis que la favorite et Sélim se reposaient des fatigues de la veille, Mangogul parcourait avec étonnement les magnifiques appartements de Cypria. Cette femme avait fait, avec son bijou, une fortune à comparer à celle d'un fermier général. Après avoir traversé une longue enfilade de pièces plus richement décorées les unes que les autres, il arriva dans la salle de compagnie, où, au centre d'un cercle nombreux, il reconnut la maîtresse du logis à une énorme quantité de pierreries qui la défiguraient; et son époux, à la bonhomie peinte sur son visage. Deux abbés, un bel esprit, trois académiciens de Banza occupaient les côtés du fauteuil de Cypria; et sur le fond de la salle voltigeaient deux petits-maîtres avec un jeune magistrat rempli d'airs, soufflant sur ses manchettes, sans cesse rajustant sa perruque, visitant sa bouche et se félicitant dans les glaces de ce que son rouge allait bien: excepté ces trois papillons, le reste de la compagnie était dans une vénération profonde pour la respectable momie qui, indécemment étalée, bâillait, parlait en bâillant, jugeait tout, jugeait mal de tout, et n'était jamais contredite.
«Comment, disait en soi-même Mangogul qui n'avait parlé seul depuis longtemps, et qui s'en mourait, comment est-elle parvenue à déshonorer un homme de bonne maison avec un esprit si gauche et une figure comme celle-là?»
Cypria voulait qu'on la prît pour blonde; sa peau petit jaune, bigarrée de rouge, imitait assez bien une tulipe panachée; elle avait les yeux gros, la vue basse, la taille courte, le nez effilé, la bouche plate, le tour du visage coupé, les joues creuses, le front étroit, point de gorge, la main sèche et le bras décharné: c'était avec ces attraits qu'elle avait ensorcelé son mari. Le sultan tourna sa bague sur elle, et l'on entendit glapir aussitôt. L'assemblée s'y trompa, et crut que Cypria parlait par la bouche, et qu'elle allait juger. Mais son bijou débuta par ces mots:
«Histoire de mes voyages.
«Je naquis à Maroc en 17,000,000,012, et je dansais sur le théâtre de l'Opéra, lorsque Méhémet Tripathoud, qui m'entretenait, fut nommé chef de l'ambassade que notre puissant empereur envoya au monarque de la France; je le suivis dans ce voyage: les charmes des femmes françaises m'enlevèrent bientôt mon amant; et sans délai j'usai de représailles. Les courtisans, avides de nouveautés, voulurent essayer de la Maroquine; car c'est ainsi qu'on nommait ma maîtresse; elle les traita fort humainement; et son affabilité lui valut, en six mois de temps, vingt mille écus en bijoux, autant en argent, avec un petit hôtel tout meublé. Mais le Français est volage, et je cessai bientôt d'être à la mode: je ne m'amusai point à courir les provinces; il faut aux grands talents de vastes théâtres; je laissai partir Tripathoud, et je me destinai pour la capitale d'un autre royaume.
«A wealthy lord, travelling through France, dragg'd me to London. Ay, that was a man indeed! He water'd me six times a day, and as often o'nights. His prick like a comet's tail shot flaming darts: I never felt such quick and thrilling thrusts. It was not possible fort mortal prowess to hold out long, at this rate; so he drooped by degrees, and I received his soul distilled through his Tarse. He gave me fifty thousand guineas. This noble lord was succeeded by a couple of privateer-commanders lately return'd from cruising: being intimate friends, they fuck'd me, as they had sail'd, in company, endeavouring who should show most vigour and serve the readiest fire. Whilst the one was riding at anchor, I towed the other by his Tarse and prepared him for a fresh tire. Upon a modest computation, I reckon'd in about eight days time I received a hundred and eighty shot. But I soon grew tired with keeping so strict an account, for there was no end of their broad-sides. I got twelve thousand pounds from them for my share of the prizes they had taken. The winter quarter being over, they were forced to put to sea again, and would fain have engaged me as a tender, but I had made a prior contract with a German count.
«Duxit me Viennam in Austriâ patriam suam, ubi venereâ voluptate, quantâ maximâ poteram, ingurgitatus sum, per menses tres integros ejus splendidè nimis epulatus hospes. Illi, rugosi et contracti Lotharingo more colei, et eo usquè longa, crassaque mentula, ut dimidiam nondùm acciperem, quamvis iterato coïtu fractus rictus mihi miserè pateret. Immanem ast usu frequenti vagina tandem admisit laxè gladium, novasque excogitavimus artes, quibus fututionum quotidianarum vinceremus fastidium. Modò me resupinum agitabat; modò ipsum, eques adhærescens inguinibus, motu quasi tolutario versabam. Sæpè turgentem spumantemque admovit ori priapum, simulque appressis ad labia labiis, fellatrice me linguâ perfricuit. Etsi Veneri nunquam indulgebat posticæ, à tergo me tamen adorsus, cruribus altero sublato, altero depresso, inter femora subibat, voluptaria quærens per impedimenta transire. Amatoria Sanchesii præcepta calluit ad unguem, et festivas Aretini tabulas sic expressit, ut nemo meliùs. His à me laudibus acceptis, multis florenorum millibus mea solvit obsequia, et Romam secessi.
«Quella città è il tempio di Venere, ed il soggiorno delle delizie. Tutta via mi dispiaceva, che le natiche leggiadre fossero là ancora più festeggiate delle più belle potte; quello che provai il terzo giorno del mio arrivo in quel paese. Una cortigiana illustre si offerisce à farmi guadagnare mila scudi, s'io voleva passar la sera con esso lei in una vigna. Accettai l'invito; salimmo in una carozza, e giungemmo in un luogo da lei ben conosciuto nel quale due cavalieri colle braghesse rosse si fecero incontro à noi, e ci condussero in un boschetto spesso e folto, dove cavatosi subito le vesti, vedemmo i più furiosi cazzi che risaltaro mai. Ognuno chiavo la sua. Il trastullo poi si prese a quadrille, dopo per farsi guattare in bocca, poscia nelle tette; alla perfine, uno de chiavatori impadronissi del mio rivale, mentre l'altro mi lavorava. L'istesso fu fatto alla conduttrice mia; e cio tutto dolcemente condito di bacci alla fiorentina. E quando i campioni nostri ebbero posto fine alla battaglia, facemmo la fricarella per risvegliar il gusto à quei benedetti signori i quali ci paganoro con generosità. In più volte simili guadagnai con loro sessanta mila scudi; e due altre volte tanto, con coloro che mi procurava la cortigiana. Mi ricordo di uno che visitava mi spesso e che sborrava sempre due volte senza cavarlo; e d'un altro il quale usciva da me pian piano, per entrare soltimente nel mio vicino; e per questo bastava fare sù è giù le natiche. Ecco una uzanza curiosa che si pratica in Italia.»
Le bijou de Cypria continua son histoire sur un ton moitié congeois et moitié espagnol. Il ne savait pas apparemment assez cette dernière langue pour l'employer seule: on n'apprend une langue, dit l'auteur africain, qui se pendrait plutôt que de manquer une réflexion commune, qu'en la parlant beaucoup; et le bijou de Cypria n'eut presque pas le temps de parler à Madrid.
«Je me sauvai d'Italie, dit-il, malgré quelques désirs secrets qui me rappelaient en arrière, influxo malo del clima! y tuve luego la resolucion de ir me a una tierra, donde pudiesse gozar mis fueros, sin partir los con un usurpador. Je fis le voyage de Castille la Vieille, où l'on sut le réduire à ses simples fonctions: mais cela ne suffit pas à ma vengeance. Le impuse la tarea de batter el compas en los bayles che celebrava de dia y de noche; et il s'en acquitta si bien, que nous nous réconciliâmes. Nous parûmes à la cour de Madrid en bonne intelligence. Al entrar de la ciudad, je liai con un papo venerabile por sus canas: heureusement pour moi; car il eut compassion de ma jeunesse, et me communiqua un secret, le fruit de soixante années d'expérience, para guardar me del mal de que merecieron los Franceses ser padrinos, por haver sido sus primeros pregodes. Avec cette recette, et le goût de la propreté que je tentai vainement d'introduire en Espagne, je me préservai de tout accident à Madrid, où ma vanité seule fut mortifiée. Ma maîtresse a, comme vous voyez, le pied fort petit. Esta prenda es el incentivo mas poderoso de una imaginacion castellana. Un petit pied sert de passe-port à Madrid à la fille que tiene la mas dilatada sima entre las piernas. Je me déterminai à quitter une contrée où je devais la plupart de mes triomphes à un mérite étranger; y me arrime a un definidor muy virtuoso que passava a las Indias. Je vis, sous les ailes de sa révérence, la terre de promission, ce pays où l'heureux Frayle porte, sans scandale, de l'or dans sa bourse, un poignard à sa ceinture, et sa maîtresse en croupe. Que la vie que j'y passai fut délicieuse! quelles nuits! dieux, quelles nuits! Hay de mi! al recordarme de tantos gustos me meo... Algo mas... Ya, ya... Pierdo el sentido... Me muero...
«Après un an de séjour à Madrid et aux Indes, je m'embarquai pour Constantinople. Je ne goûtais point les usages d'un peuple chez qui les bijoux sont barricadés; et je sortis promptement d'une contrée où je risquais ma liberté. Je pratiquai pourtant assez les musulmans, pour m'apercevoir qu'ils se sont bien policés par le commerce des Européens; et je leur trouvai la légèreté du Français, l'ardeur de l'Anglais, la force de l'Allemand, la longanimité de l'Espagnol, et d'assez fortes teintures des raffinements italiens: en un mot, un aga vaut, à lui seul, un cardinal, quatre ducs, un lord, trois grands d'Espagne, et deux princes allemands.
«De Constantinople, j'ai passé, messieurs, comme vous savez, à la cour du grand Erguebzed, où j'ai formé nos seigneurs les plus aimables; et quand je n'ai plus été bon à rien, je me suis jeté sur cette figure-là, dit le bijou, en indiquant, par un geste qui lui était familier, l'époux de Cypria. La belle chute!»
L'auteur africain finit ce chapitre par un avertissement aux dames qui pourraient être tentées de se faire traduire les endroits où le bijou de Cypria s'est exprimé dans des langues étrangères.
«J'aurais manqué, dit-il, au devoir de l'historien, en les supprimant; et au respect que j'ai pour le sexe, en les conservant dans mon ouvrage, sans prévenir les dames vertueuses, que le bijou de Cypria s'était excessivement gâté le ton dans ses voyages; et que ses récits sont infiniment plus libres qu'aucune des lectures clandestines qu'elles aient jamais faites.»
Mangogul revint chez la favorite, où Sélim l'avait devancé.
«Eh bien! prince, lui dit Mirzoza, les voyages de Cypria vous ont-ils fait du bien?
—Ni bien ni mal, répondit le sultan; je ne les ai point entendus.
—Et pourquoi donc? reprit la favorite.
—C'est, dit le sultan, que son bijou parle, comme une polyglotte, toutes sortes de langues, excepté la mienne. C'est un assez impertinent conteur, mais ce serait un excellent interprète.
—Quoi! reprit Mirzoza, vous n'avez rien compris du tout dans ses récits?
—Qu'une chose, madame, répondit Mangogul; c'est que les voyages sont plus funestes encore pour la pudeur des femmes, que pour la religion des hommes; et qu'il y a peu de mérite à savoir plusieurs langues. On peut posséder le latin, le grec, l'italien, l'anglais et le congeois dans la perfection, et n'avoir non plus d'esprit qu'un bijou. C'est votre avis, madame? Et celui de Sélim? Qu'il commence donc son aventure, mais surtout plus de voyages. Ils me fatiguent à mourir.»
Sélim promit au sultan que la scène serait en un seul endroit, et dit:
«J'avais environ trente ans; je venais de perdre mon père; je m'étais marié, pour ne pas laisser tomber la maison, et je vivais avec ma femme comme il convient; des égards, des attentions, de la politesse, des manières peu familières, mais fort honnêtes. Le prince Erguebzed était monté sur le trône: j'avais sa bienveillance longtemps avant son règne. Il me l'a continuée jusqu'à sa mort, et j'ai tâché de justifier cette marque de distinction par mon zèle et par ma fidélité. La place d'inspecteur général de ses troupes vint à vaquer, je l'obtins; et ce poste m'obligea à de fréquents voyages sur la frontière.
—De fréquents voyages! s'écria le sultan. Il n'en faut qu'un pour m'endormir jusqu'à demain. Avisez-y.
—Prince, continua Sélim, ce fut dans une de ces tournées que je connus la femme d'un colonel de spahis, nommé Ostaluk, brave homme, bon officier, mais mari peu commode, jaloux comme un tigre, et qui avait en sa personne de quoi justifier cette rage; car il était affreusement laid.
«Il avait épousé depuis peu Cydalise, jeune, vive, jolie; de ces femmes rares, pour lesquelles on sent, dès la première entrevue, quelque chose de plus que de la politesse, dont on se sépare à regret, et qui vous reviennent cent fois dans l'idée jusqu'à ce qu'on les revoie.
«Cydalise pensait avec justesse, s'exprimait avec grâce; sa conversation attachait; et si l'on ne se lassait point de la voir, on se lassait encore moins de l'entendre. Avec ces qualités, elle avait droit de faire des impressions fortes sur tous les cœurs, et je m'en aperçus. Je l'estimais beaucoup; je pris bientôt un sentiment plus tendre, et tous mes procédés eurent incessamment la vraie couleur d'une belle passion. La facilité de mes premiers triomphes m'avait un peu gâté: lorsque j'attaquai Cydalise, je m'imaginai qu'elle tiendrait peu, et que, très-honorée de la poursuite de monsieur l'inspecteur général, elle ne ferait qu'une défense convenable. Qu'on juge donc de la surprise où me jeta la réponse qu'elle fit à ma déclaration.
«—Seigneur, me dit-elle, quand j'aurais la présomption de croire que vous êtes touché de quelques appas qu'on me trouve, je serais une folle d'écouter sérieusement des discours avec lesquels vous en avez trompé mille autres avant que de me les adresser. Sans l'estime, qu'est-ce que l'amour? peu de chose; et vous ne me connaissez pas assez pour m'estimer. Quelque esprit, quelque pénétration qu'on ait, on n'a point en deux jours assez approfondi le caractère d'une femme pour lui rendre des soins mérités. Monsieur l'inspecteur général cherche un amusement, il a raison; et Cydalise aussi, de n'amuser personne.»
«J'eus beau lui jurer que je ressentais la passion la plus vraie, que mon bonheur était entre ses mains, et que son indifférence allait empoisonner le reste de ma vie.
«—Jargon, me dit-elle, pur jargon! Ou ne pensez plus à moi, ou ne me croyez pas assez étourdie pour donner dans des protestations usées. Ce que vous venez de me dire là, tout le monde le dit sans le penser, et tout le monde l'écoute sans le croire.»
«Si je n'avais eu du goût pour Cydalise, ses rigueurs m'auraient mortifié; mais je l'aimais, elles m'affligèrent. Je partis pour la cour, son image m'y suivit; et l'absence, loin d'amortir la passion que j'avais conçue pour elle, ne fit que l'augmenter.
«Cydalise m'occupait au point que je méditai cent fois de lui sacrifier les emplois et le rang qui m'attachaient à la cour; mais l'incertitude du succès m'arrêta toujours.
«Dans l'impossibilité de voler où je l'avais laissée, je formai le projet de l'attirer où j'étais. Je profitai de la confiance dont Erguebzed m'honorait: je lui vantai le mérite et la valeur d'Ostaluk. Il fut nommé lieutenant des spahis de la garde, place qui le fixait à côté du prince; et Ostaluk parut à la cour, et avec lui Cydalise, qui devint aussitôt la beauté du jour.
—Vous avez bien fait, dit le sultan, de garder vos emplois, et d'appeler votre Cydalise à la cour; car je vous jure, par Brama, que je vous laissais partir seul pour sa province.
—Elle fut lorgnée, considérée, obsédée, mais inutilement, continua Sélim. Je jouis seul du privilége de la voir tous les jours. Plus je la pratiquai, plus je découvris en elle de grâces et de qualités, et plus j'en devins éperdu. J'imaginai que peut-être la mémoire toute récente de mes nombreuses aventures me nuisait dans son esprit: pour l'effacer et la convaincre de la sincérité de mon amour, je me bannis de la société, et je ne vis de femmes que celles que le hasard m'offrait chez elle. Il me parut que cette conduite l'avait touchée, et qu'elle se relâchait un peu de son ancienne sévérité. Je redoublai d'attention; je demandai de l'amour, et l'on m'accorda de l'estime. Cydalise commença à me traiter avec distinction; j'eus part dans sa confiance: elle me consultait souvent sur les affaires de sa maison; mais elle ne me disait pas un mot de celles de son cœur. Si je lui parlais sentiments, elle me répondait des maximes, et j'étais désolé. Cet état pénible avait duré longtemps, lorsque je résolus d'en sortir, et de savoir une bonne fois pour toutes à quoi m'en tenir.
—Et comment vous y prîtes-vous? demanda Mirzoza.
—Madame, vous l'allez savoir,» répondit Mangogul.
Et Sélim continua:
«Je vous ai dit, madame, que je voyais Cydalise tous les jours: d'abord je la vis moins souvent; mes visites devinrent encore plus rares, enfin, je ne la vis presque plus. S'il m'arrivait de l'entretenir tête à tête quelquefois par hasard, je lui parlais aussi peu d'amour que si je n'en eusse jamais ressenti la moindre étincelle. Ce changement l'étonna, elle me soupçonna de quelque engagement secret; et un jour que je lui faisais l'histoire galante de la cour:
«Sélim, me dit-elle d'un air distrait, vous ne m'apprenez rien de vous-même; vous racontez à ravir les bonnes fortunes d'autrui, mais vous êtes fort discret sur les vôtres.
«—Madame, lui répondis-je, c'est qu'apparemment je n'en ai point, ou que je crois qu'il est à propos de les taire.
«—Oh! oui, m'interrompit-elle, c'est fort à propos que vous me célez aujourd'hui des choses que toute la terre saura demain.
«—A la bonne heure, madame, lui répliquai-je; mais personne au moins ne les tiendra de moi.
«—En vérité, reprit-elle, vous êtes merveilleux avec vos réserves; et qui est-ce qui ignore que vous en voulez à la blonde Misis, à la petite Zibeline, à la brune Séphéra?
«—A qui vous voudrez encore, madame, ajoutai-je froidement.
«—Vraiment, reprit-elle, je croirais volontiers que ce ne sont pas les seules: depuis deux mois qu'on ne vous voit que par grâce, vous n'êtes pas resté dans l'inaction; et l'on va vite avec ces dames-là.
«—Moi, rester dans l'inaction! lui répondis-je; j'en serais au désespoir. Mon cœur est fait pour aimer, et même un peu pour l'être; et je vous avouerai même qu'il l'est; mais ne m'en demandez pas davantage, peut-être en ai-je déjà trop dit.
«—Sélim, reprit-elle sérieusement, je n'ai point de secret pour vous, et vous n'en aurez point pour moi, s'il vous plaît. Où en êtes-vous?
«—Presque à la fin du roman.
«—Et avec qui? demanda-t-elle avec empressement.
«—Vous connaissez Martéza?
«—Oui, sans doute; c'est une femme fort aimable.
«—Eh bien! après avoir tout tenté vainement pour vous plaire, je me suis retourné de ce côté-là. On me désirait depuis plus de six mois, deux entrevues m'ont aplani les approches; une troisième achèvera mon bonheur, et ce soir Martéza m'attend à souper. Elle est d'un commerce amusant, légère, un peu caustique; mais du reste, c'est la meilleure créature du monde. On fait mieux ses petites affaires avec ces folles-là, qu'avec des collets montés, qui...
«—Mais, seigneur, interrompit Cydalise, la vue baissée, en vous faisant compliment sur votre choix, pourrait-on vous observer que Martéza n'est pas neuve, et qu'avant vous elle a compté des amants?...
«—Qu'importe, madame? repris-je; si Martéza m'aime sincèrement, je me regarderai comme le premier. Mais l'heure de mon rendez-vous approche, permettez...
«—Encore un mot, seigneur. Est-il bien vrai que Martéza vous aime?
«—Je le crois.
«—Et vous l'aimez? ajouta Cydalise.
«—Madame, lui répondis-je, vous m'avez jeté vous-même dans les bras de Martéza; c'est vous en dire assez.»
«J'allais sortir; mais Cydalise me tira par mon doliman, et se retourna brusquement.
«Madame me veut-elle quelque chose? a-t-elle quelque ordre à me donner?
«—Non, monsieur; comment, vous voilà? Je vous croyais déjà bien loin.
«—Madame, je vais doubler le pas.
«—Sélim...
«—Cydalise...
«—Vous partez donc?
«—Oui, madame.
«—Ah! Sélim, à qui me sacrifiez-vous? L'estime de Cydalise ne valait-elle pas mieux que les faveurs d'une Martéza?
«—Sans doute, madame, lui répliquai-je, si je n'avais eu pour vous que de l'estime. Mais je vous aimais...
«—Il n'en est rien, s'écria-t-elle avec transport; si vous m'aviez aimée, vous auriez démêlé mes véritables sentiments; vous auriez pressenti, vous vous seriez flatté qu'à la fin votre persévérance l'emporterait sur ma fierté: mais vous vous êtes lassé; vous m'avez délaissée, et peut-être au moment...»
«A ce mot, Cydalise s'interrompit, un soupir lui échappa, et ses yeux s'humectèrent.
«Parlez, madame, lui dis-je, achevez. Si, malgré les rigueurs dont vous m'avez accablé, ma tendresse durait encore, vous pourriez...
«—Je ne peux rien; et vous ne m'aimez plus, et Martéza vous attend.
«—Si Martéza m'était indifférente; si Cydalise m'était plus chère que jamais, que feriez-vous?
«—Une folie de m'expliquer sur des suppositions.
«—Cydalise, de grâce, répondez-moi comme si je ne supposais rien. Si Cydalise était toujours la femme du monde la plus aimable à mes yeux, et si je n'avais jamais eu le moindre dessein sur Martéza, encore une fois, que feriez-vous?
«—Ce que j'ai toujours fait, ingrat, me répondit enfin Cydalise. Je vous aimerais...
«—Et Sélim vous adore,» lui dis-je en me jetant à ses genoux, et baisant ses mains que j'arrosais de larmes de joie.»
«Cydalise fut interdite; ce changement inespéré la troubla; je profitai de son désordre, et notre réconciliation fut scellée par des marques de tendresse auxquelles elle n'était pas en état de se refuser.
—Et qu'en disait le bon Ostaluk? interrompit Mangogul. Sans doute qu'il permit à sa chère moitié de traiter généreusement un homme à qui il devait une lieutenance des spahis.
—Prince, reprit Sélim, Ostaluk se piqua de gratitude tant qu'on ne m'écouta point; mais sitôt que je fus heureux, il devint incommode, farouche, insoutenable pour moi, et brutal pour sa femme. Non content de nous troubler en personne, il nous fit observer; nous fûmes trahis; et Ostaluk, sûr de son prétendu déshonneur, eut l'audace de m'appeler en duel. Nous nous battîmes dans le grand parc du sérail; je le blessai de deux coups, et le contraignis à me devoir la vie. Pendant qu'il guérissait de ses blessures, je ne quittai pas un moment sa femme; mais le premier usage qu'il fit de sa santé, fut de nous séparer et de maltraiter Cydalise. Elle me peignit toute la tristesse de sa situation; je lui proposai de l'enlever; elle y consentit; et notre jaloux de retour de la chasse où il avait accompagné le sultan, fut très-étonné de se trouver veuf. Ostaluk, sans s'exhaler en plaintes inutiles contre l'auteur du rapt, médita sur-le-champ sa vengeance.
«J'avais caché Cydalise dans une maison de campagne, à deux lieues de Banza; et de deux nuits l'une, je me dérobais de la ville pour aller à Cisare. Cependant Ostaluk mit à prix la tête de son infidèle, corrompit mes domestiques à prix d'argent, et fut introduit dans mon parc. Ce soir j'y prenais le frais avec Cydalise: nous nous étions enfoncés dans une allée sombre; et j'allais lui prodiguer mes plus tendres caresses, lorsqu'une main invisible lui perça le sein d'un poignard à mes yeux. C'était celle du cruel Ostaluk. Le même sort me menaçait; mais je prévins Ostaluk; je tirai ma dague, et Cydalise fut vengée. Je me précipitai sur cette chère femme: son cœur palpitait encore; je me hâtais de la transporter à la maison, mais elle expira avant que d'y arriver, la bouche collée sur la mienne.
«Lorsque je sentis les membres de Cydalise se refroidir entre mes bras, je poussai les cris les plus aigus; mes gens accoururent, et m'arrachèrent de ces lieux pleins d'horreur. Je revins à Banza, et je me renfermai dans mon palais, désespéré de la mort de Cydalise, et m'accablant des plus cruels reproches. J'aimais vraiment Cydalise; j'en étais fortement aimé; et j'eus tout le temps de concevoir la grandeur de la perte que j'avais faite, et de la pleurer.
—Mais enfin, reprit la favorite, vous vous consolâtes?
—Hélas! madame, répondit Sélim, longtemps je crus que je ne m'en consolerais jamais; et j'appris seulement alors qu'il n'y a point de douleurs éternelles.
—Qu'on ne me parle plus des hommes, dit Mirzoza; les voilà tous. C'est-à-dire, seigneur Sélim, que cette pauvre Cydalise, dont l'histoire vient de nous attendrir, et que vous avez tant regrettée, fut bien sotte de compter sur vos serments; et que, tandis que Brama la châtie peut-être rigoureusement de sa crédulité, vous passez assez doucement vos instants entre les bras d'une autre.
—Eh! madame, reprit le sultan, apaisez-vous. Sélim aime encore. Cydalise sera vengée.
—Seigneur, répondit Sélim, Votre Hautesse pourrait être mal informée: n'ai-je pas dû comprendre pour toute ma vie, par mon aventure avec Cydalise, qu'un amour véritable nuisait trop au bonheur?
—Sans doute, interrompit Mirzoza; et malgré vos réflexions, je gage qu'à l'heure qu'il est, vous en aimez une autre plus ardemment encore...
—Pour plus ardemment, reprit Sélim, je n'oserais l'assurer: depuis cinq ans je suis attaché, mais attaché de cœur, à une femme charmante: ce n'est pas sans peine que je m'en suis fait écouter; car on avait toujours été d'une vertu!...
—De la vertu! s'écria le sultan; courage, mon ami, je suis enchanté quand on m'entretient de la vertu d'une femme de cour.
—Sélim, dit la favorite, continuez votre histoire.
—Et croyez toujours en bon musulman dans la fidélité de votre maîtresse, ajouta le sultan.
—Ah! prince, reprit Sélim avec vivacité, Fulvia m'est fidèle.
—Fidèle ou non, répondit Mangogul, qu'importe à votre bonheur? vous le croyez, cela suffit.
—C'est donc Fulvia que vous aimez à présent? dit la favorite.
—Oui, madame, répondit Sélim.
—Tant pis, mon cher, ajouta Mangogul: je n'ai point du tout foi en elle; elle est perpétuellement obsédée de bramines, et ce sont de terribles gens que ces bramines; et puis je lui trouve de petits yeux à la chinoise, avec un nez retroussé, et l'air tout à fait tourné du côté du plaisir: entre nous, qu'en est-il?
—Prince, répondit Sélim, je crois qu'elle ne le hait pas.
—Eh bien! répliqua le sultan, tout cède à cet attrait; c'est ce que vous devez savoir mieux que moi, ou vous n'êtes...
—Vous vous trompez, reprit la favorite; on peut avoir tout l'esprit du monde, et ne point savoir cela: je gage...
—Toujours des gageures, interrompit Mangogul; cela m'impatiente: ces femmes sont incorrigibles: eh! madame, gagnez votre château, et vous gagerez ensuite.
—Madame, dit Sélim à la favorite, Fulvia ne pourrait-elle pas vous être bonne à quelque chose?
—Et comme quoi? demanda Mirzoza.
—Je me suis aperçu, répondit le courtisan, que les bijoux n'ont presque jamais parlé qu'en présence de Sa Hautesse; et je me suis imaginé que le génie Cucufa, qui a opéré tant de choses surprenantes en faveur de Kanoglou, grand-père du sultan, pourrait bien avoir accordé à son petit-fils le don de les faire parler. Mais le bijou de Fulvia n'a point encore ouvert la bouche, que je sache; n'y aurait-il pas moyen de l'interroger, et de vous procurer le château, et de me convaincre de la fidélité de ma maîtresse?
—Sans doute, reprit le sultan; qu'en pensez-vous, madame?
—Oh! je ne me mêle point d'une affaire si scabreuse: Sélim est trop de mes amis pour l'exposer, à l'appât d'un château, à perdre le bonheur de sa vie.
—Mais vous n'y pensez pas, reprit le sultan; Fulvia est sage, Sélim en mettrait sa main au feu; il l'a dit, il n'est pas homme à s'en dédire.
—Non, prince, répondit Sélim; et si Votre Hautesse me donne rendez-vous chez Fulvia, j'y serai certainement le premier.
—Prenez garde à ce que vous proposez, reprit la favorite; Sélim, mon pauvre Sélim, vous allez bien vite; et tout aimable que vous soyez...
—Rassurez-vous, madame; puisque le sort en est jeté, j'entendrai Fulvia; le pis qui puisse en arriver, c'est de perdre une infidèle.
—Et de mourir de regret de l'avoir perdue, ajouta la sultane.
—Quel conte! dit Mangogul; vous croyez donc que Sélim est devenu bien imbécile? Il a perdu la tendre Cydalise, et le voilà tout plein de vie; et vous prétendez que, s'il venait à reconnaître Fulvia pour une infidèle, il en mourrait? Je vous le garantis éternel, s'il n'est jamais assommé que de coup-là. Sélim, à demain chez Fulvia, entendez-vous? on vous dira mon heure.»
Sélim s'inclina, Mangogul sortit; la favorite continua de représenter au vieux courtisan qu'il jouait gros jeu; Sélim la remercia des marques de sa bienveillance, et tous se retirèrent dans l'attente du grand événement.