CHAPITRE XXIX.

[47]Petit (Jean-Louis), chirurgien célèbre, né à Paris en 1674, mort le 20 avril 1750. (Br.)—Il avait inventé un procédé de ligature au moyen duquel il combattait victorieusement les hémorragies consécutives aux opérations.

[47]Petit (Jean-Louis), chirurgien célèbre, né à Paris en 1674, mort le 20 avril 1750. (Br.)—Il avait inventé un procédé de ligature au moyen duquel il combattait victorieusement les hémorragies consécutives aux opérations.

Kersael, jeune homme de naissance, languissait depuis six mois au fond d'un cachot, dans l'attente de ce supplice. Fatmé, femme jeune et jolie, était sa Lucrèce et son accusatrice. Ils avaient été fort bien ensemble; personne ne l'ignorait: l'indulgent époux de Fatmé n'y trouvait point à redire. Ainsi le public aurait eu mauvaise grâce de se mêler de leurs affaires.

Après deux ans d'un commerce tranquille, soit inconstance, soit dégoût, Kersael s'attacha à une danseuse de l'Opéra de Banza, et négligea Fatmé, sans toutefois rompre ouvertement avec elle. Il voulait que sa retraite fût décente, ce qui l'obligeait à fréquenter encore dans la maison. Fatmé, furieuse de cet abandon, médita sa vengeance, et profita de ce reste d'assiduités pour perdre son infidèle.

Un jour que le commode époux les avait laissés seuls, et que Kersael, ayant déceint son cimeterre, tâchait d'assoupir les soupçons de Fatmé par ces protestations qui ne coûtent rien aux amants, mais qui ne surprennent jamais la crédulité d'une femme alarmée, celle-ci, les yeux égarés, et mettant en cinq ou six coups de main le désordre dans sa parure, poussa des cris effrayants, et appela à son secours son époux et ses domestiques qui accoururent, et devinrent les témoins de l'offense que Fatmé disait avoir reçue de Kersael, en montrant le cimeterre, «que l'infâme a levé dix fois sur ma tête, ajouta-t-elle, pour me soumettre à ses désirs.»

Le jeune homme, interdit de la noirceur de l'accusation, n'eut ni la force de répondre, ni celle de s'enfuir. On le saisit, et il fut conduit en prison, et abandonné aux poursuites de la justice du Cadilesker[48].

[48]Juge militaire. (Br.)

[48]Juge militaire. (Br.)

Les lois ordonnaient que Fatmé serait visitée; elle le fut donc, et le rapport des matrones se trouva très-défavorable à l'accusé. Elles avaient un protocole[49]pour constater l'état d'une femme violée, et toutes les conditions requises concoururent contre Kersael. Les juges l'interrogèrent: Fatmé lui fut confrontée; on entendit les témoins. Il avait beau protester de son innocence, nier le fait, et démontrer par le commerce qu'il avait entretenu plus de deux ans avec son accusatrice que ce n'était pas une femme qu'on violât; la circonstance du cimeterre, la solitude du tête-à-tête, les cris de Fatmé, l'embarras de Kersael à la vue de l'époux et des domestiques, toutes ces choses formaient, selon les juges, des présomptions violentes. De son côté, Fatmé, loin d'avouer des faveurs accordées, ne convenait pas même d'avoir donné des lueurs d'espérance, et soutenait que l'attachement opiniâtre à son devoir, dont elle ne s'était jamais relâchée, avait sans doute poussé Kersael à lui arracher de force ce qu'il avait désespéré d'obtenir par séduction. Le procès-verbal des duègnes était encore une pièce terrible; il ne fallait que le parcourir et le comparer avec les dispositions du code criminel, pour y lire la condamnation du malheureux Kersael. Il n'attendait son salut ni de ses défenses, ni du crédit de sa famille; et les magistrats avaient fixé le jugement définitif de son procès au treize de la lune de Régeb. On l'avait même annoncé au peuple, à son de trompe, selon la coutume.

[49]Diderot avait probablement trouvé ce protocole dans le livre de Venette,De la Génération de l'Homme, Cologne, 1696. Venette, en reproduisant un procès-verbal authentique d'une visite de matrones pour constater un viol, se plaignait déjà très-vivement de leur ignorance, et disait (p. 89): «Si les matrones de France avaient soin d'assister aux anatomies des femmes que l'on fait publiquement aux Écoles de médecine, comme font celles d'Espagne, je suis assuré qu'elles ne donneraient pas des attestations fabriquées de la sorte, qui prouvent qu'il ne faut jamais s'en fier à elles, quand il est question de l'honneur et de la virginité d'une fille.»

[49]Diderot avait probablement trouvé ce protocole dans le livre de Venette,De la Génération de l'Homme, Cologne, 1696. Venette, en reproduisant un procès-verbal authentique d'une visite de matrones pour constater un viol, se plaignait déjà très-vivement de leur ignorance, et disait (p. 89): «Si les matrones de France avaient soin d'assister aux anatomies des femmes que l'on fait publiquement aux Écoles de médecine, comme font celles d'Espagne, je suis assuré qu'elles ne donneraient pas des attestations fabriquées de la sorte, qui prouvent qu'il ne faut jamais s'en fier à elles, quand il est question de l'honneur et de la virginité d'une fille.»

Cet événement fut le sujet des conversations, et partagea longtemps les esprits. Quelques vieilles bégueules, qui n'avaient jamais eu à redouter le viol, allaient criant: «Que l'attentat de Kersael était énorme; que si l'on n'en faisait un exemple sévère, l'innocence ne serait plus en sûreté, et qu'une honnête femme risquerait d'être insultée jusqu'au pied des autels.» Puis elles citaient des occasions où de petits audacieux avaient osé attaquer la vertu de plusieurs dames respectables; les détails ne laissaient aucun doute que les dames respectables dont elles parlaient, c'étaient elles-mêmes; et tous ces propos se tenaient avec des bramines moins innocents que Kersael, et par des dévotes aussi sages que Fatmé, par forme d'entretiens édifiants.

Les petits-maîtres, au contraire, et même quelques petites-maîtresses, avançaient que le viol était une chimère: qu'on ne se rendait jamais que par capitulation, et que, pour peu qu'une place fût défendue, il était de toute impossibilité de l'emporter de vive force. Les exemples venaient à l'appui des raisonnements; les femmes en connaissaient, les petits-maîtres en créaient; et l'on ne finissait point de citer des femmes qui n'avaient point été violées. «Le pauvre Kersael! disait-on, de quoi diable s'est-il avisé, d'en vouloir à la petite Bimbreloque (c'était le nom de la danseuse); que ne s'en tenait-il à Fatmé? Ils étaient au mieux; et l'époux les laissait aller leur chemin, que c'était une bénédiction... Les sorcières de matrones ont mal mis leurs lunettes, ajoutait-on, et n'y ont vu goutte; car qui est-ce qui voit clair là? Et puis messieurs les sénateurs vont le priver de sa joie, pour avoir enfoncé une porte ouverte. Le pauvre garçon en mourra; cela n'est pas douteux. Et voyez, après cela, à quoi les femmes mécontentes ne seront point autorisées...

—Si cette exécution a lieu, interrompait un autre, je me fais Fri-Maçon[50].»

[50]Freemason.On a ainsi prononcé assez longtemps avant de traduire le mot.

[50]Freemason.On a ainsi prononcé assez longtemps avant de traduire le mot.

Mirzoza, naturellement compatissante, représenta à Mangogul qui plaisantait, lui, de l'état futur de Kersael, que si les lois parlaient contre Kersael, le bon sens déposait contre Fatmé.

«Il est inouï, d'ailleurs, ajoutait-elle, que, dans un gouvernement sage, on s'arrête tellement à la lettre des lois, que la simple allégation d'une accusatrice suffise pour mettre en péril la vie d'un citoyen. La réalité d'un viol ne saurait être trop bien constatée; et vous conviendrez, seigneur, que ce fait est du moins autant de la compétence de votre anneau que de vos sénateurs. Il serait assez singulier que les matrones en sussent sur cet article plus que les bijoux mêmes. Jusqu'à présent, seigneur, la bague de Votre Hautesse n'a presque servi qu'à satisfaire votre curiosité. Le génie de qui vous la tenez ne se serait-il point proposé de fin plus importante? Si vous l'employiez à la découverte de la vérité et au bonheur de vos sujets, croyez-vous que Cucufa s'en offensât? Essayez. Vous avez en main un moyen infaillible de tirer de Fatmé l'aveu de son crime, ou la preuve de son innocence.

—Vous avez raison, reprit Mangogul, et vous allez être satisfaite.»

Le sultan partit sur-le-champ: il n'y avait pas de temps à perdre; car c'était le 12 au soir de la lune de Régeb, et le sénat devait prononcer le 13. Fatmé venait de se mettre au lit; ses rideaux étaient entr'ouverts. Une bougie de nuit jetait sur son visage une lueur sombre. Elle parut belle au sultan, malgré l'agitation violente qui la défigurait. La compassion et la haine, la douleur et la vengeance, l'audace et la honte se peignaient dans ses yeux, à mesure qu'elles se succédaient dans son cœur. Elle poussait de profonds soupirs, versait des larmes, les essuyait, en répandait de nouvelles, restait quelques moments la tête abattue et les yeux baissés, les relevait brusquement, et lançait vers le ciel des regards furieux. Cependant, que faisait Mangogul? il se parlait à lui-même, et se disait tout bas: «Voilà tous les symptômes du désespoir. Son ancienne tendresse pour Kersael s'est réveillée dans toute sa violence. Elle a perdu de vue l'offense qu'on lui a faite, et elle n'envisage plus que le supplice réservé à son amant.» En achevant ces mots, il tourna sur Fatmé le fatal anneau; et son bijou s'écria vivement:

«Encore douze heures! et nous serons vengés. Il périra, le traître, l'ingrat; et son sang versé...» Fatmé effrayée du mouvement extraordinaire qui se passait en elle, et frappée de la voix sourde de son bijou, y porta les deux mains, et se mit en devoir de lui couper la parole. Mais l'anneau puissant continuait d'agir, et l'indocile bijou repoussant tout obstacle, ajouta: «Oui, nous serons vengés. O toi qui m'as trahi, malheureux Kersael, meurs; et toi qu'il m'a préférée, Bimbreloque, désespère-toi... Encore douze heures! Ah! que ce temps va me paraître long. Hâtez-vous, doux moments, où je verrai le traître, l'ingrat Kersael sous le fer des bourreaux, son sang couler... Ah! malheureux, qu'ai-je dit?... Je verrais, sans frémir, périr l'objet que j'ai le plus aimé. Je verrais le couteau funeste levé... Ah! loin de moi cette cruelle idée... Il me hait, il est vrai; il m'a quitté pour Bimbreloque; mais peut-être qu'un jour... Que dis-je, peut-être? l'amour le ramènera sans doute sous ma loi. Cette petite Bimbreloque est une fantaisie qui lui passera; il faut qu'il reconnaisse tôt ou tard l'injustice de sa préférence, et le ridicule de son nouveau choix. Console-toi, Fatmé, tu reverras ton Kersael. Oui, tu le reverras. Lève-toi promptement; cours, vole détourner l'affreux péril qui le menace. Ne trembles-tu point d'arriver trop tard?... Mais où courrai-je, lâche que je suis? Les mépris de Kersael ne m'annoncent-ils pas qu'il m'a quitté sans retour! Bimbreloque le possède; et c'est pour elle que je le conserverais! Ah! qu'il périsse plutôt de mille morts! S'il ne vit plus pour moi, que m'importe qu'il meure?... Oui, je le sens, mon courroux est juste. L'ingrat Kersael a mérité toute ma haine. Je ne me repens plus de rien. J'avais tout fait pour le conserver, je ferai tout pour le perdre. Cependant un jour plus tard, et ma vengeance était trompée. Mais son mauvais génie me l'a livré, au moment même qu'il m'échappait. Il est tombé dans le piége que je lui préparais. Je le tiens. Le rendez-vous où je sus t'attirer, était le dernier que tu me destinais: mais tu n'en perdras pas si tôt la mémoire... Avec quelle adresse tu sus l'amener où tu le voulais? Fatmé, que ton désordre fut bien préparé! Tes cris, ta douleur, tes larmes, ton embarras, tout, jusqu'à ton silence, a proscrit Kersael. Rien ne peut le soustraire au destin qui l'attend. Kersael est mort... Tu pleures, malheureuse. Il en aimait une autre, que t'importe qu'il vive?»

Mangogul fut pénétré d'horreur à ce discours; il retourna sa bague; et tandis que Fatmé reprenait ses esprits, il revola chez la sultane.

«Eh bien! Seigneur, lui dit-elle, qu'avez-vous entendu? Kersael est-il toujours coupable, et la chaste Fatmé...

—Dispensez-moi, je vous prie, répondit le sultan, de vous répéter les forfaits que je viens d'entendre! Qu'une femme irritée est à craindre! Qui croirait qu'un corps formé par les grâces renfermât quelquefois un cœur pétri par les furies? Mais le soleil ne se couchera pas demain sur mes États, qu'ils ne soient purgés d'un monstre plus dangereux que ceux qui naissent dans mes déserts.»

Le sultan fit appeler aussitôt le grand sénéchal, et lui ordonna de saisir Fatmé, de transférer Kersael dans un des appartements du sérail, et d'annoncer au sénat que Sa Hautesse se réservait la connaissance de son affaire. Ses ordres furent exécutés dans la nuit même.

Le lendemain, au point du jour, le sultan, accompagné du sénéchal et d'un effendi, se rendit à l'appartement de Mirzoza, et y fit amener Fatmé. Cette infortunée se précipita aux pieds de Mangogul, avoua son crime avec toutes ses circonstances, et conjura Mirzoza de s'intéresser pour elle. Dans ces entrefaites on introduisit Kersael. Il n'attendait que la mort; il parut néanmoins avec cette assurance que l'innocence seule peut donner. Quelques mauvais plaisants dirent qu'il eût été plus consterné, si ce qu'il était menacé de perdre en eût valu la peine. Les femmes furent curieuses de savoir ce qui en était. Il se prosterna respectueusement devant Sa Hautesse. Mangogul lui fit signe de se relever; et lui tendant la main:

«Vous êtes innocent, lui dit-il; soyez libre. Rendez grâces à Brama de votre salut. Pour vous dédommager des maux que vous avez soufferts, je vous accorde deux mille sequins de pension sur mon trésor, et la première commanderie vacante dans l'ordre du Crocodile.»

Plus on répandait de grâces sur Kersael, plus Fatmé craignait le supplice. Le grand sénéchal opinait à la mort par la loisi fæmina ff. de vi C. calumniatrix. Le sultan inclinait pour la prison perpétuelle. Mirzoza, trouvant trop de rigueur dans l'un de ces jugements, et trop d'indulgence dans l'autre, condamna le bijou de Fatmé au cadenas. L'instrument florentin lui fut appliqué publiquement, et sur l'échafaud même dressé pour l'exécution de Kersael. Elle passa de là dans une maison de force, avec les matrones qui avaient décidé dans cette affaire avec tant d'intelligence.

Tandis que Mangogul interrogeait les bijoux d'Haria, des veuves et de Fatmé, Mirzoza avait eu le temps de préparer sa leçon de philosophie. Une soirée que la Manimonbanda faisait ses dévotions, qu'il n'y avait ni tables de jeu, ni cercle chez elle, et que la favorite était presque sûre de la visite du sultan, elle prit deux jupons noirs, en mit un à l'ordinaire, et l'autre sur ses épaules, passa ses deux bras par les fentes, se coiffa de la perruque du sénéchal de Mangogul et du bonnet carré de son chapelain, et se crut habillée en philosophe, lorsqu'elle se fut déguisée en chauve-souris.

Sous cet équipage, elle se promenait en long et en large dans ses appartements, comme un professeur du Collége royal qui attend des auditeurs. Elle affectait jusqu'à la physionomie sombre et réfléchie d'un savant qui médite. Mirzoza ne conserva pas longtemps ce sérieux forcé. Le sultan entra avec quelques-uns de ses courtisans, et fit une révérence profonde au nouveau philosophe, dont la gravité déconcerta celle de son auditoire, et fut à son tour déconcertée par les éclats de rire qu'elle avait excités.

«Madame, lui dit Mangogul, n'aviez-vous pas assez d'avantages du côté de l'esprit et de la figure, sans emprunter celui de la robe? Vos paroles auraient eu, sans elle, tout le poids que vous leur eussiez désiré.

—Il me paraît, seigneur, répondit Mirzoza, que vous ne la respectez guère, cette robe, et qu'un disciple doit plus d'égards à ce qui fait au moins la moitié du mérite de son maître.

—Je m'aperçois, répliqua le sultan, que vous avez déjà l'esprit et le ton de votre nouvel état. Je ne fais à présent nul doute que votre capacité ne réponde à la dignité de votre ajustement; et j'en attends la preuve avec impatience...

—Vous serez satisfait dans la minute,» répondit Mirzoza en s'asseyant au milieu d'un grand canapé.

Le sultan et les courtisans se placèrent autour d'elle; et elle commença:

«Les philosophes du Monoémugi, qui ont présidé à l'éducation de Votre Hautesse, ne l'ont-ils jamais entretenue de la nature de l'âme?

—Oh! très-souvent, répondit Mangogul; mais tous leurs systèmes n'ont abouti qu'à m'en donner des notions incertaines; et sans un sentiment intérieur qui semble me suggérer que c'est une substance différente de la matière, ou j'en aurais nié l'existence, ou je l'aurais confondue avec le corps. Entreprendriez-vous de nous débrouiller ce chaos?

—Je n'ai garde, reprit Mirzoza; et j'avoue que je ne suis pas plus avancée de ce côté-là que vos pédagogues. La seule différence qu'il y ait entre eux et moi, c'est que je suppose l'existence d'une substance différente de la matière, et qu'ils la tiennent pour démontrée. Mais cette substance, si elle existe, doit être nichée quelque part. Ne vous ont-ils pas encore débité là-dessus bien des extravagances?

—Non, dit Mangogul; tous convenaient assez généralement qu'elle réside dans la tête; et cette opinion m'a paru vraisemblable. C'est la tête qui pense, imagine, réfléchit, juge, dispose, ordonne; et l'on dit tous les jours d'un homme qui ne pense pas, qu'il n'a point de cervelle, ou qu'il manque de tête.

—Voilà donc, reprit la sultane, où se réduisent vos longues études et toute votre philosophie, à supposer un fait et à l'appuyer sur des expressions populaires. Prince, que diriez-vous de votre premier géographe, si, présentant à Votre Hautesse la carte de ses États, il avait mis l'orient à l'occident, ou le nord au midi?

—C'est une erreur trop grossière, répondit Mangogul; et jamais géographe n'en a commis une pareille.

—Cela peut être, continua la favorite; et en ce cas vos philosophes ont été plus maladroits que le géographe le plus maladroit ne peut l'être. Ils n'avaient point un vaste empire à lever, il ne s'agissait point de fixer les limites des quatre parties du monde; il n'était question que de descendre en eux-mêmes, et d'y marquer le vrai lieu de leur âme. Cependant ils ont mis l'est à l'ouest, ou le sud au nord. Ils ont prononcé que l'âme est dans la tête, tandis que la plupart des hommes meurent sans qu'elle ait habité ce séjour, et que sa première résidence est dans les pieds.

—Dans les pieds! interrompit le sultan; voilà bien l'idée la plus creuse que j'aie jamais entendue.

—Oui, dans les pieds, reprit Mirzoza; et ce sentiment, qui vous paraît si fou, n'a besoin que d'être approfondi pour devenir sensé, au contraire de tous ceux que vous admettez comme vrais et qu'on reconnaît pour faux en les approfondissant. Votre Hautesse convenait avec moi, tout à l'heure, que l'existence de notre âme n'était fondée que sur le témoignage intérieur qu'elle s'en rendait à elle-même; et je vais lui démontrer que toutes les preuves imaginables de sentiment concourent à fixer l'âme dans le lieu que je lui assigne.

—C'est là où nous vous attendons, dit Mangogul.

—Je ne demande point de grâces, continua-t-elle; et je vous invite tous à me proposer vos difficultés.

«Je vous disais donc que l'âme fait sa première résidence dans les pieds; que c'est là qu'elle commence à exister, et que c'est par les pieds qu'elle s'avance dans le corps. C'est à l'expérience que j'en appellerai de ce fait; et je vais peut-être jeter les premiers fondements d'une métaphysique expérimentale.

«Nous avons tous éprouvé dans l'enfance que l'âme assoupie reste des mois entiers dans un état d'engourdissement. Alors les yeux s'ouvrent sans voir, la bouche sans parler, et les oreilles sans entendre. C'est ailleurs que l'âme cherche à se détendre et à se réveiller; c'est dans d'autres membres qu'elle exerce ses premières fonctions; c'est avec ses pieds qu'un enfant annonce sa formation. Son corps, sa tête et ses bras sont immobiles dans le sein de la mère; mais ses pieds s'allongent, se replient et manifestent son existence et ses besoins peut-être. Est-il sur le point de naître, que deviendraient la tête, le corps et les bras? ils ne sortiraient jamais de leur prison, s'ils n'étaient aidés par les pieds: ce sont ici les pieds qui jouent le rôle principal, et qui chassent devant eux le reste du corps. Tel est l'ordre de la nature; et lorsque quelque membre veut se mêler de commander, et que la tête, par exemple, prend la place des pieds, alors tout s'exécute de travers; et Dieu sait ce qui en arrive quelquefois à la mère et à l'enfant.

«L'enfant est-il né, c'est encore dans les pieds que se font les principaux mouvements. On est contraint de les assujettir, et ce n'est jamais sans quelque indocilité de leur part. La tête est un bloc dont on fait tout ce qu'on veut; mais les pieds sentent, secouent le joug et semblent jaloux de la liberté qu'on leur ôte.

«L'enfant est-il en état de se soutenir, les pieds font mille efforts pour se mouvoir; ils mettent tout en action; ils commandent aux autres membres; et les mains obéissantes vont s'appuyer contre les murs, et se portent en avant pour prévenir les chutes et faciliter l'action des pieds.

«Où se tournent toutes les pensées d'un enfant, et quels sont ses plaisirs, lorsque affermi sur ses jambes, ses pieds ont acquis l'habitude de se mouvoir? C'est de les exercer, d'aller, de venir, de courir, de sauter, de bondir. Cette turbulence nous plaît, c'est pour nous une marque d'esprit; et nous augurons qu'un enfant ne sera qu'un stupide, lorsque nous le voyons indolent et morne. Voulez-vous contrister un enfant de quatre ans, asseyez-le pour un quart d'heure, ou tenez-le emprisonné entre quatre chaises: l'humeur et le dépit le saisiront; aussi ne sont-ce pas seulement ses jambes que vous privez d'exercice, c'est son âme que vous tenez captive.

«L'âme reste dans les pieds jusqu'à l'âge de deux ou trois ans; elle habite les jambes à quatre; elle gagne les genoux et les cuisses à quinze. Alors on aime la danse, les armes, les courses, et les autres violents exercices du corps. C'est la passion dominante de tous les jeunes gens, et c'est la fureur de quelques-uns. Quoi! l'âme ne résiderait pas dans les lieux où elle se manifeste presque uniquement, et où elle éprouve ses sensations les plus agréables? Mais si sa résidence varie dans l'enfance et dans la jeunesse, pourquoi ne varierait-elle pas pendant toute la vie?»

Mirzoza avait prononcé cette tirade avec une rapidité qui l'avait essoufflée. Sélim, un des favoris du sultan, profita du moment qu'elle reprenait haleine, et lui dit: «Madame, je vais user de la liberté que vous avez accordée de vous proposer ses difficultés. Votre système est ingénieux, et vous l'avez présenté avec autant de grâce que de netteté; mais je n'en suis pas séduit au point de le croire démontré. Il me semble qu'on pourrait vous dire que dans l'enfance même c'est la tête qui commande aux pieds, et que c'est de là que partent les esprits, qui, se répandant par le moyen des nerfs dans tous les autres membres, les arrêtent ou les meuvent au gré de l'âme assise sur la glande pinéale, ainsi qu'on voit émaner de la Sublime Porte les ordres de Sa Hautesse qui font agir tous ses sujets.

—Sans doute, répliqua Mirzoza; mais on me dirait une chose assez obscure, à laquelle je ne répondrais que par un fait d'expérience. On n'a dans l'enfance aucune certitude que la tête pense, et vous-même, seigneur, qui l'avez si bonne, et qui, dans vos plus tendres années, passiez pour un prodige de raison, vous souvient-il d'avoir pensé pour lors? Mais vous pourriez bien assurer que, quand vous gambadiez comme un petit démon, jusqu'à désespérer vos gouvernantes, c'était alors les pieds qui gouvernaient la tête.

—Cela ne conclut rien, dit le sultan. Sélim était vif, et mille enfants le sont de même. Ils ne réfléchissent point; mais ils pensent: le temps s'écoule, la mémoire des choses s'efface, et ils ne se souviennent plus d'avoir pensé.

—Mais par où pensaient-ils? répliqua Mirzoza; car c'est là le point de la question.

—Par la tête, répondit Sélim.

—Et toujours cette tête où l'on ne voit goutte, répliqua la sultane. Laissez là votre lanterne sourde, dans laquelle vous supposez une lumière qui n'apparaît qu'à celui qui la porte; écoutez mon expérience, et convenez de la vérité de mon hypothèse. Il est si constant que l'âme commence par les pieds son progrès dans le corps, qu'il y a des hommes et des femmes en qui elle n'a jamais remonté plus haut. Seigneur, vous avez admiré mille fois la légèreté de Nini et le vol de Saligo; répondez-moi donc sincèrement: croyez-vous que ces créatures aient l'âme ailleurs que dans les jambes? Et n'avez-vous pas remarqué que dans Volucer et Zélindor, la tête est soumise aux pieds? La tentation continuelle d'un danseur, c'est de se considérer les jambes. Dans tous ses pas, l'œil attentif suit la trace du pied, et la tête s'incline respectueusement devant les pieds, ainsi que devant Sa Hautesse, ses invincibles pachas.

—Je conviens de l'observation, dit Sélim; mais je nie qu'elle soit générale.

—Aussi ne prétends-je pas, répliqua Mirzoza, que l'âme se fixe toujours dans les pieds: elle s'avance, elle voyage, elle quitte une partie, elle y revient pour la quitter encore; mais je soutiens que les autres membres sont toujours subordonnés à celui qu'elle habite. Cela varie selon l'âge, le tempérament, les conjonctures, et de là naissent la différence des goûts, la diversité des inclinations, et celle des caractères. N'admirez-vous pas la fécondité de mon principe? et la multitude des phénomènes auxquels il s'étend ne prouve-t-elle pas sa certitude?

—Madame, lui répondit Sélim, si vous en faisiez l'application à quelques-uns, nous en recevrions peut-être un degré de conviction que nous attendons encore.

—Très-volontiers, répliqua Mirzoza, qui commençait à sentir ses avantages: vous allez être satisfait; suivez seulement le fil de mes idées. Je ne me pique pas d'argumenter. Je parle sentiment: c'est notre philosophie à nous autres femmes; et vous l'entendez presque aussi bien que nous. Il est assez vraisemblable, ajouta-t-elle, que jusqu'à huit ou dix ans l'âme occupe les pieds et les jambes; mais alors, ou même un peu plus tard, elle abandonne ce logis, ou de son propre mouvement, ou par force. Par force, quand un précepteur emploie des machines pour la chasser de son pays natal, et la conduire dans le cerveau, où elle se métamorphose communément en mémoire et presque jamais en jugement; c'est le sort des enfants de collége. Pareillement, s'il arrive qu'une gouvernante imbécile se travaille à former une jeune personne, lui farcisse l'esprit de connaissances, et néglige le cœur et les mœurs, l'âme vole rapidement vers la tête, s'arrête sur la langue, ou se fixe dans les yeux, et son élève n'est qu'une babillarde ennuyeuse, ou qu'une coquette. Ainsi, la femme voluptueuse est celle dont l'âme occupe le bijou, et ne s'en écarte jamais.

«La femme galante, celle dont l'âme est tantôt dans le bijou, et tantôt dans les yeux.

«La femme tendre, celle dont l'âme est habituellement dans le cœur; mais quelquefois aussi dans le bijou.

«La femme vertueuse, celle dont l'âme est tantôt dans la tête, tantôt dans le cœur; mais jamais ailleurs.

«Si l'âme se fixe dans le cœur, elle formera les caractères sensibles, compatissants, vrais, généreux. Si, quittant le cœur pour n'y plus revenir, elle se relègue dans la tête, alors elle constituera ceux que nous traitons d'hommes durs, ingrats, fourbes et cruels.

«La classe de ceux en qui l'âme ne visite la tête que comme une maison de campagne où son séjour n'est pas long, est très-nombreuse. Elle est composée des petits-maîtres, des coquettes, des musiciens, des poëtes, des romanciers, des courtisans et de tout ce qu'on appelle les jolies femmes. Écoutez raisonner ces êtres, et vous reconnaîtrez sur-le-champ des âmes vagabondes, qui se ressentent des différents climats qu'elles habitent.

—S'il est ainsi, dit Sélim, la nature a fait bien des inutilités. Nos sages tiennent toutefois pour constant qu'elle n'a rien produit en vain.

—Laissons là vos sages et leurs grands mots, répondit Mirzoza, et quant à la nature, ne la considérons qu'avec les yeux de l'expérience, et nous en apprendrons qu'elle a placé l'âme dans le corps de l'homme, comme dans un vaste palais, dont elle n'occupe pas toujours le plus bel appartement. La tête et le cœur lui sont principalement destinés, comme le centre des vertus et le séjour de la vérité; mais le plus souvent elle s'arrête en chemin, et préfère un galetas, un lieu suspect, une misérable auberge, où elle s'endort dans une ivresse perpétuelle. Ah! s'il m'était donné seulement pour vingt-quatre heures d'arranger le monde à ma fantaisie, je vous divertirais par un spectacle bien étrange: en un moment j'ôterais à chaque âme les parties de sa demeure qui lui sont superflues, et vous verriez chaque personne caractérisée par celle qui lui resterait. Ainsi les danseurs seraient réduits à deux pieds, ou à deux jambes tout au plus; les chanteurs à un gosier; la plupart des femmes à un bijou; les héros et les spadassins à une main armée; certains savants à un crâne sans cervelle; il ne resterait à une joueuse que deux bouts de mains qui agiteraient sans cesse des cartes; à un glouton, que deux mâchoires toujours en mouvement; à une coquette, que deux yeux; à un débauché, que le seul instrument de ses passions; les ignorants et les paresseux seraient réduits à rien[51].

[51]Il nous semble qu'on ne peut se refuser à voir ici la même idée fondamentale qui fit écrire quelques années plus tard à Diderot ses deuxLettres sur les aveuglesetsur les sourds et muets, et que lastatue organiséede Condillac est déjà ici en germe.

[51]Il nous semble qu'on ne peut se refuser à voir ici la même idée fondamentale qui fit écrire quelques années plus tard à Diderot ses deuxLettres sur les aveuglesetsur les sourds et muets, et que lastatue organiséede Condillac est déjà ici en germe.

—Pour peu que vous laissassiez de mains aux femmes, interrompit le sultan, ceux que vous réduiriez au seul instrument de leurs passions, seraient courus. Ce serait une chasse plaisante à voir; et si l'on était partout ailleurs aussi avide de ces oiseaux que dans le Congo, bientôt l'espèce en serait éteinte.

—Mais les personnes tendres et sensibles, les amants constants et fidèles, de quoi les composeriez-vous? demanda Sélim à la favorite.

—D'un cœur, répondit Mirzoza; et je sais bien, ajouta-t-elle en regardant tendrement Mangogul, quel est celui à qui le mien chercherait à s'unir.»

Le sultan ne put résister à ce discours; il s'élança de son fauteuil vers sa favorite: ses courtisans disparurent, et la chaire du nouveau philosophe devint le théâtre de leurs plaisirs; il lui témoigna à plusieurs reprises qu'il n'était pas moins enchanté de ses sentiments que de ses discours; et l'équipage philosophique en fut mis en désordre. Mirzoza rendit à ses femmes les jupons noirs, renvoya au lord sénéchal son énorme perruque, et à M. l'abbé son bonnet carré, avec assurance qu'il serait sur la feuille à la nomination prochaine. A quoi ne fût-il point parvenu, s'il eût été bel esprit? Une place à l'Académie était la moindre récompense qu'il pouvait espérer; mais malheureusement il ne savait que deux ou trois cents mots, et n'avait jamais pu parvenir à en composer deux ritournelles.

Mangogul était le seul qui eût écouté la leçon de philosophie de Mirzoza, sans l'avoir interrompue. Comme il contredisait assez volontiers, elle en fut étonnée.

«Le sultan admettrait-il mon système d'un bout à l'autre? se disait-elle à elle-même. Non, il n'y a pas de vraisemblance à cela. L'aurait-il trouvé trop mauvais pour daigner le combattre? Cela pourrait être. Mes idées ne sont pas les plus justes qu'on ait eues jusqu'à présent; d'accord: mais ce ne sont pas non plus les plus fausses; et je pense qu'on a quelquefois imaginé plus mal.»

Pour sortir de ce doute, la favorite se détermina à questionner Mangogul.

«Eh bien! prince, lui dit-elle, que pensez-vous de mon système.

—Il est admirable, lui répondit le sultan; je n'y trouve qu'un seul défaut.

—Et quel est ce défaut? lui demanda la favorite.

—C'est, dit Mangogul, qu'il est faux de toute fausseté. Il faudrait, en suivant vos idées, que nous eussions tous des âmes; or, voyez donc, délices de mon cœur, qu'il n'y a pas le sens commun dans cette supposition. «J'ai une âme: voilà un animal qui se conduit la plupart du temps comme s'il n'en avait point; et peut-être encore n'en a-t-il point, lors même qu'il agit comme s'il en avait une. Mais il a un nez fait comme le mien; je sens que j'ai une âme et que je pense: donc cet animal a une âme, et pense aussi de son côté.» Il y a mille ans qu'on fait ce raisonnement, et il y en a tout autant qu'il est impertinent.

—J'avoue, dit la favorite, qu'il n'est pas toujours évident que les autres pensent.

—Et ajoutez, reprit Mangogul, qu'en cent occasions il est évident qu'ils ne pensent pas.

—Mais ce serait, ce me semble, aller bien vite, reprit Mirzoza, que d'en conclure qu'ils n'ont jamais pensé, ni ne penseront jamais. On n'est point toujours une bête pour l'avoir été quelquefois; et Votre Hautesse...»

Mirzoza craignant d'offenser le sultan, s'arrêta là tout court.

«Achevez, madame, lui dit Mangogul, je vous entends; et Ma Hautesse n'a-t-elle jamais fait la bête, voulez-vous dire, n'est-ce pas? Je vous répondrai que je l'ai fait quelquefois, et que je pardonnais même alors aux autres de me prendre pour tel; car vous vous doutez bien qu'ils n'y manquaient pas, quoiqu'ils n'osassent pas me le dire...

—Ah! prince! s'écria la favorite, si les hommes refusaient une âme au plus grand monarque du monde, à qui en pourraient-ils accorder une?

—Trêve de compliments, dit Mangogul. J'ai déposé pour un moment la couronne et le sceptre. J'ai cessé d'être sultan pour être philosophe, et je puis entendre et dire la vérité. Je vous ai, je crois, donné des preuves de l'un; et vous m'avez insinué, sans m'offenser, et tout à votre aise, que je n'avais été quelquefois qu'une bête. Souffrez que j'achève de remplir les devoirs de mon nouveau caractère.»

«Loin de convenir avec vous, continua-t-il, que tout ce qui porte des pieds, des bras, des mains, des yeux et des oreilles, comme j'en ai, possède une âme comme moi, je vous déclare que je suis persuadé, à n'en jamais démordre, que les trois quarts des hommes et toutes les femmes ne sont que des automates.

—Il pourrait bien y avoir dans ce que vous dites là, répondit la favorite, autant de vérité que de politesse.

—Oh! dit le sultan, voilà-t-il pas que madame se fâche; et de quoi diable vous avisez-vous de philosopher, si vous ne voulez pas qu'on vous parle vrai? Est-ce dans les écoles qu'il faut chercher la politesse? Je vous ai laissé vos coudées franches; que j'aie les miennes libres, s'il vous plaît. Je vous disais donc que vous êtes toutes des bêtes.

—Oui, prince; et c'est ce qui vous restait à prouver, ajouta Mirzoza.

—C'est le plus aisé,» répondit le sultan.

Alors il se mit à débiter toutes les impertinences qu'on a dites et redites, avec le moins d'esprit et de légèreté qu'il est possible, contre un sexe qui possède au souverain degré ces deux qualités. Jamais la patience de Mirzoza ne fut mise à une plus forte épreuve; et vous ne vous seriez jamais tant ennuyé de votre vie, si je vous rapportais tous les raisonnements de Mangogul. Ce prince, qui ne manquait pas de bon sens, fut ce jour-là d'une absurdité qui ne se conçoit pas. Vous en allez juger.

«Il est si vrai, morbleu, disait-il, que la femme n'est qu'un animal, que je gage qu'en tournant l'anneau de Cucufa sur ma jument, je la fais parler comme une femme.

—Voilà, sans contredit, lui répondit Mirzoza, l'argument le plus fort qu'on ait fait et qu'on fera jamais contre nous.»

Puis elle se mit à rire comme une folle. Mangogul, dépité de ce que ses ris ne finissaient point, sortit brusquement, résolu de tenter la bizarre expérience qui s'était présentée à son imagination.

Je ne suis pas grand faiseur de portraits. J'ai épargné au lecteur celui de la sultane favorite; mais je ne me résoudrai jamais à lui faire grâce de celui de la jument du sultan. Sa taille était médiocre; elle se tenait assez bien; on lui reprochait seulement de laisser un peu tomber sa tête en devant. Elle avait le poil blond, l'œil bleu, le pied petit, la jambe sèche, le jarret ferme et la croupe légère. On lui avait appris longtemps à danser; et elle faisait la révérence comme un président à la messe rouge. C'était en somme une assez jolie bête; douce surtout: on la montait aisément; mais il fallait être excellent écuyer pour n'en être pas désarçonné. Elle avait appartenu au sénateur Aaron; mais un beau soir, voilà la petite quinteuse qui prend le mors aux dents, jette monsieur le rapporteur les quatre fers en l'air et s'enfuit à toute bride dans les haras du sultan, emportant sur son dos, selle, bride, harnais, housse et caparaçon de prix, qui lui allaient si bien, qu'on ne jugea pas à propos de les renvoyer.

Mangogul descendit dans ses écuries, accompagné de son premier secrétaire Ziguezague.

«Écoutez attentivement, lui dit-il, et écrivez...»

A l'instant il tourna sa bague sur la jument, qui se mit à sauter, caracoler, ruer, volter en hennissant sous queue...

«A quoi pensez-vous? dit le prince à son secrétaire: écrivez donc...

—Sultan, répondit Ziguezague, j'attends que Votre Hautesse commence...

—Ma jument, dit Mangogul, vous dictera pour cette fois; écrivez.»

Ziguezague, que cet ordre humiliait trop, à son avis, prit la liberté de représenter au sultan qu'il se tiendrait toujours fort honoré d'être son secrétaire, mais non celui de sa jument...

«Écrivez, vous dis-je, lui réitéra le sultan.

—Prince, je ne puis, répliqua Ziguezague; je ne sais point l'orthographe de ces sortes de mots...

—Écrivez toujours, dit encore le sultan...

—Je suis au désespoir de désobéir à Votre Hautesse, ajouta Ziguezague; mais...

—Mais, vous êtes un faquin, interrompit Mangogul irrité d'un refus si déplacé; sortez de mon palais, et n'y reparaissez point.»

Le pauvre Ziguezague disparut, instruit, par son expérience, qu'un homme de cœur ne doit point entrer chez la plupart des grands, ou doit laisser ses sentiments à la porte. On appela son second. C'était un Provençal franc, honnête, mais surtout désintéressé. Il vola où il crut que son devoir et sa fortune l'appelaient, fit un profond salut au sultan, un plus profond à sa jument et écrivit tout ce qu'il plut à la cavale de dicter.

On trouvera bon que je renvoie ceux qui seront curieux de son discours aux archives du Congo. Le prince en fit distribuer sur-le-champ des copies à tous ses interprètes et professeurs en langues étrangères, tant anciennes que modernes. L'un dit que c'était une scène de quelque vieille tragédie grecque qui lui paraissait fort touchante; un autre parvint, à force de tête, à découvrir que c'était un fragment important de la théologie des Égyptiens; celui-ci prétendait que c'était l'exorde de l'oraison funèbre d'Annibal en carthaginois; celui-là assura que la pièce était écrite en chinois, et que c'était une prière fort dévote à Confucius.

Tandis que les érudits impatientaient le sultan avec leurs savantes conjectures, il se rappela les voyages de Gulliver, et ne douta point qu'un homme qui avait séjourné aussi longtemps que cet Anglais dans une île où les chevaux ont un gouvernement, des lois, des rois, des dieux, des prêtres, une religion, des temples et des autels, et qui paraissait si parfaitement instruit de leurs mœurs et de leurs coutumes, n'eût une intelligence parfaite de leur langue. En effet Gulliver lut et interpréta tout courant le discours de la jument malgré les fautes d'écriture dont il fourmillait. C'est même la seule bonne traduction qu'on ait dans tout le Congo. Mangogul apprit, à sa propre satisfaction et à l'honneur de son système, que c'était un abrégé historique des amours d'un vieux pacha à trois queues avec une petite jument, qui avait été saillie par une multitude innombrable de baudets, avant lui; anecdote singulière, mais dont la vérité n'était ignorée, ni du sultan, ni d'aucun autre, à la cour, à Banza et dans le reste de l'empire.

«Ahi! dit Mangogul en bâillant et se frottant les yeux, j'ai mal à la tête. Qu'on ne me parle jamais de philosophie; ces conversations sont malsaines. Hier, je me couchai sur des idées creuses, et au lieu de dormir en sultan, mon cerveau a plus travaillé que ceux de mes ministres ne travailleront en un an. Vous riez; mais pour vous convaincre que je n'exagère point et me venger de la mauvaise nuit que vos raisonnements m'ont procurée, vous allez essuyer mon rêve tout du long.

«Je commençais à m'assoupir et mon imagination à prendre son essor, lorsque je vis bondir à mes côtés un animal singulier. Il avait la tête de l'aigle, les pieds du griffon, le corps du cheval et la queue du lion. Je le saisis malgré ses caracoles, et, m'attachant à sa crinière, je sautai légèrement sur son dos. Aussitôt il déploya de longues ailes qui partaient de ses flancs et je me sentis porter dans les airs avec une vitesse incroyable.

«Notre course avait été longue, lorsque j'aperçus, dans le vague de l'espace, un édifice suspendu comme par enchantement. Il était vaste. Je ne dirai point qu'il péchât par les fondements, car il ne portait sur rien. Ses colonnes, qui n'avaient pas un demi-pied de diamètre, s'élevaient à perte de vue et soutenaient des voûtes qu'on ne distinguait qu'à la faveur des jours dont elles étaient symétriquement percées.

«C'est à l'entrée de cet édifice que ma monture s'arrêta. Je balançai d'abord à mettre pied à terre, car je trouvais moins de hasard à voltiger sur mon hippogriffe qu'à me promener sous ce portique. Cependant, encouragé par la multitude de ceux qui l'habitaient et par une sécurité remarquable qui régnait sur tous les visages, je descends, je m'avance, je me jette dans la foule et je considère ceux qui la faisaient.

«C'étaient des vieillards, ou bouffis, ou fluets, sans embonpoint et sans force et presque tous contrefaits. L'un avait la tête trop petite, l'autre les bras trop courts. Celui-ci péchait par le corps, celui-là manquait par les jambes. La plupart n'avaient point de pieds et n'allaient qu'avec des béquilles. Un souffle les faisait tomber, et ils demeuraient à terre jusqu'à ce qu'il prît envie à quelque nouveau débarqué de les relever. Malgré tous ces défauts, ils plaisaient au premier coup d'œil. Ils avaient dans la physionomie je ne sais quoi d'intéressant et de hardi. Ils étaient presque nus, car tout leur vêtement consistait en un petit lambeau d'étoffe qui ne couvrait pas la centième partie de leur corps.

«Je continue de fendre la presse et je parviens au pied d'une tribune à laquelle une grande toile d'araignée servait de dais. Du reste, sa hardiesse répondait à celle de l'édifice. Elle me parut posée comme sur la pointe d'une aiguille et s'y soutenir en équilibre. Cent fois je tremblai pour le personnage qui l'occupait. C'était un vieillard à longue barbe, aussi sec et plus nu qu'aucun de ses disciples. Il trempait, dans une coupe pleine d'un fluide subtil, un chalumeau qu'il portait à sa bouche et soufflait des bulles à une foule de spectateurs qui l'environnaient et qui travaillaient à les porter jusqu'aux nues.

«—Où suis-je? me dis-je à moi-même, confus de ces puérilités. Que veut dire ce souffleur avec ses bulles et tous ces enfants décrépits occupés à les faire voler? Qui me développera ces choses?...» Les petits échantillons d'étoffes m'avaient encore frappé, et j'avais observé que plus ils étaient grands moins ceux qui les portaient s'intéressaient aux bulles. Cette remarque singulière m'encouragea à aborder celui qui me paraîtrait le moins déshabillé.

«J'en vis un dont les épaules étaient à moitié couvertes de lambeaux si bien rapprochés que l'art dérobait aux yeux les coutures. Il allait et venait dans la foule, s'embarrassant assez peu de ce qui s'y passait. Je lui trouvai l'air affable, la bouche riante, la démarche noble, le regard doux, et j'allai droit à lui.

«—Qui êtes-vous? où suis-je? et qui sont tous ces gens? lui demandai-je sans façon.

«—Je suis Platon, me répondit-il. Vous êtes dans la région des hypothèses, et ces gens-là sont des systématiques.

«—Mais par quel hasard, lui répliquai-je, le divin Platon se trouve-t-il ici? et que fait-il parmi ces insensés?...

«—Des recrues, me dit-il. J'ai loin de ce portique un petit sanctuaire où je conduis ceux qui reviennent des systèmes.

«—Et à quoi les occupez-vous?

«—A connaître l'homme, à pratiquer la vertu et à sacrifier aux grâces...

«—Ces occupations sont belles; mais que signifient tous ces petits lambeaux d'étoffes par lesquels vous ressemblez mieux à des gueux qu'à des philosophes?

«—Que me demandez-vous là, dit-il en soupirant, et quel souvenir me rappelez-vous? Ce temple fut autrefois celui de la philosophie. Hélas! que ces lieux sont changés! La chaire de Socrate était dans cet endroit...

«—Quoi donc! lui dis-je en l'interrompant, Socrate avait-il un chalumeau et soufflait-il aussi des bulles?...

«—Non, non, me répondit Platon; ce n'est pas ainsi qu'il mérita des dieux le nom du plus sage des hommes; c'est à faire des têtes, c'est à former des cœurs, qu'il s'occupa tant qu'il vécut. Le secret s'en perdit à sa mort. Socrate mourut, et les beaux jours de la philosophie passèrent. Ces pièces d'étoffes, que ces systématiques mêmes se font honneur de porter, sont des lambeaux de son habit. Il avait à peine les yeux fermés, que ceux qui aspiraient au titre de philosophes se jetèrent sur sa robe et la déchirèrent.

«—J'entends, repris-je, et ces pièces leur ont servi d'étiquette à eux et à leur longue postérité...

«—Qui rassemblera ces morceaux, continua Platon, et nous restituera la robe de Socrate?»

«Il en était à cette exclamation pathétique lorsque j'entrevis dans l'éloignement un enfant qui marchait vers nous à pas lents mais assurés. Il avait la tête petite, le corps menu, les bras faibles et les jambes courtes; mais tous ses membres grossissaient et s'allongeaient à mesure qu'il s'avançait. Dans le progrès de ses accroissements successifs, il m'apparut sous cent formes diverses; je le vis diriger vers le ciel un long télescope, estimer à l'aide d'un pendule la chute des corps[52], constater avec un tube rempli de mercure la pesanteur de l'air[53], et, le prisme à la main, décomposer la lumière[54]. C'était alors un énorme colosse; sa tête touchait aux cieux, ses pieds se perdaient dans l'abîme et ses bras s'étendaient de l'un à l'autre pôle. Il secouait de la main droite un flambeau dont la lumière se répandait au loin dans les airs, éclairait au fond des eaux et pénétrait dans les entrailles de la terre.


Back to IndexNext