Les obus ronflaient donc au-dessus de la route, qui était désertée en ce moment par nos troupes ; on y voyait seulement une charrette de cantinier escortée de quelques gardes nationaux. Les Prussiens trouvèrent jovial de tuer ces braves gens. Ils envoyèrent sur la route un seul obus, mais si bien pointé (leur batterie était à moins de 2,000 mètres) qu'ils crevèrent le cheval et éventrèrent deux des gardes nationaux de l'escorte. Je ne pus que constater leur mort ; ils avaient été tués sur le coup.
Je les fis déposer sur le bord du chemin.
Ce spectacle n'était point fait pour calmer les émotions de Pierre ; son nez devint blafard et se creusa de véritables tranchées.
— Monsieur, allons-nous-en, ces brigands vont tuer le petit cheval.
— Eh bien! et nos drapeaux d'ambulances qui sont sur les voitures!
— Ils s'en fichent pas mal des drapeaux! Allons-nous-en, monsieur, allons-nous-en.
Il portait sa peur avec tant de crânerie que je n'insistai pas trop pour le faire marcher en avant. Je craignais de le voir filer sur Paris et nous planter là sans vergogne.
— Puisque vous manquez de courage aujourd'hui, mettez-vous à l'abri, avec les voitures, au bas du remblai de la route ; mettez à terre le brancard et les instruments, et nous irons à pied chercher les blessés.
Pierre ne se le fit pas dire deux fois, et il se jeta en bas du remblai avec tant d'entrain qu'il engagea dans des branches d'arbres le drapeau d'ambulance de la voiture ; il se cassa net. Je croyais le piquer d'honneur, mais il nous regarda impassiblement partir à pied avec les brancardiers. Il avait l'air de dire : Je me suis ramassé assez de gloire au siége de Rome ; laissons-en pour les autres.
Nous arrivâmes à Neuilly-sur-Marne, mais ce n'était pas là que se terminait l'affaire ; il fallait aller toujours à pied jusqu'à Ville-Évrard et faire filer un à un les blessés jusqu'aux voitures ; c'était absolument impraticable. Je priai un des brancardiers d'aller chercher Pierre et de le ramener, n'importe comment, avec les équipages. Pierre n'osa pas refuser ; son émotion était calmée ; mais, en route, il s'aperçut qu'il n'avait plus de drapeau protecteur. Je n'ai pas besoin de dire que le petit cheval fit la route ventre à terre.
De Neuilly à Ville-Évrard, ce fut une nouvelle litanie. Chaque maison qu'on rencontrait sur la route excitait son admiration.
— Ah! monsieur, la charmante maison!
— Ma foi! je la trouve assez laide.
— Ah! monsieur, qu'on serait bien ici.
— Pour y passer ses jours?
— Oh! non, pour se mettre à l'abri des obus.
Je dois, du reste, rendre justice à Pierre : ce fut son dernier jour de faiblesse ; quand les voitures allaient un peu trop loin, son nez pâlissait légèrement, se creusait de quelques rides, mais ses observations sur les chances de longévité du petit cheval étaient simplement mélancoliques, jamais il ne se permit la moindre opposition à mes volontés[1]. L'affaire de la Ville-Évrard lui avait laissé des remords.
[1]Hélas! sous la Commune, Pierre devait ternir ses lauriers. Un beau jour lui et son camarade me plantèrent là, avec une invincible résolution, ils tournèrent sans retour le dos à la gloire.
[1]Hélas! sous la Commune, Pierre devait ternir ses lauriers. Un beau jour lui et son camarade me plantèrent là, avec une invincible résolution, ils tournèrent sans retour le dos à la gloire.
Mais passons à l'étude de ma seconde voiture.
La seconde voiture était un grand fourgon de la maison Chevet, que tout le monde a rencontré dans Paris, et dans lequel on peut transporter des blessés couchés. Le cheval était vigoureux mais dépourvu d'initiative ; il marchait à la suite et manifestait en toute occasion un profond mépris pour les côtes. Lorsqu'il était forcé de choisir entre un fossé ou une côte, jamais il n'eut un moment d'hésitation, il déposa toujours la voiture dans le fossé et tourna la croupe du côté de la montée.
Il commit, sans pudeur, cette incongruité à Avron, malgré les regards sévères de l'assistance, et sans se laisser toucher par l'exemple de son petit camarade qui enlevait avec vigueur l'autre voiture sur le plateau.
Le cocher de M. Chevet était un solide gaillard, d'une placidité toute philosophique, ne se plaignant jamais, ni de son cheval, ni du froid, ni des Prussiens, et allant tranquillement là où je le menais sans daigner faire une observation.
Mon personnel était complété par un ou deux brancardiers. Pour eux, je n'avais que le choix, c'étaient des négociants, des amis, des clients qui s'inscrivaient chez moi avec beaucoup d'empressement[2]. Il est certain que la curiosité jouait un grand rôle dans leur empressement. Mais je dois dire que pas un seul n'a reculé devant la tâche qu'il avait acceptée et que j'avais toujours soin de bien expliquer au départ.
[2]MM. Hébert, Martin, négociants habitant ma maison, Laboureur, pharmacien, et son fils, M. Gauthier etc., ont fait sous ma direction le pénible service de brancardiers.
[2]MM. Hébert, Martin, négociants habitant ma maison, Laboureur, pharmacien, et son fils, M. Gauthier etc., ont fait sous ma direction le pénible service de brancardiers.
Les brancardiers sont souvent indispensables ; surtout lorsque la pluie a détrempé les terres, il est impossible alors d'aller à travers champs jusqu'aux blessés. Les voitures ne pourraient s'en tirer. On va donc recueillir, avec les brancardiers, les hommes tombés ; on les panse et on les ramène aux voitures.
La création des compagnies de brancardiers organisés en corps réguliers était une excellente idée. Pour nous, elle avait cet avantage de ne pas nous obliger à en emmener ; il nous était permis de conserver ainsi plus de places dans nos voitures pour les blessés ; sur le champ de bataille, elle avait l'immense avantage de diminuer la durée de cette période d'angoisse qui sépare pour le soldat le moment où il tombe de celui où il reçoit les premiers soins.
Malheureusement, on organisa les brancardiers vers la fin du siége, et lorsqu'ils furent organisés, on ne sut point les utiliser convenablement.
Il est évident que toute troupe allant au feu devait être accompagnée de ses brancardiers. Je n'ai rien vu de semblable là où je me suis trouvé, ce qui n'est pas une raison pour qu'on ne l'ait pas fait ailleurs, car je ne veux parler que de ce que j'ai constaté par mes yeux, et dans les affaires militaires le champ d'observations est beaucoup plus restreint qu'on ne pourrait le croire. On ne sait jamais ce qui se passe à un kilomètre du point qu'on occupe.
Cependant je puis dire que, le jour de l'affaire de Montretout, je revenais sur Paris vers deux heures, naturellement avec mes voitures pleines ; on se battait depuis le matin et la route de Rueil à Courbevoie était encore émaillée de longues files de brancardiers qui marchaient vers la bataille. C'était un peu tard. Je n'avais point eu à constater leur présence près de l'ennemi, et mes blessés, qui provenaient de l'attaque de la Malmaison, m'étaient apportés par les cacolets.
Parmi les hommes et les choses qui, ce jour-là, n'étaient pas à leur place, je citerai certain grand aumônier barbu monté sur un joli cheval, et qui s'abritait avec soin derrière un pan de mur pendant que je pansais mes blessés. Il avait la mine altérée d'un homme fort mal à son aise.
Je me demandais quels services pouvait bien rendre, en pareilles circonstances, un aumônier à cheval qui s'abrite avec tant de soin derrière un mur. Je ne pouvais pourtant pas lui envoyer mes blessés à confesser ; j'en avais cependant un qui avait une mauvaise balle dans le ventre, et ils auraient pu en causer ensemble.
Je sais que, parmi les aumôniers, un grand nombre ont fait leur devoir ; mais je crois qu'il ne faut pas généraliser outre mesure les éloges. A l'affaire de l'Hay, ils étaient trois qui bavardaient entre eux, sans trop s'occuper du reste ; et cependant les blessés ne manquaient guère. J'en avais un surtout frappé d'une balle dans la poitrine, une de ces plaies qui donnent quelques gouttes de sang, mais qui laissent largement passer la mort. Je n'osais pas le panser ; il fallait le déshabiller et j'avais peur de le voir expirer dans mes mains. Pauvre garçon! il était là, mourant, étendu sur une mauvaise paillasse que les Prussiens nous avaient prêtée. Les brancards manquaient, et les Prussiens me signifiaient qu'ils ne voulaient pas que j'emportasse la paillasse.
— Pansez-moi, docteur, me disait-il d'une voix éteinte.
Il lui semblait que là était le salut.
Je regardai du côté des aumôniers ; ils bavardaient toujours, et cependant c'était bien pour eux le moment de dire quelques petites choses à ce pauvre diable, avant qu'il partît pour un monde où l'on ne se bat pas.
Quand les brancards arrivèrent, le soldat était mort. Les aumôniers causaient toujours.