V

Je commençai le pansement des blessés naturellement au grand air et dans la boue. Mais les moyens de transport manquaient, il n'y avait là que deux brancards. Les soldats les moins atteints se traînaient à pied vers nos lignes en s'appuyant sur des bâtons cassés le long du chemin.

— Attendez un peu, dis-je à un caporal blessé à la jambe : on pourra peut-être vous emporter tout à l'heure.

— J'aimerais mieux m'en aller à quatre pattes, les sauvages seraient capables de changer d'idée et de me retenir prisonnier.

Parmi ces pauvres gens, un certain nombre étaient assez grièvement atteints pour que leur transport sur brancard fût nécessaire. Les Prussiens refusaient de nous laisser emporter les paillasses et les volets sur lesquels les blessés reposaient, et les brancards n'arrivaient point.

Je priai un des trois aumôniers dont j'ai parlé plus haut, et qui négligeaient un peu le salut de nos troupiers, d'aller jusqu'à Cachan, et de nous envoyer du monde ; nous pûmes évacuer alors quelques blessés, mais le temps se passait, et les Prussiens nous signifièrent que nous ayons à nous retirer, car on allait recommencer le feu.

Nous emportâmes ce que nous pûmes, en laissant le reste, qui fut ramené plus tard. Un lignard, qui avait une balle dans la hanche et une autre dans le mollet, voulait à tout prix nous suivre, et nous n'avions plus de moyens de transport.

Je priai un des aumôniers de m'aider à lui servir de véhicule, et tous les trois, clopin clopant, notre homme à moitié soutenu, à moitié porté, nous finîmes par faire nos deux kilomètres et par le ramener avec nous, ce qui n'est pas du tout commode quand on manque de brancards.

En route, l'aumônier m'agaçait ; il chassait sur mes terres et donnait des conseils médicaux à mon lignard : il faut faire ceci, il faut éviter cela ; il eût volontiers raisonné hygiène et régime ; le médecin de l'âme qui venait tout à l'heure de rater sa consultation, se mêlait de faire la mienne. J'avais envie de lui crier : Holà! l'abbé, laissez-moi donc un peu les choses de la terre, je ne touche pas à celles du ciel.

En rentrant à Cachan, je trouvai sur la place des brancardiers qui continuaient à baguenauder, mais il n'existait aucune trace des voitures de l'intendance.

Les difficultés que j'avais éprouvées à la porte de Montrouge, pour sortir ce jour-là, s'étaient déjà rencontrées plus d'une fois et menaçaient de s'accroître dans l'avenir. Pour y mettre un terme, je m'en fus chez le général Schmitz, et lui demandai une carte supérieure en pouvoir à celles de l'intendance. Heureusement que le général se croyait indisposé ce jour-là, je traitai donc de puissance à puissance.

— Je vous donnerai une consultation, mais vous me délivrerez un laissez-passer qui me délivrera de l'intendance.

Ce que fit de très-bonne grâce le général ; il me remit une carte spéciale qui me permettait de sortir de Paris ou d'y rentrer le jour et la nuit avec mes équipages, quand l'atmosphère avait ses nuages de poudre et ses orages de ferraille.

C'était le 3 décembre ; je traversai Joinville de bonne heure, et je marchai tout droit devant moi un peu au hasard, mais très-certain que je rencontrerais bientôt quelque chose. Je cheminais dans une plaine désolée, le sol était piétiné et sillonné par les roues des convois d'artillerie ; on voyait des débris de cartouches, ou des gargousses de mitrailleuses, des affûts de canons brisés, et par places quelques traces de sang. On s'était battu la veille presque toute la journée sur ce point.

On s'imagine, bien à tort, qu'un champ de bataille est partout maculé de larges mares sanglantes. Il n'en est rien ; les blessures en général donnent très-peu de sang, la terre l'absorbe, le piétinement l'efface. Seulement quelques grands délabrements produits par des éclats d'obus sur les hommes et surtout sur les chevaux, laissent des traces moins effaçables.

On ne supposerait donc pas, par l'inspection du sol, le lendemain d'une bataille, quand les blessés et les morts sont enlevés, que là des centaines d'hommes sont tombés la veille, victimes de la guerre.

On parle aussi, bien souvent, d'hommes coupés en deux par un boulet, de cuisses emportées ; tout cela est exagéré. Les gros projectiles broient un membre, mais ne l'enlèvent que lorsque ce membre est très-peu volumineux et que le projectile de gros calibre frappe juste dans son axe.

Plus loin nous traversâmes des agglomérations de troupes campées au grand air, sans tentes, et qui se dégelaient à la fumée de maigres feux ou s'abritaient dans les fossés contre la bise ; car la température était rude.

Où étais-je? Cela est bien triste à avouer ; mais aucun des officiers auxquels je le demandai ne put me le dire, et c'est seulement en rentrant que je reconnus sur la carte de l'état-major, la route de Villiers. Si un simple soldat prussien était passé par là, il m'aurait donné ce renseignement, que nos officiers ne pouvaient me fournir.

Nous arrivâmes aux avant-postes. Le sol semblait remué par la puissante charrue d'un géant ; nous étions au plateau de Villiers. Quatre longues tranchées parallèles, et distantes les unes des autres d'une trentaine de mètres, étaient occupées par nos soldats, qui les avaient creusées la veille dans la soirée, après la bataille. Les Prussiens, à une centaine de mètres, avaient fait le même travail, de sorte que, des deux côtés, ces profonds sillons étaient remplis de troupes cachées derrière les épaulements, et se guettant avec une ardeur réciproque.

En raison de la faible distance qui séparait les combattants d'un côté comme de l'autre, ce qui dépassait un instant l'épaulement de la tranchée était immédiatement abattu. C'était un véritable affût ; chaque homme, abrité par la motte de terre qui lui servait de créneau, le chassepot armé, guettait son homme. Les officiers, à tout moment, recommandaient de ne pas s'exposer inutilement. Mais il y a tant d'imprudente insouciance chez le soldat français, qu'à chaque instant j'avais quelque pansement à faire. En une heure, je remplis mes deux voitures sans compter les morts. Le dernier fut un mobile qui se dressa dans la tranchée ; une seconde après il recevait une balle sous l'épaule. Il ne perdit pas vingt gouttes de sang. A la fin du pansement, il s'éteignait dans une convulsion.

Quelle belle chose que la guerre! voilà un homme qui a mis vingt ans à pousser : un petit lingot de plomb en dix minutes en fait un cadavre.

Ce n'est point chose facile que d'emporter les blessés de ces tranchées improvisées où il est impossible de se tenir debout sans être à découvert. On entraîne les blessés comme on peut : il n'y a pas de place pour les brancards, et c'est péniblement courbé, afin de rester à l'abri des épaulements, qu'on sort du retranchement pour gagner les voitures.

Les tués sont mis de côté, quand la mort est bien constatée ; deux camarades se détachent et vont creuser une fosse, pas bien profonde, dans les vignes, s'il y en a dans le voisinage ; puis, deux hommes l'emportent, disent sur son corps un bout de prière, et les funérailles sont terminées. Pendant ce temps, les camarades se livrent à leurs occupations avec une insouciance qui laisse à peine échapper quelques mots de souvenir pour celui qui n'est plus. La mort qui nous menace à chaque instant nous rend d'une indifférence étonnante pour la mort des autres.

Ici je vais reprendre le cours de mon procès à l'intendance. Et tout d'abord je déclare que je ne suis animé d'aucune pensée systématiquement hostile envers ce corps administratif. Je n'ai jamais eu directement ou indirectement personnellement à m'en plaindre.

Quand l'intendant quitte son képi et sa tunique, il est en général très-homme du monde, charmant, et de relations fort agréables ; mais quand il fonctionne comme administration, son incurie devient un danger pour nos armées, et je constate simplement ce que bien d'autres que moi ont malheureusement constaté. Je l'attaque à titre de danger, et je pose un lampion de plus près de ce gouffre, pour qu'on ne vienne pas à l'avenir s'y casser encore le cou.

La nuit du 3 décembre fut extrêmement froide : quatre ou cinq degrés au-dessous de zéro. Les soldats qui passèrent toute cette longue nuit dans la tranchée n'avaient pas même, grâce à l'incurie de l'intendance, leur couverture pour s'abriter ; afin de les alléger, on avait ordonné de les laisser à Paris, et l'intendance avait oublié de les rapporter.

Aussi ces pauvres gens, qui avaient passé douze heures dans la tranchée sans feu, — aux avant-postes on ne peut pas faire de feu, chaque foyer deviendrait un nid à obus, — sans couvertures, sans vêtements chauds, étaient aux trois quarts morts de froid. Qu'on se figure une pareille nuit passée dans une immobilité absolue et l'œil toujours au guet ; car dans ces positions extrêmes, l'ennemi n'a en quelque sorte qu'à allonger le bras pour vous toucher.

Si on avait oublié les couvertures, on n'avait guère pensé aux vivres, aussi les pauvres gens avaient faim depuis la veille ; quand un cheval tombait, les soldats arrivaient comme une volée de corbeaux, et en dix minutes l'animal n'était plus représenté que par son squelette parfaitement disséqué.

Dans ces lieux de désolation les choses se faisaient vite. En une heure un homme pouvait être frappé, mort et enterré. Un cheval en une heure était tué, écorché, dépecé, cuit, dévoré et même peut-être digéré, tant les estomacs étaient avides de fonctionner.


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