Ainsi l'intendance et ce diable de commandant, qui se croyait beaucoup plus humain que moi, laissaient depuis sept jours ce malheureux se morfondre sous la tente, au lieu de le faire conduire à l'hôpital de Bicêtre, situé à deux pas du Moulin-Saquet et exclusivement réservé aux varioleux militaires. Combien de fois un pareil fait s'est-il reproduit avec cette admirable intendance, qui n'était jamais là où on avait besoin d'elle?
A propos de variole, l'intendance avait un moyen bien intelligent de propager la maladie. Pendant le siége, on rencontrait souvent dans les rues des voitures de place portant un petit drapeau d'ambulance, et ornées d'un infirmier militaire, assis auprès du cocher. Ces voitures contenaient un ou deux varioleux qu'on conduisait à Bicêtre ; les glaces étaient naturellement parfaitement closes.
Quand le cocher rentrait à Paris à vide, le voyageur qui montait dans cette voiture infectée avait pour ses trente sous le plaisir de faire une petite promenade, et d'attraper par-dessus le marché une variole très-bien conditionnée.
Avec un peu plus d'intelligence et d'humanité, l'intendance aurait consacré à ce service dangereux pour le public des voitures spéciales, mais que voulez-vous? on ne peut pas penser à tout! Cependant je suis bien certain que lorsqu'un intendant prenait une voiture de place, il avait soin de ne pas monter après un varioleux.
Le lendemain de l'affaire de Buzenval, j'allais chercher des blessés. C'était la troisième fois, en trois jours, que je parcourais cette triste route. La veille de l'affaire, j'étais allé avec une seule voiture étudier le terrain où devait se passer le combat, de façon à savoir où je pourrais passer ; car le jour d'une bataille il faut absolument renoncer à obtenir un renseignement sur le point où on se trouve. Les habitants disparaissent, et les combattants n'en savent pas un mot.
Je fis ma seconde excursion le jour de l'affaire, et je ne fus pas long à compléter mon chargement. Enfin mon troisième voyage eut lieu le lendemain de la bataille ; j'allais chercher un regain de blessés que je savais être à la ferme de la Fouilleuse.
En passant à Rueil, je fus arrêté par un intendant qui me jura ses grands dieux qu'il n'y avait pas un blessé à Fouilleuse, et que je ferais tout aussi bien de ne pas aller plus loin : ce qui ne m'empêcha point de continuer ma route.
A un kilomètre de la ferme, je dus m'arrêter ; le terrain était tellement détrempé qu'il était impossible de faire avancer les voitures. Heureusement que je trouvai sur ce point un grand nombre de brancardiers, philosophiquement assis sur le bord de la route, et attendant probablement que les blessés les vinssent chercher.
Un de leurs chefs, auquel je m'adressai, en mit une trentaine sous mes ordres avec leurs brancards. Nous partîmes dans la boue à mi-jambe.
Je trouvai en arrivant un spectacle navrant : deux énormes granges étaient pleines de pauvres blessés, atteints depuis la veille. Ils reposaient sur un peu de paille.
Une vingtaine de mulets, les cacolets repliés, étaient immobiles sous un hangar, pour montrer probablement que l'Intendance existe réellement. Dans un coin, au pied d'un mur, le cadavre d'un soldat fusillé pour avoir tiré sur son capitaine ; ses mains liées derrière le dos indiquaient que sa mort était la punition d'un crime et non la mort d'un brave.
Du reste, partout une confusion complète ; personne ne donnait d'ordres, ou n'imprimait une direction nécessaire. Je distribuai mes hommes et je fis charger les brancards, ralliant autour de moi les blessés atteints aux bras ou dans une région qui leur permettait de me suivre à pied.
Au bout d'un instant, j'étais entouré de gens de bonne volonté qui me demandaient des ordres pour pouvoir se rendre utiles. Je m'en défendis naturellement ; leur bonne volonté ne suffisait pas, il fallait des brancards, et je n'en avais que pour les hommes que j'avais amenés avec moi.
Comme j'allais partir, un pauvre soldat appela d'une voix altérée par la souffrance.
— Major, allez-vous me laisser mourir là sans secours? J'ai la cuisse brisée depuis hier matin, et je n'ai pas encore été pansé.
Vous pouvez croire que celui-là ne fut pas abandonné, et qu'il fit partie de mon cortége.
Ici se place un fait qui mérite d'être noté. En avant de Fouilleuse, je trouvai deux fils télégraphiques recouverts de gutta-percha et simplement posés sur le sol à quelques mètres l'un de l'autre. Mon premier mouvement fut de les détruire, car ils me semblaient bien se diriger vers les points occupés par les Prussiens ; mais comme il se pouvait qu'ils fussent à nous, je n'osai le faire, car c'est une chose grave que d'enlever les fils d'un télégraphe militaire. En rentrant à Rueil, je demandai à un officier si lesdits fils nous appartenaient. Il me répondit qu'il n'y en avait point eu de posés la veille de ce côté.
Ainsi on s'était battu toute la journée sur les fils des Prussiens sans songer à les détruire, et leurs ordres passaient dans les jambes de nos soldats!
Les brancardiers, que j'avais emmenés nonchalants et insouciants, revenaient pleins d'ardeur et d'entrain. Ils se sentaient activement dirigés, et il n'en fallait pas davantage pour stimuler leur nature française. Nous regagnâmes les voitures ; j'avais ramené beaucoup plus de blessés que je n'en pouvais charger, mais je comptais que depuis mon départ d'autres véhicules avaient dû arriver. En effet, j'avisai d'abord deux grandes tapissières vides, très-convenables pour des blessés couchés. J'appelai leurs conducteurs. C'étaient deux espèces de déménageurs à l'air très-canaille, qui venaient beaucoup plus pour flâner que pour se rendre utiles.
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Des blessés, que vous allez prendre dans vos voitures.
— Des blessés? Je vais d'abord déjeuner et donner l'avoine aux chevaux ; après ça, nous verrons.
— Mon garçon, on déjeune ici quand les blessés sont soulagés.
— Vous m'embêtez, vous que je ne connais pas ; j'suis ici en société, et je ne prends pas les blessés des autres.
— Brancardiers, enlevez ces deux voitures, chargez-les, et si ces deux polissons font la moindre résistance, flanquez-les-moi dans le fossé.
Il y avait dans le fossé une jolie boue liquide, dont l'aspect donnait à réfléchir.
Mes hommes déposèrent leurs brancards, s'élancèrent à l'assaut des voitures ; en un instant les matelas furent rangés et les blessés en place. Les conducteurs avaient disparu, et en cela ils montrèrent une certaine prudence ; les brancardiers étaient furieux, et il n'est pas sûr que j'eusse pu les empêcher de battre ces drôles.
L'armée s'était retirée depuis la veille, et la ferme de la Fouilleuse, qui contenait encore un si grand nombre de nos blessés, était absolument sans défense ; il n'y avait là que quelques gardes nationaux traînards, débandés ou fatigués. Les Prussiens se tenaient à une très-petite distance, invisibles derrière ce qui restait des murailles crénelées que nous avions eu tant de peine à enlever la veille. Rien ne les eût empêchés de venir enlever nos blessés qui étaient là abandonnés sans protection.
Il est vrai que, de leur côté, ils avaient assez d'hommes hors de combat pour ne pas s'embarrasser des nôtres. Je dois leur rendre cette justice, qu'ils laissèrent passer nos convois sans tirer dessus. Les gardes nationaux débandés, qui s'étaient mêlés à nous, leur en donnaient presque le droit, car les drapeaux de Genève ne protégent les ambulances qu'à la condition de s'écarter des gens armés.
En rentrant à Rueil, je retrouvai ce brave intendant qui croyait la Fouilleuse déserte, et je lui prouvai qu'il y avait encore beaucoup à faire pour vider entièrement ce triste dépôt.