X

Le 5 avril, le fort d'Issy faisait un tel tapage, que je jugeai qu'il y avait quelque chose à faire de ce côté. Pierre, mon fidèle cocher, se tenait alors à peu près sur ses jambes et consentit à m'accompagner. Je trouvai le fort dans un pitoyable état ; les obus de Versailles achevaient l'œuvre des Prussiens. Les casernes effondrées ne pouvaient guère être utilisées que pour servir d'abri aux voitures derrière ce qui restait de leurs murailles. De rares gardes nationaux se tenaient près la porte d'entrée, un peu moins menacée que le reste. Les autres étaient dans les casemates ; les batteries avaient leur service d'artillerie au complet et ne laissaient pas refroidir leurs pièces, il faut leur rendre cette justice.

C'était chose bien curieuse que les figures qui peuplaient ces ruines. Quelles têtes! quelles physionomies! Comme le vice avait enluminé tous ces visages, en attendant que le crime leur imprimât son dernier cachet! C'étaient des hommes de Belleville. Si on les avait déshabillés de leurs sordides vêtements, on n'aurait pas trouvé deux chemises pour cinq hommes. Dans le nombre quelques figures honnêtes, effarouchées, amenées là de force, faisaient tache sur le reste.

— J'te parie une chopine que je dégotte la maison qui est là-bas, à côté du grand peuplier.

— J'parie que non.

— Ça y est, j'ai touché.

— Ma revanche! A mon tour!

— Ça va pour une chopine.

— J'ai mis dedans.

— Jouons la belle.

Total, quatre coups de canon pour une chopine. Quelles belles journées ils passaient au fort d'Issy!

Un obus versaillais, en éclatant, jeta deux artilleurs à terre ; l'un était tué, l'autre avait la cuisse gauche fortement entamée.

— Allez chercher du monde pour enlever ces hommes, dis-je à un artilleur.

Il alla à une casemate et revint un instant après.

— Y veulent pas venir.

J'allai à mon tour à la casemate. Si je leur avais dit : « Messieurs, veuillez avoir l'obligeance de venir emporter vos camarades, » ils m'auraient ri au nez. Je dus leur parler leur langage pour me faire obéir.

— Ah çà! vous ne voulez pas venir relever vos camarades ; eh bien! quand on vous cassera la g…, qui est-ce qui vous ramassera?

Immédiatement j'eus plus d'hommes qu'il ne m'en fallait. Dix minutes plus tard, j'en avais encore bien davantage. Il y eut un coup de casemate, c'est-à-dire qu'un obus vint éclater dans leur terrier, ce qui me donna assez de besogne, et tous s'empressèrent de déguerpir.

Il était curieux de constater les petits soins et les égards que témoignaient les communeux aux chirurgiens.

— Major, ne passez pas par là ; la place est dangereuse. — Major, venez dans notre casemate ; elle est plus sûre que les autres, etc.

Quand ils nous répondaient, leurs mains montaient jusqu'au képi, et nos ordres étaient exécutés avec un empressement et une ponctualité qui contrastaient fort avec la complète irrévérence qu'ils témoignaient à leurs chefs. Chacun d'eux s'empressait pour nous servir d'aide, et ils s'acquittaient de leur tâche avec beaucoup de zèle.

Je n'ai point l'intention, bien entendu, d'attribuer leur conduite à notre égard à un sentiment des convenances ou à un respect de la hiérarchie sociale. Pas le moins du monde ; pour eux, c'était une affaire d'intérêt. Ils se disaient : « Si on nous casse quelque chose, le major est là ; il faut donc avoir soin de lui et ne pas lui être désagréable ; sans quoi il pourrait bien nous planter là, et alors qui donc aurait soin des fils de nos mères? »

Pendant que j'étais au fort, on vint m'avertir qu'un de mes confrères venait d'être blessé au fond de cette espèce de ravin qui sépare les forts d'Issy et de Vanves, là où le chemin de fer forme un énorme remblai percé en bas d'une voûte où passe la route. Je me rendis près de lui.

En revenant au fort, je fus témoin d'un splendide spectacle. J'étais sur une hauteur dominant les accidents de terrain qui s'étendent jusqu'à Clamart. Il faisait un temps magnifique, et la verdure, qui était encore une nouveauté, fournissait au paysage des contrastes de tons pleins de vigueur. A mes pieds, avait lieu un combat de tirailleurs très-animé. Les tranchées, remplies de combattants, faisaient un feu nourri. Chaque buisson, chaque butte de terre abritaient un ou plusieurs hommes. On fuyait, on revenait à la charge, et de tous côtés des combats partiels étaient engagés.

La grosse voix du canon se mêlait aux pétillements de la fusillade. A ma gauche et un peu en arrière, une pièce de sept, sans épaulement et à peine abritée par un mur, faisait un feu continu, auquel les Versaillais ne daignaient pas répondre. Le principal servant de cette pièce était un gamin d'une quinzaine d'années, qui se démenait comme un diable dans cette fumée.

Puis un peu partout des arbres ébranchés, rompus, tordus par les projectiles ; des canons démontés, des affûts et des caissons brisés, tous ces résidus des batailles étaient épars sur un sol fouillé par les obus.

Je restai là une demi-heure, immobile, absorbé dans une contemplation profonde, analysant ces terribles contrastes d'une nature splendide dorée par le soleil et de cette œuvre de destruction que les hommes accomplissaient avec rage.

Quand je retrouvai Pierre, il n'était pas content ; il paraît qu'un obus était venu tuer deux chevaux auprès de sa voiture, et il prétendait que nos blessés avaient un vif désir de gagner Paris.

En rentrant chez moi, un incident des plus prosaïques me donna une émotion d'un autre genre. Ma famille contemplait avec horreur un volumineux insecte grisâtre qui se prélassait sur mon dos. Il fut immédiatement massacré, et je le regrette ; j'aurais voulu le conserver, embroché d'une épingle, comme un souvenir de ces bons communeux. Il était d'une taille majestueuse ; on comprenait que la longue existence de ce malfaiteur s'était écoulée calme et paisible, et que jamais on n'avait dérangé ses habitudes par d'indiscrètes perquisitions.

J'y pensai pendant huit jours, et, aussitôt qu'une démangeaison me rappelait le monstre, je courais dans ma chambre et je m'empressais de m'assurer si j'avais eu affaire à un misanthrope isolé, fuyant la société de ses semblables, ou s'il avait émigré en famille.

Le 7 avril, Versailles attaqua le pont de Neuilly et s'en empara. L'affaire fut très-meurtrière pour les communeux. Il ne fallait point espérer passer par l'avenue de la Grande-Armée pour arriver sur le lieu du combat. Je pris l'avenue du Roule, que je dus bien vite abandonner. Il était deux heures, et jusqu'à cinq heures je fis d'inutiles tentatives pour me rapprocher du pont.

Les routes transversales étaient aussi impraticables que les chemins directs, les balles tombaient partout. Cela tenait à la nature des clôtures des maisons du parc de Neuilly, qui sont entourées non par des murs, mais par des grilles. Dans une rue, on n'a qu'à se méfier des deux extrémités ; sur les côtés, les maisons vous protégent. Mais, au milieu de ces grillages, les projectiles arrivent de fort loin et de tous les côtés.

Quand le feu se ralentissait, nous allions en avant ; mais, quand il reprenait son intensité, nous étions obligés de battre en retraite, et Pierre ne se faisait pas prier pour cela.

Vers quatre heures, j'avais gagné, près de la Seine, l'extrémité du boulevard Bineau. J'étais abrité derrière une maison et au repos. Trois voitures de l'Internationale vinrent me rejoindre, et, en raison de l'expérience puisée dans mes précédentes tentatives, on me chargea de diriger l'expédition. Pendant une accalmie, nous prîmes le boulevard de la Saussaie parallèle à la Seine, et qui conduit vers le pont. Nous marchions à pied, près des voitures, lorsque, en arrivant aux rues qui avoisinent le pont, une fusillade violente nous coupa la route ; les cochers de l'Internationale poussèrent en avant au galop pour échapper aux balles qui nous arrivaient par le travers ; ils tombèrent au beau milieu des Versaillais, qui débouchaient sur ce point.

Les Versaillais ne faisaient, bien entendu, aucun mal aux ambulanciers qui arrivaient au milieu d'eux, mais ils les utilisaient pour emmener leurs blessés.

On ne manqua pas de clabauder encore ce jour-là que les troupes de Versailles tiraient sur les ambulances ; c'était bien sans le savoir, et la Commune pouvait revendiquer au moins la moitié des projectiles.

J'avais arrêté ma voiture, et tous les ambulanciers de l'Internationale qui étaient avec moi se trouvaient absolument coupés des leurs. Comme je ne voulais point aller coucher à Versailles, malgré le désir que j'avais d'être utile à nos braves soldats, je tournai bride, et cette fois revins à Paris, par la porte des Ternes, absolument à vide de blessés.

Rentrer à vide après un combat qui a duré toute la journée, c'était presque une honte ; aussi, j'allai m'installer à la porte Maillot, dans la maison d'un marchand de vin, qui faisait le coin de l'avenue de la Grande-Armée et du boulevard Pereire. Au bout d'une demi-heure, grâce au bombardement de la Porte-Maillot, qui était l'objectif des obus et des boîtes à balles, j'avais de quoi remplir ma voiture, et je rentrai définitivement et pour la dernière fois, car Pierre me signifia qu'il n'avait plus aucune espèce de goût pour le métier d'ambulancier ; et, le lendemain, pour échapper à mes tentatives de séduction, il se sauvait à la campagne de son maître avec le cheval et la voiture.

J'étais donc démonté de mes chevaux et de mes voitures. Je n'en cherchai pas d'autres, car, je dois l'avouer, j'étais dégoûté des communeux, et s'il est une façon stupide de risquer sa vie, c'est de la risquer pour de pareilles gens.


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