L'ARTICLE 552

L'ARTICLE 552L'ARTICLE 552

L'ARTICLE 552

Vers la cinquantaine, M. Gilet, petit boutiquier batignollais, veuf, sans enfant, hérita une maisonnette au milieu d'un clos, dans un village bourguignon. Il s'y fixa. Et dès lors, l'instinct propriétaire, qui couvait en lui, fermenta, se déchaîna avec une violence furieuse.

Le désir de s'affirmer, de durer, de se prolonger par la possession est au cœur de l'homme. Mais, dans cette âme étroite et mesquine, il prit sa forme la plus vile et la plus répugnante.

M. Gilet jouit de son bien avec un égoïsme épais, une jalousie féroce. Nul ne franchissait son seuil. Il n'avait de tendresse que pour sa terre, ses fruits et ses légumes. Car il avait proscrit les fleurs, qui tiennent une place inutile.

Pendant des manœuvres, un paysan voisin tua d'un coup de fusil un petit soldat harassé qui cueillait des cerises dans son champ, au bord de la route. M. Gilet l'admira. Et il glorifia dans son cœur un autre rural qui, pour ne pas perdre de terrain, cultivait, tour à tour, le blé, la betterave et la luzerne sur la tombe de ses parents.

Bref, séché, racorni, courbé vers la terre, agité pour elle d'une passion honteuse, il vivait, entre les quatre murs de son enclos, l'existence la plus bornée, la plus rance et la plus fétide.

Or, un jour, devant le morceau de journal qui enveloppait son hareng saur quotidien, il tomba en arrêt. Il s'agissait de propriété. A propos d'aviation, on exhumait l'article 552du Code: «La propriété du sol entraîne la propriété du dessous et du dessus.» Suivaient quelques développements.

M. Gilet relut plusieurs fois le journal. Il possédait le dessous et le dessus! Cette pensée pénétrait dans son cerveau, gagnait du terrain, à la façon du sérum injecté qui peu à peu envahit tout l'organisme.

Il rappela ses souvenirs d'école, lut, se renseigna. Ainsi, il possédait le sous-sol, jusqu'au centre de la terre. Évidemment, c'était flatteur. Mais cet invisible, ce noir domaine, si profond qu'il fût, avait des bornes. Tandis qu'au-dessus de sa tête, son royaume s'étendait à l'infini. A l'infini! Cela surtout le grisait, l'étourdissait de vertiges.

Il exigea des précisions, voulut connaître le contour exact de son empire. C'était une sorte de pyramide renversée, gigantesque, qui partait du centre du globe, s'appuyait aux limites de son terrain et qui s'évasait, s'évasait toujours, à mesure qu'elle s'élevait dans le ciel...

Et, à l'intérieur de ce cornet prodigieux, tout était à lui!... Oh! le vol des aviateurs ne lui apparaissait que comme une menace lointaine. Le jour venu, on aviserait. Ce qui le foudroyait, c'était la révélation, le sens de la possession immédiate, infinie.

Lui qui, depuis des années, vivait penché sur la terre, peu à peu, relevait la tête. Il découvrait l'espace, son espace.

Ainsi, ils vivaient chez lui, tous ces papillons bariolés, pareils en s'ébattant à de petits drapeaux qui jalonneraient la marche du printemps, pareils en s'élevant à des fleurs qui s'envolent.

Ils passaient chez lui, ces oiseaux qui montaient, planaient, descendaient, qui lançaient des cris d'ivresse éperdue et signaient leurs grands paraphes sur la page bleue du ciel.

Ils étaient à lui, ces parfums qui voguaient dans l'air, au-dessus de son clos. Parfum sucré des lilas, parfum chaud des blés mûrs,fin parfum de la vigne, âmes de fleurs éprises, baisers odorants qui cherchent où se poser. Et il les respirait avec délices, la face élargie.

A lui, le beau nuage aux flancs dorés, dont la forme changeante semble tour à tour imiter en reflet tous les spectacles de la terre, le troupeau, la montagne, le visage humain, le corps de la femme, la mer...

A lui, tous les astres qui s'allumaient au zénith. Le cerveau craquant, il apprit leur vie, leurs mœurs, leur éloignement insensé. Ainsi, il possédait des mondes, des soleils, des univers, encore plus loin, toujours plus loin, sans fin... Et pareil au bouquet de fête dans sa robe de papier blanc, son domaine, s'évasant sans cesse, jetait à l'infini sa gerbe d'étoiles.

Et M. Gilet, perdu dans sa contemplation, décidément levait le front. La terre passait au second plan, cessait d'être pour lui l'unique attrait de la vie.

Les liens étroits qui l'attachaient au sol se détendaient. Il planait dans son domaine sans bornes. Et il devenait indulgent et magnanime,comme tous ceux qui regardent de haut la fourmilière humaine.

Son intelligence brisait sa coque dure, s'aérait, suivait le nuage, les parfums, les oiseaux, montait jusqu'aux étoiles. Les vastes pensées descendaient en lui, puis l'emportaient d'un coup d'aile.

C'est ainsi qu'en une métamorphose singulière ce petit propriétaire racorni se redressa, s'éleva, s'élargit, s'accrut, s'épanouit, grâce au bienfait de l'article 552.

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LE ROILE ROI

LE ROI

Quand Cagnard reçut l'invitation à déjeuner du roi d'Illyrie, il plissa le front et se gratta les cheveux sous sa casquette. Il était très embêté. On peut être roi de l'air sans avoir l'habitude des cours. Sacrédié de sacrédié... Comment se tirer de là?

Pas moyen de refuser. On était au deuxième jour de la semaine d'aviation de Numarest, la capitale de l'Illyrie, semaine dont Cagnard faisait tous les frais. Lisez qu'il en palpait tous les prix. Non, il ne pouvait pas se défiler, faire une crasse au souverain de l'endroit.

Mais quelle barbe! On a beau avoir été contremaître dans une usine d'autos, ce n'est pas en grattant sur un moteur qu'on apprend les pirouettes et les ronds de jambe. Vrai, à l'école des pilotes, on devrait vous enseigner les belles manières. C'est très joli, de savoir décoller vite, virer sec, atterrir dans un mouchoir. Mais puisqu'on est appelé, par le temps qui court, à fréquenter des majestés, on devrait aussi s'entraîner à ce métier-là.

Bah! Le mieux était d'y aller gaiement. Il en avait vu bien d'autres. Bouffer chez un roi, ce n'est pas plus terrible que de couper l'allumage à mille mètres. Faut un commencement à tout. Et puis, ça lui servirait: il se ferait la main, sur un monarque de second ordre. Des fois que, plus tard, le tsar ou le kaiser l'inviterait.

Le moment venu, Cagnard aborda donc crânement l'obstacle. Comment s'habille-t-on, pour croûter au palais? Il n'avait pas d'habit,pas de smoking. La belle affaire! Il mettrait ce qu'il avait de mieux, son veston des dimanches. Par là-dessus, une cravate d'un rouge éclatant, des croquenots vernis à faire cligner des yeux. Si le roi n'était pas content!...

Désinvolte, il passa devant la sentinelle qui, le schako sur les sourcils et le fusil raide au long du corps, montait la garde au seuil du palais. Mais à peine s'engageait-il sous le porche qu'une sorte d'amiral tout chamarré bondit d'une loge, comme un chien de sa niche. Il prononça des paroles impérieuses. Cagnard n'y comprit rien. Mais il lui fourra son carton sous le nez. Aussitôt l'autre s'apaisa et requit un soldat du poste afin d'accompagner l'invité du roi.

—Hein? Ça lui en a rodé un clapet, déclara le pilote satisfait.

Au côté de son compagnon, il traversait une immense cour pavée, chauffée à blanc par le soleil de midi.

—Dis donc, mon vieux, demanda Cagnard,est-ce qu'il fait aussi chaud que ça tous les jours, dans ton patelin?

Mais le soldat ne pipait pas. Il ne comprenait même pas le français. Paysan, va!

Au faîte d'un perron, un deuxième pipelet, plus chamarré encore que le premier, accueillit l'aviateur. Il portait une chaîne d'or au cou et un sabre au flanc. Drôle d'idée de traîner un bancal pour tirer le cordon. L'homme à la chaîne lut encore le carton puis, d'un geste noble, indiqua un escalier, si large qu'on aurait pu le monter en biplan. Trois grands coups de timbre tombèrent dans le silence.

—Chouette, on annonce bibi, murmura Cagnard.

Il grimpa. Un tapis doux comme de la mousse couvrait les marches de marbre. Partout des plantes et des statues. Au palier, un troisième larbin, en gants blancs et culotte courte, salua d'un petit signe protecteur.

«Celui-là est à la coule», pensa-t-il.

Il le suivit. Ils traversèrent une antichambre blanche, toute en glaces, comme un café; puisun billard, d'un sérieux et d'un cossu de cathédrale. Enfin, ils s'arrêtèrent dans un salon. Mais quel salon! Même au musée, même au théâtre, on ne voyait pas si beau. Cagnard fit entendre un claquement de langue admiratif. Il voulut féliciter le larbin du goût de son patron. Mais la culotte courte avait disparu.

Tant qu'il avait fallu monter à l'assaut, le pilote avait crâné. Mais maintenant qu'il était dans la place, tout seul, sa belle assurance le lâchait. Il restait debout, immobile, car, dans cette pièce-là, les sièges n'étaient pas faits pour s'asseoir, ni les tapis pour marcher.

Une question surtout le préoccupait. Comment appeler le roi? Il n'avait pas pu se renseigner. Il ne connaissait personne dans la ville. Et il n'avait emmené avec lui que son mécano qui, évidemment, ne pouvait pas lui être d'un grand secours dans la circonstance. Disait-on Sire, Majesté, Altesse? Si on l'appelait monsieur, il se froisserait.

Et comment le saluait-on? Révérence, poignée comble de l'élégance consistait à balancer agréablement le haut du corps, en glissant en même temps la semelle sur le plancher, à la façon d'un frotteur. Mais il n'en était pas très sûr.

Le roi... Cagnard le reconnut, l'ayant entrevu la veille aux tribunes. Il était en veston. Bonne affaire. Et puis il parlait français. On pourrait s'entendre. Dame, tout en complimentant l'aviateur, il gardait bien des airs de grand chef, de monsieur qui a des moyens. Mais il ne pouvait pas s'en déshabituer d'un coup, cet homme. On l'avait élevé comme ça. Et malgré tout, il y aurait du bon, si l'on déjeunait dans le tête-à-tête.

Le tête-à-tête... Ah! bien oui! On était une douzaine à table. La reine, d'abord, et des chambellans, et des aides de camp, des tas de gens pincés, lisses, glacés à frapper les carafes. Le pauvre Cagnard avait beau se dire que la reine ressemblait à la patronne d'un petitbistro de Billancourt, il en perdait tout de même la direction.

Sûr, qu'il n'était pas dans son équilibre pendant le repas. Vous parlez, qu'il avait les grosses sueurs. Et pour tout. De quel couvert se servait-on, pour les hors-d'œuvre? De la petite fourchette à deux pointes, du couteau d'argent? Il en avait toute une trousse, devant lui. Et où replaçait-on son outillage? Sur la nappe, ou dans l'assiette? Et puis des déveines. Ainsi, les tranches de jambon étaient mal coupées dans le plat. Elles tenaient ensemble. Quand on en tirait une, il en venait quatre.

A tout moment il manquait de pain, dont on lui donnait des lichettes de rien. Et c'était aussi embarrassant d'en redemander que de rester le couvert en l'air. Autre supplice, de sculpter les os avec la fourchette et le couteau, au lieu d'y mettre franchement les doigts. A chaque instant, il tremblait de les faire sauter au milieu de la table. Puis la reine, sa voisine, s'avisant de lui poser une question tandisqu'il buvait, il faillit s'étrangler pour lui répondre. Ah! ce qu'il avait envie de se faire la paire!...

Enfin, on apporta des bols d'eau chaude, où trempaient des violettes. Chacun fit sa petite toilette. Les mains, la bouche. Pourquoi pas les pieds? C'était assez dégoûtant, de se laver à table. Mais Cagnard était vague. L'émotion, la gêne, les vins qu'il avait humés au petit bonheur dans l'escouade de verres alignés devant lui, tout cela lui composait une sorte d'ivresse morne et de vertige sans joie.

Quand il quitta la salle à manger, la reine à son bras—c'était roulant!—une seule idée fixe émergeait de son esprit troublé comme un pylône dans un brouillard: ouf! c'était fini.

Cependant, une heure plus tard, Cagnard s'élève en lentes spirales au-dessus de la ville à bord de son biplan. Sa mémoire s'éclaircit au vif de l'air. Il revoit ses épreuves, sa gaucherie,ses bévues, les sourires pincés des chambellans, les regards amusés qu'échangent à la dérobée les souverains. Ce qu'il a dû gaffer. Ce qu'on a dû se payer sa tête. Bon sang! Il en rougit, rien qu'à se souvenir. Tout de même, ce n'est pas juste, des différences pareilles, et que les uns soient élevés dans du coton, et les autres à la dure...

Mais il se penche. A cinq cents mètres au-dessous de lui, toute la ville est dehors. Au flanc des collines environnantes, des files humaines descendent, ruissellent, qui vont grossir la foule et l'acclamer à l'atterrissage.

Et une pensée l'éclaire et le dilate. Lui aussi, on l'ovationne, et mieux qu'un souverain! Quand on l'applaudit, ce n'est pas par habitude, c'est pour lui-même, pour son énergie, pour son sang-froid, pour son courage. Lui aussi, il a un trône, fait d'un bout de sapin, c'est vrai, mais un trône qui vole. Son sceptre est son volant. Et lui, il a vraiment les peuples à ses pieds. Il a le pouvoir. Il règne... Alors pourquoi se frapper, se croire inférieur,pour quelques singeries de salon qu'on ne sait pas?

Et, ragaillardi, vengé, Cagnard s'apostrophe gaiement:

—Mais, mon salaud, c'est toi, le vrai roi!

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LA RÉVOLTE DES AILESLA RÉVOLTE DES AILES

LA RÉVOLTE DES AILES

Dans l'aube indécise, à la lisière de la forêt où il s'était posé la veille au soir, le monstre de toile apparut. L'aviateur et son mécanicien dormaient à l'abri de ses ailes.

Alors, dans le monde des oiseaux et des insectes, où l'on se lève avec le jour, ce fut bien vite un ramage, un bourdonnement inusités. Ce géant les intriguait et les inquiétait. Était-il mort, ou simplement endormi? La curiosité, la peur, hantaient les cervelles. On s'interpellait, on s'interrogeait. De tous les points del'horizon, franchissant les monts et les bois, la gent ailée se concentrait autour du biplan. Un congrès s'institua dans l'aurore.

Un moineau couleur de poussière, qui avait roulé sa boule à travers le monde, et qui avait assisté aux premières envolées d'Issy-les-Moulineaux, donna la clef du mystère. On avait sous les yeux une sorte d'oiseau construit et monté par les hommes.

Une clameur énorme s'éleva. Par les hommes! Quoi, les hommes quittaient vraiment la terre, leur domaine? Ils osaient se lancer, d'un essor définitif, à la conquête des airs?

Les avis s'entre-croisaient, dans un tumulte assourdissant.

Une alouette, que grisait déjà la rosée du matin, s'écria d'une voix éperdue:

—Ce n'était pas assez de nous fusiller! Ils nous envahissent!

Et, aussitôt, on sortit tous les vieux griefs accumulés contre la race détestée. Une autruche, accourue du désert, érigea son col nu et congestionné:

—Ils nous arrachent nos plumes pour les mettre aux chapeaux de leurs femmes!

Une fauvette se lamenta:

—Leurs enfants détruisent nos nids.

Le paon, superbe de courroux:

—Ils ont fait des plumeaux de mes plumes.

La basse-cour, qui avait perdu dans la servitude l'usage de ses ailes, s'indignait d'autant plus aigrement contre l'homme volant. Une poule gloussa, en baissant une pudique paupière:

—A peine attendent-ils que nous ayons pondu pour nous prendre nos œufs.

Le coq jeta, le jarret tendu, l'œil sanglant:

—Ils mettent nos crêtes en vol-au-vent.

Le dindon secoua un jabot violacé de fureur:

—Ils ne nous gavent que pour nous manger.

Amer, le chapon précisa ses scabreuses rancunes.

Cependant quelques dissidents penchaient vers l'indulgence. Un pinson lança gaiement:

—Bah! Ils nous donnent leurs jardins.

—Nous leur donnons nos chants, répliqua fièrement le rossignol.

L'hirondelle risqua:

—Ils fêtent mon retour...

Mais un hibou coupa, très sec:

—Ce n'est pas toi qu'ils saluent, c'est le printemps.

Un papillon balbutia:

—Ils nous laissent les fleurs...

—Ils nous prennent le miel, bourdonna l'abeille.

Une grue rêva, en lissant ses plumes:

—C'est chic, les hommes...

La colombe roucoula:

—Ça doit être joli, de s'envoler à deux, sous la même paire d'ailes...

Mais ces voix favorables étaient aussitôt couvertes par des cris de colère.

Un pierrot, assidu des réunions publiques, s'écria:

—Citoyens, on veut nous affamer. Tous ces engins du diable suppriment le cheval, bonsemeur de crottin, qui nous donnait, si l'on peut dire, la becquée...

Un pigeon voyageur, qui portait sur les ailes l'estampille officielle, secoua, d'un élan de révolte, le joug hiérarchique:

—Ces machines me dégoûtent à jamais de porter des dépêches. Vive la grève!

Le pélican, mélancolique, nargua le radiateur:

—Ça, des entrailles? Qu'ils les donnent donc en pitance à leurs enfants!

Un manchot, jaloux, agita ses moignons inutiles:

—Et ça voudrait voler!

Les becs acérés claquaient de haine. Un vieux corbeau, qui s'était régalé sur des champs de bataille, décréta:

—L'homme, ça n'est bon que quand c'est mort.

Docte, un gros perroquet ricana:

—Figurez-vous que les hommes passent leur temps à répéter mes paroles...

Une libellule poussa le coude aigu d'unesauterelle, en lui montrant l'aéroplane:

—En somme, de la contrefaçon, ma chère.

Les insectes, en essaims pressés, animaient les airs de leur fureur sonore. Les mouches clamaient qu'on les empoisonnait, qu'on les embouteillait, que les hommes leur faisaient expier par mille morts le crime de vivre. Les hannetons racontaient les tortures que leur faisaient subir les écoliers... Les moustiques, altérés de sang, criaient que l'heure de la revanche était venue.

Aveuglés de rage, tous chargeaient les hommes des travers et des vices dont ils étaient eux-mêmes le symbole. La pie les traitait de voleurs, la linotte d'écervelés, le coucou de paillards...

Soudain, tout se tut. L'aigle planait sur l'assemblée. Ses vastes ailes répandaient de l'ombre. On eût dit que la nuit revenait, qu'il avait, sous son fixe regard, contraint le soleil levant à rentrer sous l'horizon. Il parla:

—Oui, vous avez raison. L'homme est coupable de tous les forfaits que vous rappelez. Et celui dont il nous menace les dépasse tous. Il ne faut pas qu'il l'accomplisse. L'espace est à nous. Je ne veux pas que ces machines humaines viennent nous briser de leur masse ou dans leurs remous. Je ne veux pas qu'elles violent le ciel, notre ciel. Sauvons l'empire des ailes. Unissons-nous contre l'envahisseur. Mettons en œuvre contre lui tous les moyens de défense dont nous arma la nature. Que tous les becs, que toutes les griffes, lacèrent les étoffes et crèvent les yeux. Que tous les dards plongent, que tous les venins empoisonnent. En avant!

Il dit et, suivi de la horde innombrable, fond vers la terre. Mais tout à coup, de furieuses détonations éclatent et crépitent, ininterrompues. L'air tremble comme un drapeau dans le vent. Le moteur est en marche! Et c'est aussitôt, dans le ciel, une soudaine déroute, la panique des ailes, un gigantesque bouquet d'oiseaux qui fuse et s'éparpille, tandis que, majestueux, l'aéroplane s'enlève, auréolé par le soleil...246

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LE CHAMP D'ESSORLE CHAMP D'ESSORSOUVENIRS DES PREMIERS ESSAIS

LE CHAMP D'ESSOR

SOUVENIRS DES PREMIERS ESSAIS

Nous avions déjà le champ de bataille, le champ de manœuvre, le champ de courses. Grâce à l'aviation, nous avons le champ d'essor.

J'entends par là ces vastes espaces plans et nus qui sont actuellement nécessaires à la science nouvelle, qu'elle choisit ou va choisir un peu partout pour ses expériences et ses concours, et dont Issy et Bagatelle resteront les prototypes.

Quel contraste entre ces deuxchamps d'essordésormais historiques, d'où se sont élancés les premiers engins plus lourds que l'air, et qui virent l'un leur premier vol, l'autre leur premier circuit fermé!

Sinistre, ce terrain d'Issy, ce sol de sable brun martelé par les pieds des chevaux, dans un cadre d'horizons bas et brumeux, de remparts et de remblais, de masures et d'usines. Des trains sifflent et grondent. Une école de clairons lance sans reprendre haleine ses refrains mélancoliques. Un peloton d'infanterie manœuvre en bourgeron. Quelques cavaliers sautent des obstacles. Mais les bruits et les silhouettes s'évaporent dans ce désert noir.

Quelques curieux stationnent sans cesse à la porte de Sèvres, qui s'ouvre sur le champ d'essor. D'autres s'engagent sur la piste tracée par les pas à travers ce Sahara de banlieue. De près ou de loin, tous guettent, à la lisière du terrain, les fameux hangars, solides de lignes et rudimentaires de façon comme des factoreries de trappeurs.

L'étrange public!... Des «sans travail» qui jouent aux boules avec des pierres lancées contre une vieille boîte de conserves. Des gamins, moineaux du faubourg, qui piaillent, s'ébrouent, se bousculent sur des tas de sable. Et, parmi cette graine de fortifs, quelques vêtements bourgeois un peu dépaysés, le photographe en chasse, l'adolescent épris d'aviation. Oh! je t'ai bien reconnu, jeune néophyte, tout brûlant de ferveur et d'enthousiasme, tout enfiévré d'attente, d'impatience et d'espoir sous tes dehors timides, et qui ne pouvais pas t'éloigner de ce hangar clos d'où peut-être allait enfin sortir le grand oiseau magique...

Et je t'ai retrouvé à Bagatelle, toujours rêveur, toujours errant, toujours dévoré de belle curiosité. Mais quel changement de décor, n'est-ce pas? Plus de cheminées noires, de murs croulants, de remparts pelés. Les blanches architectures de la «Folie» du comte d'Artois se haussent au-dessus des frondaisonspour épier la pelouse fraîche. Des enfants soigneux jouent sagement. Limousines et doubles-phaétons passent dans le bruissement de soie des moteurs. N'est-ce pas, jeune néophyte, qu'ici l'attente est un plaisir? Et tiens, justement... Vois sur le pont de Puteaux cet étrange cortège, ce rigide oiseau blanc qui s'avance, entouré d'une escouade d'ouvriers et de curieux, d'une allure saccadée de char de carnaval. C'est un aéroplane... C'en est un!

Abandonnons-nous donc à la volupté de réaliser du désir, d'étreindre de la certitude. Ne perdons pas un détail du spectacle. Le montage et le réglage des grandes ailes en voûtes, de la cellule arrière, toutes sortes de lenteurs nécessaires. La comédie bien humaine qui se joue autour de l'appareil, les comparses qui se donnent des airs importants, essentiels, tandis que les vrais artisans de l'œuvre s'activent, obscurs et modestes.

Un tout petit enfant—trois ans aux roses prochaines—contemple l'oiseau blanc. Sa maman lui apprend:

—Sais-tu comment on appelle ça? Un a-é-ro-pla-ne.

Et le bambin de répéter: «A-é-ro-plane». Quel signe des temps, ce tout petit qui balbutie ce mot-là parmi ses premiers mots!

Le mécanicien, coiffé d'un casque de cuir, grimpe à son poste. A grand'peine la foule est écartée des zones dangereuses.

Quelques ordres brefs, dans le silence solennel. Puis le ronflement du moteur et de l'hélice éclate, puissant et dru. La veste des ouvriers qui retiennent l'engin claque comme un drapeau dans le vent. L'oiseau s'élance, roule, s'élève... Ah! le moment où il quitte le sol, d'une allure un peu gauche d'échassier qui prend son vol, cette vision que jamais des yeux humains n'avaient enregistrée avant ce siècle-ci, voilà, jeune néophyte, voilà qui vous paye et vous récompense de bien des heures d'attente...

Maintenant, c'est à l'autre bout du champ que l'oiseau va partir. Il approche, quitte terre, encore hésitant et timide, s'élève, se dresse,puis, comme effrayé de son essor, plonge trop vite, pique du nez, heurte brutalement le sol, et, dans un complet panache, s'immobilise avec un bruit sec, le ventre en l'air...

Une seconde d'angoisse. Mais le mécanicien, à quatre pattes, sort de sa prison de toile et d'acier. Allons! ce ne sera qu'un incident. Alors, de tous les points de l'horizon, la foule accourt vers le grand corps abattu. Elle constate les dégâts, l'hélice pliée comme un papier de plomb, les roues fauchées, les poutres brisées. On épilogue. Les railleurs ont beau jeu. Un individu à face mauvaise dit:

—A quoi que ça sert, ces engins-là? A attraper les corbeaux?

Une dame, pincée:

—Ça ne s'enlèvera jamais.

A quoi un ineffable mécano, la cigarette pendante à la lèvre:

—Sûr, c'est pas si facile à enlever qu'une dame!

Et les inventeurs de l'appareil? Vous pensez peut-être qu'ils sont un instant découragés? Ah! bien oui. Ce serait mal les connaître. Ces gens-là vous ont des tempéraments de fourmis qui, dès la fourmilière défoncée d'un coup de talon, réparent les dégâts et sauvent le reste. Déjà le mécanicien s'est glissé sous son moteur. Déjà des modifications sont décidées, des essais promis pour la prochaine semaine...

Un groupe est très entouré. Un groupe d'oracles. Sur chaque face, on met un nom notoire. Là sont réunis des constructeurs, des inventeurs, des apôtres. La fleur du plus lourd que l'air, le Tout-Aviation. Ce sont des concurrents, des rivaux d'hier ou de demain, pour l'aviateur malheureux. Ils pourraient ricaner, se féliciter sournoisement de la tape. Eh bien! non, ils sont atterrés.

Et je voudrais, jeune néophyte qui contemplez le désastre éphémère, je voudrais vous prendre par la main et vous faire méditer sur ces visages attristés. Voyez. Si ces hommes sont affranchis d'un bas égoïsme, s'ils se montrentélégamment généreux, c'est qu'ils servent tous la même noble cause. Ils déplorent au nom de l'Idée, avant de jubiler pour eux-mêmes. Par là, ils dépassent l'humanité moyenne. Il n'y a rien de plus fort au monde qu'un commun idéal. Et cette compassion vraie devant l'échec de l'adversaire possible, c'est le plus joli spectacle que vous puisse offrir le champ d'essor.

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L'IMMENSE SEMAINEL'IMMENSE SEMAINESOUVENIRS DU PREMIER GRAND MEETING DE REIMS

L'IMMENSE SEMAINE

SOUVENIRS DU PREMIER GRAND MEETING DE REIMS

Le caractère de cette semaine d'aviation, c'est d'être immense. Immenses, ces trente-huit hangars d'aéroplanes où logerait la population d'une cité moderne. Immense, la piste dont les pylônes extrêmes blanchissent à l'horizon et qui n'a d'autres bornes en hauteur que le ciel. Immense, cette plaine où tiendrait un canton, parcourue d'un réseau souterrain de fils électriques, jalonnée de postes, entouréede palissades et de tribunes, un coin de la France remanié.

Immense, l'effort des organisateurs, d'une telle envergure que les petites taches du tableau se perdent dans son étendue et qu'on n'en peut qu'admirer la grâce énorme et minutieuse.

Si bien que le zèle des managers, la dimension du décor, l'émotion du spectacle, tout s'harmonise, tout a même mesure, tout concourt à laisser cette impression d'une immensité nouvelle dont on aurait reculé les limites.

Mais un effort caché, non moins immense, répond à cet effort visible. C'est celui des aviateurs, celui qu'il faut saisir dans cette ville de hangars dont les cloisons trépident dans le ronflement des essais au point fixe. Quelle patiente lutte, dès l'aube, contre le moteur récalcitrant, quelle constance de fourmi prompte à réparer le petit désastre! Ils ont un mot qui peint admirablement leur obstination. Ilsgrattent. Toute la journée, jusqu'à ce que l'appareil soit au point, ils retouchent, ils grattent.Rien ne les lasse dans cette lutte contre la matière inerte et sourdement hostile. Et qui dira les nuits blanches, les attentes, les voyages entre Reims et Paris, à la recherche d'une pièce essentielle? Rien ne les décourage. Un pilote brise-t-il une aile dans un essai? Il s'écrie gaiement, au seuil du hangar où il ramène l'oiseau manchot:

—Tiens! C'est plus commode à rentrer.

Avec quelle fièvre, au camp des pilotes, on épie la force du vent! Tout dépend de lui. Il est encore le maître de l'heure. On voudrait l'apaiser, le maudit «soufflant», être plus fort que la nature. Chacun s'efforce de prévoir le temps du soir ou du lendemain.

Un mécano s'écrie, tout chaud de conviction:

—Je te dis qu'il fera beau. Moi, quand il va faire beau, j'ai les poils du bras qui se mettent à friser.

Du plus humble au plus célèbre, chacun vit dans cette rébellion obstinée contre les caprices du ciel et de la matière. La ténacité, le courage,voilà les deux ailes grâce auxquelles ces hommes s'élèvent au-dessus d'eux-mêmes.

Il y a encore ici quelque chose d'immense, c'est l'ignorance de la foule qui s'aligne dans les tribunes ou déambule au pesage. Une ignorance qu'il faut bien se garder de railler, car, en somme, cette foule, pour quelque cause qu'elle soit là, est venue prendre une leçon de choses. Mais une ignorance qui, si elle désarme, néanmoins stupéfie. Car, étant inconsciente d'elle-même, elle s'affirme avec une naïveté écrasante et sereine. C'est la plus redoutable: l'ignorance qui s'ignore. Le père enseigne à son fils des erreurs et des balourdises avec la même certitude que s'il révélait un dogme. On a beau l'excuser, l'expliquer, cette ignorance, tout de même, à la fin, on s'en irrite et s'en révolte. Et comme la foule est en mi-partie composée d'étrangers, on en vient à se féliciter de ne pas être polyglotte. Autant d'énormités qu'on ne comprendra pas.

Pourtant, elle a bien des qualités, cette foule. Des qualités immenses, naturellement. Avec quelle application d'écolier qui déchiffre l'alphabet, elle tente d'interpréter les signaux du sémaphore, ballonnets rouges, blancs, noirs, cubiques, coniques, sphériques, toute une géométrie multicolore qui doit lui signifier les records, la vitesse du vent.

Un peu plus, elle lui demanderait l'âge de l'aviateur.

Et son enthousiasme! Il faut avoir vu le chef de l'État agiter frénétiquement un ample chapeau melon au passage aérien d'un recordman pour comprendre l'emballement contagieux qui gagne alors les plus pondérés. Il faut avoir vu le même héros atterrir, être pétri d'accolades et de poignées de mains, soulevé dans un mascaret de bras tendus, jeté aux tribunes par-dessus la barrière du pesage, emporté dans un cyclone jusqu'au buffet, où éclateLa Marseillaise. Et comme si ce n'était pas assez des hymnes et des hourras, voilà qu'un étrange concert renforce la clameur: toutes les trompes,toutes les sirènes, tous les rossignols du garage voisin que déchaînent, dans leur ingénieux enthousiasme, des chauffeurs en délire.

Le soir, quand la nuit se clôt, quand le ciel et la plaine s'épousent et se confondent, alors l'immensité se prolonge encore, devient infinie. Il y a là une heure mélancolique. Deux points de lumière s'allument seuls dans l'ombre indécise. Au loin, les usines de Witry-les-Reims, dont les feux scintillent en constellation serrée. Et, proche, le buffet, véritable joyau lumineux où le rang de grosses perles électriques du fronton domine le semis bariolé des petits abat-jour posés sur les tables. Partout ailleurs, l'obscurité croissante.

Alors, des silhouettes plus sombres que la nuit errent au ras du sol. Rassemblés, les soldats de faction filent en colonne, les pas allongés et le corps tiré en avant par l'attrait de la soupe et du repos, d'une allure de retraite ou de déroute. Puis, derrière un auto, derrière un cheval, ou poussés à bras d'homme, les aéroplanes tombés en panne aux lisièresextrêmes de la plaine. Ce sont les glorieux blessés de la journée qui passent, dans la mélancolie du soir de bataille. Pacifique bataille où les plaies se guérissent, où les éclopés du jour peuvent le lendemain voler vers la victoire...266

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LE COUP D'AILELE COUP D'AILE

LE COUP D'AILE

Un violent courant de curiosité, d'intérêt, de sympathie, d'enthousiasme même, entraîne la foule vers la navigation aérienne. Des ligues éclosent, des concours s'ouvrent, des meetings s'organisent partout. On suit passionnément dans les journaux, ou sur leurs champs d'essor même, les vols des aviateurs. L'heure est propice à chercher et à rassembler les raisons, toutes les raisons, de cette irrésistible faveur.

Mais d'abord il faut remarquer que, si des résultats sensibles et décisifs ont déterminé l'enthousiaste explosion de cette curiosité, ellevivait chez l'homme à travers les âges. La légende d'Icare prouve qu'elle remonte à la préhistoire, qu'elle se perd dans la nuit des temps. Notre ferveur actuelle n'est donc pas un engouement passager. C'est le réveil actif d'une sorte d'instinct aussi vieux que l'humanité.

La première idée que nous suggère le spectacle ou le récit des exploits de nos hommes-volants, c'est qu'ils ont triomphé d'une difficulté longtemps invaincue, qu'ils ont résolu un problème longtemps cherché. Nous assistons à un spectacle que d'innombrables générations avaient rêvé, mais qu'aucun regard n'avait jamais contemplé.

Puis, à cette vue, nous prenons le sentiment qu'une révolution commence, qu'il y a désormais quelque chose de changé dans l'ordre de choses établi. Notre imagination se donne carrière, suit l'aéroplane dans son essor. La guerre nous apparaît si redoutable qu'elle en semble menacée dans son existence même. Nous voilà débarrassés de l'octroi, de l'odieux octroi et de ses barbares procédés d'inquisition.La suppression de la douane entraîne une métamorphose profonde du régime économique et—qui sait?—même du principe des nationalités. Toute barrière devient illusoire et la propriété elle-même va peut-être évoluer. De nouveau nous abandonnons la route aux moutons, vaches, charretiers et autres bestiaux. Le plus court chemin d'un point à l'autre devient enfin la ligne droite. Le toit de nos maisons se transforme en accueillante terrasse. Nous vivons les yeux et le front tournés vers le ciel. Nous avons des ailes...

Ce sont là jeux faciles, propos de table. Car il n'est point de dîner qui se respecte où l'on ne parle aviation. L'aéroplane fait une redoutable concurrence au théâtre, qui, jusqu'à la saison dernière, alimentait seul l'entretien, du potage au dessert.

Mais des anticipations de ce genre suffisent-elles à expliquer la séduction qu'exerce sur nous ce problème? Ce vivace attrait n'a-t-il pasdes racines plus profondes, des raisons plus secrètes?

Cette question s'imposait irrésistiblement à l'esprit de quiconque assistait aux premiers essais qu'il nous fut permis de suivre. Je veux parler de ces épreuves historiques d'Issy-les-Moulineaux, comme celle du kilomètre en circuit fermé. Ah! ce n'est pas bien vieux. Et il faut un réel effort, pour se rendre compte, tant les événements ont marché vite, qu'elles datent de quelques années à peine.

Alors, on épiait avec angoisse l'appareil roulant dans le sable ou la boue. On se demandait, la gorge bloquée: «S'enlèvera-t-il?» Et quand enfin il quittait le sol, ailes tendues, c'était une détente, une félicité intérieure, en même temps qu'une jouissance physique, un délicieux décrochement du cœur.

Quoi? Tant d'émotion pour un aéroplane qui perd pied? Certes. Mais je conviens que le sentiment d'une difficulté vaincue, d'un sport supérieur, d'un avenir renouvelé, ne suffisait pas à la justifier.

Non. Il y avait encore autre chose. Il y avait la représentation matérielle d'un idéal, une aspiration de l'esprit qui prenait corps, un symbole.

Un symbole. Car nous aussi nous aspirons à nous arracher au sol, à nous élever au-dessus de nous-mêmes. Il y a en nous deux êtres: l'un tout plein d'appétits et de concupiscences, vraiment pétri du limon de la terre; et l'autre, plus délicat, meilleur, qui tend sans cesse à s'évader, à s'envoler, d'un coup d'aile.

Et ce coup d'aile qui nous ravira à la terre, nous le demandons à mille sensations, à mille spectacles. Nous le cherchons souvent à notre insu. Qu'attendons-nous de la musique, du plus banal orchestre de tziganes, du plus imposant ensemble d'opéra? Que le premier coup d'archet nous emporte et nous arrache au présent. Il n'est pas jusqu'au plus grossier chœur de paysans qui n'obéisse à ce besoin d'idéal: un peu d'eux-mêmes s'élève en même temps que274leur voix... Coup d'aile, la scène pathétique qui fait vibrer toute la salle de théâtre du même frisson. Coup d'aile, la lutte et le sport qui tiennent toute l'arène haletante et suspendue aux gestes de ses héros. Coup d'aile, l'éloquence du tribun qui enchaîne nos pensées à la sienne. Coups d'aile, le voyage où l'on admire et l'amour où l'on oublie...

Et si nous cherchons ainsi tout ce que la nature et les hommes peuvent nous offrir de plus rare, de plus noble, de plus tendre, de plus beau, c'est parce que de pareils spectacles nous exaltent, nous transportent, nous haussent vers l'être supérieur que par moment nous souhaitons de réaliser, et nous font oublier l'être imparfait que nous sommes.

Voilà, en dehors de tous les espoirs qu'il autorise, de toutes les imaginations qu'il fait briller, le symbole que représente à nos yeux l'essor de l'aéroplane. Ce n'est pas seulement un cerf-volant à moteur et à hélice qui prendson vol. C'est, concrète, réalisée, vivante, l'image de l'aspiration éternelle des hommes à s'élever au-dessus d'eux-mêmes, de leur incessant effort de s'arracher à la terre, d'un coup d'aile.276

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