XI

Vous ne pouvez comprendre toute l'horreur de cette situation, vous qui vivez dans des contrées septentrionales, sur une terre remplie de lacs, de rivières et de sources limpides. Vous n'avez jamais ressenti la soif. Vous ne savez pas ce que c'est que d'être privé d'eau! Elle coule pour vous de toutes les hauteurs, et vous êtes blasé sur ses qualités. Elle est trop crue; elle est trop fade; elle n'est pas assez limpide. Il n'en est pas ainsi pour l'habitant du désert, pour celui qui voyage à travers l'océan des prairies. L'eau est le principal objet de ses soins, de son éternelle inquiétude: l'eau est la divinité qu'il adore. Il peut lutter contre la faim tant qu'il lui reste un lambeau de ses vêtements de cuir. Si le gibier manque, il peut attraper des marmottes, chasser le lézard et ramasser les grillons de la prairie. Il peut se procurer toutes sortes d'aliments. Donnez-lui de l'eau, il pourra vivre et se tirer d'affaire; avec du temps il atteindra la limite du désert. Privé d'eau, il essayera de mâcher une bille ou une pierre de calcédoine; ouvrira les cactus sphéroïdaux et fouillera les entrailles du buffalo sanglant; mais il finira toujours par mourir. Sans eau, eut-il d'ailleurs des provisions en abondance, il faut qu'il meure. Ah vous ne savez pas ce que c'est que la soif! C'est une terrible chose. Dans les sauvages déserts de l'ouest c'est lasoif qui tue.

Il était tout naturel que je fusse en proie au désespoir. Je pensais avoir atteint environ le milieu de laJornada. Je savais que, sans eau, il me serait impossible d'atteindre l'autre extrémité. L'angoisse m'avait déjà saisi; ma langue était desséchée et ma gorge se contractait. La fièvre et la poussière du désert augmentaient encore mes souffrances. Le besoin, l'atroce besoin de boire, m'accablait d'incessantes tortures. Ma présence d'esprit m'avait abandonné et j'étais complètement désorienté. Les montagnes, qui jusqu'alors nous avaient servi de guide, semblaient maintenant se diriger dans tous les sens. J'étais embrouillé au milieu de toutes ces chaînes de collines. Je me rappelais avoir entendu parler d'une fontaine l'Ojo del Muerto, qui, disait-on, se trouvait à l'ouest de la route. Quelquefois il y avait de l'eau dans cette fontaine; d'autres fois il était arrivé que des voyageurs l'avaient trouvée complètement à sec, et avaient laissé leurs os sur ses bords. Voilà du moins ce qu'on racontait à Socorro. Pendant quelques minutes, je restai indécis; puis, tirant presque machinalement la rêne droite, je dirigeai mon cheval vers l'ouest. Je voulais d'abord chercher la fontaine, et si je ne la trouvais pas, pousser vers la rivière. C'était revenir sur mes pas, mais il me fallait de l'eau sous peine de mort. Je me laissais aller sur ma selle, faible et vacillant, m'abandonnant à l'instinct de mon cheval. Je n'avais plus l'énergie nécessaire pour le conduire. Il me porta plusieurs milles vers l'ouest, car j'avais le soleil en face. Tout à coup je fus réveillé de ma stupeur. Un spectacle enchanteur frappait mes yeux. Un lac!—Un lac, dont la surface brillait comme le cristal! Étais-je bien sûr de le voir? N'était-ce pas un mirage? Non, ses contours étaient trop fortement arrêtés. Ils n'avaient pas cette apparence grêle et nuageuse qui caractérise le phénomène. Non; ce n'était pas un mirage. C'était bien de l'eau!

Involontairement mes éperons pressèrent les flancs de mon cheval; mais il n'avait pas besoin d'être excité. Il avait vu l'eau et se précipitait vers elle avec une énergie toute nouvelle. Un moment après, il était dedans jusqu'au ventre. Je m'élançai de ma selle et plongeai à mon tour, et j'étais sur le point de puiser l'eau avec le creux de mes mains, lorsque mon attention fut éveillée par l'attitude de mon cheval. Au lieu de boire avidement, il s'était arrêté, secouant la tête, et soufflant avec toutes les apparences du désappointement. Mon chien, lui aussi, refusait de boire et s'éloignait de la rive en se lamentant et en hurlant. Je compris ce que cela signifiait; mais avec cette obstination qui repousse tous les témoignages et ne s'en rapporte qu'à l'expérience propre, je puisai quelques gouttes dans ma main et les portai à mes lèvres. L'eau était salée et brûlante! J'aurais pu prévoir cela avant d'arriver au lac, car j'avais traversé des champs de sel qui l'environnaient comme d'une ceinture de neige; mais, à ce moment, la fièvre me brûlait le cerveau et je n'avais plus ma raison. Il était inutile de rester là plus longtemps. Je sautai sur ma selle. Je m'éloignai du bord et de sa blanche ceinture de sel. Çà et là le sabot de mon cheval sonnait contre les ossements blanchis d'animaux, tristes restes de nombreuses victimes. Ce lac méritait bien son nom deLaguna del Muerto(lac de la mort). Je me dirigeai vers son extrémité méridionale, et pointai de nouveau vers l'ouest, dans l'espoir de gagner la rivière.

A dater de ce moment jusqu'à une époque assez éloignée, où je me trouvai placé au milieu d'une scène toute différente, ma mémoire ne me rappelle que des choses confuses; quelques incidents, sans aucune liaison entre eux, mais se rapportant à des faits réels, sont restés dans mon souvenir. Ils sont mêlés dans mon esprit avec d'autres visions trop terribles et trop dépourvues de vraisemblance pour que je puisse les considérer autrement que comme des hallucinations de mon cerveau malade. Quelques-unes cependant étaient réelles. De temps en temps la raison avait dû me revenir, sous l'influence d'une espèce d'oscillation étrange de mon cerveau. Je me rappelle être descendu de cheval sur une hauteur. J'avais dû parcourir auparavant une longue route sans m'en rendre compte, car le soleil était près de l'horizon quand je mis pied à terre. C'était un point très-élevé, au bord d'un précipice, et devant moi je voyais une belle rivière, coulant doucement à travers des bosquets verts comme l'émeraude. Il me semblait que ces bosquets étaient remplis d'oiseaux qui chantaient délicieusement. L'air était rempli de parfums et le paysage qui se déroulait devant moi m'offrait tous les enchantements d'un Élysée. Autour de moi tout paraissait lugubre, stérile et brûlé d'une intolérable chaleur. La soif qui me torturait était surexcitée encore par l'aspect de l'eau. Tout cela était réel: tout cela était exact.

* * * * *

Il faut que je boive! Il faut que j'atteigne la rivière! c'est de l'eau douce et fraîche… Oh! il faut que je boive! Que vois-je? Le rocher est à pic. Non, je ne puis descendre ici; je descendrai plus facilement là-bas. —Qui est là!—Qui êtes-vous, monsieur?

—Ah! c'est toi, mon brave Moro; c'est toi, Alp, Venez! Venez! suivez-moi! descendons! descendons à la rivière!—Ah! Encore ce rocher maudit! —Regardez comme cette eau est belle! Elle nous sourit. On entend son joyeux clapotement! Allons boire!—Non, pas encore; nous ne pouvons pas encore descendre. Il faut aller plus loin. Mon Dieu! il n'est pas possible de sauter d'une telle hauteur! mais il faut pourtant que nous apaisions notre soif! Viens. Godé! viens, Moro, mon vieil ami! Alp! Viens! Allons! nous atteindrons la rivière; nous boirons.—Qui parle de Tantale? Ah! ah! ce n'est pas moi; ce n'est pas moi!—Arrière! démon! ne me poussez pas! —Arrière! arrière! Vous dis-je.—Oh!… Des formes étranges, des démons innombrables, dansent autour de moi et me tirent vers le bord du rocher. Je perds pied; je me sens lancé dans l'air, puis tomber, tomber, et tomber encore, et cependant l'eau reste toujours à la même distance de moi, et je la vois au-dessous couler brillante au milieu des arbres verts….

* * * * *

Je suis sur une roche, sur une masse de dimensions énormes; mais elle n'est pas en repos; elle se meut à travers l'espace, tandis que je reste immobile sur elle, étendu, râlant de désespoir et d'impuissance. C'est un aérolithe! ce ne peut être qu'un aérolithe! Grand Dieu! quel choc quand il va rencontrer une planète! Horreur! horreur!

* * * * *

Le soleil se soulève au-dessous de moi et oscille dans toutes les directions comme secoué par un tremblement de terre!

* * * * *

La moitié de tout cela était réel; la moitié était un rêve, un rêve du genre de ceux dans lesquels vous jettent les premières atteintes d'un empoisonnement.

Je suis couché, et mes yeux suivent les contours des figures qui couvrent les rideaux. Ce sont des scènes de l'ancien temps; des chevaliers revêtus de cottes de maille, le heaume sur la tête, et à cheval, dirigent les uns contre les autres des lances penchées, quelques-uns tombent de leur selle, atteints par le fer mortel. Il y a d'autres scènes encore; de nobles dames, assises sur des palefrois flamands, suivent de l'oeil le vol de l'émerillon. Elles sont entourées de leurs pages de service, qui tiennent en laisse des chiens de races curieuses et disparues. Peut-être n'ont-elles jamais existé que dans l'imagination de quelque artiste à la vieille mode: quoi qu'il en soit, je considère leurs formes étranges avec une sorte d'extase à moitié idiote. Les beaux traits des nobles dames me causent une vive impression. Sont-ils aussi le produit de l'imagination du peintre, ou ces divins contours représentent-ils le type du temps? Dans ce dernier cas, il n'est pas étonnant que tant de corselets fussent faussés et tant de lances brisées pour gagner un de leurs sourires. Des baguettes de métal soutiennent les rideaux; elles sont brillantes et se recourbent de manière à former un ciel de lit. Mes yeux courent le long de ces baguettes, analysant leur configuration et admirant, comme un enfant le pourrait faire, la régularité de leur courbure. Je ne suis pas chez moi. Toutes ces choses me sont étrangères. Cependant,—pensé-je,—j'ai déjà vu quelque chose de semblable; mais où?—Oh! je sais; avec de larges rayures tissées de soie; c'était une couverture de Navajo!—Où étais-je donc? —dans le New-Mexico?—Oui.—Maintenant je me souviens! laJornada!—Mais comment suis-je venu ici?

C'est un labyrinthe inextricable; il m'est impossible d'en trouver le fil. Mes doigts! comme ils sont blancs et effilés! et mes ongles! longs et bleus comme les griffes d'un oiseau! Ma barbe est longue! je la sens à mon menton! Comment se fait-il que j'aie une barbe? Je n'en ai jamais porté; je veux la couper… Ces chevaliers! comme ils se battent! oeuvre sanglante! Celui-là, le plus petit, veut désarçonner l'autre. Oh! quel élan prend son cheval et comme il est ferme en selle. Le cheval et le cavalier semblent ne faire qu'un seul être. Leurs âmes sont unies par un mystérieux lien. Le même sentiment les anime. En chargeant ainsi ils ne peuvent manquer de vaincre. Oh! les belles dames! Comme celle qui porte le faucon perché sur son poing est brillante! comme elle est fière! comme elle est charmante!… Fatigué, je m'endormis de nouveau.

* * * * *

Mes yeux parcourent encore les scènes peintes sur les rideaux; les chevaliers et les dames, les chiens de chasse, les faucons et les chevaux. Mes idées se sont éclaircies, et j'entends de la musique. Je reste silencieux et j'écoute. Ce sont des voix de femmes; c'est un chant doux et délicatement modulé. L'une joue d'un instrument à cordes. Je reconnais les sons de la harpe espagnole, mais la musique est française; c'est une chanson normande; les paroles appartiennent à la langue de cette contrée romantique. Cela me cause une vive surprise, car la mémoire des derniers évènements m'est revenue, et je sais bien que je suis loin de la France.

La lumière éclairait mon lit, et, en détournant la tête, je m'aperçus que les rideaux étaient ouverts. J'étais couché dans une grande chambre, irrégulièrement, mais élégamment meublée. Des figures humaines étaient devant moi, les unes debout, les autres assises; quelques-unes couchées sur le plancher; d'autres occupaient des chaises ou des ottomanes; toutes paraissaient absorbées dans quelque occupation. Il me semblait voir un assez grand nombre de personnes, six ou huit pour le moins. Mais c'était Une illusion; je m'aperçus bientôt que ma rétine malade, doublait les objets, et que chaque chose m'apparaissait sous forme d'un couple dont une image était la reproduction de l'autre. Je m'efforçai de raffermir mon regard; ma vue devint plus distincte et plus exacte. Alors je vis qu'il n'y avait que trois personnes dans la chambre, un homme et deux femmes. Je gardais le silence, ne sachant trop si cette scène ne constituait pas une nouvelle phase de mon rêve. Mes regards passaient d'une personne à l'autre sans s'arrêter sur aucune d'elles. La plus rapprochée de moi était une femme d'un âge mûr, assise sur une ottomane très basse. La harpe dont j'avais entendu les sons était devant elle, et elle continuait à en jouer. Elle devait avoir été, à ce qu'il me parut, d'une rare beauté dans sa jeunesse; et elle était encore belle sous beaucoup de rapports. Elle avait conservé des traits pleins de noblesse, mais sa figure portait l'empreinte de souffrances morales plus qu'ordinaires. Les soucis plus que le temps avaient ridé le satin de ses joues. C'était une Française; un ethnologiste pouvait l'affirmer à première vue. Les lignes caractéristiques de sa race privilégiée étaient facilement reconnaissables. Je ne pus m'empêcher de penser qu'il avait été un temps où les sourires de cette figure avaient dû faire battre plus d'un coeur. Le sourire avait disparu maintenant, et avait fait place à l'expression d'une tristesse profonde et sympathique. Cette mélancolie se faisait sentir aussi dans sa voix, dans son chant, dans chacune des notes qui s'échappaient des vibrations de l'instrument.

Mes regards se portèrent plus loin. Un homme, qui avait passé l'âge moyen était assis devant une table, à peu près au milieu de la chambre. Sa figure était tournée de mon côté, et sa nationalité n'était pas plus difficile à reconnaître que celle de la dame. Les joues vermeilles, le front large, le menton proéminent, la petite casquette verte à forme haute et conique, les lunettes bleues étaient autant de signes caractéristiques. C'était un Allemand. L'expression de sa physionomie n'était pas très intelligente; mais il avait une de ces figures que l'on retrouve chez bien des hommes dont l'intelligence a brillé dans des recherches artistiques ou scientifiques de tout genre; recherches profondes et merveilleuses, dues à des talents ordinaires fécondés par un travail extraordinaire; travail herculéen qui ne connaît pas de repos: Pélion sur Ossa. L'homme que j'avais devant les yeux me sembla devoir être un de ces travailleurs infatigables. L'occupation à laquelle il se livrait était également caractéristique. Devant lui, sur la table, et autour de lui, sur le plancher, étaient étendus les objets de son étude: des plantes et des arbrisseaux de différentes espèces. Il était occupé à les classer, et les plaçait avec précaution entre les feuilles de son herbier. Il était clair que cet homme était un botaniste. Un regard jeté à droite détourna bien vite mon attention du naturaliste et de son travail. J'avais sous les yeux la plus charmante créature qu'il m'eût jamais été donné de voir; mon coeur bondit dans ma poitrine et je me penchai avec effort en avant frappé d'admiration. L'iris dans tout son éclat, les teintes rosées de l'aurore, les brillantes nuances de l'oiseau de Junon, sont de belles et douces choses. Réunissez-les; rassemblez toutes les beautés de la nature dans un harmonieux ensemble, et vous n'approcherez pas de la mystérieuse influence qu'exerce sur le coeur de celui qui la contemple l'aspect enchanteur d'une jolie femme. Parmi toutes les choses créées, il n'y a rien d'aussi beau, rien d'aussi ravissant qu'une jolie femme! Cependant ce n'était point une femme qui tenait ainsi mon regard captif, mais une enfant,—une jeune fille, une jeune vierge,—à peine au seuil de la puberté, et prête à fleurir aux premiers rayons de l'amour.

Il me sembla que j'avais déjà vu cette figure. Je l'avais vue en, effet, un moment auparavant, lorsque je regardais la dame plus âgée. C'étaient les mêmes traits, et, si je puis ainsi parler, le même type transmis de la mère à la fille; le même front élevé, le même angle facial, la même ligne du nez, droite comme un rayon de lumière, et la courbe des narines, délicatement dessinée en spirale, que l'on retrouve dans les médailles grecques. Leurs cheveux aussi étaient de la même couleur, d'un blond doré; mais chez la mère l'or était mélangé de quelques fils d'argent. Les tresses de la jeune fille semblaient des rayons du soleil, tombant sur son cou et sur des épaules dont les blancs contours paraissaient avoir été taillés dans un bloc de Carrare. On trouvera sans doute que j'emploie un langage bien élevé, bien poétique. Il m'est impossible d'écrire ou de parler autrement sur ce sujet. Au reste, je m'arrête là, et je supprime des détails qui auraient peu d'intérêt pour le lecteur. En échange, accordez-moi la faveur de croire que la charmante créature, qui fit alors sur moi une impression désormais ineffaçable, était belle, était adorable.

—Ah! il serait bien krande la gomblaisance, si matame et matemoiselle ils foulaient chouer laMarseillaise, la kranteMarseillaise. Qu'en titmein lieb fraulein?(Ma chère demoiselle.)

—Zoé! Zoé! prends ta mandoline. Oui, docteur, nous allons jouer, pour vous faire plaisir. Vous aimez la musique, et nous aussi. Allons, Zoé.

La jeune fille, qui jusque-là avait suivi avec attention le travail du naturaliste, se dirigea vers un coin de la chambre, et décrochant un instrument qui ressemblait à une guitare, elle retourna s'asseoir près de sa mère. La mandoline fut mise d'accord avec la harpe, et les cordes des deux instruments retentirent des notes vibrantes de laMarseillaise. Il y avait quelque chose de particulièrement gracieux dans ce petit concert. L'accompagnement, autant que j'en pus juger, était parfaitement exécuté, et les voix, pleines de douceur, s'y harmonisaient admirablement. Mes yeux ne quittaient pas la jeune Zoé, dont la figure, animée par les fortes pensées de l'hymne, s'illuminait de rayons divins; elle semblait une jeune déesse de la liberté jetant le cri: «Aux armes!» Le botaniste avait interrompu son travail et prêtait l'oreille avec délices. A chaque retour de l'énergique appel:Aux armes, citoyens!le brave homme battait des mains et frappait la mesure avec ses pieds sur le plancher. Le même enthousiasme qui, à cette époque, mettait toute l'Europe en rumeur éclatait dans tous ses traits.

—Où suis-je donc! Des figures françaises, de la musique française, des voix françaises, la causerie française!-Car le botaniste s'était servi de cette langue, en s'adressant aux dames, bien qu'avec un fort accent des bords du Rhin, qui m'avait confirmé dans ma première impression, relativement à sa nationalité.—Où suis-je donc? Mon oeil errait tout autour de la chambre cherchant une réponse à cette question. Je reconnaissais le style de l'ameublement; les chaises de campêche avec les pieds en croix, unrebozo, unpautatéde feuilles de palmier. Ah! Alp! Mon chien était couché sur le tapis près de mon lit, et il dormait.

—Alp!… Alp!…

—Oh! maman! maman! écoutez! l'étranger appelle.

Le chien s'était dressé; et, posant ses pattes de devant sur le lit frottait son nez contre moi avec de joyeux petits cris. Je sortis une main de mon lit et le caressai en lui adressant quelques mots de tendresse.

—Oh! maman! maman! il le reconnaît! Voyez donc!

La dame se leva vivement et s'approcha du lit. L'Allemand me prit le poignet, et repoussa le Saint-Bernard qui était sur le point de s'élancer sur moi.

—Mon Dieu! il est mieux. Ses yeux, docteur, quel changement!

—Ya, ya! beaugoup mieux; pien beaugoup mieux. Hush! arrière, tog! En arrière, mon pon gien!

—Qui?… quoi?… dites-moi?… où suis-je? qui êtes-vous?

—Ne craignez rien, nous sommes des amis. Vous avez été bien malade.

—Oui, oui; nous sommes des amis, répéta la jeune fille…

—Ne craignez rien, nous veillerons sur vous. Voici le bon docteur, voici maman, et moi je suis…

—Un ange du ciel, charmante Zoé!

L'enfant me regarda d'un air émerveillé, et rougit en disant:

—Ah! maman, il sait mon nom!

C'était le premier compliment qu'elle eût jamais reçu, inspiré par l'amour.

—C'est pon, madame; il est pien beaugoup mieux; il sera pientôt tepout, maindenant. Ote-toi de là, mon pon Alp! Ton maître il fa pien; pon gien: à pas! à pas!

—Peut-être, docteur, ferions-nous bien de le laisser. Le bruit…

—Non, non! je vous en prie, restez avec moi. La musique! voulez-vous jouer encore?

—Oui, la musique, elle est très-ponne, très-ponne pour la malatie.

—Oh! maman, jouons alors.

La mère et la fille reprirent leurs instruments et recommencèrent à jouer. J'écoutais les douces mélodies, couvant les musiciennes du regard. A la longue, mes paupières s'appesantirent, et les réalités qui m'entouraient se perdirent dans les nuages du rêve.

Mon rêve fut interrompu par la cessation brusque de la musique. Je crus entendre, à moitié endormi, que l'on ouvrait la porte.

Quand je regardai à la place occupée peu d'instants avant par les exécutants, je vis qu'ils étaient partis. La mandoline avait été posée sur l'ottomane, maisEllen'était plus là. Je ne pouvais pas, de la place que j'occupais, voir la chambre tout entière; mais j'entendis que quelqu'un était entré par la porte extérieure. Les paroles tendres, que l'on échange quand un voyageur chéri rentre chez lui, frappèrent mon oreille. Elles se mêlaient au bruit particulier des robes de soie froissées. Les mots: «Papa!—Ma bonne petite Zoé!» ceux-ci, articulés par une voix d'homme, se firent entendre. Ensuite vinrent des explications échangées à voix basse et que je ne pouvais saisir. Quelques minutes s'écoulèrent; j'écoutai en silence. On marchait dans la salle d'entrée. Un cliquetis d'éperons accompagnait le bruit sourd des bottes sur le plancher. Les pas se firent entendre dans la chambre et s'approchèrent de mon lit. Je me retournai; je levai les yeux; le chasseur de chevelures était devant moi!

—Vous allez mieux? vous serez bientôt rétabli; je suis heureux de voir que vous vous êtes tiré de là.

Il dit cela sans me présenter la main.

—C'est à vous que je dois la vie, n'est-ce pas?

Cela peut paraître étrange, mais dès que j'aperçus cet homme, je demeurai convaincu que je lui devais la vie. Je crois même que cette idée m'avait traversé le cerveau auparavant, dans la courte période qui s'était écoulée depuis que j'avais repris connaissance. L'avais-je rencontré pendant mes courses désespérées à la recherche de l'eau, ou avais-je rêvé de lui dans mon délire?

—Oh! oui! me répondit-il en souriant; mais vous devez vous rappeler que j'étais redevable envers vous du risque que vous aviez couru de la perdre pour moi.

—Voulez-vous accepter ma main? Voulez-vous me pardonner?

Après tout, il y a une pointe d'égoïsme même dans la reconnaissance.

Quel changement s'était opéré dans mes sentiments à l'égard de cet homme! Je lui tendais la main, et, quelques jours auparavant, dans l'orgueil de ma moralité, j'avais repoussé la sienne avec horreur. Mais j'étais alors sous l'influence d'autres pensées. L'homme que j'avais devant les yeux était le mari de la dame que j'avais vue; c'était le père de Zoé. Son caractère, son affreux surnom, j'oubliais tout; et, un instant après, nos mains se serraient dans une étreinte amicale.

—Je n'ai rien à vous pardonner. J'honore le sentiment qui vous a poussé à agir comme vous l'avez fait. Une pareille déclaration peut vous sembler étrange. D'après ce que vous saviez de moi, vous avez bien agi; mais un jour viendra, monsieur, où vous me connaîtrez mieux, et où les actes qui vous font horreur non-seulement vous sembleront excusables, mais seront justifiés à vos yeux. Assez pour l'instant. Je suis venu près de vous pour vous prier de taire ici ce que vous savez sur mon compte.

Sa voix s'éteignit dans un soupir en me disant ces mots, tandis que sa main indiquait en même temps la porte de la chambre.

—Mais, dis-je à Séguin, désirant détourner la conversation d'un sujet qui lui paraissait pénible, comment suis-je venu dans cette maison? C'est la vôtre, je suppose? Comment y suis-je venu? Où m'avez-vous trouvé?

—Dans une terrible position, me répondit-il avec un sourire. Je puis à peine réclamer le mérite de vous avoir sauvé. C'est votre noble cheval que vous devez remercier de votre salut.

—Ah! mon cheval! mon brave Moro, je l'ai perdu!

—Votre cheval est ici, attaché à sa mangeoire pleine de maïs, à dix pas de vous. Je crois que vous le trouverez en meilleur état que la dernière fois que vous l'avez vu. Vos mules sont dehors. Vos bagages sont préservés, ils sont là.

Et sa main indiquait le pied du lit.

—Et?…

—Godé, voulez-vous dire? interrompit-il; ne vous inquiétez pas de lui. Il est sauf aussi; il est absent dans ce moment, mais il va bientôt revenir.

—Comment pourrai-je jamais reconnaître?… Oh! voilà de bonnes nouvelles.Mon brave Moro? mon bon chien Alp! Mais que s'est-il donc passé? Vousdites que je dois la vie à mon cheval? Il me l'a sauvée déjà une fois.Comment cela s'est-il fait?

—Tout simplement: nous vous avons trouvé à quelques milles d'ici, sur un rocher qui surplombe le Del-Norte. Vous étiez suspendu par votrelasso, qui, par un hasard heureux, s'était noué autour de votre corps. Le lasso était attaché par une de ses extrémités à l'anneau du mors, et le noble animal, arc-bouté sur les pieds de devant et les jarrets de derrière ployés, soutenait votre charge sur son col.

—Brave Moro, quelle situation terrible!

—Terrible! vous pouvez le dire! Si vous étiez tombé, vous auriez franchi plus de mille pieds avant de vous briser sur les roches inférieures. C'était en vérité une épouvantable situation.

—J'aurai perdu l'équilibre en cherchant mon chemin vers l'eau.

—Dans votre délire, vous vous êtes élancé en avant. Vous auriez recommencé une seconde fois si nous ne vous en avions pas empêché. Quand nous vous eûmes hâlé sur le rocher, vous fîtes tous les efforts imaginables pour retourner en arrière; vous voyiez l'eau dessous, mais vous ne voyiez pas le précipice. La soif est une terrible chose: c'est une véritable frénésie.

—Je me souviens confusément de tout cela. Je croyais que c'était un rêve.

—Ne vous tourmentez pas le cerveau. Le docteur me fait signe qu'il faut que je vous laisse. J'avais quelque chose à vous dire, je vous l'ai dit (ici un nuage de tristesse obscurcit le visage de mon interlocuteur); autrement je ne serais pas entré vous voir. Je n'ai pas de temps à perdre; il faut que je sois loin d'ici cette nuit même. Dans quelques jours, je reviendrai. Pendant ce temps, remettez vos esprits et rétablissez votre corps. Le docteur aura soin que vous ne manquiez de rien. Ma femme et ma fille pourvoiront à votre nourriture.

—Merci! merci!

—Vous ferez bien de rester ici jusqu'à ce que vos amis reviennent de Chihuahua. Ils doivent passer près de cette maison, et je vous avertirai quand ils approcheront. Vous aimez l'étude; il y a ici des livres en plusieurs langues; amusez-vous. On vous fera de la musique. Adieu, monsieur!

—Arrêtez, monsieur, un moment! Vous paraissiez avoir un caprice bien vif pour mon cheval.

—Ah! monsieur, ce n'était pas un caprice; mais je vous expliquerai cela une autre fois. Peut-être la cause qui me le rendait nécessaire n'existe-t-elle plus.

—Prenez-le si vous voulez; j'en trouverai un autre qui le remplacera pour moi.

—Non, monsieur. Pouvez-vous croire que je consentirais à vous priver d'un animal que vous aimez tant et que vous avez tant de raisons d'aimer? Non, non! gardez le brave Moro; je ne m'étonne pas de l'attachement que vous portez à ce noble animal.

—Vous dites que vous avez une longue course à faire cette nuit; prenez-le au moins pour cette circonstance.

—Cela, je l'accepte volontiers, car mon cheval est presque sur les dents.Je suis resté deux jours en selle. Eh bien, adieu.

Séguin me serra la main et se dirigea vers la porte. Ses bottes armées d'éperons résonnèrent sur le plancher; un instant après, la porte se ferma derrière lui. Je demeurai seul, écoutant tous les bruits qui me venaient du dehors. Environ une demi-heure après qu'il m'eût quitté, j'entendis le bruit des sabots d'un cheval, et je vis l'ombre d'un cavalier traverser le champ lumineux de la fenêtre. Il était parti pour son voyage; sans doute pour l'accomplissement de quelqu'une de ces oeuvres sanglantes qui se rattachaient à son terrible métier! Pendant quelque temps je pensai à cet homme étrange, et je ressentis une grande fatigue d'esprit. Puis mes réflexions furent interrompues par des voix douces; devant moi se tenaient deux figures aimables, et j'oubliai le chasseur de chevelures.

Je voudrais pouvoir renfermer en dix mots l'histoire des dix jours qui suivirent. Je tiens à ne pas fatiguer le lecteur de tous les détails de mon amour; de mon amour qui, dans l'espace de quelques heures, avait atteint les limites de la passion la plus ardente et la plus profonde. J'étais jeune alors; j'étais à l'âge auquel on est le plus vivement impressionné par des événements romanesques du genre de ceux au milieu desquels j'avais rencontré cette charmante enfant; à cet âge où le coeur, sans soucis de l'avenir, s'abandonne irrésistiblement aux attractions électriques de l'amour. Je dis électriques; je crois en effet que les sympathies que l'amour fait éclater entre les jeunes gens sont des phénomènes purement électriques. Plus tard, la puissance de ce fluide se perd; la raison gouverne alors. Nous avons conscience de la mutabilité possible des affections, car nous avons l'expérience des serments rompus, et nous perdons cette douce confiance qui fait toute la force de l'amour dans la jeunesse. Nous devenons impérieux ou jaloux, suivant que nous croyons gagner ou perdre du terrain. L'amour de l'âge mûr est mélangé d'un grossier alliage qui altère son caractère divin. L'amour que je ressentis alors fut, je puis le dire, ma première passion véritable. J'avais cru quelquefois aimer auparavant, mais j'avais été le jouet d'illusions passagères; illusions d'écolier de village qui voyait le ciel dans les yeux brillants de sa timide compagne de classe, ou qui, par hasard, à quelque pique-nique de famille, dans un vallon romantique, avait cueilli un baiser sur les joues roses d'une jolie petite cousine.

Mes forces renaissaient avec une rapidité qui surprenait grandement mon savant amateur de plantes. L'amour ranimait et alimentait le foyer de la vie. L'esprit réagit sur la matière, et il est certain, quoi qu'on en puisse dire, que le corps est soumis à l'influence de la volonté. Le désir de guérir, de vivre pour un objet aimé, est souvent le plus efficace de tous les remèdes: c'était le mien. Ma vigueur revint, et je commençai à pouvoir me lever. Un coup d'oeil dans la glace me prouva que je reprenais des couleurs. L'instinct pousse l'oiseau à lisser ses ailes et à donner le plus brillant éclat à son plumage, pendant tout le temps où il courtise sa femelle. Le même sentiment me rendait très-soigneux de ma toilette. Mon portemanteau fut vidé, mes rasoirs tirés de leur étui, ma longue barbe disparut, et mes moustaches furent réduites à des proportions raisonnables.

Je fais ici ma confession complète. On m'avait dit que je n'étais pas laid, et je croyais ce que l'on m'avait dit. Je suis homme, et j'ai la vanité de l'homme. N'êtes-vous pas ainsi? Quant à Zoé, enfant de la nature encore endormie dans la plus complète innocence, elle n'avait pas de ces préoccupations. Les artifices de la toilette n'occupaient point sa pensée. Elle n'avait nulle conscience des grâces dont elle était si abondamment pourvue. Son père, le vieux botaniste despueblos péonset les valets de la maison étaient, à ce que j'appris, les seuls hommes qu'elle eût jamais vus jusqu'à mon arrivée. Depuis nombre d'années sa mère et elle vivaient dans leur intérieur, aussi renfermées que si elles eussent été recluses dans un couvent. Il y avait là un mystère qui ne me fut révélé que plus tard. C'était donc un coeur virginal, pur et sans tache, un coeur dont les doux rêves n'avaient point encore été troublés par les éclairs de la passion, contre la sainte innocence duquel le dieu des amours n'avait encore décoché aucun de ses traits. Appartenez-vous au même sexe que moi? Avez-vous jamais désiré conquérir un coeur comme celui-là? Si vous pouvez répondre affirmativement à cette question, je n'ai pas besoin de vous dire ce dont vous aurez gardé, comme moi, le souvenir: à savoir que tous les efforts que vous aurez pu faire pour arriver à un tel but ont été inutiles. Vous avez été aimé tout de suite, ou vous ne l'avez jamais été. Le coeur de la vierge ne se conquiert pas par les subtilités de la galanterie. Il ne fait pas de ces demi-avances que vous pouvez rendre décisives par de tendres assiduités. Un objet l'attire ou le repousse, et l'impression est instantanée comme la foudre. C'est un coup de dé. Le sort s'est prononcé pour ou contre vous. Dans ce dernier cas, ce que vous avez de mieux à faire, c'est de quitter la partie. Aucun effort ne triomphera de l'obstacle et n'éveillera les émotions de l'amour. Vous pourrez gagner l'amitié; l'amour, jamais. Vos coquetteries avec d'autres n'éveilleront aucun sentiment de jalousie; aucuns sacrifices ne parviendront à vous faire aimer. Vous pouvez conquérir des mondes, mais vous n'aurez aucune action sur les battements silencieux et secrets de ce jeune coeur. Vous pouvez devenir un héros chanté dans toutes les langues, mais celui dont l'image aura rempli la pensée de la jeune fille sera son seul héros, plus grand, plus noble pour elle que tous les autres. Celui qui possédera cette chére petite créature la possédera tout entière, quelque humble de condition, quelque indigne qu'il puisse être. Chez elle, il n'y aura ni retenue, ni raisonnement, ni prudence, ni finesse. Elle cédera tout simplement aux impulsions mystérieuses de la nature. Sous cette influence, elle portera son coeur tout entier sur l'autel, et se dévouera, s'il le faut, au plus cruel sacrifice. En est-il ainsi des coeurs plus avancés dans la vie, qui ont déjà subi plus d'un assaut? Avec lesbelles,les coquettes? Non, soyez repoussé par une de ces femmes, ce n'est pas un motif pour vous désespérer. Vous pouvez avoir des qualités qui, avec le temps transformeront les regards sévères en sourires. Vous pouvez faire de grandes choses; vous pouvez acquérir de la renommée; et au dédain qui vous a d'abord accueilli succédera peut-être une humilité qui mettra cette femme à vos pieds. C'est encore de l'amour, sans doute, de l'amour violent même, basé sur l'admiration qu'inspire quelque qualité intellectuelle, ou même physique, dont vous aurez fait preuve. C'est un amour qui prend pour guide la raison, et non ce mystérieux instinct auquel obéit seulement le premier. Quel est celui de ces deux amours dont l'homme doit le plus s'enorgueillir? Duquel sommes-nous les plus fiers? Du dernier? Hélas! non. Et que celui qui nous a faits ainsi réponde pourquoi; maisje n'ai jamais rencontré un seul homme qui ne préférât être aimé pour les agréments de sa personne plutôt que pour les qualités de son esprit.Vous pouvez trouver mauvais que je fasse cette déclaration; vous pouvez protester contre. Elle n'en reste pas moins vraie. Oh! il n'y a pas de joie plus douce, de triomphe plus enivrant que de serrer contre son sein la tremblante petite captive dont le coeur est agité des innocentes pulsations d'un amour de jeune fille!

Ce sont là des réflexion faites après coup. A l'époque dont je retrace l'histoire, j'étais trop jeune pour raisonner ainsi; trop peu familiarisé avec la diplomatie de la passion. Néanmoins, mon esprit, alors, se jeta dans de longues suites de raisonnements, et je combinai des plans nombreux pour arriver à découvrir si j'étais aimé.

Il y avait une guitare dans la maison. Pendant que j'étais au collège, j'avais appris à jouer de cet instrument, dont les sons charmaient Zoé et sa mère. Je leur disais des airs de mon pays, des chants d'amour; et, le coeur battant, j'épiais sur sa physionomie l'effet que pouvaient produire les phrases brûlantes de ces romances. Plus d'une fois, j'avais posé là l'instrument avec un désappointement complet. De jour en jour, mes réflexions devenaient plus tristes. Se pouvait-il qu'elle fût trop jeune pour comprendre la signification du mot amour? trop jeune pour éprouver ce sentiment? Elle n'avait que douze ans, il est vrai; mais c'était une fille des pays chauds, et j'avais vu souvent, sous le ciel brûlant du Mexique, des épouses, des mères de famille qui n'avaient que cet âge. Tous les jours nous sortions ensemble. Le botaniste était occupé de ses travaux, et la mère se livrait silencieusement aux soins de l'intérieur. L'amour n'est pas aveugle. Il peut être tout ce que l'on voudra au monde; mais pour tout ce qui concerne l'objet aimé, il a ses yeux, toujours éveillés, d'Argus.

* * * * *

Je maniais habilement le crayon, et j'amusais ma compagne en faisant des croquis sur des carrés de papier et sur les feuilles blanches de ses cahiers de musique. La plupart de ces croquis représentaient des figures de femmes, dans toutes sortes d'attitudes et de costumes. Elles se ressemblaient toutes par les traits du visage. L'enfant, sans en deviner la cause, avait remarqué cette particularité.

—Pourquoi cela? demanda-t-elle un jour que nous étions assis l'un près de l'autre. Ces femmes ont toutes des costumes différents, elles sont de différentes nations, n'est-ce pas? Et pourtant elles se ressemblent toutes? Elles ont les mêmes traits; mais tout à fait les mêmes traits, je crois?

—C'est votre figure, Zoé; je ne puis pas en dessiner d'autre. Elle leva ses grands yeux, et les fixa sur moi avec une expression d'étonnement naïf; mais sa physionomie ne trahissait aucun embarras.

—Cela me ressemble?

—Oui, autant que je puis le faire.

—Et pourquoi ne pouvez-vous pas dessiner d'autres figures?

—Pourquoi? parce que je…—Zoé, je crains que vous ne me compreniez pas.

—Oh! Henri, croyez-vous donc que je sois une si mauvaise écolière? Est-ce que je ne comprends pas tout ce que vous me racontez des pays lointains que vous avez parcourus? Sûrement, je comprendrai cela tout aussi bien…

—Alors, je vais vous le dire, Zoé.

Je me penchai en avant, le coeur ému et la voix tremblante.

—C'est parce que votre figure est toujours devant mes yeux; je ne puis pas en dessiner d'autre. C'est que… je vous aime, Zoé!…

—Oh! c'est là la raison? Et, quand vous aimez quelqu'un, sa figure est toujours devant vos yeux, que cette personne soit présente ou non? Est-ce ainsi?

—C'est ainsi, répondis-je, tristement désappointé.

—Et c'est cela qu'on appelle l'amour, Henri?

—Oui.

—Alors je dois vous aimer, car, quelque part que je sois, je vois toujours votre figure, comme si elle était devant moi! Si je savais me servir du crayon comme vous, je suis sûre que je pourrais la dessiner, quand même vous ne seriez pas là! Eh bien, alors, est-ce que vous pensez que je vous aime, Henri?

La plume ne pourrait rendre ce que j'éprouvai en ce moment. Nous étions assis et la feuille de papier sur laquelle étaient les croquis était étendue entre nous deux. Ma main glissa sur la surface jusqu'à ce que les doigts de ma compagne, qui n'opposait aucune résistance, fussent serrés dans les miens. Une commotion violente résulta de ce contact électrique. Le papier tomba sur le plancher, et le coeur tremblant, mais rempli d'orgueil, j'attirai sur mon sein la charmante créature qui se laissait faire. Nos lèvres se rencontrèrent dans un premier baiser. Je sentis son coeur battre contre ma poitrine. Oh! bonheur! joies du ciel! j'étais lesouverain de ce cher petit coeur!…

La maison que nous habitions occupait le milieu d'un enclos carré qui s'étendait jusqu'au bord de la rivière de Del-Norte. Cet enclos, qui renfermait un parterre et un jardin anglais, était défendu de tous côtés par de hauts murs enadobé. Le faîte de ces murs était garni d'une rangée de cactus dont les grosse branches épineuses formaient d'infranchissableschevaux de frise. On n'arrivait à la maison et au jardin que par une porte massive munie d'un guichet, laquelle, ainsi que je l'avais remarqué, était toujours fermée et barricadée. Je n'avais nulle envie d'aller dehors. Le jardin, qui était fort grand, limitait mes promenades, souvent je m'y promenais avec Zoé et sa mère, et plus souvent encore avec Zoé seule. On trouvait dans cette enceinte plus d'un objet intéressant. Il y avait une ruine, et la maison elle-même gardait encore les traces d'une ancienne splendeur effacée. C'était un grand bâtiment dans le style moresque-espagnol, avec un toit plat (azotea) bordé d'un parapet crénelé sur la façade. Çà et là, l'absence de quelqu'une des dents de pierre de ces créneaux accusait la négligence et le délabrement. Le jardin était rempli de symptômes analogues; mais dans ces ruines mêmes on trouvait un éclatant témoignage du soin qui avait présidé autrefois à l'installation de ces statues brisées, de ces fontaines sans eaux, de ces berceaux effondrés, de ces grandes allées envahies par les mauvaises herbes, et dont les restes accusaient à la fois la grandeur passée et l'abandon présent. On avait réuni là beaucoup d'arbres d'espèces rares et exotiques; mais il y avait quelque chose de sauvage dans l'aspect de leurs fruits et de leurs feuillages. Leurs branches entrelacées formaient d'épais fourrés qui dénotaient l'absence de toute culture. Cette sauvagerie n'était pas dénuée d'un certain charme; en outre, l'odorat était agréablement frappé par l'arôme de milliers de fleurs, dont l'air était continuellement embaumé. Les murs du jardin aboutissaient à la rivière et s'arrêtaient là; car la rive, coupée à pic, et la profondeur de l'eau qui coulait au pied, formaient une défense suffisante de ce coté. Une épaisse rangée de cotonniers bordait le rivage, et, sous leur ombre, on avait placé de nombreux sièges de maçonnerie vernissée, dans le style propre aux contrées espagnoles. Il y avait un escalier taillé dans la berge, au-dessus duquel pendaient les branches d'arbustes pleureurs, et qui conduisait jusqu'au bord de l'eau. J'avais remarqué une petite barque amarrée sous les saules, auprès de la dernière marche. De ce côté seulement, les yeux pouvaient franchir les limites de l'enclos. Le point de vue était magnifique, et commandait le cours sinueux du Del-Norte à la distance de plusieurs milles.

Le pays, de l'autre côté de la rivière, paraissait inculte et inhabité. Aussi loin que l'oeil pouvait s'étendre, le riche feuillage du cotonnier garnissait le paysage, et couvrait la rivière de son ombre. Au sud, près de la ligne de l'horizon, une flèche solitaire s'élançait du milieu des massifs d'arbres. C'était l'église d'El-Paso del Nortedont les coteaux couverts de vignes se confondaient avec les plans intérieurs du ciel lointain. A l'est, s'élevaient les hauts pics des montagnes Rocheuses; la chaîne mystérieuse desOrganos, dont les lacs sombres et élevés, avec leurs flux et reflux, impriment à l'âme du chasseur solitaire une superstitieuse terreur. A l'ouest, tout au loin, et à peine visibles, les rangées jumelles des Mimbres, ces montagnes d'or, dont les défilés résonnent si rarement sous le pas de l'homme. Le trappeur intrépide lui-même rebrousse chemin quand il approche de ces contrées inconnues qui s'étendent au nord-ouest du Gila: c'est le pays des Apaches et des Navajoes anthropophages.

Chaque soir nous allions sous les bosquets de cotonniers, et, assis près l'un de l'autre sur un des bancs, nous admirions ensemble les feux du soleil couchant. A ce moment de la journée nous étions toujours seuls, moi et ma petite compagne. Je dis ma petite compagne, et cependant, à cette époque, j'avais cru voir en elle un changement soudain; il me semblait que sa taille s'était élevée, et que les lignes de son corps accusaient de plus en plus les contours de la femme! A mes yeux, ce n'était plus une enfant. Ses formes se développaient, les globes de son sein soulevaient son corsage par des ondulations plus amples, et ses gestes prenaient ces allures féminines qui commandent le respect. Son teint se rehaussait de plus vives couleurs, et son visage revêtait un éclat plus brillant de jour en jour. La flamme de l'amour, qui s'échappait de ses grands yeux noirs, ajoutait encore à leur humide éclat. Il s'opérait une transformation dans son âme et dans son corps, et cette transformation était l'oeuvre de l'amour. Elle était sous l'influence divine!

Un soir, nous étions assis comme d'habitude, sous l'ombre solennelle d'un bosquet. Nous avions pris avec nous la guitare et la mandoline, mais à peine en avions-nous tiré quelques notes, la musique était oubliée et les instruments reposaient sur le gazon à nos pieds. Nous préférions à tout la mélodie de nos propres voix. Nous étions plus charmés par l'expression de nos sentiments intimes que par celle des chants les plus tendres. Il y avait assez de musique autour de nous: le bourdonnement de l'abeille sauvage, disant adieu aux corolles qui se fermaient, le «whoup» dugruyadans les glaïeuls lointains, et le doux roucoulement des colombes perchées par couples sur les branches des arbres voisins et se murmurant comme nous leurs amours. Le feuillage des bois avait revêtu les tons chauds et variés de l'automne. L'ombre des grands arbres se jouait sur la surface de l'eau, et diaprait le courant calme et silencieux. Le soleil allait atteindre l'horizon, le clocher d'El-Paso, réfléchissant ses rayons, scintillait comme une étoile d'or. Nos yeux erraient au hasard, et s'arrêtaient sur la girouette étincelante.

—L'église! murmura ma compagne, comme se parlant à elle-même. C'est à peine si je puis me rappeler comment elle est. Il y a si longtemps que je ne l'ai vue!

—Depuis combien de temps, donc?

—Oh! bien des années, bien des années; j'étais toute jeune alors.

—Et depuis lors vous n'avez pas dépassé l'enceinte de ces murs?

—Oh! si fait. Papa nous a conduites souvent en bateau, en descendant la rivière; mais pas dans ces derniers temps.

—Et vous n'avez pas envie d'aller là-bas dans ces grands bois si gais?

—Je ne le désire pas. Je suis heureuse ici.

—Mais serez-vous toujours heureuse ici?

—Et pourquoi pas, Henri? Quand vous êtes près de moi, comment ne serais-je pas heureuse?

—Mais quand….

Une triste pensée sembla obscurcir son esprit. Tout entière à l'amour, elle n'avait jamais réfléchi à la possibilité de mon départ, et je n'y avais pas réfléchi plus qu'elle. Ses joues pâlirent soudainement, et je lus une profonde douleur dans ses yeux qu'elle fixa sur moi; mais les mots étaient prononcés.

—… Quand il faudra que je vous quitte?

Elle se jeta entre mes bras avec un cri aigu, comme si elle avait été frappée au coeur, et, d'une voix passionnée, cria:

—Oh! mon Dieu! mon Dieu! me quitter! me quitter!—Oh! vous ne me quitterez pas vous qui m'avez appris à aimer.

—Oh! Henri, pourquoi m'avez-vous dit que vous m'aimiez? Pourquoi m'avez-vousenseigné l'amour?

—Zoé!

—Henri! Henri! Dites que vous ne me quitterez pas?

—Jamais! Zoé! je vous le jure! Jamais! jamais.

—Il me sembla entendre à ce moment le bruit d'un aviron. Mais l'agitation violente de la passion, le contact de ma bien-aimée, qui, dans le transport de ses craintes, m'avait enlacé de ses deux bras, m'empêchèrent de tourner les yeux vers le bord.

C'est sans doute unosprey[1] qui plonge, pensai-je, et, ne m'occupant plus de cela, je me laissai aller à l'extase d'un long et enivrant baiser. Au moment où je relevais la tête, une forme qui s'élevait de la rive frappa mes yeux: un noir sombrero bordé d'un galon d'or. Un coup d'oeil me suffit pour reconnaître celui qui le portait: c'était Séguin. Un instant après, il était près de nous.

[Note 1: Aigle pêcheur.]

—Papa! s'écria Zoé, se levant tout à coup et se jetant dans ses bras.

Le père la retint auprès de lui en lui prenant les deux mains qu'il tint serrées dans les siennes. Pendant un moment il garda le silence, fixant sur moi un regard dont je ne saurais rendre l'expression. C'était un mélange de reproche, de douleur et d'indignation. Je m'étais levé pour aller à sa rencontre; mais ce regard étrange me cloua sur place, et je restai debout, rougissant et silencieux.

—Et c'est ainsi que vous me récompensez de vous avoir sauvé la vie? Un noble remercîment, mon cher monsieur, qu'en pensez-vous?

Je ne répondis pas.

—Monsieur, continua-t-il, la voix tremblante d'émotion, vous ne pouviez pas m'offenser plus cruellement.

—Vous vous trompez, monsieur; je ne vous ai point offensé.

—Comment qualifiez-vous votre conduite? Abuser mon enfant!

—Abuser? m'écriai-je, sentant mon courage revenir sous cette accusation.

—Oui, abuser!… Ne vous êtes-vous pas fait aimer d'elle?

—Je me suis fait aimer d'elle loyalement.

—Fi! monsieur, c'est une enfant et non pas une femme. Vous en faire aimer loyalement! Sait-elle seulement ce que c'est que l'amour?

—Papa, je sais ce que c'est que l'amour. Je le sais depuis plusieurs jours. Ne soyez pas fâché contre Henri, car je l'aime! oh! papa! je l'aime de tout mon coeur!

Il se tourna vers elle, et la regarda avec étonnement.

—Qu'est-ce que j'entends, s'écria-t-il; oh! mon Dieu! Mon enfant! mon enfant!

Sa voix me remua jusqu'au fond du coeur; elle était pleine de sanglots.

—Écoutez-moi, monsieur, criai-je en me plaçant résolument devant lui. J'ai conquis l'amour de votre fille; je lui ai donné tout le mien en échange. Nous sommes du même rang, de la même condition. Quel crime ai-je donc commis? En quoi vous ai-je offensé?

Il me regarda quelques instants sans faire aucune réponse.

—Vous seriez donc disposé à l'épouser? me dit-il enfin, avec un changement évident de ton.

—Si j'avais laissé cet amour se développer ainsi sans avoir cette intention, j'aurais mérité tous vos reproches. J'aurais traîtreusement abusé de cette enfant, comme vous l'avez dit.

—M'épouser! s'écria Zoé, avec un air de profonde surprise.

—Écoutez! la pauvre enfant! elle ne sait pas même ce que ce mot veut dire!

—Oui, charmante Zoé! je vous épouserai; autrement mon coeur, comme le vôtre, serait brisé pour jamais!

—Oh! monsieur!

—C'est bien, monsieur, assez pour l'instant. Vous avez conquis cette enfant sur elle-même; il vous reste à la conquérir sur moi. Je veux sonder la profondeur de votre attachement. Je veux vous soumettre à une épreuve.

—J'accepte toutes les épreuves que vous voudrez m'imposer.

—Nous verrons; venez, rentrons. Viens, Zoé.

Et, la prenant par la main, il la conduisit vers la maison. Je marchai derrière eux.

Comme nous traversions un petit bois d'orangers sauvages, où l'allée se rétrécissait, le père quitta la main de sa fille et passa en avant. Zoé se trouvait entre nous deux, et au moment où nous étions au milieu du bosquet, elle se retourna soudainement, et plaçant sa main sur la mienne, murmura en tremblant et à voix basse:

—Henri, dites-moi ce que c'est qu'épouser?

—Chère Zoé! pas à présent; cela est trop difficile à expliquer; plus tard, je….

—Viens Zoé! ta main, mon enfant!

—Papa, me voici!

J'étais seul avec mon hôte dans l'appartement que j'occupais depuis mon arrivée dans la maison. Les femmes s'étaient retirées dans une autre pièce. Séguin, en entrant dans la chambre, avait donné un tour de clef et poussé les verrous. Quelle terrible épreuve allait-il imposer à ma loyauté, à mon amour? Cet homme, connu par tant d'exploits sanguinaires, allait-il s'attaquer à ma vie? Allait-il me lier à lui par quelque épouvantable serment? De sombres appréhensions me traversaient l'esprit; je demeurais silencieux, mais non sans éprouver quelques craintes. Une bouteille de vin était placée entre nous deux, et Séguin, remplissant deux verres, m'invita à boire. Cette politesse me rassura. Mais le vin n'était-il pas emp…? Il avait vidé son verre avant que ma pensée n'eût complété sa forme.

—Je le calomnie, pensai-je. Cet homme, après tout, est incapable d'un pareil acte de trahison.

Je bus, et la chaleur du vin me rendit un peu de calme et de tranquillité. Après un moment de silence, il entama la conversation par cette questionex abrupto:

—Que savez-vous de moi?

—Votre nom et votre surnom; rien de plus.

—C'est plus qu'on n'en sait ici.

Et sa main indiquait la porte par un geste expressif.

—Qui vous a le plus souvent parlé de moi?

—Un ami que vous avez vu à Santa-Fé.

—Ah! Saint-Vrain; un brave garçon, plein de courage. Je l'ai rencontré autrefois à Chihuahua. Il ne vous a rien dit de plus relativement à moi.

—Non. Il m'avait promis de me donner quelques détails sur vous, mais il n'y a plus pensé; la caravane est partie et nous nous sommes trouvés séparés.

—Donc, vous avez appris que j'étais Séguin, le chasseur de scalps; que j'étais employé par les citoyens d'El-Paso pour aller à la chasse des Apaches et des Navajoes, et qu'on me payait une somme déterminée pour chaque chevelure d'Indien clouée à leurs portes? Vous avez appris cela?

—Oui.

—Tout cela est vrai.

Je gardai le silence.

—Maintenant, monsieur, reprit-il après une pause, voulez-vous encore épouser ma fille, la fille d'un abominable meurtrier?

—Vos crimes ne sont pas les siens. Elle est innocente même de la connaissance de ces crimes, avez-vous dit. Vous pouvez être un démon; elle, c'est un ange.

Une expression douloureuse se peignit sur sa figure, pendant que je parlais ainsi.

—Crimes! démon! murmurait-il comme se parlant à lui-même; oui, vous avez le droit de parler ainsi. C'est ainsi que pense le monde. On vous a raconté les histoires des hommes de la montagne dans toutes leurs exagérations sanglantes. On vous a dit que, pendant une trêve, j'avais invité un village d'Apaches à un banquet dont j'avais empoisonné les viandes; qu'ainsi j'avais empoisonné tous mes hôtes, hommes, femmes, enfants, et qu'ensuite je les avais scalpés! On vous a dit que j'avais fait placer en face de la bouche d'un canon deux cents sauvages qui ignoraient l'effet de cet instrument de destruction; que j'avais mis le feu à cette pièce chargée à mitraille, et massacré ainsi ces pauvres gens sans défiance. On vous a sans doute raconté ces actes de cruauté, et beaucoup d'autres encore.

—C'est vrai. On m'a raconté ces histoires lorsque j'étais parmi les chasseurs de la montagne; mais je ne savais trop si je devais les croire.

—Monsieur, ces histoires sont fausses; elles sont fausses et dénuées de tout fondement.

—Je suis heureux de vous entendre parler ainsi. Je ne pouvais pas aujourd'hui vous croire capable de pareils actes de barbarie.

—Et cependant, fussent-elles vraies jusque dans leurs plus horribles détails, elles n'approcheraient pas encore de toutes les cruautés dont les sauvages se sont rendus coupables envers les habitants de ces frontières sans défense. Si vous saviez l'histoire de ce pays pendant les dix dernières années, les massacres et les assassinats, les ravages et les incendies, les vols et les enlèvements; des provinces entièrement dépeuplées; des villages livrés aux flammes; les hommes égorgés à leur propre foyer; les femmes les plus charmantes, emmenées captives et livrées aux embrassements de ces voleurs du désert! Oh! Dieu! et moi aussi, j'ai reçu des atteintes qui m'excuseront à vos yeux, et qui m'excuseront peut-être aussi devant le tribunal suprême!

En disant ces mots, il cacha sa tête dans ses mains, et s'accouda les deux mains sur la table.

—J'ai besoin de vous faire une courte histoire de ma vie.

Je fis un signe d'assentiment, et, après avoir rempli et vidé un second verre de vin, il continua en ces termes:

—Je ne suis pas Français, comme on le suppose; je suis créole de la Nouvelle-Orléans; mes parents étaient des réfugiés de Saint-Domingue, où, à la suite de la révolte des nègres, ils avaient vu leurs biens confisqués par le sanguinaire Christophe. Après avoir fait mes études pour être ingénieur civil, je fus envoyé aux mines de Mexico en cette qualité par le propriétaire d'une de ces mines, qui connaissait mon père. J'étais jeune alors, et je passai plusieurs années employé dans les établissements de Zacatecas et de San-Luis-Potosi. Quand j'eus économisé quelque argent sur mes appointements, je commençai à penser à m'établir pour mon propre compte. Le bruit courait depuis longtemps que de riches veines d'or existaient aux bords du Gila et de ses affluents. On avait recueilli dans ces rivières des sables aurifères, et le quartz laiteux, qui enveloppe ordinairement l'or, se montrait partout à nu dans les montagnes solitaires de cette région sauvage. Je partis pour cette contrée avee une troupe d'hommes choisis; et après avoir voyagé pendant plusieurs semaines à travers la chaîne des Mimbres, je trouvai, près de la source du Gila, de précieux gisements de minerai. J'installai une mine, et, au bout de cinq ans, j'étais riche. Alors je me rappelai la compagne de mon enfance: une belle et charmante cousine qui avait conquis toute ma confiance et m'avait inspiré mon premier amour. Pour moi le premier amour devait être le dernier; ce n'était pas, comme cela arrive si souvent, un sentiment fugitif. A travers tous mes voyages, son souvenir m'avait accompagné. M'avait-elle gardé sa foi comme je lui avais gardé la mienne? Je résolus donc de m'en assurer par moi-même, et, laissant mes affaires à la garde de mon mayoral, je partis pour ma ville natale.

Adèle avait été fidèle à sa parole, et je revins à mon établissement avec elle. Je bâtis une maison à Valverde, le district le plus voisin de ma mine. Valverde était alors une ville florissante; maintenant elle est en ruine, et vous avez pu voir ce qui en reste en venant ici. Là, nous vécûmes plusieurs années au sein du bonheur et de la richesse. Ces jours passés m'apparaissent maintenant comme autant de siècles de félicité. Nous nous aimions avec ardeur, et notre union fut bénie par la naissance de deux enfants, de deux filles. La plus jeune ressemblait à sa mère; l'aînée, m'a-t-on dit tenait principalement de moi. Nous les adorions, trop peut-être; nous étions trop heureux de les posséder.

A cette époque, un nouveau gouverneur fut envoyé à Santa-Fé; un homme qui, par son libertinage et sa tyrannie, a été jusqu'à ce jour la plaie de cette province. Il n'y a pas d'acte si vil, de crime si noir, dont ce monstre ne soit capable. Il se montra d'abord très-aimable, et fut reçu dans toutes les maisons des gens riches de la vallée. Comme j'étais du nombre de ceux-ci, je fus honoré de ses visites, et cela très-fréquemment. Il résidait de préférence à Albuquerque, et donnait de grandes fêtes à son palais. Ma femme et moi y étions toujours invités des premiers. En revanche, il venait souvent dans notre maison de Valverde, sous le prétexte d'inspecter les différentes parties de la province. Je m'aperçus enfin que ses visites s'adressaient à ma femme, auprès de laquelle il se montrait fort empressé. Je ne vous parlerai pas de la beauté d'Adèle à cette époque. Vous pouvez vous en faire une idée, et votre imagination sera aidée par les grâces que vous paraissez avoir découvertes dans sa fille, car la petite Zoé est l'exacte reproduction de ce qu'était sa mère, à son âge.

A l'époque dont je parle, elle était dans tout l'éclat de sa beauté. Tout le monde parlait d'elle, et ces éloges avaient piqué la vanité du tyran libertin. En conséquence, je devins l'objet de toutes ses prévenances amicales. Rien de tout cela ne m'avait échappé; mais, confiant dans la vertu de ma femme, je m'inquiétais peu de ce qu'il pourrait faire. Aucune insulte apparente, jusque-là n'avait appelé mon attention. A mon retour d'une longue absence motivée par les travaux de la mine, Adèle me donna connaissance des tentatives insultantes dont elle avait été l'objet, à différentes époques, de la part de Son Excellence, choses qu'elle m'avait tues jusque-là, par délicatesse; elle m'apprit qu'elle avait été particulièrement outragée dans une visite toute récente, pendant mon absence. C'en était assez pour le sang d'un créole. Je partis pour Albuquerque, et, en pleine place publique, devant tout le monde assemblé, je châtiai l'insulteur. Arrêté et jeté en prison, je ne fus rendu à la liberté qu'après plusieurs semaines. Quand je retournai chez moi, je retrouvai ma maison pillée, et ma famille dans le désespoir. Les féroces Navajoes avaient passé par là. Tout avait été détruit, mis en pièces dans mon habitation, et mon enfant!… Dieu puissant! ma petite Adèle avait été emmenée captive dans les montagnes….

—Et votre femme? et votre autre fille? demandai-je, brûlant de savoir le reste.

—Elles avaient échappé. Au milieu d'un terrible combat, car mes pauvres péons se défendaient bravement, ma femme, tenant Zoé dans ses bras, s'était sauvée hors de la maison et s'était réfugiée dans une cave qui ouvrait sur le jardin. Je les retrouvai dans la hutte d'un vaquero, au milieu des bois; elles s'étaient enfuies jusque-là.

—Et votre fille Adèle, en avez-vous entendu parler depuis?

—Oui, oui. Je vais y revenir dans un instant. A la même époque, ma mine fut attaquée et ruinée; la plupart des ouvriers, tous ceux qui n'avaient pu s'enfuir, furent massacrés; l'établissement qui faisait toute ma fortune fut détruit. Avec quelques-uns des mineurs qui avaient échappé et d'autres habitants de Valverde qui, comme moi, avaient souffert, j'organisai une bande et poursuivis les sauvages; mais nous ne pûmes les atteindre et nous revînmes, la plupart le coeur brisé et la santé profondément altérée. Oh! monsieur, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est que d'avoir perdu une enfant chérie! Vous ne pouvez pas comprendre l'agonie d'un père ainsi dépouillé!

Séguin se prit la tête entre les deux mains et garda un moment le silence.Son attitude accusait la plus profonde douleur.

—Mon histoire sera bientôt terminée, jusqu'à l'époque où nous sommes, du moins. Qui peut en prévoir la suite? Pendant des années, j'errai sur les frontières des Indiens, en quête de mon enfant. J'étais aidé par une petite troupe d'individus, la plupart aussi malheureux que moi; les uns ayant perdu leurs femmes, les autres leurs filles, de la même manière. Mais nos ressources s'épuisaient, et le désespoir s'empara de nous. Les sentiments de mes compagnons se refroidirent avec le temps. L'un après l'autre, ils me quittèrent. Le gouverneur de New-Mexico ne nous prêtait aucun secours. Au contraire, on soupçonnait, et c'est maintenant un fait avéré, on soupçonnait le gouverneur lui-même d'être secrètement ligué avec les chefs des Navajoes. Il s'était engagé à ne pas les inquiéter, et, de leur côté, ils avaient promis de ne piller que ses ennemis.

En apprenant cette horrible trame, je reconnus la main qui m'avait frappé. Furieux de l'affront que je lui avais infligé, exaspéré par le mépris de ma femme, le misérable avait trouvé un moyen de se venger. Deux fois depuis, sa vie a été entre mes mains; mais je n'aurais pu le tuer sans risquer ma propre tête, et j'avais des motifs pour tenir à la vie. Le jour viendra où je pourrai m'acquitter envers lui.

»Comme je vous l'ai dit, ma troupe s'était dispersée. Découragé, et sentant le danger qu'il y avait pour moi à rester plus longtemps dans le New-Mexico, je quittai cette province et traversai la Jornada pour me rendre à El-Paso. Là, je vécus quelque temps, pleurant mon enfant perdue. Je ne restai pas longtemps inactif. Les fréquentes incursions des Apaches dans les provinces de Sonora et de Chihuahua avaient rendu le gouvernement plus énergique dans la défense de la frontière. Les presidios furent mis en meilleur état de défense et reçurent des garnisons plus fortes; une bande d'aventuriers, de volontaires, fut organisée, dont la paie était proportionnée au nombre de chevelures envoyées aux établissements. On m'offrit le commandement de cette étrange guérilla, et, dans l'espoir de retrouver ma fille, j'acceptai: je devins chasseur de scalp. C'était une terrible mission, et si la vengeance avait été mon seul objet, il y a longtemps que j'aurais pu me retirer satisfait. Nous fîmes plus d'une expédition sanglante, et, plus d'une fois, nous exerçâmes d'épouvantables représailles.

Je savais que ma fille était captive chez les Navajoes. Je l'avais appris, à différentes époques, de la bouche des prisonniers que j'avais faits; mais j'étais toujours arrêté par la faiblesse de ma troupe et des moyens dont je disposais. Des révolutions successives et la guerre civile désolaient et ruinaient les États du Mexique; nous fûmes laissés de côté. Malgré tous mes efforts, je ne pouvais réunir une force suffisante pour pénétrer dans cette contrée déserte qui s'étend au nord du Gilla, et au centre de laquelle se trouvent les huttes des sauvages Navajoes.

—Et vous croyez!…

—Patience, j'aurai bientôt fini. Ma troupe est aujourd'hui plus forte qu'elle n'a jamais été. J'ai reçu d'un homme récemment échappé des mains des Navajoes l'avis formel que les guerriers des deux tribus sont sur le point de partir pour le Sud. Ils réunissent leurs forces dans le but de faire une grande incursion; ils veulent pousser, à ce qu'on dit, jusqu'aux portes de Durango. Mon intention est de pénétrer dans leur pays pendant qu'ils seront absents, et d'aller y chercher ma fille.

—Et vous croyez qu'elle vit encore?

—Je le sais. Le même individu qui m'a donné ces nouvelles, et qui, le pauvre diable, y a laissé sa chevelure et ses oreilles, l'a vue souvent. Elle est devenue, m'a-t-il dit, parmi ces sauvages, une sorte de reine possédant un pouvoir et des privilèges particuliers. Oui, elle vit encore, et si je puis parvenir à la retrouver, à la ramener ici, cette scène tragique sera la dernière à laquelle j'aurai pris part; je m'en irai loin de ce pays.

J'avais écouté avec une profonde attention l'étrange récit de Séguin. L'éloignement que j'éprouvais auparavant pour cet homme, d'après ce qu'on m'avait dit de son caractère, s'effaçait et faisait place à la compassion; que dis-je? à l'admiration. Il avait tant souffert! Une telle infortune expiait ses crimes et les justifiait pleinement à mes yeux. Peut-être étais-je trop indulgent dans mon jugement. Il était naturel que je fusse ainsi. Quand cette révélation fut terminée, j'éprouvai une vive émotion de plaisir. Je sentis une joie profonde de savoir qu'elle n'était pas la fille d'un démon, comme je l'avais cru. Séguin sembla pénétrer ma pensée, car un sourire de satisfaction, de triomphe, je pourrais dire, éclaira sa figure. Il se pencha sur la table pour atteindre la bouteille.

—Monsieur, cette histoire a dû vous fatiguer. Buvez donc.

Il y eut un moment de silence, pendant que nous vidions nos verres.

—Et maintenant, monsieur, vous connaissez, un peu mieux qu'auparavant, le père de celle que vous aimez. Êtes-vous encore disposé à l'épouser?

—Oh! monsieur! plus que jamais elle est un objet sacré pour moi.


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