XLIV

Aussitôt que cela eut été annoncé aux Navajoes, vingt hommes, déjà désignés sans doute, s'avancèrent au milieu de la prairie, plantèrent leurs arcs, leurs carquois et leurs boucliers. Nous ne vîmes point de tomahawks, et nous comprîmes que chaque Navajo avait gardé cette arme. Il ne leur avait pas été difficile de les cacher sur eux, car la plupart portaient des vêtements civilisés, enlevés dans le pillage des établissements et des fermes. Nous nous en inquiétions peu, étant armés nous-mêmes. Nous remarquâmes que tous les hommes ainsi choisis étaient d'une force peu commune. C'étaient les principaux guerriers de la tribu. Nous fîmes nos choix en conséquence. El-Sol, Garey, Rubé, le toréador Sanchez en étaient; Séguin et moi également. La plupart des trappeurs et quelques Indiens Delawares complétèrent le nombre.

Les vingt hommes désignés se dirigèrent vers la prairie, comme les Navajoès avaient fait, et déposèrent leurs rifles en présence de l'ennemi. Nous plaçâmes nos captifs sur des chevaux et sur des mules, et nous les disposâmes pour le départ. La reine et les jeunes filles mexicaines furent réunies aux prisonniers. C'était un coup de tactique de la part de Séguin. Il savait que nous avions assez de captifs pour faire l'échange tête contre tête, sans ces dernières; mais il comprenait et nous comprenions comme lui, que laisser la reine en arrière, ce serait rompre la Négociation et, peut-être, en rendre la reprise impossible. Il avait résolu en conséquence de l'emmener et de négocier le plus habilement possible, en ce qui la concernait, sur le terrain de la conférence. S'il ne réussissait pas, il en appellerait aux armes et il nous savait bien préparés à cet événement. Les deux détachements furent prêts enfin et s'avancèrent parallèlement de chaque côté de la barranca. Les corps principaux restèrent en observation, échangeant d'un bord â l'autre de l'abîme des regards de haine et de défiance. Pas un mouvement ne pouvait être tenté sans être immédiatement aperçu, car les deux plaines, séparées par la barranca, faisaient partie du même plateau horizontal. Un seul cavalier, s'éloignant d'une des deux troupes, aurait été vu par les hommes de l'autre pendant une distance de plusieurs milles. Les bannières pacifiques flottaient toujours en l'air, les lances qui les portaient fichées en terre; mais chacune des deux bandes ennemies tenait ses chevaux sellés et bridés, prêts à être montés au premier mouvement suspect.

Dans la barranca même se trouvait la mine. Les puits d'extraction laborieusement creusés dans le roc, de chaque coté, semblaient autant de caves. Un petit ruisseau partageait la ravine en deux et se frayait difficilement un chemin à travers les roches qui avaient roulé au fond. Sur le bord du ruisseau, on voyait quelques vieilles constructions enfumées, et des cabanes de mineurs en ruine; la plupart étaient effondrées et croulantes de vétusté. Le terrain, tout autour, était obstrué, rendu presque impraticable par les ronces, les mezcals et les cactus; toutes plantes vigoureuses, touffues et épineuses. En approchant de ce point, les routes, de chaque côté de la barranca, s'abaissaient par une pente rapide et convergeaient jusqu'à leur rencontre au milieu des décombres. Les deux détachements s'arrêtèrent en vue des masures et échangèrent des signaux.

Après quelques pourparlers, les Navajoes proposèrent que les captifs resteraient sur le sommet des deux rives, sous la garde de deux hommes; les autres, dix-huit de chaque côté, devant descendre au fond de la barranca, se réunir au milieu des maisons, et après avoir fumé le calumet, déterminer les conditions de l'échange. Cette proposition ne plaisait ni à Séguin ni à moi. Nous comprenions qu'en cas de rupture de négociations (et cette rupture nous paraissait plus que probable) notre victoire même, en supposant que nous la remportions, ne nous servirait de rien. Avant que nous pussions rejoindre les prisonnières des Navajoes, en haut de la ravine, les deux gardiens les auraient emmenées, et, nous frémissions rien que d'y penser, les auraient peut-être égorgées sur place! C'était une horrible supposition, mais elle n'avait rien d'exagéré. Nous comprenions, en outre, que la cérémonie du calumet nous ferait perdre encore du temps; et nous étions dans des transes continuelles au sujet de la bande de Dacoma qui, évidemment, ne devait pas être loin. Mais l'ennemi s'obstinait dans sa proposition. Impossible de formuler nos objections sans dévoiler notre arrière-pensée; force nous fut donc d'accepter.

Nous mîmes pied à terre, laissant nos chevaux à la garde des hommes qui surveillaient les prisonniers et, descendant au fond de la ravine, nous nous trouvâmes face à face avec les guerriers navajoès. C'étaient dix-huit hommes choisis: grands, musculeux, larges des épaules, avec des physionomies rusées et farouches. On ne voyait pas un sourire sur toutes ces figures, et menteuse eût été la bouche qui aurait essayé d'en grimacer un. Leurs coeurs débordaient de haine et leurs regards étaient chargés de vengeance. Pendant un moment, les deux partis s'observèrent en silence. Ce n'étaient point des ennemis ordinaires; ce n'était point une hostilité ordinaire qui animait ces hommes, depuis des années, les uns contre les autres; ce n'était point un motif ordinaire qui les amenait pour la première fois à s'aborder autrement que les armes à la main. Cette attitude pacifique leur était imposée, aux uns comme aux autres, et c'était entre eux quelque chose comme la trêve qui s'établit entre le lion et le tigre, lorsqu'ils se rencontrent dans la même avenue d'une forêt touffue, et s'arrêtent en se mesurant du regard. La convention relative aux armes avait été observée des deux côtés de la même manière, et chacun le savait. Les manches des tomahawks, les poignées des couteaux et les crosses brillantes des pistolets étaient à peine dissimulés sous les vêtements. D'un côté comme de l'autre, on avait fait peu d'efforts pour les cacher. Enfin lareconnaissancemutuelle fut terminée, et l'on entama la question. On chercha inutilement une place libre de buissons et de ruines, assez large pour nous réunir assis et fumer le calumet. Séguin indiqua une des maisons, une construction en adobé, qui était dans un état de conservation supportable, et on y entra pour l'examiner. C'était un bâtiment qui avait servi de fonderie; des trucks brisés et divers ustensiles gisaient sur le sol. Il n'y avait qu'une seule pièce, pas très-grande, avec un brasero rempli de scories et de cendres froides au milieu. Deux hommes furent chargés d'allumer du feu sur le brasero; les autres prirent place sur les trucks et sur les masses de roche quartzeuse disséminées dans la pièce.

Au moment ou j'allais m'asseoir, j'entendis derrière moi un hurlement plaintif qui se termina par un aboiement. Je me retournai, c'était Alp, c'était mon chien. L'animal, dans la frénésie de sa joie, se jeta sur moi à plusieurs reprises, m'enlaçant de ses pattes, et il se passa quelque temps avant que je parvinsse à le calmer et à prendre place. Nous nous trouvâmes enfin tous installés chaque côté du feu, de chaque groupe formant un arc de cercle et faisant face à l'autre.

Une lourde porte pendait encore sur ses gonds; mais comme il n'y avait point de fenêtres dans la pièce, on dut la laisser ouverte. Bientôt le feu brilla; le calumet de pierre, rempli dekimkiniket allumé, circula de bouche en bouche au milieu du plus profond silence. Nous remarquâmes que chacun des Indiens, contrairement à l'habitude qui consiste à aspirer une bouffée ou deux, fumait longtemps et lentement. L'intention de traîner la cérémonie en longueur était évidente. Ces délais nous mettaient au supplice, Séguin et moi. Arrivé aux chasseurs, le calumet circula rapidement. Ces préliminaires, soi-disant pacifiques, terminés, on entama la négociation. Dès les premiers mots, je vis poindre un danger. Les Navajoes, et surtout les jeunes guerriers, affectaient un air bravache et une attitude provocante que les chasseurs n'étaient pas d'humeur à pouvoir supporter longtemps, et ils ne l'eussent pas supporté un seul instant, n'eût été la circonstance particulière où leur chef se trouvait placé. Par égard pour lui, ils faisaient tous leurs efforts pour se contenir, mais il était clair qu'il ne faudrait qu'une étincelle pour allumer l'incendie.

La première question à débattre portait sur le nombre de prisonniers. L'ennemi en avait dix-neuf; tandis que nous, sans compter la reine et les jeunes filles mexicaines, nous en avions vingt et un. L'avantage était de notre côté; mais à notre grande surprise, les Indiens, s'appuyant sur ce que la plupart de leurs captifs étaient des femmes, tandis que le plus grand nombre des nôtres n'étaient que des enfants, élevèrent la prétention de faire l'échange sur le pied de deux des nôtres pour un des leurs. Séguin répondit que nous ne pouvions accepter une pareille absurdité; mais que, comme il ne voulait conserver aucun prisonnier, il donnerait nos vingt et un pour les dix-neuf.

—Vingt et un! s'écria un des guerriers; qu'est-ce que c'est? Vous en avez vingt-sept. Nous les avons comptés sur la rive.

—Six de celles que vous avez comptées nous appartiennent. Ce sont des blanches et des Mexicaines.

—Six blanches! répliqua le sauvage, il n'y en a que cinq. Quelle est donc la sixième? C'est peut-être notre reine? Elle est blanche de teint; et le chef pâle l'aura prise pour un visage pâle.

—Hal ha! ha! firent les sauvages éclatant de rire, notre reine, un visage pâle! Ha! ha! ha!

—Votre reine, dit Séguin d'un ton solennel, votre reine, comme vous l'appelez, est ma fille.

—Ha! ha! ha! hurlèrent-ils de nouveau en choeur et d'un air méprisant:—Sa fille! Ha! ha! ha!

Et la chambre retentit de leurs rires de démons.

—Oui, ajouta-t-il d'une voix forte, mais tremblante d'émotion, car il voyait la tournure que les choses allaient prendre. Oui, c'est ma fille!

—Et comment cela peut-il être? demanda un des guerriers, un des orateurs de la tribu. Tu as une fille parmi nos captives; nous savons cela. Elle est blanche comme la neige qui couvre le sommet de la montagne. Ses cheveux sont jaunes comme l'or de ses bracelets. La reine a le teint brun. Parmi les femmes de nos tribus il y en a beaucoup qui sont aussi blanches qu'elle; ses cheveux sont noirs comme l'aile du vautour. Comment cela se ferait-il? Chez nous, les enfants d'une même famille sont semblables les uns aux autres. N'en est-il pas de même des vôtres? Si la reine est ta fille, celle qui a les cheveux d'or ne l'est donc pas. Tu ne peux pas être le père des deux. Mais non! continua le rusé sauvage élevant la voix, la reine n'est pas ta fille. Elle est de notre race. C'est un enfant de Moctezuma; c'est la reine des Navajoes.

—Il faut que notre reine nous soit rendue! s'écrièrent les guerriers.Elle est nôtre! nous la voulons!

En vain Séguin réitéra ses réclamations paternelles; en vain il donna tous les détails d'époques et de circonstances relatives à l'enlèvement de sa fille par les Navajoès eux-mêmes, les guerriers s'obstinèrent à répéter:

—C'est notre reine, nous voulons qu'elle nous soit rendue!

Séguin, dans un éloquent discours, en appela aux sentiments du vieux chef dont la fille se trouvait dans une situation analogue; mais il était évident que celui-ci, en eût-il la volonté, n'avait pas le pouvoir de calmer la tempête. Les plus jeunes guerriers répondaient par des cris dérisoires, et l'un d'eux s'écria que «le chef blanc extravaguait.» Ils continuèrent quelque temps à gesticuler, déclarant, d'un ton formel, qu'à aucune condition, ils ne consentiraient à un échange si la reine n'en faisait pas partie. Il était facile de voir qu'ils attachaient une importance mystique à la possession de leur reine. Entre elle et Dacoma lui-même, leur choix n'eût pas été douteux.

Les exigences se produisaient d'une manière si insultante que nous en vînmes à nous réjouir intérieurement de leur intention manifeste d'en finir par une bataille. Les rifles, principal objet de leurs craintes, n'étant pas là, ils se croyaient sûrs de la victoire.

Les chasseurs ne demandaient pas mieux que d'en venir aux mains, et se sentaient également certains de l'emporter. Seulement, ils attendaient le signal de leur chef. Séguin se tourna vers eux, et baissant la tête, car il parlait debout, il leur recommanda à voix basse le calme et la patience. Puis, couvrant ses yeux de sa main, il demeura quelques instants plongé dans une méditation profonde.

Les chasseurs avaient pleine confiance dans l'intelligence aussi bien que dans le courage de leur chef. Ils comprirent qu'il combinait un plan d'action quelconque, et attendirent patiemment le résultat. De leur côté, les Indiens ne se montraient nullement pressés. Ils ne s'inquiétaient pas du temps perdu, espérant toujours l'arrivée de la bande de Dacoma. Ils demeuraient tranquilles sur leurs sièges, échangeant leurs pensées par des monosyllabes gutturaux ou de courtes phrases; quelques-uns coupaient de temps en temps la conversation par des éclats de rire. Ils paraissaient tout à fait à leur aise, et ne semblaient aucunement redouter la chance d'un combat avec nous. Et, en vérité, à considérer les deux partis, chacun aurait dit que, homme contre homme, nous n'étions pas capables de leur résister. Tous, à une ou deux exceptions près, avaient six pieds de taille, quelques-uns plus; tandis que la plupart de nos chasseurs étaient petits et maigres. Mais c'étaient des hommes éprouvés. Les Navajoès se sentaient avantageusement armés pour un combat corps à corps. Ils savaient bien aussi que nous n'étions pas sans défense; toutefois, ils ne connaissaient pas la nature de nos armes. Ils avaient vu les couteaux et les pistolets; mais ils pensaient qu'après une première décharge incertaine et mal dirigée, les couteaux ne seraient pas d'un grand secours contre leurs terribles tomahawks. Ils ignoraient que plusieurs d'entre nous,—El-Sol, Séguin, Garey et moi,—avions dans nos ceintures la plus terrible de toutes les armes dans un combat à bout portant: lerevolverde Colt. C'était une invention toute récente, et aucun Navajo n'avait encore entendu les détonations successives et mortelles de cette arme.

—Frères! dit Séguin reprenant de nouveau la parole, vous refusez de croire que je suis père de votre reine. Deux de vos prisonnières, que vous savez bien être ma femme et ma fille, sont sa mère et sa soeur. Si vous êtes de bonne foi, donc, vous ne pouvez refuser la proposition que je vais vous faire. Que ces deux captives soient amenées ici; que la jeune reine soit amenée de son côté. Si elle ne reconnaît pas les siens, j'abandonne mes prétentions, et ma fille sera libre de retourner avec les guerriers Navajoès.

Les chasseurs entendirent cette proposition avec surprise. Ils savaient que tous les efforts de Séguin pour éveiller un souvenir dans la mémoire de sa fille avaient été infructueux. Quel espoir y avait-il qu'elle pût reconnaître sa mère? Séguin lui-même n'y comptait pas beaucoup, et un moment de réflexion me fit penser que sa proposition était motivée par quelque pensée secrète. Il reconnaissait que l'abandon de la reine était la conditionsine qua nonde l'acceptation de l'échange par les Indiens; que, sans cela, les négociations allaient être brusquement rompues, sa femme et sa fille restant entre les mains de nos ennemis. Il pensait au sort terrible qui leur était réservé dans cette captivité, tandis que son autre fille n'y retournerait que pour être entourée d'hommages et de respects. Il fallait les sauver à tout prix; il fallait sacrifier l'une pour racheter les autres. Mais Séguin avait encore un autre projet. C'était une manoeuvre stratégique de sa part une dernière tentative désespérée. Voici ce qu'il disait:

Si, une fois sa femme et sa fille se trouvaient avec lui dans les ruines, peut-être pourrait-il, au milieu du désordre d'un combat, les enlever; peut-être réussirait-il, dans ce cas, à enlever la reine elle-même; c'était une chance à tenter en désespoir de cause. En quelques mots murmurés à voix basse, il communiqua cette pensée à ceux de ses compagnons qui étaient le plus près de lui, afin de leur inspirer patience et prudence. Aussitôt que cette proposition fut formulée, les Navajoès quittèrent leurs sièges, et se rassemblèrent dans un coin de la chambre pour délibérer. Ils parlaient à voix basse. Nous ne pouvions par conséquent entendre ce qu'ils disaient. Mais, à l'expression de leurs figures, de leur gestes, nous comprenions qu'ils étaient disposés à accepter. Ils avaient observé attentivement la reine pendant qu'elle se promenait sur le bord de la barranca; ils avaient correspondu par signes avec elle avant que nous eussions pu l'empêcher. Sans aucun doute, elle les avait informés de ce qui s'était passé dans lecañonavec les guerriers de Dacoma, et avait fait connaître la probabilité de leur arrivée prochaine. Sa longue absence, l'âge auquel elle avait été emmenée captive, son genre de vie, les bons procédés dont on avait usé envers elle, avaient effacé depuis longtemps tout souvenir de sa première enfance et de ses parents. Les rusés sauvages savaient tout cela, et, après une discussion prolongée pendant près d'une heure, ils reprirent leurs sièges et formulèrent leur assentiment à la proposition.

Deux hommes de chaque troupe furent envoyés pour ramener les trois captives, et nous restâmes assis attendant leur arrivée. Peu d'instants après, elles étaient introduites. Il me serait difficile de décrire la scène qui suivit leur entrée. Séguin, sa femme et sa fille, se retrouvant dans de telles circonstances; l'émotion que j'éprouvai en serrant un instant dans mes bras ma bien-aimée, qui sanglotait et se pâmait de douleur; la mère reconnaissant son enfant si longtemps perdue; ses angoisses quand elle vit l'insuccès de ses efforts pour réveiller la mémoire dans ce coeur fermé pour elle; la fureur et la pitié se partageant le coeur des chasseurs; les gestes et les exclamations de triomphe des Indiens; tout cela formait un tableau qui reste toujours vivant dans ma mémoire, mais que ma plume est impuissante à retracer.

Quelques minutes après, les captives étaient reconduites hors de la maison, confiées à la garde de deux hommes de chaque troupe, et nous reprenions la négociation entamée.

Ce qui venait de se passer n'avait point rendu meilleures les dispositions des deux partis, notamment celles des chasseurs. Les Indiens triomphaient, mais ils ne se relâchaient en rien de leurs prétentions déraisonnables. Ils revinrent sur leur offre primitive; pour celles de nos captives qui avaient l'âge de femme, ils consentaient à échanger tête contre tête; pour Dacoma, ils offraient deux prisonniers; mais pour le reste, ils exigeaient deux contre un. De cette manière, nous ne pouvions délivrer que douze des femmes mexicaines environ; mais voyant qu'ils étaient décidés à ne pas faire plus, Séguin consentit enfin à cet arrangement, pourvu que le choix nous fût accordé parmi les prisonniers que nous voulions délivrer. Nous fûmes aussi indignés que surpris en voyant cette demande rejetée. Il nous était impossible de douter, désormais, du résultat de la négociation.

L'air était chargé d'électricité furieuse. La haine s'allumait sur toutes les figures, la vengeance éclatait dans tous les regards. Les Indiens nous regardaient du coin de l'oeil d'un air moqueur et menaçant. Ils paraissaient triomphants, convaincus qu'ils étaient de leur supériorité. De l'autre côté, les chasseurs frémissaient sous le coup d'une indignation doublée par le dépit. Jamais ils n'avaient été ainsi bravés par des Indiens. Habitués toute leur vie, moitié par fanfaronnade, moitié par expérience, à regarder les hommes rouges comme inférieurs à eux en adresse et en courage, ils ne pouvaient souffrir de se voir ainsi exposés à leurs bravades insultantes. C'était cette rage furieuse qu'éprouve un supérieur contre l'inférieur qui lui résiste, un lord contre un serf, le maître contre son esclave qui se révolte sous le fouet et s'attaque à lui. Tout cela s'ajoutait à leur haine traditionnelle pour les Indiens.

Je jetai un regard sur eux. Jamais figures ne furent animées d'une telle expression. Leurs lèvres blanches étaient serrées contre leurs dents; leurs joues pâles, leurs yeux démesurément ouverts, semblaient sortir de leurs orbites. On ne voyait sur leurs visages d'autre mouvement que celui de la contraction des muscles. Leurs mains plongées sous leurs blouses, à demi-ouvertes sur la poitrine, serraient la poignée de leurs armes; ils semblaient être, non pas assis, mais accroupis comme la panthère qui va s'élancer sur sa proie. Il y eut un moment de silence des deux côtés. Un cri se fit entendre, venant du dehors: le cri d'un aigle de guerre.

Nous n'y aurions sans doute pas fait attention, car nous savions que ces oiseaux étaient très-communs dans les Mimbres, et l'un d'eux pouvait se trouver au-dessus de la ravine; mais il nous sembla que ce cri faisait une certaine impression sur nos adversaires. Ceux-ci n'étaient point hommes à laisser percer une émotion soudaine; mais leurs regards nous parurent prendre une expression plus hautaine et plus triomphante encore. Était-ce donc un signal? Nous prêtâmes l'oreille un moment. Le cri fut répété, et quoiqu'il ressemblât, à s'y méprendre à celui de l'oiseau que nous connaissions tous très-bien (l'aigle à tête blanche), nous n'en restâmes pas moins frappés d'appréhensions sérieuses. Le jeune chef costumé en hussard s'était levé. C'était lui qui s'était montré le plus violent et le plus exigeant de tous nos ennemis. Homme d'un fort vilain caractère et de moeurs très-dépravées, d'après ce que nous avait dit Rubé, il n'en jouissait pas moins d'un grand crédit parmi les guerriers. C'est lui qui avait refusé la proposition de Séguin, et il se disposait à déduire les raisons de ce refus. Nous les connaissions bien sans qu'il eût besoin de nous les dire.

—Pourquoi? s'écria-t-il en regardant Séguin, pourquoi le chef, pâle est-il si désireux de choisir parmi nos captives? Voudrait-il par hasard, reprendre la jeune fille aux cheveux d'or?

Il s'arrêta un moment comme pour attendre une réponse, mais Séguin garda le silence.

—Si le chef pâle croit que notre reine est sa fille, pourquoi ne consentirait-il pas à ce qu'elle fût accompagnée par sa soeur, qui viendrait avec elle dans notre pays?

Il fit une pause, mais Séguin se tut comme auparavant. L'orateur continua.

—Pourquoi la jeune fille aux cheveux d'or ne resterait-t-elle pas parmi nous et ne deviendrait-elle pas ma femme? Que suis-je, moi qui parle ainsi? Un chef parmi les Navajoès, parmi les descendants du grand Moctezuma, le fils de leur roi!

Le sauvage promena autour de lui un regard superbe en disant ces mots.

—Qui est-elle? continua-t-il, celle que je prendrais ainsi pour épouse? La fille d'un homme qui n'est pas même respecté parmi les siens; la fille d'unculatta[1]

[Note 1: Expression du dernier mépris parmi les Mexicains.]

Je regardai Séguin. Son corps semblait grandir; les veines de son cou se gonflaient; ses yeux brillaient de ce feu sauvage que j'avais déjà eu occasion de remarquer chez lui. La crise approchait. Le cri de l'aigle retentit encore.

—Mais non! continua le sauvage, qui semblait puiser une nouvelle audace dans ce signal. Je n'en dirai pas plus. J'aime la jeune fille; elle sera à moi! et cette nuit même elle dormira sous m….

Il ne termina pas sa phrase. La balle de Séguin l'avait frappé au milieu du front. Je vis la tache ronde et rouge avec le cercle bleu de la poudre, et la victime tomba en avant. Tous au même instant, nous fûmes sur pied. Indiens et chasseurs s'étaient levés comme un seul homme. On n'entendit qu'un seul cri de vengeance et de défi sortant de toutes les poitrines. Les tomahawks, les couteaux et les pistolets furent tirés en même temps. Une seconde après, nous nous battions corps à corps.

Oh! ce fut un effroyable vacarme; les coups de pistolets, les éclairs des couteaux, le sifflement des tomahawks dans l'air, formaient une épouvantable mêlée. Il semblerait qu'au premier choc les deux rangs eussent dû être abattus. Il n'en fut pas ainsi. Dans un semblable combat, si les premiers coups sont terribles, ils sont habituellement parés, et la vie humaine est chose difficile à prendre, surtout quand il s'agit de la vie d'hommes comme ceux qui étaient là. Peu tombèrent. Quelques-uns sortirent de la mêlée blessés et couverts de sang, mais pour reprendre immédiatement part au combat. Plusieurs s'étaient saisis corps à corps; des couples s'étreignaient, qui ne devaient se lâcher que quand l'un des deux serait mort. D'autres se dirigeaient vers la porte dans l'intention de combattre en plein air: le nombre fut petit de ceux qui parvinrent à sortir; sous le poids de la foule, la porte se ferma, et fut bientôt barrée par des cadavres. Nous nous battions dans les ténèbres. Mais il y faisait assez clair cependant pour nous reconnaître. Les pistolets lançaient de fréquents éclairs à la lueur desquels se montrait un horrible spectacle. La lumière tombait sur des figures livides de fureur, sur des armes rouges et pleines de sang, sur des cadavres, sur des combattants dans toutes les attitudes diverses d'un combat à mort.

Les hurlements des Indiens, les cris non moins sauvages de leurs ennemis blancs, ne cessaient pas; mais les voix s'enrouaient, les cris se transformaient en rugissements étouffés, en jurements, en exclamations brèves et étranglées. Par intervalles on entendait résonner les coups, et le bruit sourd des corps tombant à terre. La chambre se remplissait de fumée, de poussière et de vapeurs sulfureuses; les combattants étaient à moitié suffoqués.

Dès le commencement de la bataille, armé de mon revolver, j'avais tiré à la tête du sauvage qui était le plus rapproché de moi. J'avais tiré coup sur coup et sans compter; quelquefois au hasard, d'autrefois en visant un ennemi; enfin, le bruit sec du chien s'abattant sur les cheminées sans capsules m'avertit que j'avais épuisé mes six canons. Cela s'était passé en quelques secondes. Je replaçai machinalement l'arme vide à ma ceinture, et mon premier mouvement fut de courir ouvrir la porte. Avant que je pusse l'atteindre, elle était fermée; impossible de sortir. Je me retournai, cherchant un adversaire; je ne fus pas longtemps sans en trouver un. A la lueur d'un coup de pistolet, je vis un Indien se précipitant sur moi la hache levée.

Je ne sais quelle circonstance m'avait empêché de tirer mon couteau jusqu'à ce moment; il était trop tard, et, relevant mes bras pour parer le coup, je m'élançai tête baissée contre le sauvage. Je sentis le froid du fer glissant dans les chairs de mon épaule; la blessure était légère. Le sauvage avait manqué son coup à cause de mon brusque mouvement; mais l'élan que j'avais pris nous porta l'un contre l'autre, et nous nous saisîmes corps à corps. Renversés sur les rochers, nous nous débattions à terre sans pouvoir faire usage d'aucune arme; nous nous relevâmes, toujours embrassés, puis nous retombâmes avec violence. Il y eut un choc, un craquement terrible, et nous nous trouvâmes étendus sur le sol, en pleine lumière! J'étais ébloui, aveuglé. J'entendais derrière moi le bruit des poutres qui tombaient; mais j'étais trop occupé pour chercher à me rendre compte de ce qui se passait.

Le choc nous avait séparés; nous étions debout au même instant, nous nous saisissions encore pour retomber de nouveau sur la terre. Nous luttions, nous nous débattions au milieu des épines et des cactus. Je me sentis faiblir, tandis que mon adversaire, habitué à ces sortes de combats, semblait reprendre incessamment de nouvelles forces. Trois fois il m'avait tenu sous lui; mais j'avais toujours réussi à saisir son bras droit et à empêcher la hache de descendre. Au moment où nous traversions la muraille, je venais de saisir mon couteau; mais mon bras était retenu aussi, et je ne pouvais en faire usage. A la quatrième chute, mon adversaire se trouva dessous. Un cri d'agonie sortit de ses lèvres; sa tête s'affaissa dans les buissons, et il resta sans mouvement entre mes bras. Je sentis son étreinte se relâcher peu à peu. Je regardai sa figure: ses yeux étaient vitreux et retournés; le sang lui sortait de la bouche. Il était mort.

J'avais pourtant conscience de ne l'avoir point frappé, et j'en étais encore à tâcher de retirer mon bras de dessous lui pour jouer du couteau, quand je sentis qu'il ne résistait plus. Mais je vis alors mon couteau: il était rouge de la lame jusqu'au manche; ma main aussi était rouge. En tombant, la pointe de l'arme s'était trouvée en l'air et l'Indien s'était enferré. Ma pensée se porta sur Zoé; et me débarrassant de l'étreinte du sauvage, je me dressai sur mes pieds. La masure était en flammes. Le toit était tombé sur le brasero, et les planches sèches avaient pris feu immédiatement. Des hommes sortaient du milieu des ruines embrasées, mais non pour fuir; sous les jets de la flamme, au milieu de la fumée brûlante, ils continuaient de combattre, furieux, écumant de rage. Je ne m'arrêtai pas à voir qui pouvaient être ces combattants acharnés. Je m'élançai, cherchant de tous côtés les objets de ma sollicitude.

Des vêtements flottants frappèrent mes yeux, au loin, sur la pente de la ravine, dans la direction du camp des Navajoès. C'étaient elles! toutes les trois montaient rapidement, chacune accompagnée et pressée par un sauvage. Mon premier mouvement fut de m'élancer après elles; mais, au même instant, cinquante cavaliers se montraient sur la hauteur et arrivaient sur nous au galop. C'eût été folie de suivre les prisonnières; je me retournai pour battre en retraite du côté où nous avions laissé nos captifs et nos chevaux. Comme je traversais le fond de la ravine, deux coups de feu sifflèrent à mes oreilles, venant de notre côté. Je levai les yeux et vis les chasseurs lancés au grand galop poursuivis par une nuée de sauvages à cheval. C'était la bande de Dacoma. Ne sachant quel parti prendre, je m'arrêtai un moment à considérer la poursuite.

Les chasseurs, en arrivant aux cabanes, ne s'arrêtèrent point; ils continuèrent leur course par le front de la vallée, faisant feu tout en fuyant. Un gros d'indiens se lança à leur poursuite; une autre troupe s'arrêta près des ruines fumantes et se mit en devoir de fouiller tout autour des murs. Cependant je m'étais caché dans le fourré de cactus; mais il était évident que mon asile serait bientôt découvert par les sauvages. Je me glissai vers le bord en rampant sur les mains et sur les genoux, et, en atteignant la pente, je me trouvai en face de l'entrée d'une cave, une étroite galerie de mine; j'y pénétrai et je m'y blottis.

La cavité dans laquelle je m'étais réfugié présentait une forme irrégulière. Dans les parois du rocher, les mineurs avaient creusé d'étroites galeries, suivant les ramifications de laquixa…. La cave n'était pas profonde: la veine s'était trouvée insuffisante, sans doute, et on l'avait abandonnée. Je m'avançai jusque dans la partie obscure, puis, grimpant contre un des flancs, je trouvai une sorte de niche où je me blottis. En regardant avec précaution au bord de la roche, je voyais à une certaine distance dehors, jusqu'au fond de la barranca, où les buissons étaient épais et entrelacés. A peine étais-je installé, que mon attention fut attirée par une des scènes qui se passaient à l'extérieur. Deux hommes rampaient sur leurs mains et sur leurs genoux à travers les cactus, précisément devant l'ouverture. Derrière eux une demi-douzaine de sauvages à cheval fouillaient les buissons, mais ne les avaient point encore aperçus. Je reconnus immédiatement Godé et le docteur. Ce dernier était le plus rapproché de moi. Comme il s'avançait sur les galets, quelque chose sortit d'entre les pierres à portée de sa main. C'était, autant que je pus en juger, un petit animal du genre des armadilles. Je vis le docteur s'allonger, le saisir, et d'un air tout satisfait, le fourrer dans un petit sac placé à son côté.

Pendant ce temps, les Indiens, criant et hurlant, n'étaient pas à plus de cinquante yards derrière lui. Sans doute l'animal appartenait à quelque espèce nouvelle, mais le zélé naturaliste ne put jamais en donner connaissance au monde; il avait à peine retiré sa main, qu'un cri de sauvages annonça que lui et Godé venaient d'être aperçus. Un moment après, ils étaient étendus sur le sol, percés de coups de lance, sans mouvement et sans vie! Leurs meurtriers descendirent de cheval avec l'intention de les scalper. Pauvre Reichter! son bonnet lui fut ôté, le trophée sanglant fut arraché, et il resta gisant, le crâne dépouillé et rouge, tourné de mon côté. Horrible spectacle! Un autre Indien se tenait auprès du Canadien, son long couteau à la main. Quoique vraiment apitoyé sur le sort de mon pauvre compagnon, et fort peu en humeur de rire, je ne pus m'empêcher d'observer avec curiosité ce qui allait se passer. Le sauvage s'arrêta un moment, admirant les magnifiques boucles qui ornaient la tête de sa victime. Il pensait sans doute à l'effet superbe que produirait une telle bordure attachée à ses jambards. Il paraissait extasié de bonheur, et, aux courbes qu'il dessinait en l'air avec son couteau, on pouvait juger que son intention était de dépouiller la tête tout entière. Il coupa d'abord quelques mèches à l'entour, puis il saisit une poignée de cheveux; mais avant que la lame de son couteau eût touché la peau, la chevelure lui resta dans la main et découvrit un crâne blanc et poli comme du marbre! Le sauvage poussa un cri de terreur, lâcha la perruque, et, se rejetant en arrière, vint rouler sur le cadavre du docteur. Ses camarades arrivèrent à ce cri; plusieurs, mettant pied à terre, s'approchèrent, avec un air de surprise, de l'objet étrange et inconnu.

L'un deux, plus courageux que les autres, ramassa la perruque, et ils se mirent tous à l'examiner avec une curiosité minutieuse. L'un après l'autre, ils vinrent considérer de près le crâne luisant et passer la main sur sa surface polie, en accompagnant ces gestes d'exclamations étonnées. Ils replacèrent la perruque dessus, la retirèrent de nouveau, l'ajustant de toutes sortes de façons. Enfin, celui qui l'avait réclamée comme étant sa propriété ôta sa coiffure de plumes, et, mettant la perruque sur sa tête, sens devant derrière, il se mit à marcher fièrement, les longues boucles pendant sur sa figure. C'était une scène vraiment grotesque et dont je me serais beaucoup amusé en toute autre circonstance.

Il y avait quelque chose d'irrésistiblement comique dans l'étonnement des acteurs; mais la tragédie m'avait trop ému pour que je fusse disposé à rire de la farce. Trop d'horreurs m'environnaient. Séguin peut-être mort!Elleperdue pour jamais, esclave de quelque sauvage brutal! Ma propre situation était terrible aussi; je ne voyais pas trop comment je pourrais en sortir, et combien de temps j'échapperais aux recherches. Au surplus, cela m'inquiétait beaucoup moins que le reste. Je ne tenais guère à ma propre vie; mais il y a un instinct de conservation qui agit même en dehors de la volonté; l'espérance me revint bientôt au coeur, et avec elle le désir de vivre. Je me mis à rêver. J'organiserais une troupe puissante; j'irais la sauver. Oui! Quand bien même je devrais employer à cela des années entières, j'accomplirais cette oeuvre. Je la retrouverais toujours fidèle! Elle ne pouvait pas oublier,Elle!Pauvre Séguin! les espérances de toute une vie détruites ainsi en une heure! et le sacrifice scellé de son propre sang! Je ne voulais cependant pas désespérer. Dût mon destin être pareil au sien, je reprendrais la tâche où il l'avait laissée. Le rideau se lèverait sur de nouvelles scènes, et je ne quitterais point la partie avant d'arriver à un dénoûment heureux ou, du moins, avant d'avoir tiré de ces maux une effroyable vengeance.

Malheureux Séguin! Je ne m'étonnais plus qu'il se fût fait chasseur de scalps. Je comprenais maintenant tout ce qu'il y avait de saint et de sacré dans sa haine impitoyable pour l'Indien sans pitié. Moi aussi, je ressentais cette haine implacable. Toutes ces réflexions passèrent rapidement dans mon esprit, car la scène que j'ai décrite n'avait pas duré longtemps. Je me mis alors à examiner tout autour de moi pour reconnaître si j'étais suffisamment caché dans ma niche. Il pouvait bien leur venir à l'idée d'explorer les puits de mine. En cherchant à percer l'ombre qui m'environnait, mon regard rencontra un objet qui me fit tressaillir et me donna une sueur froide. Quelque terribles qu'eussent été les scènes que je venais de traverser, ce que je voyais me causa une nouvelle épouvante. A l'endroit le plus sombre, je distinguai deux petits points brillants. Ils ne scintillaient pas, mais jetaient une sorte de lueur verdâtre. Je reconnus que c'étaient des yeux. J'étais dans la cave avec une panthère! ou peut-être avec un compagnon plus terrible encore, un ours gris! Mon premier mouvement fut de me rejeter en arrière dans ma cachette. Je me reculai jusqu'à ce que je rencontrasse le roc.

Je n'avais pas l'idée de chercher à m'échapper. C'eût été me jeter dans le feu pour éviter la glace, car les Indiens étaient encore devant la cave. Bien plus, toute tentative de retraite n'aurait fait qu'exciter l'animal, qui peut-être en ce moment se préparait à s'élancer sur moi. J'étais accroupi, et je cherchais dans ma ceinture le manche de mon couteau. Je le saisis enfin, et, le dégainant, je me mis en attitude de défense. Pendant tout ce temps, j'avais tenu mon regard fixé sur les deux orbes qui brillaient devant moi. Ils étaient également arrêtés sur moi, et me regardaient sans un clignement. Je ne pouvais en détacher mes yeux, qui semblaient animés d'une volonté propre. Je me sentais saisi d'une espèce de fascination, et je m'imaginais que si je cessais de le regarder, l'animal s'élancerait sur moi.

J'avais entendu parler de bêtes féroces dominées par le regard de l'homme, et je faisais tous mes efforts pour impressionner favorablement mon vis-à-vis. Nous restâmes ainsi pendant quelque temps sans bouger ni l'un ni l'autre d'un pouce. Le corps de l'animal était complètement invisible pour moi; je n'apercevais que les cercles luisants qui semblaient incrustés dans de l'ébène. Voyant qu'il demeurait si longtemps sans bouger, je supposai qu'il était couché dans son repaire, et n'attaquerait pas tant qu'il serait troublé par le bruit du dehors, tant que les Indiens ne seraient pas partis. Il me vint à l'idée que je n'avais rien de mieux à faire que de préparer mes armes. Un couteau ne pouvait m'être d'une grande utilité dans un combat avec un ours gris. Mon pistolet était à ma ceinture, mais il était déchargé. L'animal me permettrait-il de le recharger? Je pris le parti d'essayer.

Sans cesser de regarder la bête, je cherchai mon pistolet et ma poire à poudre; les ayant trouvés, je commençai à garnir les canons. J'opérais silencieusement, car je savais que ces animaux y voient dans les ténèbres, et que, sous ce rapport, monvis-à-visavait l'avantage sur moi. Je bourrai la poudre avec mon doigt. Je plaçai le canon chargé en face de la batterie, et armai le pistolet. Au cliquetis du chien, je vis un mouvement dans les yeux. L'animal allait s'élancer! Prompt comme la pensée, je mis mon doigt sur la détente. Mais avant que j'eusse pu viser, une voix bien connue se fit entendre:

—Un moment donc, s… mille ton…! s'écria-t-elle. Pourquoi diable ne dites-vous pas que vous êtes un blanc? Je croyais avoir affaire à une canaille d'Indien. Qui diable êtes-vous donc! Serait-ce Bill Garey? Oh! non, vous n'êtes pas Billye, bien sûr.

—Non, répondis-je, revenant de ma surprise, ce n'est pas Bill.

—Oh! je le pensais bien, Bill m'aurait deviné plus vite que ça. Il aurait reconnu le regard du vieux nègre, comme j'aurais reconnu le sien. Ah! pauvre Billye! je crains bien que le bon trappeur soit flambé! Il n'y en a pas beaucoup qui le vaillent dans les montagnes; non, il n'y en a pas beaucoup.

—Maudite affaire! continua la voix avec une expression profonde, voilà ce que c'est que de laisser son rifle derrière soi. Si j'avais euTargutsentre les mains, je ne serais pas caché ici comme unoposumeffrayé. Mais il est perdu le bon fusil; il est perdu! et la vieille jument aussi; et je suis là, désarmé, démonté! gredin de sort!

Ces derniers mots furent prononcés avec un sifflement pénible, qui résonna dans toute la cave.

—Vous êtes le jeune ami du capitaine, n'est-ce pas? Demanda Rubé en changeant de ton.

—Oui, répondis-je.

—Je ne vous avais pas vu entrer, autrement j'aurais parlé plus tôt. J'ai reçu une égratignure au bras, et j'étais en train d'arranger ça quand vous serez entré. Qui pensiez-vous donc que j'étais?

—Je ne croyais pas que vous fussiez un homme. Je vous prenais pour un ours gris.

—Ha! ha! ha! hé! hi! hi! C'est ce que je me disais quand j'ai entendu craquer votre pistolet. Hi! hi! hi! Si jamais je rencontre encore Bill Garey, je le ferai bien rire. Le vieux Rubé pris pour un ours gris! La bonne farce! Hé! hé! hé! hi! hi! Hi! ho! ho! hoou!

Et le vieux trappeur se livra à un accès de gaieté, tout comme s'il eût assisté à quelque farce de tréteaux à cent milles de toute espèce de danger.

—Savez-vous quelque chose de Séguin? demandai-je, désirant savoir s'il y avait quelque probabilité que mon ami fût encore vivant.

—Si je sais quelque chose? Oui, je sais quelque chose. Je l'ai perçu un instant. Avez-vous jamais vu uncatamountbondir?

—Je crois que oui, répondis-je.

—Eh bien, vous pouvez vous le figurer. Il était dans la masure quand elle s'est écroulée. J'y étais aussi; mais je n'y suis pas resté longtemps après. Je me glissai vers la porte, et je vis alors le capitaine aux prises avec un Indien sur un tas de décombres. Mais ça n'a pas été long. Le cap'n lui a logé quelque chose entre les côtes, et le moricaud est tombé.

—Mais Séguin, l'avez-vous revu depuis?

—Si je l'ai revu depuis? Non, je ne l'ai pas revu.

—Je crains qu'il n'ait été tué.

—Ça n'est pas probable, jeune homme. Il connaît les puits d'ici mieux que personne de nous; et il a du savoir où se cacher. Il s'est mis à l'abri, sûr et certain.

—Sans doute, il a pu le faire s'il a voulu, dis-je, pensant que Séguin avait peut-être exposé témérairement sa vie en voulant suivre les captives.

—Ne soyez pas inquiet de lui, jeune homme. Le cap'n n'est pas un gaillard à fourrer ses doigts dans une ruche où il n'y a pas de miel; il n'est pas homme à ça.

—Mais où peut-il être allé, puisque vous ne l'avez plus revu depuis ce moment-là?

—Où il peut être allé? Il y a cinquante chemins qu'il a pu prendre au milieu de la bagarre. Je ne me suis pas occupé de regarder par où il passait. Il avait laissé là l'Indien mort sans prendre sa chevelure; et je m'étais baissé pour la cueillir; quand je me suis relevé, il n'était plus là, mais l'autre, l'Indien, y était, lui. Cet Indien-là a quelque amulette, c'est sûr.

—De quel Indien voulez-vous parler?

—Celui qui nous a rejoints sur le Del-Norte, le Coco.

—El-Sol! que lui est-il arrivé? est-il tué?

—Lui, tué! par ma foi, non; il ne peut pas être tué: telle est l'opinion de l'Enfant. Il est sorti de la cabane après qu'elle était tombée, et son bel habit était aussi propre que s'il venait de le tirer d'une armoire. Il y en avait deux après lui; et, bon Dieu! fallait voir comme il les a expédiés! J'arrivai sur un par derrière et je lui plantai mon couteau dans les côtes; mais la manière dont il a dépêché l'autre était un peu soignée. C'est le plus beau coup que j'aie vu dans les montagnes, où j'en ai vu plus d'un, je peux le dire.

—Comment donc a-t-il fait?

—Vous savez que cet Indien, le Coco, combattait avec une hachette!

—Oui.

—Bien, alors; c'est une fameuse arme pour ceux qui savent s'en servir, et il est fort sur cet instrument-là, lui; personne ne lui en remontrerait. L'autre avait une hachette aussi; mais il ne l'a pas gardée longtemps; en une minute elle lui avait été arrachée des mains, et le Coco lui a planté un coup de la sienne! Wagh! c'était un fameux coup, un coup comme on n'en voit pas souvent. La tête du moricaud a été fendue jusqu'aux épaules. Elle a été séparée en deux moitiés comme on n'aurait pas pu le faire avec une large hache! Quand la vermine fut étendue à terre on aurait dit qu'elle avait deux têtes. Juste à ce moment, je vis les Indiens qui arrivaient des deux côtés; et comme l'Enfant n'avait ni cheval ni armes, si ce n'est un couteau, il pensa que ça n'était pas sain pour lui de rester là plus longtemps, et il alla se cacher. Voilà!

Nous avions parlé à voix basse, car les Indiens se tenaient toujours devant la cave. Un grand nombre étaient venus se joindre aux premiers, et examinaient le crâne du Canadien avec la même curiosité et la même surprise qu'avaient manifestées leurs camarades. Rubé et moi nous les observions en gardant le silence; le trappeur était venu se placer auprès de moi, de façon qu'il pouvait voir dehors et me parler tous bas. Je craignais toujours que les sauvages ne dirigeassent leurs recherches du côté de notre puits.

—Ça n'est pas probable, dit mon compagnon; il y a trop de puits comme ça, voyez-vous; il y en a une masse, plus de cent, de l'autre côté. De plus, presque tous les hommes qui se sont sauvés ont pris par là, et je crois que les Indiens suivront la même direction; ça les empêchera de… Jésus, mon Dieu, ne voilà-t-il pas ce damné chien, maintenant!

Je ne compris que trop la signification du ton de profonde alarme avec lequel ces derniers mots avaient été prononcés. En même temps que Rubé j'avais aperçu Alp. Il courait çà et là devant la cave. Le pauvre animal était à ma recherche. Un moment après il était sur la piste du chemin que j'avais suivi à travers les cactus, et venait en courant dans la direction de l'ouverture. En arrivant près du corps du Canadien, il s'arrêta, parut l'examiner, poussa un hurlement, et passa à celui du docteur, autour duquel il répéta la même démonstration. Il alla plusieurs fois de l'un à l'autre, et enfin les quitta; puis interrogeant la terre avec son nez, il disparut de nos yeux.

Ses étranges allures avaient attiré l'attention des sauvages, qui, tous, l'observaient. Mon compagnon et moi, nous commencions à espérer qu'il avait perdu mes traces, lorsque, à notre grande consternation, il reparut une seconde fois, suivant ma piste comme auparavant. Cette fois il sauta par-dessus les cadavres, et un moment après il s'élançait dans la cave. Les cris des sauvages nous annoncèrent que nous étions découverts. Nous essayâmes de chasser le chien, et nous y réussîmes, Rubé lui ayant donné un coup de couteau; mais la blessure elle-même et les allures de l'animal démontrèrent aux ennemis qu'il y avait quelqu'un dans l'excavation. L'entrée fut bientôt obscurcie par une masse de sauvages criant et hurlant.

—Maintenant, jeune homme, dit mon compagnon, voilà le moment de vous servir de votre pistolet. C'est un pistolet du nouveau genre que vous avez là! Chargez-en tous les canons.

—Est-ce que j'aurai le temps de les charger?

—Vous aurez tout le temps. Il faut qu'ils aillent à la masure pour avoir une torche, dépêchez-vous! Mettez-vous en état d'en descendre quelques-uns.

Sans prendre le temps de répondre, je saisis ma poudrière et chargeai les cinq autres canons du revolver.

A peine avais-je fini, qu'un des Indiens se montra devant l'ouverture, tenant à la main un brandon qu'il se disposait à jeter dans la cave.

—A vous maintenant, cria Rubé. F… ichez-moi ce b…-là par terre!Allons!

Je tirai, et le sauvage, lâchant la torche, tomba mort dessus!

Un cri de fureur suivit la détonation, et les Indiens disparurent de l'ouverture. Un instant après, nous vîmes un bras s'allonger, et le cadavre fut retiré de l'entrée.

—Que croyez-vous qu'ils vont faire maintenant? demandai-je à mon compagnon.

—Je ne peux pas vous dire exactement; mais la position n'est pas bonne, j'en conviens. Rechargez votre coup. Je crois que nous en abattrons plus d'un avant qu'ils ne prennent notre peau. Gredin de sort! mon bon fusil Targuts! Ah! si je l'avais seulement avec moi! Vous avez six coups, n'est-ce pas? bon! Vous pouvez remplir la cave de leurs carcasses avant qu'ils arrivent jusqu'à nous. C'est une bonne arme que celle-là: on ne peut pas dire le contraire. J'ai vu le cap'n s'en servir. Bon Dieu! quelle musique il lui a fait jouer sur ces moricauds dans la masure! Il y en a plus d'un qu'il a mis à bas avec. Chargez bien, jeune homme. Vous avez tout le temps. Ils savent qu'il ne fait pas bon de s'y frotter.

Pendant tout ce dialogue, aucun des Indiens ne se montra; mais nous les entendions parler de chaque côté de l'ouverture, en dehors. Ils étaient en train de discuter un plan d'attaque contre nous. Comme Rubé l'avait supposé, ils semblaient se douter que la balle était partie d'un revolver. Probablement quelqu'un des survivants du dernier combat leur avait donné connaissance du terrible rôle qu'y avaient joué ces nouveaux pistolets, et ils ne se souciaient pas de s'y exposer. Qu'allaient-ils essayer? De nous prendre par la famine?

—Ça se peut, dit Rubé, répondant à cette question, et ça ne leur sera pas difficile. Il n'y a pas un brin de victuaille ici, à moins que nous ne mangions des cailloux. Mais il y a un autre moyen qui nous ferait sortir bien plus vite, s'ils ont l'esprit de l'employer. Ha! s'écria le trappeur avec énergie; je m'y attendais bien. Les gueux vont nous enfumer. Regardez là-bas!

Je regardai dehors à une certaine distance, je vis des Indiens venant dans la direction de la cave, et apportant des brassées de broussailles. Leur intention était claire.

—Mais pourront-ils réussir? demandai-je, mettant en doute la possibilité de nous enfumer par ce moyen;—ne pourrons-nous pas supporter la fumée?

—Supporter la fumée! Vous êtes jeune, l'ami. Savez-vous quelle sorte de plantes ils vont chercher là-bas!

—Non; qu'est-ce que c'est donc?

—C'est une plante qui ne sent pas bon: c'est la plante la plus puante que vous ayez jamais sentie, je le parie. Sa fumée ferait sortir un chinche de son trou. Je vous le dis, jeune homme, nous serons forcés de quitter la place, ou nous étoufferons ici. L'Enfant aimerait mieux se battre contre trente Indiens et plus que de rester à cette fumée. Quand elle commencera à gagner, je prendrai mon êlan dehors; voilà, ce que je ferai, jeune homme.

—Mais comment? demandai-je haletant, comment nous y prendrons-nous?

—Comment? Nous sommes sûrs d'être pincés ici, n'est-ce pas?

—Je suis décidé à me défendre jusqu'à la dernière extrémité.

—Très-bien; alors voici ce qu'il faut faire, et il ne faut pas faire autrement: quand la fumée s'élèvera de manière qu'ils ne puissent pas nous voir sortir, vous vous jetterez au milieu d'eux. Vous avez le pistolet et vous pouvez aller de l'avant. Tirez sur tous ceux qui vous barreront le chemin, et courez comme un daim! Je me tiendrai sur vos talons. Si seulement nous pouvons passer au travers, nous gagnerons les broussailles, et nous nous fourrons dans les puits de l'autre côté. Les caves communiquent de l'une à l'autre, et nous pourrons les dépister. J'ai vu le temps où le vieux Rubé savait un peu courir; mais les jointures sont un peu raides maintenant. Nous pouvons essayer pourtant; et puis, jeune homme, nous n'avons pas d'autre chance, comprenez-vous?

Je promis de suivre à la lettre les instructions que venait de me donner mon compagnon.

—Ils n'auront pas encore le scalp du vieux Rubé de cette fois, ils ne l'auront pas encore, hi! hi! hi! murmura mon camarade, incapable de jamais désespérer.

Je me retournai vers lui. Il riait de sa propre plaisanterie, et, dans une telle situation, cette gaieté me causa comme une sorte d'épouvante.

Plusieurs charges de broussailles avaient été empilées à l'embouchure de la cave. Je reconnus des plantes de créosote: l'ideondo. On les avait placées sur la torche encore allumée; elles prirent feu et dégagèrent une fumée noire et épaisse. D'autres broussailles furent ajoutées par-dessus, et la vapeur fétide, poussée par l'air du dehors, commença à nous entrer dans les narines et dans la gorge, provoquant chez nous un sentiment subit de faiblesse et de suffocation. Je n'aurais pu supporter longtemps cette atteinte; Rubé me cria:

—Allons, voilà le moment, jeune homme! dehors, et tapez dessus!

Sous l'empire d'une résolution désespérée, je m'élançai, le pistolet au poing, à travers les broussailles fumantes. J'entendis un cri sauvage et terrible. Je me trouvai au milieu d'une foule d'hommes,—d'ennemis. Je vis les lances, les tomahawks, les couteaux sanglant levés sur moi, et….

Quand je revins à moi, j'étais étendu à terre, et mon chien, la cause innocente de ma captivité, me léchait la figure. Je n'avais pas dû rester longtemps sans connaissance, car les sauvages étaient encore autour de moi, gesticulant avec violence. L'un d'eux repoussait les autres en arrière. Je le reconnus, c'était Dacoma. Le chef prononça une courte harangue qui parut apaiser les guerriers. Je ne comprenais pas ce qu'il disait, mais j'entendis plusieurs fois le nom de Quetzalcoatl. C'était le nom de leur dieu; je ne l'ignorais pas, mais je ne m'expliquais pas dans le moment quel rapport il pouvait y avoir entre ce Dieu et la conservation de ma vie. Je crus que Dacoma, en me protégeant, obéissait à quelque sentiment de pitié ou de reconnaissance, et je cherchais à me rappeler quel genre de service j'avais pu lui rendre pendant qu'il était prisonnier. Je me trompais grossièrement sur les intentions de l'orgueilleux sauvage.

Une vive douleur que je ressentais à la tête m'inquiétait. Avais-je donc été scalpé? Je portai la main à mes cheveux pour m'en assurer; mes boucles brunes étaient à leur place; mais j'avais eu le derrière de la tête fendu par un coup de tomahawk. J'avais été frappé au moment où je sortais et avant d'avoir pu faire feu. Qu'était devenu Rubé? Je me soulevai un peu et regardai autour de moi. Je ne le vis nulle part. S'était-il échappé, comme il en avait annoncé l'intention? Cela n'était pas possible; aucun homme n'eût été capable, sans autre arme qu'un couteau, de se frayer passage au milieu de tant d'ennemis. De plus, je ne voyais parmi les sauvages aucun symptôme de l'agitation qu'aurait immanquablement provoqué la fuite d'un ennemi. Nul n'avait quitté la place. Qu'était-il donc devenu? Ha! je compris alors le sens de sa plaisanterie relativement à un scalp. Ce mot n'avait pas été, comme à l'ordinaire, à double mais bien à triple entente. Le trappeur, au lieu de me suivre, était resté tranquillement dans le trou, d'où il m'observait sans aucun doute, sain et sauf, et se félicitant de l'avoir ainsi échappé. Les Indiens ne s'imaginant pas que nous fussions deux dans la cave, et satisfaits d'en avoir fait sortir un, n'essayèrent plus de l'enfumer. Je n'avais pas envie de les détromper. La mort ou la capture de Rubé ne m'aurait été d'aucun soulagement; mais je ne pus m'empêcher de faire quelques réflexions assez maussades sur le stratagème employé par le vieux renard pour se tirer d'affaire.

On ne me laissa pas le temps de m'appesantir beaucoup sur ce détail: deux des sauvages me saisirent par les bras et m'entraînèrent vers les ruines encore en feu. Grand Dieu! était-ce pour me réserver à ce genre de mort, le plus cruel de tous, que Dacoma m'avait sauvé de leurs tomahawks! Ils me lièrent les pieds et les mains. Plusieurs de mes compagnons étaient autour de moi et subissaient le même traitement. Je reconnus Sanchez, le toréador, et l'Irlandais aux cheveux rouges. Il y en avait encore trois autres dont je n'ai jamais su les noms. Nous étions sur la place ouverte devant la masure brûlée. Nous pouvions voir tout ce qui se passait alentour. Les Indiens cherchaient à dégager les cadavres de leurs amis du milieu des poutres embrasées. Quand j'eus vérifié que Séguin n'était ni parmi les prisonniers ni parmi les morts, je les observai avec moins d'inquiétude. Le sol de la cabane, déblayé des ruines, présentait un horrible spectacle. Plus de douze cadavres étaient étendus là, à moitié brûlés et calcinés. Leurs vêtements étaient consumés; mais aux lambeaux qui en restaient encore, on pouvait reconnaître à quel parti chacun avait appartenu. Le plus grand nombre étaient des Navajoès. Il y avait aussi plusieurs cadavres de chasseurs fumant sous leurs blouses racornies. Je pensai à Garey; mais autant que j'en pus juger, à l'aspect de ces restes informes, il n'était point parmi les morts.

Il n'y avait point de scalps à prendre pour les Indiens. Le feu n'avait pas laissé un cheveu sur la tête de leurs ennemis. Cette circonstance parut leur causer une vive contrariété, et ils rejetèrent les corps des chasseurs au milieu des flammes, qui s'échappaient encore du milieu des chevrons empilés. Puis, formant un cercle autour, ils entonnèrent, à plein gosier, un choeur de vengeance. Pendant tout ce temps, nous restions étendus où l'on nous avait mis, gardés par une douzaine de sauvages, et en proie à de terribles appréhensions. Nous voyions le feu encore brûlant au milieu duquel on avait jeté les cadavres à demi consumés de nos camarades. Nous redoutions un sort pareil. Mais nous reconnûmes bientôt que nous étions réservés pour d'autres desseins. Six mules furent amenées, et nous y fûmes installés d'une façon toute particulière. On nous fit asseoir le visage tourné vers la queue; puis nos pieds furent solidement liés sous le cou des animaux; ensuite on nous força à nous étendre sur le dos des mules, le menton reposant sur leur croupe; dans cette position, nos bras furent placés de sorte que nos mains vinssent se réunir par dessous le ventre, et nos poignets furent attachés à leur tour comme l'avaient été nos pieds. La position était fort incommode, et, pour surcroît, les mules, non habituées à des fardeaux de ce genre, se cabraient et ruaient, à la grande joie de nos vainqueurs. Ce jeu cruel se prolongea longtemps après que les mules elles-mêmes en étaient fatiguées, car les sauvages s'amusaient à les exciter avec le fer de leur lance, et en leur plaçant des branches de cactus sous la queue. Nous avions presque perdu connaissance.

Les Indiens se divisèrent alors en deux bandes qui remontèrent la barranca, chacune d'un côté. Les uns emmenèrent les captives mexicaines avec les filles et les enfants de la tribu. La troupe la plus nombreuse, sous les ordres de Dacoma, devenu principal chef par la mort de l'autre, tué dans le dernier combat, nous prit avec elle. On nous conduisit vers l'endroit où se trouvait la source, et arrivé au bord de l'eau, on fit halte pour la nuit. On nous détacha de dessus les mules; on nous garrotta solidement les uns aux autres, et nous fûmes surveillés, sans interruption, jusqu'au lendemain matin. Puis on nouspaquetade nouveau comme la veille, et nous fûmes emmenés à l'ouest, à travers le désert.

Après quatre jours de voyage, quatre jours de tortures, nous rentrâmes dans la vallée de Navajo. Les captives, emmenées par le premier détachement avec tout le butin, étaient arrivées avant nous, et nous vîmes tout le bétail provenant de l'expédition épars dans la plaine. En approchant de la ville nous rencontrâmes une foule de femmes et d'enfants, beaucoup plus que nous n'en avions vu lors de notre première visite. Il en était venu des autres villages des Navajoès, situés plus au nord. Tous accouraient pour assister à la rentrée triomphale des guerriers, et prendre part aux réjouissances qui suivent toujours le retour d'une expédition heureuse.

Je remarquai parmi ces femmes beaucoup de figures du type espagnol. C'étaient des prisonnières qui avaient fini par épouser des guerriers indiens. Elles étaient vêtues comme les autres, et semblaient participer à la joie générale. Ainsi que la fille de Séguin, elles s'étaient indianisées. Il y avait beaucoup de métis, sang mêlé, descendant des Indiens et des captives mexicaines, enfants de ces Sabines américaines. On nous fit traverser les rues et sortir du village par l'extrémité ouest. La foule nous suivait en poussant des exclamations de triomphe, de haine et de curiosité. On nous conduisit près des bords de la rivière, à environ cent yards des maisons. En vain j'avais promené mes regards do côté et d'autre, autant que ma position incommode me le permettait, je n'avais aperçu nielle, ni les autres captives. Où pouvaient-elles être? Probablement dans le temple. Ce temple, situé de l'autre côté de la ville, était masqué par des maisons. De la place où nous étions, je n'en pouvais apercevoir que le sommet. On nous détacha, et on nous mit à terre. Ce changement de position nous procura un grand soulagement. C'était un grand bonheur pour nous de pouvoir nous tenir assis; mais ce bonheur ne dura pas longtemps. Nous nous aperçûmes bientôt qu'on ne nous avait tiré de la glace que pour nous mettre dans le feu. Il s'agissait simplement de nous retourner. Jusque-là, nous avions été couchés sur le ventre; nous allions être couchés sur le dos. En peu d'instants le changement fut accompli.

Les sauvages nous traitaient avec aussi peu de cérémonie que s'il se fût agi de choses inanimées. Et, en vérité, nous ne valions guère mieux. On nous étendit sur le gazon. Autour de chacun de nous, quatre longs piquets formant un parallélogramme étaient enfoncés dans le sol. On nous attacha les quatre membres avec des courroies qui furent passées autour des piquets, et tendues de telle sorte que nos jointures en craquaient. Nous étions ainsi, gisant la face en l'air, comme des peaux mises au soleil pour sécher. On nous avait disposés sur deux rangs, bout à bout, de telle sorte que la tête de ceux qui étaient en avant se trouvait entre les jambes de ceux qui étaient sur la même file en arrière. Nous étions six en tout, formant trois couples un peu espacés. Dans cette position, et attachés ainsi, nous ne pouvions faire aucun mouvement. La tête seule jouissait d'un peu de liberté; grâce à la flexibilité du cou, nous pouvions voir ce qui se passait à droite, à gauche et devant nous.

Aussitôt que notre installation fut terminée, la curiosité me porta à regarder tout autour de moi. Je reconnus que j'occupais l'arrière de la file de droite, et que mon chef de file était le ci-devant soldat O'Cork. Les Indiens chargés de nous garder commencèrent par nous dépouiller de presque tous nos vêtements, puis ils s'éloignèrent. Les squaws et les jeunes filles nous entourèrent alors. Je remarquai qu'elles se rassemblaient en foule devant moi et formaient un cercle épais autour de l'Irlandais. Leurs gestes grotesques, leurs exclamations étranges et l'expression d'étonnement de leur physionomie me frappèrent.

-Ta-yah! Ta-yah!—criaient-elles, accompagnant ces exclamations debruyants éclats de rire.

Qu'est-ce que cela pouvait signifier! Barney était évidemment le sujet de leur gaieté. Mais qu'y avait-il de si extraordinaire en lui de plus qu'en nous autres? Je levai la tête pour savoir de qui il s'agissait; je compris tout immédiatement. Un des Indiens, avant de partir, avait pris le bonnet de l'Irlandais, dont la petite tête rouge restait exposée à tous les yeux. C'était cette tête, placée entre mes deux pieds, qui, semblable à une boule lumineuse, avait attiré l'attention de toutes les femmes. Peu à peu les squaws s'approchèrent jusqu'à ce qu'elles fussent entassées en cercle épais autour du corps de mon camarade. Enfin, l'une d'elles se baissa et toucha la tête, puis retira brusquement sa main, comme si elle se fût brûlée. Ce geste provoqua de nouveaux éclats de rire, et bientôt toutes les femmes du village furent réunies autour de l'Irlandais, se poussant, se bousculant, pour voir de plus près.

On ne s'occupa d'aucun de nous; seulement on nous foulait aux pieds sans aucun égard. Une demi-douzaine de squaws fort lourdes se servaient de mes jambes comme de marchepied, pour mieux voir par-dessus les épaules des autres. Comme la vue n'était pas interceptée par un grand nombre de jupes, j'apercevais encore la tête de l'Irlandais qui brillait comme un météore au milieu d'une forêt de jambes. Les Squaws devinrent de moins en moins réservées dans leurs attouchements, et, prenant des cheveux brin à brin, elles cherchaient à les arracher en riant comme des folles. Je n'étais à coup sûr ni en position, ni en disposition de m'égayer, mais il y avait dans le derrière de la tête de Barney une telle expression de résignation patiente, qu'elle eût déridé un fossoyeur. Sanchez et les autres riaient aux larmes. Pendant assez longtemps notre camarade endura le traitement en silence, mais enfin la douleur l'emporta sur la patience, et il commença à parler tout haut.

—Allons, allons, les filles, dit-il d'un ton de prière peu dégagé, ça vous amuse, n'est-ce pas? Est-ce que vous n'aviez jamais vu des cheveux rouges auparavant?

Les squaws, en entendant ces mots, qu'elles ne comprirent naturellement pas, se mirent à rire de plus belle, découvrant leurs dents blanches.

—Vraiment, si je vous avais avec moi dans mon vieux manoir d'O'Cork, je pourrais vous en montrer des quantités à vous rendre contentes pour toute votre vie. Allons donc, ôtez-vous de dessus moi! vous me trépignez les jambes à me broyer les os! Aie! Ne me tirez pas comme ça! Sainte Mère! voulez-vous me laisser tranquille? Que le diable vous envoie toutes ses… Aie!

Le ton duquel furent prononcés ces derniers mots montrait que O'Cork était sorti de son caractère, mais cela ne fit qu'augmenter l'activité de celles qui le tourmentaient, et leur gaieté ne connut plus de bornes. Elles se mirent à l'épiler avec plus d'acharnement que jamais, criant toujours; de telle sorte que les malédictions incessantes de O'Cork n'arrivaient plus à mes oreilles que par bouffées:

-Mère de Moïse!… Seigneur mon Dieu!… Sainte Vierge!… et autres exclamations.

La scène dura ainsi pendant quelques minutes; puis, tout à coup, il y eût un arrêt; les femmes se consultèrent, préparant sans doute quelque nouveau tour. Plusieurs jeunes filles furent envoyées vers les maisons, et revinrent avec une large olla et un autre vase plus petit. Que prétendaient-elles faire? Nous ne fûmes pas longtemps sans le savoir. L'olla fut remplie d'eau à la rivière, et l'autre vase placé près de la tête de Barney. Ce dernier contenait du savon de yucca, en usage parmi les Mexicains du Nord. Les femmes se proposaient de laver à fond les cheveux pour en faire partir le rouge.

Les lanières qui attachaient les bras de l'Irlandais furent relâchées, afin qu'il pût être mis sur son séant; on lui couvrit les cheveux d'un emplâtre de savon: deux squaws robustes le prirent chacun par une épaule, puis, imbibant d'eau des bouchons de fibres d'écorce, elles se mirent à frotter vigoureusement. Cette opération parut être très-peu du goût de Barney, qui se prit à hurler et à remuer la tête dans tous les sens, pour y échapper. Vains efforts. Une des squaws lui saisit la tête entre ses deux mains et la tint ferme, tandis que l'autre, puisant de l'eau fraîche, le savonna plus énergiquement que jamais. Les Indiennes hurlaient et dansaient tout autour; au milieu de tout ce bruit, j'entendais Barney éternuer et crier d'une voix étouffée:

—Sainte mère de Dieu!… htch-tch! vous frotterez bien… tch-itch!… jusqu'à, enlever la… p-tch! peau, sans que… tch-iteh! Ça s'en aille. Je vous dis… itch-tch! que c'est leur couleur!… ça n… ich-tch! ça ne s'en ira p… itch-tch! pas… atch-itch hitch!

Mais les protestations du pauvre diable ne servaient à rien. Le frottage et le savonnage allèrent leur train pendant dix minutes au moins. Puis on souleva la grande olla, et on en versa tout le contenu sur la tête et sur les épaules du patient.

Quel fut l'étonnement des femmes, lorsqu'elles s'aperçurent qu'au lieu de disparaître, la couleur rouge était devenue, s'il était possible, plus éclatante et plus vive que jamais. Une autre olla pleine d'eau fut vidée en manière de douche sur les oreilles du pauvre Irlandais; mais rien n'y faisait. Barney n'avait pas été si bien débarbouillé depuis longtemps, et il ne serait pas sorti mieux lavé des mains d'un régiment de barbiers.

Quand les squaws virent que la teinture résistait à tous leurs efforts, elles abandonnèrent la partie, et notre camarade fut replacé sur le dos. Son lit n'était plus aussi sec qu'auparavant, ni le mien non plus, car l'eau avait imbibé la terre tout autour, et nous étions tous couchés dans la boue. Mais c'était un léger inconvénient au milieu de tout ce que nous avions à supporter. Longtemps encore les femmes et les enfants des Indiens restèrent autour de nous, chacun d'eux examinant curieusement la tête de notre camarade. Nous eûmes notre part de leur curiosité; mais O'Cork était l'éléphantde la ménagerie. Les Indiennes avaient vu des cheveux semblables aux nôtres sur la tête de leurs captives mexicaines; mais, sans aucun doute, Barney était le premier rouge qui eût pénétré jusque-là dans la vallée des Navajoès. La nuit vint enfin; les squaws retournèrent au village, nous laissant à la garde de sentinelles qui ne nous quittèrent pas de l'oeil jusqu'au lendemain matin.


Back to IndexNext