CHAPITRE IVRODERICK SAUVE MINNETAKI

Ce fut par un magnifique après-midi que, sur le bateau où ils avaient pris place et qui fendait l’eau calme du Lac Nipigon, le regard perçant de Wabi découvrit le premier les maisons faites de bûches de Wabinosh-House, blotties sur la lisière d’une immense forêt, dont on ne voyait pas la fin.

A mesure qu’ils approchaient, il désignait du doigt, à Rod, joyeusement, les magasins de la factorerie, le petit groupe des maisons des employés, et celle du factor, qui allait s’ouvrir devant lui et l’accueillir.

Lorsque le rivage ne fut plus très éloigné, un canot s’en détacha et vint au devant du bateau. Les deuxboysvirent un mouchoir blanc s’agiter, pour les saluer. Wabi répondit par un cri d’allégresse et tira en l’air un coup de fusil.

« C’est Minnetaki ! cria-t-il. Elle m’avait bien promis d’épier notre arrivée et de venir elle-même à notre rencontre. »

Minnetaki ! Un petit frisson nerveux courut sur la peau de Rod. Mille fois, Wabi, au cours des soirées passées devant le foyer deMistressDrew, lui avait dépeint la jeune fille. Toujours il avait associé sa sœur à la conversation, aux projets ébauchés et, peu à peu, sans même s’en rendre compte, Roderick s’était épris d’un amour de rêve pour celle qu’il n’avait jamais vue.

Les deux jeunes gens et Mukoki la rejoignirent aussitôt, dans un canot du bord. Avec un petit cri de joie, et toute rieuse, Minnetaki se pencha vers son frère, pour l’embrasser. En même temps, ses yeux noirs jetèrent, vers celui dont elle avait tant ouï parler, un regard curieux.

Elle avait alors quinze ans et, comme à cet âge toutes les filles de sa race, elle était svelte et élancée, et avait, presque déjà, la taille d’une femme. D’une vraie femme elle avait, inconsciemment, la grâce et les gestes. Un flot de cheveux noirs, légèrement ondulés, encadrait un gentil minois que Rod estima, à part lui, être un des plus aguichants qu’il eût jamais rencontrés. Une lourde tresse retombait sur les épaules de Minnetaki, entrelacée de rouges feuilles automnales.

Elle se dressa dans son canot et sourit à Rod. Il se leva lui aussi, pour lui répondre avec politesse en retirant sa casquette, à la mode des gens civilisés. Un coup de vent, juste à cet instant, emporta la coiffure dans le lac.

Ce fut une explosion de rires, de la part des deuxboyset de la jeune fille, et le vieil Indien ne se priva pas de les imiter.

La glace, dès lors, était rompue et, tout en riant au nez de Rod, Minnetaki poussa son canot vers la casquette qui flottait. Elle la repêcha et la tendit au jeune homme, du bout de sa rame.

« Pourquoi, dit-elle, vous couvrir ainsi la tête avant les grands froids ? Wabi en a l’habitude. Moi pas.

— Alors, moi non plus, je ne le ferai pas ! » répliqua Rod, galamment.

Et tous deux, parmi leurs rires, se mirent à rougir. Un équipement de chasse complet attendait le jeune blanc dans la chambre de Wabinosh-Housequi lui avait été réservée : un fusil Remington, à cinq coups, d’aspect redoutable, tout pareil à celui de Wabi ; un revolver de gros calibre ; des raquettes à neige et une douzaine d’autres fourniments, indispensables à quiconque se prépare à entreprendre une longue expédition dans le Grand Désert Blanc. Rod, dès la première nuit, essaya son équipement.

Wabi avait pareillement préparé leur itinéraire sur une carte et délimité leur terrain de chasse. Les loups, sans cesse pourchassés dans les environs immédiats de la factorerie, y étaient devenus rares et prudents. Mais, à une centaine de milles au nord et à l’est, sur les terres à peu près vierges, ils pullulaient, exterminant sans relâche élans, rennes et caribous.

C’est là qu’il fallait aller, là que Wabi avait projeté d’établir ses quartiers d’hiver. Il était nécessaire de se mettre en route sans tarder et, au centre des pistes, après les avoir relevées, de bâtir en toute hâte, avant les grosses chutes de neige, la cabane de bûches où les chasseurs s’abriteraient durant les grands froids.

Il fut en conséquence décidé que les jeunes chasseurs, accompagnés de Mukoki, partiraient dans une semaine pour leur expédition.

Roderick employa de son mieux le temps qui lui restait à passer à Wabinosh-Houseet, tandis que Wabi suppléait, pour les affaires commerciales, à une courte absence de son père, il reçut de la jolie Minnetaki ses premières leçons de vie sauvage.

En canot, le fusil à la main, ou apprenant à lire en sa compagnie les signes mystérieux de la vie des forêts, le jeune homme était vis-à-vis d’elle en perpétuelle admiration.

Lorsqu’il la voyait se pencher sur une piste fraîche, toute palpitante, ses yeux étincelant soudain et luisant comme des braises, son abondante chevelure, emplie des chauds reflets du soleil, venant balayer le sol autour d’elle, elle semblait un adorable et vivant tableau, bien propre à soulever le cœur d’un jouvenceau de dix-huit ans. Cent fois, il prit le ciel à témoin que, de la pointe de ses jolis pieds, chaussés de mocassins, au faîte de sa tête, elle n’avait pas sa pareille en ce monde.

A maintes reprises, il fit part de son sentiment à Wabi, qui acquiesçait avec enthousiasme. Si bien que la semaine n’était pas encore achevée, et déjà Minnetaki et Rod étaient devenus d’inséparables camarades. Ce n’était pas sans quelques regrets que le jeune chasseur voyait poindre l’aurore du jour où il allait s’enfoncer plus avant dans le Grand Désert Blanc.

Minnetaki était d’ordinaire une des premières levées à Wabinosh-House. Mais Rod, le plus souvent, était debout avant elle encore. Certain matin, pourtant, il se trouvait en retard et, tandis qu’il s’habillait et procédait à sa toilette, il entendait, dehors, Minnetaki qui sifflait. Car la jeune fille savait siffler avec une perfection qui excitait son envie.

Lorsqu’il descendit de sa chambre et sortit, Minnetaki n’était plus là. Elle avait disparu dans la direction de la forêt. Il trouva simplement Wabi qui, en compagnie de Mukoki, était en train de lier par paquets provisions et équipements.

C’était un matin radieux, clair et froid, et Rod remarqua qu’une fine couche de glace s’était formée sur le lac, durant la nuit. Une ou deux fois, Wabi se tourna vers l’orée de la forêt et jeta vers elle un cri connu, à l’adresse de Minnetaki. Personne ne répondit.

« Je me demande, dit-il, tout en bouclant une courroie autour d’un ballot, pourquoi elle ne revient pas. Le déjeuner va être bientôt prêt. Rod, allez donc la chercher, voulez-vous ? »

Roderick ne se le fit pas dire deux fois. Rapidement il courut sur le petit sentier qu’il savait être la promenade habituelle de Minnetaki et qui, avant d’entrer sous bois, longeait tout d’abord la grève caillouteuse du lac. Il arriva ainsi à l’endroit où elle amarrait son canot de bouleau et il put constater qu’elle était certainement passée là, il n’y avait pas bien longtemps. La glace, en effet, avait été brisée autour de l’embarcation, que la jeune fille avait dégagée sur une longueur de quelques pieds.

De ce point, le sentier, où des traces de petits pieds avaient laissé leur empreinte, remontait la pente du rivage et gagnait la forêt.

Rod le suivit et, avant de s’engager sous les arbres, il cria, à plusieurs reprises :

« Holà, oh ! Minnetaki !… Minnetaki ! »

Il recommença encore, à appeler, cette fois de toute la force de ses poumons. L’écho resta muet.

L’inquiétude, et un vague pressentiment, mal formulé, lui firent reprendre sa course à travers la forêt, où se continuait l’étroit sentier.

Cinq minutes, dix minutes, il alla, puis appela de nouveau. Même silence. Alors il songea que peut-être la jeune fille avait pris un autre sentier et que lui-même était sans doute allé trop loin dans l’épaisse forêt. Il poursuivit cependant, quelques instants encore, et ne tarda pas à atteindre un endroit où un énorme tronc d’arbre, renversé au travers du sentier, avait lentement pourri et laissé sur le sol un humus mou, épais et noirâtre. Les mocassins de Minnetaki y étaient imprimés comme dans une cire.

Rod fit une pause et devint perplexe. Il écouta, sans faire de bruit ; mais le vent ne lui apporta aucun son particulier. Une seule chose était certaine, c’est qu’il se trouvait maintenant à plus d’un mille de la factorerie et que ni lui ni Minnetaki ne pourraient plus être rentrés pour l’heure coutumière du déjeuner. Malgré son tourment, il ne put s’empêcher, en examinant dans l’humus la marque des pieds de la jeune fille, d’admirer combien ils étaient menus. Il put aussi constater que les mocassins, à l’encontre de l’usage habituel, étaient munis de petits talons.

Il en était là de ses réflexions lorsqu’il sursauta brusquement. N’était-ce pas un cri qu’il venait d’entendre, assez loin devant lui ? Son cœur s’arrêta de battre, son sang devint brûlant et, dans la seconde même, il reprit sa course, avec la rapidité d’un renne.

Il ne tarda pas à atteindre une clairière, qu’un incendie avait trouée dans la forêt.

Au milieu de cette clairière, un spectacle s’offrait à lui, qui le glaça jusqu’à la moelle des os. Minnetaki était là, sa longue chevelure éparse sur ses épaules, les yeux bandés et la bouche bâillonnée, qui marchait dans le sentier, encadrée à droite et à gauche, de deux Indiens, qui l’entraînaient à toute vitesse.

Rod demeura, pendant un court instant, figé d’horreur. Mais rapidement il redevint maître de lui et chaque muscle de son corps se tendit vers l’action.

Depuis une semaine, il s’était exercé avec son revolver, qui maintenant ne le quittait pas. Il le sortit de l’étui. Mais lui était-il possible de tirer sur les deux coquins sans risquer d’atteindre Minnetaki ? La prudence lui interdisait de jouer un pareil risque. Une grosse branche se trouvait par terre, à portée de sa main. Il la ramassa, pour s’en faire un gourdin, et courut de l’avant. Le sol humide amortissait le bruit de ses pas.

Il n’était plus qu’à une douzaine de pieds du groupe tragique, lorsque Minnetaki, en un sursaut désespéré, tenta de se libérer. Un des Peaux-Rouges, dans l’effort qu’il fit pour la maintenir, se tourna à demi et vit leboyqui, plus furieux qu’un démon, fonçait, le gourdin levé. Un rugissement de Rod, un cri de l’Indien, qui avertissait son compagnon, et la bataille commença.

Déjà le gourdin de Rod s’était abattu, comme une massue, sur l’épaule du second Indien, qui s’écrasa sur le sol. Mais, avant que le jeune homme se fût remis en garde, son autre adversaire l’avait saisi par derrière, en une étouffante et mortelle étreinte.

L’attaque improvisée avait laissé libre Minnetaki, qui se hâta d’arracher le linge qui l’aveuglait et la bâillonnait. Plus prompte que l’éclair, elle s’adapta à la situation. Rod et son partenaire avaient roulé par terre et luttaient, en un terrible corps à corps. Le premier Indien, revenu de son étourdissement, commençait à se relever et se traînait vers les deux combattants, afin d’apporter son aide à son camarade.

Minnetaki comprit que c’était, pour son sauveteur, la mort assurée. Sa face blêmit et ses yeux se dilatèrent étrangement. Ramassant, dans un sanglot, le gourdin lâché par Roderick, elle le leva à son tour et, de toutes ses forces, en asséna un coup sur la tête du Peau-Rouge qui luttait avec Rod. Une fois, deux fois, trois fois, le bâton se leva et retomba, et l’homme desserra son étreinte. Le jeuneboy, à demi étouffé, respira.

Le combat, pourtant, n’était pas terminé. L’autre Indien avait réussi à se remettre sur ses pieds et, comme la vaillante jeune fille levait, une quatrième fois, le gourdin, une poigne puissante la retint en arrière, et elle sentit qu’elle était prise à la gorge.

Le répit qu’elle avait procuré à Rod n’avait pas été inutile. Il avait pu atteindre l’étui de son revolver et prendre son arme. A bout portant, il pressa le coup sur la poitrine de son adversaire. Il y eut une sourde détonation, un cri de douleur, et l’Indien bascula à la renverse. Ce que voyant, le Peau-Rouge survivant relâcha Minnetaki et, sans demander son reste, déguerpit dans la forêt.

Minnetaki, toute brisée, tant par l’épouvante et l’angoisse que par l’effort surhumain accompli par elle, se laissa tomber sur le sol, comme une masse, en pleurant à chaudes larmes. Rod, s’oubliant lui-même, courut vers elle, lissa ses cheveux en désordre, et la rassura aussi bien qu’il pouvait le faire.

Wabi et Mukoki les retrouvèrent à la même place. Ils avaient perçu le cri d’attaque de Roderick et s’étaient aussitôt mis en route. D’autres cris, échappés à Minnetaki au cours de la bataille, avaient servi de point de repère à leur course. Deux autres employés de la factorerie, en tournée de ronde, ne tardèrent pas à les rejoindre.

L’homme mort fut reconnu pour être un des gens de Woonga. Minnetaki conta qu’elle était encore peu éloignée de Wabinosh-Houseet que son appel aurait pu être facilement entendu, si les deux Indiens, se jetant sur elle à l’improviste, ne l’avaient pas aussitôt bâillonnée. Par une ruse infernale, ils l’avaient contrainte ensuite à cheminer seule dans l’étroit sentier, chacun d’eux l’y maintenant, à bout de bras, et marchant, à droite et à gauche, sur la mousse. Ses uniques pas s’étaient imprimés sur le sentier, là où le terrain s’amollissait, et quiconque aurait suivi, comme le fit Rod, la piste de la jeune fille devait fatalement penser qu’elle n’avait aucun ennemi avec elle et se promenait en sécurité.

Cette tentative d’enlèvement, l’héroïque intervention de Roderick, la mort d’un des ravisseurs, causèrent à la factorerie une émotion considérable. Il était évident que Woonga en personne devait rôder aux alentours.

La douzaine de familles blanches, installées à Wabinosh-House, résolut d’organiser des battues à vingt milles à la ronde, ce rayon paraissant suffisant pour assurer la tranquillité future de Minnetaki et des autres jeunes filles. Quatre des plus habiles pisteurs de la colonie eurent pour fonction spéciale de relever les traces des hors-la-loi. Wabi, Rod et une vingtaine d’hommes passèrent des jours entiers à fouiller forêts et marais. Le départ des jeunes chasseurs se trouva, de ce fait, momentanément retardé.

Mais les Woongas avaient disparu aussi vite qu’ils s’étaient montrés. On reparla du départ. Pas avant, toutefois, que Minnetaki n’eût promis à Rod et à Wabi d’être désormais plus prudente et de ne plus s’aventurer seule dans la forêt.


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