CHAPITRE XVIILA POURSUITE

« Le ravin, oui ! » avait répondu Wabi.

Mukoki approuva, d’un signe de tête.

Et Wabi prit la direction du trio, Rod au milieu, le vieil Indien fermant la marche, avec son ballot.

Tout en filant sur ses raquettes, Wabi demanda à Rod combien il avait sur lui de cartouches.

« Quarante-neuf, répondit leboy.

— Tout va bien. Passez-m’en une douzaine. Avec les huit que j’ai ramassées sur notre homme, je suis muni pour l’instant. »

Ils atteignirent ainsi, sans avoir été rejoints, la dépression où, ce matin encore, s’élevait la vieille cabane.

Soudain, il sembla à Rod que son cœur lui tombait dans la poitrine, comme un bloc inerte. Son pouvoir d’endurance était à bout. Sa première course derrière Mukoki, lorsqu’avait apparu la fumée de la cabane qui brûlait, celle ensuite pour rejoindre Wabi, cette dernière enfin, avaient épuisé ses forces. Ses muscles étaient brisés et il sentait qu’il lui serait impossible de continuer du même train jusqu’au ravin. C’étaient trois milles encore à parcourir !

Il tenta cependant un dernier effort. Mais il perdait visiblement de la distance sur Wabi, qui le précédait, tandis que derrière lui les raquettes de Mukoki heurtaient presque les siennes. Il pouvait entendre à ses oreilles le souffle rauque et infatigable du vieil Indien.

Le pauvreboyétait d’une pâleur mortelle, la sueur lui perlait aux tempes et la respiration lui manquait. Ses genoux fléchirent et il s’affaissa sur la neige. Presque au même moment, les Woongas apparaissaient.

Ils n’étaient plus qu’à une portée de fusil. Une balle siffla :

Bzzzzzz-inggggg !

A deux reprises, Rod entendit passer près de sa tête cette chanson de la mort. Il vit la neige jaillir en l’air, sous chacune des deux balles.

Mais la riposte n’avait pas tardé. Sous les balles de Wabi et de Mukoki, deux des poursuivants s’écroulaient.

Les Woongas, par bonheur, étaient à ce moment en terrain découvert, tandis qu’un boqueteau de cèdres, à proximité immédiate des trois compagnons, leur offrait un abri, au moins momentané.

D’une main vigoureuse, Wabi empoigna son camarade et l’entraîna, le traîna plutôt, sur la neige.

Une grêle de balles siffla à nouveau, avant que les trois compagnons eussent atteint les larges troncs protecteurs des cèdres et se fussent dissimulés derrière eux. Un cri de souffrance de Mukoki indiqua qu’il était touché.

Le vieux trappeur jeta à terre son ballot.

« Est-ce sérieux, Muki ? haleta Wabi. Où la balle a-t-elle porté ? »

Mukoki, un peu chancelant, se redressa.

« Balle dans épaule gauche. Pas grave. Ballot fourrures avoir amorti coup. Nous très bien ici. Leur donner le Diable. »

Les Woongas, en effet, s’étaient arrêtés. Ils n’étaient qu’une demi-douzaine. Le reste de la bande s’échelonnait sur la neige, à des distances diverses. Dans la hâte de leur poursuite, ils n’avaient point pris le temps de chausser tous leurs raquettes et ceux qui n’en étaient point munis traînaient à l’arrière.

Les fusils de Wabi et de Mukoki recommencèrent à crépiter. Deux autres Woongas tombèrent, tués ou grièvement blessés. Le reliquat esquissa prudemment un mouvement de retraite, en attendant du renfort. Rod eut la force d’épauler et un troisième ennemi pirouetta sur lui-même, une jambe cassée.

« Hourra ! cria Wabi. On va pouvoir souffler un peu. »

Mais la tache de sang s’élargissait à l’épaule de Mukoki, et Rod, qui s’était remis sur pied, déclara qu’il pouvait marcher, si l’on n’allait pas trop vite.

Le parti de Wabi fut bientôt pris.

« Tous deux, partez devant ! dit-il. Je les tiendrai en respect, quelque temps encore, et je reculerai ensuite, en tiraillant dans les arbres. Si Dieu le veut, je vous rejoindrai au ravin. Votre piste me conduira. Rod, redonnez-moi quelques balles. »

Les secondes étaient précieuses. Mukoki reprit sur son dos le précieux ballot, qu’il ne prétendait pas abandonner, et, tout en clopinant, il se mit en marche, accompagné de Rod, qui n’était guère plus solide sur ses pieds.

Wabi, qui avait fait héroïquement le sacrifice éventuel de sa vie, demeura seul à l’affût.

Mais un flottement inexplicable parut se produire chez les Woongas. La bande, qui s’était réunie hors de la portée des balles, semblait partagée entre deux résolutions opposées. Les uns paraissaient ne point vouloir, à tout prix, laisser échapper leur proie et gesticulaient comme des possédés. Les autres se retournaient dans la direction du campement et, avec des gestes non moins expressifs, manifestaient leur désir de rebrousser chemin. Finalement, ils s’assirent par terre, dans la neige, et un émissaire se détachant du groupe, parut s’en aller chercher des ordres.

Wabi, ne sachant que penser, laissa s’écouler une dizaine de minutes. Après quoi, songeant, tout heureux, que Rod et Mukoki avaient pu, durant ce temps, prendre une avance appréciable, il recula, d’arbre en arbre, puis s’élança à toute vitesse sur la trace de ses deux compagnons.

Ils n’étaient plus qu’à un quart de mille du ravin et de la fissure par où ils comptaient y pénétrer, lorsqu’il les rejoignit.

Mukoki, de plus en plus affaibli par le sang qu’il perdait, fléchissait sous le poids des pelleteries. C’était au tour de Rod à l’encourager de son mieux.

La vue de Wabi, qui arrivait indemne, leur fut un réconfort. Un dernier effort les amena au ravin.

Comme ils allaient s’engouffrer tous trois dans l’étroite fissure, qui leur serait un sûr abri, une volée de balles siffla à leurs oreilles. Les Woongas, qui avaient repris la poursuite, les avaient rejoints. Il était temps !

Mais déjà les trois amis s’étaient postés chacun, le fusil à l’épaule, derrière un pan de rocher, dans l’étroit couloir. Ivres de fureur, et oubliant toute prudence, les Woongas se précipitèrent, tête baissée, dans la souricière qui leur était tendue. « Pan ! pan ! pan ! — Pan ! pan ! pan ! — Pan ! pan ! pan ! » A chacun des coups d’une triple décharge, un d’eux tomba, foudroyé à bout portant. Le reste, singulièrement diminué, reflua en arrière.

« J’ai comme une idée, dit Wabi, qu’ils ne recommenceront pas de sitôt à tenter l’aventure. »

Des six hommes abattus, deux remuaient encore. Ils furent achevés à coups de revolver.

Le sang de Mukoki avait cessé de couler, mais la faiblesse du vieil Indien était si grande qu’il faillit s’évanouir.

« Il faudrait, dit Rod, lui faire prendre quelque chose de chaud. Cela le ravigoterait. »

Et, tandis que Wabi montait la garde, il ramassa des brindilles de bois mort, entraînées, au printemps dernier, par la fonte des neiges, dans le couloir rocheux. Il en forma un petit feu.

Puis il déballa le menu paquet de provisions qu’il avait, au début de cette tragique journée, emporté avec lui, comme de coutume.

« Ce sont là, dit-il, toutes nos ressources. Deux poignées de café, une pincée de thé, du sel et quelques biscuits. C’est peu pour trois personnes. Mais c’en est assez pour rendre ses forces à Mukoki. Quant aux allumettes, j’en ai toute une boîte ! »

Le feu joyeux commença à flamber. Dans la minuscule casserole qui était jointe au paquet, Rod ramassa un peu de neige et, lorsque l’eau qu’elle produisit fut bouillante, il y jeta son café, dont le fumet ne tarda pas à embaumer l’air.

Mukoki avança la tasse qui pendait à sa ceinture et absorba lentement la boisson bienfaisante. Deux autres fois, l’opération se répéta, et les deuxboysimitèrent Mukoki. Chacun d’eux mangea ensuite un biscuit et le vieil Indien fut amicalement contraint d’accepter double part. La souffrance qui était empreinte sur ses traits commença à se détendre.

Les fourrures furent ensuite déballées et servirent à aménager pour la nuit, dans une anfractuosité du rocher, deux lits chauds et moelleux. L’un d’eux était réservé à Mukoki ; l’autre servirait à Rod et à Wabi qui, alternativement, se reposeraient et monteraient la garde.

« A propos, demanda Rod, où est Loup ? »

Wabi se mit à rire.

« Retourné vers les siens ! Il hurlera ce soir, dans leWilderness, à l’unisson de ses frères de race. Vieux bon Loup ! »

Le rire fit place, chez Wabi, à un geste de regret, et une tristesse émue passa dans sa voix.

« Il s’est laissé surprendre comme moi-même, dit-il. Les Woongas sont arrivés sans bruit, à contre-vent, derrière la cabane. Son flair n’a pu l’avertir. Moi-même, je ne les ai vus qu’à l’instant où ils allaient s’élancer sur moi. Je me trouvais à côté de lui, en train de lier des fagots. Rapidement, j’ai coupé avec mon couteau la lanière qui l’attachait.

— A-t-il combattu ?

— Pendant une minute ou deux. Mais un des bandits ayant tiré sur lui un coup de fusil, qu’il esquiva d’ailleurs, il fila dans les bois. »

Il y eut un silence. Les Woongas, en haut, ne donnaient plus signe de vie.

« Ce que je ne m’explique pas, reprit Rod, c’est qu’ils n’aient tendu d’embûche qu’à vous seul. Pourquoi, Mukoki et moi, nous ont-ils laissés tranquilles ? Cachés derrière un buisson, ils pouvaient aussi bien nous guetter et tirer sur nous.

— Parce qu’ils n’avaient que faire de vous deux. C’est à moi seul qu’ils en voulaient. Une fois que j’eusse été en leur pouvoir, ils seraient revenus vers vous, en parlementaires, et vous auraient envoyés à la factorerie, pour traiter de ma rançon. Ils auraient saigné mon père jusqu’au dernier dollar. Puis… ils m’auraient tué. Oh ! ils ne me l’ont pas caché, tandis qu’ils m’emmenaient ! »

A ce moment, une petite pierre ronde déroula, en bondissant, dans le couloir rocheux.

« Ils sont toujours là-haut ! ricana Wabi. Ils nous attendent à notre sortie. Ils ont dû faire rouler cette pierre par mégarde… C’est un avertissement. »

Et, pour changer la conversation :

« Et nos belles pépites d’or ! s’exclama-t-il. Qui sait ce qu’elles sont devenues ?

— Je l’ignore comme vous », répondit Rod.

Puis, tâtant une de ses poches :

« Je les ai là-dedans, dit-il. Je l’avais oublié. Mukoki les a trouvées dans la cendre. »

L’obscurité était tombée peu à peu.

« Attendons demain, murmura Rod. Ce n’est pas tout d’être arrivés ici. Ce qu’il faudra demain, c’est en sortir… »

La nuit s’écoula sans incident. Tandis que Mukoki reposait, Rod et Wabi se relayaient de faction.

Vers minuit, le ciel parut s’empourprer.

Rod, qui veillait, tira le bras de son camarade.

« Regardez ! » dit-il.

Wabi se frotta les yeux.

« On dirait, Rod, cette fois encore, un sapin qui brûle. Que se passe-t-il donc chez nos ennemis ? »

Un long hurlement de loup retentit, peu après, solitaire et pleurard.

« Qui sait ? murmura Wabi. C’est peut-être… Loup ! Il haïssait ses congénères, en compagnie de qui il lui faudra vivre désormais. A la longue il s’y fera. Il nous regrette, pour le moment… »


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