I

L’on m’a dit que j’étais devenu catholique parce que je me laissais abattre sous l’échec, et parce que je me laissais exalter sous le succès ; parce que j’étais trop rempli d’imagination, et parce que je manquais du sens de l’observation ; parce que je n’avais pas assez de confiance dans les choses, et parce que j’en avais trop ; parce que j’étais trop ardent à espérer, et trop prompt au désespoir ; parce que j’étais orgueilleux et pusillanime. Plusieurs ont même dit, en présence de mes livres, que je n’avais jamais vraiment compris l’Église d’Angleterre.

Et, naturellement, cela n’est pas impossible ; mais, en tout cas, cette inintelligence ne résulte pas du manque d’information. Le fait est que, ainsi qu’on va le voir, j’ai été élevé pendant vingt-cinq ans dans une famille ecclésiastique anglicane ; moi-même j’ai été, pendant neuf ans, pasteur anglican ; dans des paroisses de ville et de campagne, ainsi que dans une congrégation religieuse. Mon père, en sa qualité d’archevêque de Cantorbéry, se trouvait être le chef spirituel de toute la communion anglicane ; ma mère, mes frères et mon unique sœur continuent aujourd’hui encore à faire partie de cette communion, tout de même qu’un grand nombre de mes amis. J’ai été préparé aux ordres sacrés par le théologien anglican le plus en vue de son temps ; et cette préparation a fini par faire de moi, durant de longues années, un membre passionnément convaincu de la Haute Église.

J’ajouterai que, maintenant que j’ai pris la plume pour raconter mon évolution religieuse passée, je m’aperçois que jamais encore jusqu’ici je n’ai sérieusement tâché à reconstituer le détail de cette évolution ; de telle sorte que ma tentative m’apparaît bien imprudente et bien dangereuse. Car c’est chose extrêmement facile de se tromper soi-même ; et c’est chose extrêmement difficile de ne pas se complaire à voir seulement ce que l’on désire voir ; et puis, surtout, j’ai peur que mes propres aveux ne réussissent pas à être convaincants pour d’autres personnes. Nul moyen, en effet, de définir en quoi a consisté la direction de l’Esprit de Dieu, ou de diagnostiquer les opérations de cet Esprit dans les chambres secrètes de l’âme…

Tout au plus est-il possible de décrire à peu près fidèlement l’apparence extérieure des diverses régions à travers lesquelles notre âme a passé, et puis aussi d’offrir une peinture sommaire des principaux incidents de la route, réflexions intérieures ou paroles venues du dehors. La foi religieuse, au fond, est un travail divin accompli dans les ténèbres, même quand ce travail nous semble incarné dans des arguments intellectuels et des faits historiques : car il faut se rappeler que deux âmes également sincères et intelligentes peuvent rencontrer les mêmes manifestations extérieures, et en tirer des conclusions absolument opposées. L’essence véritable de notre vie intérieure réside quelque part où nulle exploration psychologique ne saurait atteindre.


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