A Rome, j’ai appris une leçon éminemment importante, parmi cent autres. On a fort bien dit que l’architecture gothique représente l’âme aspirant à Dieu, et que l’architecture romane, ou encore celle de la Renaissance, représentent Dieu s’unissant aux hommes. Ces deux aspects de la religion sont également vrais, mais aucun des deux n’est complet sans l’autre. D’une part, il est vrai que l’âme doit toujours tâcher à percer du regard les ténèbres pour découvrir un Dieu qui se cache, toujours se rappeler que l’infini dépasse le fini et qu’une énorme quantité d’ignorance doit être un élément nécessaire de toute croyance. Les contours de ce monde, pour ainsi dire, sont noyés dans l’obscurité : la lueur qui scintille devant nous suffit pour nous faire avancer sur notre route, mais ne peut guère nous aider à rien d’autre. C’est en silence que Dieu est connu, et parmi des mystères qu’il se manifeste. « Dieu est esprit », un esprit sans forme, sans limites, invisible et éternel ; et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en « esprit et en vérité ». Voilà, donc, d’une part, la mystique et profonde obscurité de l’expérience spirituelle !
Mais voici, d’autre part, que Dieu est devenu homme, et que « le Verbe s’est fait chair » ! L’inconnaissable nature divine « est venue habiter parmi nous, sous un vêtement de chair, et nous avons contemplé sa gloire ». Ce qui était caché a été révélé. Ce n’est pas seulement nous qui avons soif et qui cherchons : c’est Dieu qui, ayant soif de notre amour, est mort sur la croix afin de pouvoir ouvrir le royaume des cieux à tous les fidèles, et qui a déchiré le voile du temple sous le contre-coup de son soupir d’agonie, et qui, maintenant encore, se tient et frappe à la porte de tout cœur humain, afin de pouvoir entrer et s’attabler avec l’homme. Le dôme rond des cieux s’est abaissé sur la terre ; les murs du monde sont devenus visibles ; l’immense lumière de la Révélation ruisselle de tous côtés, par des fenêtres claires, sur un sol resplendissant ; et les anges et les hommes frémissent dans une même ivresse d’amour divin ; le maître-autel se dresse en pleine vue, parmi une gloire d’or et de cierges ; et, au-dessus de lui, la tente de Dieu fait homme se montre à tous, pour que tous puissent également voir et adorer.
Or, cet aspect de la religion chrétienne n’avait eu jusque-là, pour moi, presque aucune importance. J’étais un homme du Nord, élevé dans les voies des races du Nord. J’aimais la pénombre, et la musique mystérieuse, et l’ombrage des profondes forêts ; je détestais les espaces amplement ensoleillés, et les trompettes à l’unisson, et les formes rondes et carrées en architecture. Je préférais la méditation à la prière vocale, Mme Guyon à saint Thomas, le treizième siècle — tel que je l’imaginais — au seizième. Jusque vers la fin de ma vie anglicane, j’aurais été prêt à avouer cela franchement ; plus tard, si l’on m’avait affirmé que tels étaient mes goûts, je m’en serais attristé, car je commençais à comprendre que le monde était à la fois matériel et spirituel, et que les croyances définies étaient aussi nécessaires que les aspirations. Mais, en arrivant à Rome, je dus reconnaître décidément combien peu j’avais compris jusque-là.
Je voyais autour de moi une ville qui n’était que Renaissance, étalée sous un ciel limpide et un brûlant soleil ; et la religion, dans cette ville, était l’âme demeurant dans le corps. C’était l’assertion de la réalité du principe humain incarnant le divin. Même les dogmes les plus exclusivement chrétiens m’étaient exprimés en des images païennes. La Révélation parlait sous les formes de la religion naturelle ; Dieu se manifestait ouvertement en pleine lumière ; les prêtres officiaient, répandaient l’eau lustrale, allaient en longues processions avec de l’encens et des cierges, et parfois même donnaient au ciel le nom d’Olympe.Sacrum Divo Sebastiano, je voyais cela inscrit sur un autel de granit. J’avais à écouter les leçons de prêtres professeurs qui criaient, riaient, procédaient à leur enseignement avec une bonne humeur expansive. Je voyais l’image du « père des princes et des rois » exposée dans les rues, le jour de la fête du Pontife, entourée de fleurs et de lumières, tout à fait à la façon dont on avait coutume d’honorer autrefois les souverains temporels. Je descendais dans les catacombes, le jour de Sainte-Cécile, et j’y respirais une odeur de myrte qui venait de branches semées sur le sol, rendant à la mémoire de la sainte le même hommage qui jadis avait été rendu à des vainqueurs de combats tout profanes. En un mot, je commençais à comprendre que « le Verbe s’était fait chair et avait habité parmi nous » ; et que, de même qu’il avait pris la substance créée d’une Vierge pour se pourvoir d’un corps naturel, de même aussi il continuait de prendre la substance créée des hommes — leurs pensées, leurs expressions, et leurs manières d’agir — pour se pourvoir de ce corps mystique au moyen duquel il est toujours avec nous. Est-ce donc que le catholicisme est « matériel » ? Oui, certes ; il l’est tout à fait comme la Création et l’Incarnation, ni plus, ni moins.
Je ne saurais songer à décrire ce que signifie cette découverte, pour une âme de nos races du Nord. A coup sûr, elle signifie le pâlissement de quelques-unes des anciennes lumières qui, jadis, nous avaient paru merveilleuses, dans la demi-obscurité de l’expérience individuelle ; ou plutôt la découverte signifie pour nous la disparition de ces lumières, dans le puissant éclat du plein jour de midi. Placez, à côté d’une pompe romaine, le plus exquis des offices anglicans : combien vous le verrez devenir provincial, local, individualiste ! A côté d’un professeur romain enseignant à des auditeurs de toutes les races les devoirs des citoyens envers l’État, placez un théologien anglican occupé à expliquer les épîtres de saint Paul à de jeunes étudiants de Cambridge ; à côté d’un frère italien de San-Carlo le plus passionné des missionnaires de l’Église anglicane ! Mettez côte à côte les paysans de la Campagne romaine chantant des hymnes à Saint-Jean-de-Latran, avec des branches d’olivier dans les mains, et une pieuse compagnie d’anglicans rassemblés pour les cantiques du soir ; juxtaposez un des officiants de Sainte-Marie-Majeure et le ritualiste le plus parfaitement entraîné ; en costume de « messe ! » Comparez n’importe quel aspect du culte catholique, tel qu’il se montre à Rome, à un aspect correspondant du culte anglican ! Tout de suite la différence apparaîtra, une différence qui aura pour effet de révéler la pauvreté, l’insuffisance timide et médiocre des imitations anglicanes.
Et ainsi, il se trouve qu’un séjour à Rome produit forcément, chez un homme de ma sorte, une expansion de vues dépassant toutes paroles. Tandis que, jusqu’alors, j’avais été accoutumé à me représenter le christianisme comme une fleur délicate, divine en raison même de sa fragilité surnaturelle, je voyais maintenant que c’était un arbre dans les branches duquel tous les oiseaux des airs pouvaient loger à l’aise, un arbre divin par cela seul que l’amplitude de ses branches et la force de ses racines ne pouvaient s’expliquer d’aucune manière humaine. Auparavant, je m’étais fait du christianisme l’image d’un doux et subtil parfum, demandant à être goûté dans le recueillement ; et maintenant je voyais que le christianisme était le levain caché dans les lourdes mesures du monde, et ayant pour effet de faire lever la pâte dans des proportions incalculables.