II

Au cours de mes lectures de l’hiver précédent, j’avais étudié avec un plaisir tout particulier un certain manuscrit du temps d’Élisabeth dont j’ai déjà fait mention, et où se trouvaient décrites des scènes de la vie religieuse de cette période. La peinture contenue dans ce livre m’avait laissé un souvenir très vivant, et maintenant, pendant mon séjour chez ma mère, je me demandai si je ne ferais pas bien de tenter une sorte de roman historique sur le même sujet, par manière de soupape de sûreté à mes troubles intérieurs. D’où résulta que, bientôt, je me vis plongé tout entier dans la confection d’un roman publié par moi plus tard sous le titre dePar quelle Autorité ?La préparation de ce roman m’excita à un degré extraordinaire. Je travaillais au moins huit ou dix heures chaque jour, tantôt écrivant, tantôt lisant et annotant tous les livres et toutes les brochures historiques sur lesquels je pouvais mettre la main. Je découvrais des passages dans des revues, des phrases isolées dans de vieux livres, et je recueillais tout cela, et m’arrangeais pour le faire figurer parmi les matériaux qui devaient me servir à la mise au point de mon livre. Dès le début de septembre, celui-ci se trouvait aux trois quarts achevé.

J’aurais bien des défauts à relever aujourd’hui dans ce roman. Il est beaucoup trop long, et d’un sentimentalisme inutile, et beaucoup trop encombré de détails historiques : mais surtout l’atmosphère mentale que j’ai dépeinte dans mon récit y est au moins d’un siècle en avance : car ce n’est guère que sous les règnes des deux Charles Stuart que les hommes ont pensé et senti comme je les ai représentés pensant et sentant sous le règne d’Élisabeth. Il n’y a que deux points sur lesquels mon ancien roman me satisfasse encore : Il a, je crois bien, une certaine fraîcheur assez agréable, et en second lieu il est d’une exactitude tout à fait irréprochable sous le rapport des faits historiques. Jamais, en tout cas, je n’ai pu découvrir, sous ce rapport, la moindre assertion erronée, ce qui s’explique d’ailleurs par le soin et le scrupule extrêmes avec lesquels je m’occupais de la justesse d’une foule de détails absolument insignifiants pour l’ensemble de la vérité historique. Mais surtout je suis reconnaissant à ce livre d’avoir très bien joué le rôle en vue duquel je m’étais mis à l’écrire. Sa rédaction a été vraiment, pour mon âme inquiète d’alors, une soupape de sûreté infiniment précieuse, et je me demande parfois ce qui aurait pu m’arriver si je ne m’étais pas avisé d’un tel moyen de m’abstraire, en quelque sorte, de moi-même[5].

[5]Le roman intitulé :Par quelle Autorité ?a été traduit en français, il y a quelques années, et publié à la librairie Lethielleux.

[5]Le roman intitulé :Par quelle Autorité ?a été traduit en français, il y a quelques années, et publié à la librairie Lethielleux.

Mais j’avais beau attendre et ne plus réfléchir : de plus en plus, ma résolution se dessinait clairement devant moi. Dans tous ces livres d’histoire que je lisais, je retrouvais les anciens fondements catholiques de l’Église d’Angleterre ressortant du sol, comme ces contours de vieux murs démolis que l’on aperçoit parmi le gazon d’une verte prairie. Je commençais à m’étonner de plus en plus d’avoir pu imaginer jamais que ma communion anglicane fût identique à la vieille Église d’Angleterre. C’est ainsi que, depuis plusieurs années déjà, j’avais prétendu dire la « messe » en célébrant notre office du matin, et affirmer que le sacrifice de la messe avait toujours été regardé comme l’une des doctrines essentielles de l’Église d’Angleterre ; et voici que, sous le règne d’Élisabeth, des prêtres étaient punis de mort simplement pour le crime d’avoir fait ce que j’avais prétendu faire au nom de l’Église qui les persécutait ! J’avais supposé que nos tables de communion en bois étaient des autels ; et voici que, au temps des Tudor, les vieilles pierres des autels avaient été renversées et délibérément outragées par les dignitaires de l’Église à laquelle j’appartenais encore officiellement ! Les choses qui m’étaient les plus chères à Mierfield, les vêtements sacerdotaux, les crucifix, les chapelets, tout cela sous Élisabeth avait été solennellement dénoncé comme des « objets sacrilèges » et des « emblèmes de superstition » ! Je m’étonnais d’avoir pu me tromper à ce point, et le fait est que, dès avant l’achèvement de mon livre, j’ai même tout à fait renoncé à célébrer l’office de communion.


Back to IndexNext