II

J’arrivai à Stroud vers le soir, après avoir récité en chemin, pour la dernière fois, mon office anglican. Puis un omnibus me conduisit lentement à Woodchester, qui est à quelques milles de là. Ce voyage en omnibus me parut aussi lugubre que tout le reste, encore que la région soit vraiment très belle. Une longue vallée serpente entre des hauteurs qui, sur les deux côtés, rappellent étrangement certains paysages d’Italie. L’omnibus avançait lentement, interminablement. J’écoutais, presque sans comprendre, les explications d’un vieil homme avec un visage rose, et je me souviens d’avoir été agacé par le bruit que faisaient une paire d’enfants. Mais rien de tout cela ne me semblait avoir la moindre importance.

Un frère lai m’attendait, au pied du petit sentier pierreux et abrupt qui monte de la route au Prieuré ; et ce fut en sa compagnie que je gravis le sentier. Près de la porte de la chapelle, dans la pénombre du soir, une figure blanche se tenait debout qui, dès qu’elle nous vit approcher, descendit vers nous et prit mes mains dans les siennes : après quoi, presque sans nous rien dire, nous continuâmes de monter et pénétrâmes dans la maison. Mais, même alors, je me sentais entièrement engourdi et indifférent.

Je ne saurais songer à décrire en détail les trois jours qui ont suivi. Au fait, je ne vois pas ce que leur récit pourrait avoir d’intéressant pour personne. Et je n’entreprendrai pas non plus de décrire la bonté, la courtoisie, et la patience infinies que j’ai trouvées chez le Père Réginald et chez le prieur, ou, plus exactement, chez tous ceux à qui j’ai eu affaire pendant mon séjour. Chacun des trois après-midi, mon instructeur et moi nous nous promenions dans la campagne voisine, en nous entretenant de toute sorte de choses ; et puis, durant tous mes moments de loisir, je m’occupais à étudier lePetit Catéchisme. Il y a cependant un détail que je dois mentionner, au risque même d’ennuyer ce cher Père dominicain. Le jeudi, il me demanda si je n’avais rien qui m’embarrassât. Je lui répondis : « Non ! — Mais, par exemple, les indulgences doivent sûrement vous gêner ? » reprit-il. De nouveau, je lui dis que ni cette question-là, ni aucune autre ne m’embarrassait le moins du monde. Je n’étais pas tout à fait certain de les bien comprendre, mais j’étais tout à fait certain d’y croire parfaitement, comme à tout le reste de ce que l’Église proposait à ma foi. Cependant le Père ne parut pas pleinement convaincu, et se crut forcé de me donner une instruction complète et détaillée sur ce point.

Le soir, aussi, il venait toujours passer une ou deux heures dans ma chambre, au premier étage. Le matin, j’entendais la messe et tentais une espèce de méditation. J’assistais également à d’autres offices, de temps à autre ; en particulier je ne manquais jamais les Complies, et l’exquise cérémonie dominicaine duSalve Reginaqui les suit. J’ajouterai que je fus très frappé, et doucement ému, de constater la ressemblance du rite dominicain, sur bien des points, avec le rite anglican de Salisbury.

Le vendredi, qui était le jour fixé pour ma réception, je fis une longue promenade solitaire, toujours dans le même état d’entière apathie. Je visitai une vieille église, tout à l’autre extrémité de la vallée. Je me rappelle que je fus surpris par la pluie, et allai prendre du thé dans un petit salon d’auberge où il y avait, sur le mur, une série assez amusante d’instructions au visiteur touchant la manière dont l’aubergiste concevait la discipline de sa maison. Puis, vers six heures, je revins au Prieuré.

En vérité, je ne sais pas trop pourquoi je note tout cela ; mais le fait est qu’il m’est impossible aujourd’hui de songer à ces premières journées de Woodchester autrement que sous la forme des menus incidents extérieurs qui m’y sont arrivés. Après quoi il va sans dire que, si même j’avais eu alors des expériences spirituelles mémorables, je me croirais tenu de n’en point parler : mais vraiment je n’en ai eu d’aucune sorte. Il n’y avait rien en moi, me semblait-il, qu’une certitude absolue d’accomplir la volonté de Dieu en entrant dans Son Église. Nulle trace, chez moi, d’élévations mystiques, non plus que de tentations contre la foi : et je dois même avouer que cet engourdissement s’est prolongé non seulement jusqu’à ma réception dans l’Église et à ma première communion, mais aussi pendant les quelques mois suivants. Le séjour de Rome lui-même, malgré l’importance des leçons que j’y ai apprises, ne m’a procuré qu’un bien petit nombre d’émotions profondes.

En fait, je subissais alors la réaction naturelle de la lutte terrible où je m’étais trouvé engagé durant toute l’année précédente. Durant cette année-là, sous des formes diverses, j’avais vraiment traversé la gamme entière de la vie spirituelle dont j’étais capable ; et la conséquence avait été que mes facultés avaient fini par tomber dans une espèce de léthargie. Je me permets de faire mention de cela parce que j’ai connu plus d’un converti qui, semblablement, s’est trouvé surpris et déçu de l’insensibilité qui accompagnait pour lui les débuts de la vie catholique. L’âme s’était attendue à voir les cieux s’ouvrir, à en voir jaillir des flots abondants de grâce, des torrents de plaisir, une gloire éblouissante et une musique supraterrestre ; et, au lieu de ces merveilles, rien n’était descendu sur cette âme qu’un immense fardeau, dans une sorte de brouillard percé seulement d’un unique rayon, — le rayon qui venait de l’étoile de la foi divine, aussi ferme et sûre que Dieu sur son trône.

Naturellement, il y a d’autres âmes qui ont le bonheur de sentir autrement. L’un de mes amis, qui est aujourd’hui devenu prêtre comme moi, m’a dit que sa difficulté suprême, au moment de faire sa soumission, était la pensée d’avoir à répudier son ordination anglicane. Cet ami avait été jusqu’alors un pasteur ritualiste, travaillant assidûment parmi les pauvres dans une de nos grandes villes anglaises, et célébrant chaque jour, pendant des années, ce qu’il croyait être le saint sacrifice de la messe. Il m’a dit qu’il voyait approcher presque avec terreur sa première communion, parce qu’il craignait que — ne pouvant pas concevoir que Notre-Seigneur lui témoignât plus de grâce qu’il en avait éprouvé naguère devant son autel anglican — il ne fût tenté de mettre en doute la réalité du changement. Mais dès l’instant où l’hostie sacrée a touché sa langue, il a reconnu la différence. Jamais, depuis ce moment, il n’a douté un seul instant que ce qu’il avait reçu jusque-là n’était que du pain et du vin, accompagnés d’une grâce qui n’avait rien de sacramentel, tandis que ce nouveau don qu’il recevait n’était rien autre que le Corps immaculé du Christ. A quoi j’ajouterai que cet ami est un homme d’âge moyen, tout à fait « raisonnable », et de l’esprit le plus positif.


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