IV

Dans ce livre de Newman je voyais — pour adopter une autre image — l’Épouse mystique du Christ croissant par degrés de l’enfance à l’adolescence, grandissant à la fois en taille et en sagesse, n’acquérant point de connaissances nouvelles, mais développant celles qu’elle avait dès l’abord, et renforçant ses membres et étendant ses mains ; changeant parfois d’aspect et de langue, recourant tantôt à une forme d’expression humaine et tantôt à une autre pour traduire de plus en plus complètement sa pensée ; et tirant de son trésor des choses qui lui avaient appartenu depuis le premier jour, et toujours pénétrée de l’esprit de son Époux, et toujours souffrant comme Il l’avait fait.

Elle aussi, l’Épouse, elle avait été trahie et crucifiée. Elle avait eu à « mourir chaque jour », comme son Époux. Elle avait été raillée, niée, méprisée. Elle avait été dépouillée de ses vêtements, et n’en était apparue que plus glorieuse, comme une vraie fille de roi. Elle avait été mise au tombeau, recouverte d’une pierre par les pouvoirs séculiers, et puis était ressuscitée en de merveilleux jours de Pâques. Elle avait passé par des portes que l’on croyait fermées à jamais ; elle avait étalé ses banquets mystiques dans d’humbles mansardes et au bord de la mer ; et surtout elle était montée par delà les nuages, pour aller demeurer dans le royaume céleste avec Celui qui était son Époux et son Dieu.

L’une après l’autre, mes difficultés s’évanouissaient à mesure que je contemplais cette Église. Je voyais maintenant de quelle façon il était nécessaire que ses aspects extérieurs changeassent, et que l’enfant torturé des catacombes semblât très différent de la Mère et Maîtresse régnante des Églises. Je voyais aussi comment il n’y avait pas jusqu’à sa constitution qui ne dût subir un changement apparent ; comment ses membres, qui d’abord s’étaient mus gauchement et avec des allures spasmodiques, avaient dû devenir de plus en plus dirigés par la Tête visible, à mesure qu’elle acquérait plus de forces ; comment les grands gestes naïfs des premiers Conciles avaient dû peu à peu évoluer vers la voix sereine qui, maintenant, sortait de ses lèvres ; comment le sens implicite des premiers siècles avait dû s’exprimer avec de plus en plus de précision, à mesure que l’Église avait pris l’habitude de parler aux hommes de ce qu’elle savait depuis le commencement ; et comment elle continuait de nos jours à proclamer le principe sur lequel son action était fondée de tout temps, à savoir que, dans les matières qui concernaient le contenu vital de son message, sa Tête se trouvait inspirée, pour la protéger, de ce même Esprit de vérité qui d’abord avait formé son corps dans le sein de l’humanité.

Je ne dis pas que toutes mes difficultés s’en soient allées d’un seul coup. Non, et en fait, je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui un seul catholique qui ose dire qu’il ne rencontre pas de difficultés autour de sa foi : mais je comprenais dès lors que « dix mille difficultés n’arrivent pas à constituer un doute ». Il restait toujours encore les vieux problèmes éternels du péché et de la volonté libre : mais pour celui qui, une fois, a plongé ses yeux dans ceux de la grande Mère, ces problèmes ne sont plus rien, car celui-là comprend que la Mère sait, si nous ignorons ; qu’elle sait, même si elle ne dit pas qu’elle sait ; et qu’au dedans d’elle, quelque part, tout au fond de son grand cœur, réside la science infinie de Dieu.

Ainsi, pour la première fois, ma conception idéale de l’Église du Christ m’apparaissait à présent pleinement réalisée dans ce que j’avais coutume d’appeler l’Église de Rome. Et que si, ensuite, je me retournais et regardais de nouveau l’Église d’Angleterre, je découvrais une différence extraordinaire. Ce n’était pas que mon ancienne Église eût cessé de me paraître aimable. Je continue à l’aimer maintenant encore, de la manière dont on peut aimer un ami tout en se rendant compte de ce qu’il a en soi de peu satisfaisant. L’Église d’Angleterre m’apparaissait douée de cent vertus, d’une langue délicate, d’un esprit poétique ; un parfum charmant s’exhalait d’elle ; elle était infiniment séduisante et touchante ; elle avait l’avantage de demeurer dans la pénombre de son vague, comme aussi d’habiter de superbes demeures, encore qu’elle ne les eût pas construites elle-même ; elle avait certaines façons gracieuses, certains modes d’expression d’une douceur exquise ; sa musique et sa poésie me semblent, aujourd’hui encore, extrêmement belles ; et puis, par-dessus tout, elle était la mère nourricière de beaucoup de mes meilleurs amis, et pendant plus de trente ans elle m’avait élevé et nourri, moi aussi, avec une bonté pleine d’indulgence. A coup sûr, je n’avais pas l’ingratitude de méconnaître ses mérites : mais c’était chose entièrement impossible pour moi de continuer à la révérer comme la divine maîtresse de mon âme.

Il est vrai qu’elle m’avait nourri des meilleurs aliments qu’elle possédât, et que Notre-Seigneur avait joint à ces dons, qui me venaient d’elle, d’autres dons meilleurs encore qui ne me venaient que de Lui ; et c’était elle, en outre, qui m’avait toujours mené vers Lui, le désignant à mon attention beaucoup plus que soi-même. Mais tout cela ne suffisait pas à faire d’elle ma reine, ni non plus ma mère, et, en fait, sur bien des sujets, elle m’avait trompé, non point par sa faute, mais en raison de l’infortune de sa propre nature. Lorsque je l’avais interrogée sur les fondements de la vie que je menais sous sa protection, elle n’avait pas pu répondre. Elle m’avait dit simplement de rester en repos et de l’aimer ; or, cela n’était pas assez pour moi. Une âme ne peut pas se satisfaire indéfiniment de pure bonté, ni d’un murmure apaisant, ni du chant des hymnes ; et il y a une liberté qui constitue un esclavage plus intolérable que la plus lourde des chaînes. Tel que j’étais, moi, je ne désirais nullement pouvoir aller d’un côté ou de l’autre selon mon propre gré ; ce que je désirais, c’était de savoir dans quelle voie Dieu voulait que j’allasse. Je n’avais aucun besoin d’être libre pour pouvoir changer à mon gré ma conception de la vérité : mais plutôt j’avais besoin d’une vérité qui, elle-même, pût me rendre libre. Je n’avais pas besoin des larges chemins du plaisir, mais du chemin étroit qui est la Vérité et la Vie. Et, pour toutes ces choses, l’Église d’Angleterre était hors d’état de m’aider.

Ainsi je la voyais, mon ancienne maîtresse, aimante et touchante, me retenant à son service par tous les liens humains ; tandis que de l’autre côté, dans un rayonnement d’aveuglante lumière, je voyais l’Épouse du Christ, dominante et impérieuse, mais avec un regard dans ses yeux et un sourire sur ses lèvres qui ne pouvaient naître que d’une vision céleste. Et celle-là m’appelait à son service non point parce qu’elle avait jamais rien fait pour moi, non point, comme l’autre, parce que j’étais un Anglais épris des manières anglaises, mais simplement et uniquement parce que j’étais un enfant de Dieu, et parce qu’à elle Dieu avait dit : « Prends cet enfant et nourris-le pour moi, et je te donnerai tes gages ! » Parce que, simplement et uniquement, elle était l’Épouse de Dieu, et que, moi, j’étais un fils de son divin Époux.

Si, dans ce choix, j’avais hésité et que je fusse revenu à celle que je connaissais et aimais, de préférence à celle que, jusqu’alors, je voyais seulement et redoutais de loin, je comprenais que je serais tombé, sans l’ombre d’un doute, sous le poids de cette condamnation prononcée par mon divin Maître : « A moins qu’un homme abandonne son père et sa mère, et tout ce qu’il possède, il ne peut pas être mon disciple ! » Si bien que, dès le début de l’été, j’allai trouver mon supérieur, je lui exposai, une fois de plus, mon état d’esprit, et j’obtins de lui la permission d’aller passer quelques mois dans la maison de ma mère, pour me reposer et pour réfléchir.


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