Afin de me distraire de tout cela, je partis ensuite pour une promenade solitaire de quelques jours, à bicyclette, dans le Sud de l’Angleterre. J’étais vêtu en laïc, et m’arrêtai d’abord à la Chartreuse de Saint-Hugues, à Parkminster, où j’avais une lettre de recommandation pour l’un des moines, qui lui-même était un ancien pasteur anglican converti. Ce moine me reçut très courtoisement : mais ma visite eut pour effet d’ajouter encore, si c’était possible, à ma dépression. Le chartreux ne parut pas comprendre que, en réalité, je ne demandais qu’à être instruit, et ne venais pas en critique, mais bien plutôt en enfant. De telle sorte que je me sentis tout désespéré en reprenant mon voyage, et fus trop heureux de pouvoir me reposer, le dimanche suivant, dans un hôtel de Chichester. Ce fut là que, dans une petite église vis-à-vis de la cathédrale, je fis pour la dernière fois ma confession d’anglican, en avouant d’ailleurs très franchement au confesseur que j’étais désormais à peu près sûr de devenir bientôt catholique romain. Le confesseur ne m’en donna pas moins, très gracieusement, son absolution, après quoi il me conseilla de « prendre sur moi ».
Pour la dernière fois aussi, ce jour-là, j’assistai en anglican aux offices de la cathédrale et reçus la communion : car j’estimais encore qu’il était de mon devoir de recourir à toutes les sources possibles de grâce qui étaient à ma portée. Le lundi, je couchai à Lewes, puis me rendis à Rye, où, à la table d’hôte duRoi Georges, j’eus une longue conversation avec un inconnu que je crus bien être un certain acteur assez célèbre. Je l’entretins presque uniquement de l’Église catholique, qu’il me parut aussi aimer, à distance : mais je ne lui dis rien de mes intentions, et du reste, en fait, ce fut lui qui parla presque tout le temps. Le lendemain, je revins chez ma mère en passant par Mierfield, et en jetant des regards d’une envie bien cruelle sur les murs du couvent, pendant que mon chemin m’amenait à les longer. Je me souviens également de m’être arrêté quelques minutes dans une très belle petite église catholique, sombre et recueillie, que j’avais rencontrée à l’improviste au fond d’une vallée, par ce beau jour d’été tout rayonnant de lumière.
Pourquoi je ne m’étais pas déjà soumis à Rome dès ce moment, c’est ce qui me paraît aujourd’hui assez difficile à expliquer. Les motifs qui m’en avaient empêché étaient, je crois bien, les suivants. En premier lieu, il y avait le désir de ma mère et de toute ma famille, me demandant de m’accorder tous les délais et de rechercher toutes les occasions qui auraient chance d’amener pour moi un changement d’état d’esprit, parmi des milieux nouveaux ; et ce désir, à lui seul, aurait suffi pour me retenir pendant quelque temps, car je tâchais de mon mieux à être docile et à recueillir jusqu’aux moindres indications qui pouvaient me venir de Dieu. En second lieu, il y avait mon propre état d’esprit, qui, malgré la parfaite conviction intellectuelle où j’étais arrivé, n’en restait pas moins assez troublé. Il serait inconvenant pour moi d’essayer de le décrire en détail : mais la somme totale de mes impressions d’alors était la sensation d’un immense désert spirituel dans lequel je me trouvais plongé, et que dominait à l’horizon la Cité de Dieu, aperçue aussi clairement que des montagnes avant la pluie. Cette cité était là devant moi, vivante et imposante comme une révélation, et je me tenais en face d’elle, et la contemplais, tout en me demandant si ce n’était pas un mirage, ou parfois même si ce n’était pas un monument illusoire construit par le démon pour me perdre. Le cardinal Newman a une phrase qui me semble définir excellemment ma condition mentale de cette période. Je savais que l’Église catholique était l’Église véritable : mais je « ne savais pas encore absolument que je le savais ».
Je n’avais aucune espèce d’attraction sentimentale vers cette Église, aucune espèce d’illusions personnelles à son sujet. Je savais parfaitement qu’elle était humaine aussi bien que divine, et que des crimes avaient été commis à l’intérieur de ses murs ; et que ses voies et coutumes, et que la langue de ses citoyens seraient toutes différentes de celles de la chère cité natale que j’avais désormais abandonnée ; et que j’y trouverais de la dureté, des manières nouvelles pour moi, même des soupçons et du blâme. Mais, avec tout cela, cette Église était divine ; elle était construite sur la Pierre des pierres ; ses fondements étaient de diamant, même ses rues avaient la dureté de l’or ; et je savais que l’Agneau était la lumière qui l’illuminait. Pourtant, me mettre en route vers ses portes était, pour moi, une tâche très pénible. Je n’avais aucune énergie, aucune impression de bienvenue ni d’exaltation joyeuse ; je connaissais à peine trois ou quatre des habitants de la demeure où j’aurais à pénétrer. Et je me sentais mortellement fatigué.
Heureusement, Dieu eut très vite pitié de moi. Aujourd’hui encore, je serais en peine de dire exactement ce qui a précipité la démarche finale. Le monde entier me semblait accablé d’une espèce de paralysie ; moi-même ne pouvais pas faire un mouvement, et il n’y avait rien ni personne pour me suggérer de bouger… Et cependant, au début de septembre, j’annonçai à ma mère que j’allais écrire à un prêtre catholique de ma connaissance, pour me remettre entre ses mains. Ce prêtre, qui lui aussi était un anglican converti, se préparait à entrer dans l’ordre des Dominicains ; et c’est ainsi qu’il me recommanda à l’un des moines de cet ordre, le Père Réginald Buckler, qui se trouvait alors à Woodchester. Deux ou trois jours après, je reçus une lettre m’apprenant que l’on m’attendait au prieuré de Woodchester ; et le lundi 7 octobre, en costume laïque, je me mis en route pour m’y rendre. Ma mère vint me dire adieu à la gare.