IX

Si bien qu’il y avait une chose que je commençais à voir avec une certitude de plus en plus accablante : à savoir, qu’il était impossible, en raison des immenses complications de l’histoire, de la philosophie, de l’exégèse, de la loi naturelle, etc., de soutenir avec probabilité n’importe quelle théorie au monde. Les matériaux d’après lesquels je me trouvais forcé de juger, avec toute mon incompétence, étaient comme un vaste kaléidoscope de couleurs. Chaque homme avait une inclination naturelle vers une théorie, et tendait à choisir celle-là. Il était incontestablement possible de trouver des arguments en faveur de l’anglicanisme, ou de la papauté, ou du judaïsme, ou du système des Quakers. Et c’était dans ces conditions, presque désespérantes, que je m’étais mis à l’œuvre ! Mais, avec cela, il y avait une chose qui m’apparaissait, par degrés, non moins évidente : à savoir, que l’intelligence, réduite à ses propres moyens, ne pouvait prouver que très peu. L’énigme que Dieu m’avait donné à résoudre consistait en des éléments dont la solution avait besoin non seulement de la tête, mais aussi du cœur, de l’imagination, des intuitions, en un mot de notre nature humaine tout entière. C’était chose impossible d’échapper complètement à notre prévention native : mais du moins je devais faire de mon mieux. Je devais me reculer un peu de la toile, et regarder la peinture d’ensemble, au lieu de me tenir penché sur elle avec un centimètre. Voilà ce que je sentis de plus en plus, à mesure que j’avançais dans mon enquête ! Mais, avant d’en arriver là, je m’étais plongé à l’aveugle dans le tourbillon affolant de la controverse.

J’ennuierais le lecteur en essayant de lui fournir une liste un peu complète de tous les ouvrages de controverse que j’ai lus, pendant les huit derniers mois de ma période anglicane. Je dévorais littéralement tout ce que je pouvais trouver, dans les deux camps. Je me nourrissais des livres du Révérend Gore, de Richardson, de Pusey, de Ryder, de Littledale, de Puller, de Stone, de Percival, de Mortimer, de Mallock, de Rivington. J’étudiais avec soin un manuscrit sur l’histoire du règne d’Élisabeth ; je prenais des notes en abondance ; et enfin je lisais leDéveloppementde Newman, ainsi que la réponse de Mozley. Je cherchais aussi l’interprétation de divers points chez les Pères, mais avec une espèce de désespoir, en me sachant tout à fait incompétent pour décider, là où de grands savants s’étaient trouvés en désaccord. Je dois avouer que toutes ces lectures m’ont troublé et désolé au dernier point. Ne valait-il pas mieux pour moi abandonner ces recherches poussiéreuses, et rester paisiblement dans la situation où m’avait placé la Providence divine ? Après tout, une renaissance extraordinaire de vie spirituelle s’était produite, récemment, dans l’Église d’Angleterre, et la nature de ma tâche de missionnaire m’avait tout particulièrement permis d’en constater les effets. Ne serait-ce pas une sorte de péché contre le Saint-Esprit, de tourner le dos à une œuvre aussi manifestement solide de la grâce, pour me mettre en quête de ce qui pourrait bien n’être qu’un brillant et séduisant fantôme ?


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