A Cambridge, ensuite, toutes ces impressions religieuses m’abandonnèrent une fois de plus, à l’exception d’une curiosité assez vive, mais aussi passagère que soudaine, qui m’avait attiré vers la doctrine de Swedenborg. Cette petite crise passée, je perdis de nouveau tout intérêt pour les choses religieuses. Mes prières même furent abandonnées, sauf pendant un moment, après que mon père m’eut fait cadeau d’une belle édition desPreces Privatæde l’évêque Andrews, en grec et en latin. Pareillement, j’avais renoncé à la communion ; et l’unique fil qui me rattachât encore un peu au surnaturel était, une fois de plus, la musique. M’abstenant presque toujours des offices de la chapelle de mon collège, j’allais souvent, d’autre part, écouter l’office du soir au Collège du Roi, très différent de ceux de la cathédrale de Saint-Paul, mais qui, lui aussi, m’apparaissait dans son genre d’une beauté incomparable. Une demi-douzaine de fois même, en compagnie d’un de mes anciens camarades d’Eton fraîchement converti, j’assistai à la grand’messe du dimanche dans cette église catholique de Cambridge où, plus tard, je devais officier en qualité de vicaire ; mais je me souviens que ce spectacle ne me produisit aucune impression, sauf peut-être un mélange confus de mépris et de frayeur. Chose curieuse : je me rappelle, au contraire, très nettement la sensation agréable de surprise que j’éprouvai lorsque, à l’Asperges, un jour, une goutte d’eau bénite m’arrosa le visage. Mon ami m’avait prêté unJardin de l’âme, que je ne lui ai jamais rendu. Douze ans plus tard, devenu moi-même catholique, je lui ai écrit pour lui rappeler ce prêt, en ajoutant que, maintenant, ce livre m’appartenait plus que jamais.
Le peu de religion que j’avais à ce moment, cela va sans dire, relevait tout entier de l’ordre artistique. Ma religion n’exerçait pas la moindre influence sur mes actes, mais avait pour moi l’utilité de me maintenir en contact, bien superficiellement d’ailleurs, avec des choses qui n’étaient pas tout à fait de ce monde.
Mon attitude à l’égard de la religion me semble aujourd’hui très heureusement définie et mise en lumière par une petite aventure qui m’arriva en Suisse, vers ce même temps :
Un de mes frères et moi, nous avions décidé de gravir le Pizpalù, l’un des pics de la chaîne de la Bernina, dans l’Engadine ; et au moment où nous atteignions le sommet du pic, après une très pénible ascension qui avait duré toute la nuit, voici que, soudain, je me sentis défaillir ! Mon frère me fit avaler de l’eau-de-vie, mais qui échoua complètement à me restaurer ; et pendant deux heures environ l’on dut me porter, le long de l’arête de la montagne, dans un état d’inconscience apparente. Le fait est que mon frère, pendant la plus grande partie de ce temps, me crut mort, ou du moins hors d’état de me réveiller de ma torpeur. Or, bien que je parusse inconscient, et que même je l’eusse été vraiment pendant quelques instants, au fond je sentais fort bien que j’étais en train de mourir. J’avais même commencé à me demander quel serait le premier phénomène du monde surnaturel qui allait se révéler à moi, et je m’imaginais, — sans doute sous l’influence de la suggestion produite sur moi par les immenses pics neigeux que j’avais vus au moment de fermer les yeux, — que ce phénomène initial serait une vision d’un grand trône blanc. Et cependant pas une minute je n’ai eu conscience de la moindre appréhension à la pensée de me présenter devant Dieu, ni non plus le moindre désir de faire un acte de contrition pour les fautes de ma vie passée. Ma religion, telle qu’elle était, avait un caractère si personnel et si peu vital que, sans jamais douter de la vérité objective de ce que l’on m’avait enseigné, je n’éprouvais ni aucune crainte de Dieu ni aucun amour pour lui ; je ne me sentais aucune responsabilité devant lui, et la perspective de le voir ne me causait pas la moindre émotion.
Et ceci, je crois bien, symbolisait toute mon attitude à l’égard de la religion dans la vie ordinaire. Intellectuellement, j’acceptais le dogme chrétien : mais je n’y apportais rien de ma volonté, et rien non plus de mon émotion. Sauf pendant quelques minutes passagères d’une sorte d’excitation superficielle, ma religion n’avait pas en soi l’ombre d’une vitalité effective.
Aussi bien mon ami le plus intime, à ce moment, se trouvait-il être un athée absolu, — le seul que j’aie jamais rencontré, je crois bien, — et je n’éprouvais aucune impression d’un abîme inquiétant entre lui et moi. Un autre de mes amis, comme je l’ai dit, était un nouveau catholique, tout brûlant de zèle. Avec celui-là il m’arrivait parfois de discuter, mais je ne crois pas qu’il me soit jamais venu à l’esprit de concevoir ses croyances comme n’étant pas manifestement absurdes, encore bien que j’aie été extrêmement ennuyé, un jour, lorsque mon ami athée, que nous avions pris comme arbitre, a déclaré que, si seulement l’on admettait le christianisme, la forme catholique était la seule manière possible d’interpréter cette religion. Le plus souvent, mon indifférence religieuse était complète. Je passais alors une bonne partie de mon temps à étudier l’hypnotisme, où j’avais fini par acquérir une habileté assez grande. J’ajouterai que, autant du moins que je puis me le rappeler, aucune personne autorisée n’a tenté, durant cette période, le plus léger effort pour m’entretenir de questions religieuses.