Ainsi le temps coulait, et mon inquiétude s’aggravait. Je commençais à réfléchir sur mon cas. Je me disais que la vie que je menais à Kemsing était trop heureuse pour être sainte, et je méditais d’autres plans d’avenir. J’avais acquis, à ce moment, une certaine habileté dans la prédication. Je pris part à une mission paroissiale, et fus invité par le chanoine missionnaire de notre diocèse à venir décidément m’installer près de lui pour l’aider dans son œuvre. Mais j’avais, depuis lors, formé le rêve de me vouer à la vie religieuse sous sa forme la plus pure : et j’ajouterai que mes velléités de me rendre à l’invitation du chanoine missionnaire furent encore bien réduites lorsque j’appris que, dans la chapelle de Cantorbéry que nous aurions eue, force nous aurait été de renoncer à ce beau cérémonial accoutumé. En toute honnêteté, je ne pense pas que j’aie été, à ce moment ni jamais, un simple « ritualiste », attachant une importance prépondérante à la liturgie ; mais il me semblait évident que la foi et son expression devaient aller de front, et que nous nous rendrions gratuitement la tâche malaisée en voulant prêcher une religion dont les signes extérieurs et l’accompagnement liturgique indispensable se trouveraient absents. Je n’en finis pas moins, cependant, par me décider à accepter l’invitation, si le successeur de mon père, l’archevêque Temple, était d’avis que je l’acceptasse. L’archevêque se montra plein de bonté pour moi : mais sa réponse, après une demi-heure d’entretien, fut tout à fait péremptoire. Elle me fit entendre que j’étais trop jeune pour une tâche aussi importante ; si bien que je m’en retournai à Kemsing avec la résolution arrêtée de m’offrir plutôt à faire partie de cette communauté anglicane de la Résurrection dont j’avais entendu parler bien des fois déjà, avec des éloges respectueux.
Quelques semaines après, j’eus à ce sujet un entretien avec le révérend Gore (aujourd’hui évêque d’Oxford), dans sa maison de chanoine à Westminster ; et je fus définitivement admis à l’épreuve, dans la communauté. Le révérend Gore, lui aussi, me témoigna une bonté et une sympathie extrêmes. Il semblait comprendre mes aspirations, tandis que, de mon côté, je me sentais profondément ému à la fois de sa propre attitude et de la calme atmosphère religieuse qui l’entourait. J’avais désormais l’impression que tous mes troubles avaient pris fin. La pensée de la vie nouvelle qui s’ouvrait devant moi m’excitait et me ravissait infiniment, et il me devenait plus facile que jamais de traiter toutes les « difficultés romaines » comme des tentations diaboliques. En revoyant tout cela aujourd’hui, je comprends que mon attention était simplement distraite, et mon imagination absorbée par la nouveauté du spectacle qui allait s’offrir à moi ; en réalité, mon inquiétude de naguère persistait sans aucun changement. Mais il n’en est pas moins vrai que, lorsque je me rendis à Birkenhaed pour assister à la retraite annuelle de la communauté, par laquelle devait commencer ma période d’épreuve, aucune pensée de pouvoir jamais abandonner la communion anglicane ne m’apparaissait concevable. J’allais être lancé parmi les flots d’une mer entièrement nouvelle ; j’allais vivre comme avaient vécu les moines d’il y a cinq siècles ; j’allais réaliser — d’une manière imprévue, il est vrai — mes anciens rêves de Llandaff et de Damas ; j’allais me consacrer à Dieu, une fois pour toutes, dans la plus haute des vocations accessibles à l’homme.