V

Et, en vérité, je vécus à Kemsing une vie extraordinairement heureuse, pendant environ une année. La vieille église avait été restaurée avec un goût exquis, la musique était fort belle, le cérémonial plein de dignité, et nettement « catholique ». Le presbytère où je demeurais avec l’un de mes amis était une maison charmante, toujours peuplée de personnes charmantes ; et, dans cette atmosphère appropriée, mes troubles disparurent aussi complètement que possible.

Ce fut là que, pour la première fois, après une seconde retraite prêchée par le Père Mathurin, mon curé introduisit régulièrement l’usage de célébrer la communion, chaque dimanche, avec des surplis de toile. Nous n’employions cependant ces surplis, ainsi que les lumières et les hosties, que dans la matinée du dimanche, et non pas aux offices solennels de midi : car nous avions à considérer les vues très anti-catholiques du châtelain du lieu, qui, tout en étant un vieillard des plus courtois, apportait un véritable fanatisme à affirmer sa position d’ultra-protestant. J’ai souvent admiré l’étonnante réserve de ce châtelain pendant qu’il nous accueillait, mon curé et moi, dans sa belle vieille maison : car je savais qu’au fond de son cœur il nous croyait des ennemis avérés de la croix du Christ, et des collaborateurs plus ou moins conscients de la Femme Écarlate de Rome. J’ajouterai que je n’aimais pas beaucoup, pour ma part, cette façon d’adopter une certaine forme de culte le matin et une autre à midi : car je me fortifiais de jour en jour dans les principes de la Haute Église, et je me souviens d’avoir été félicité de mes instincts « catholiques » par le pasteur de Londres à qui j’allais régulièrement me confesser quatre fois par année. Ce fut aussi durant cette période que je m’affiliai à trois sociétés ritualistes de Londres. Mais l’essentiel est que, pendant tout ce temps, je me sentais infiniment heureux à Kemsing.

Il m’était redevenu tout à fait possible, en concentrant résolument mes regards sur les seuls objets qui me convenaient, de croire que l’Église d’Angleterre était ce qu’elle prétendait être, la mère spirituelle du peuple anglais et une partie authentique de l’Église universelle du Christ. Je m’étais lié d’amitié avec des personnes excellentes, dont je suis heureux de pouvoir dire que leur affection m’est restée fidèle jusqu’à ce jour ; j’avais commencé à m’occuper soigneusement de mes prédications ; et je travaillais beaucoup à instruire les enfants du village. Les seules occasions que j’eusse de me rappeler les faits extérieurs étaient, de temps à autre, des réunions ecclésiastiques, et puis aussi, parfois, de petits paragraphes secs et coupants, dans les journaux, m’apprenant que telle ou telle personne que j’avais connue autrefois venait d’être « reçue dans l’Église catholique romaine ».


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