Autrefois, en ma qualité de partisan modéré de la Haute-Église, j’avais admis que l’Église d’Angleterre, dans sa ressemblance supposée avec l’Église « primitive », était la confession la plus orthodoxe de toute la chrétienté. Il me semblait alors que Rome et l’Orient, d’un côté, avaient erré par excès, tandis que les sectes non-conformistes, d’autre part, avaient erré par défaut, sans compter que ces dernières, en renonçant à la succession épiscopale, avaient expressément abandonné toute place matérielle dans le Corps visible du Christ. Mais cette position doctrinale de naguère s’était, depuis longtemps, écroulée sous moi. En premier lieu j’avais vu l’impossibilité de croire que pendant un millier d’années environ, entre le cinquième siècle et la Réforme, les promesses du Christ eussent failli, et que pendant tout cet espace de temps la corruption de l’hérésie eût souillé la pureté originelle de l’Évangile. En second lieu j’avais commencé à percevoir que, dans l’Église du Christ, il devait exister une voix vivante qui, sinon douée d’une infaillibilité positive, devait du moins être considérée comme autorisée. Je reconnaissais la nécessité de l’existence d’un évêque ou d’un concile qui pût juger les théories nouvelles, répondre aux nouvelles questions. Chose singulière, j’avais même tenté de trouver cette voix vivante dans notreLivre de Prières communeset dans les Articles de notre Église anglicane, c’est-à-dire de voir en eux un interprète définitif de la vieille foi apostolique ! Mais maintenant j’avais constaté l’inanité d’une telle tentative, puisque ces formulaires eux-mêmes pouvaient être pris dans des sens tout à fait différents. Le ritualiste, par exemple, affirme que leLivre de Prièresnous enseigne la présence objective et réelle du Christ dans le sacrement, tandis que le membre de la Basse-Église prétend n’y rien découvrir d’autre qu’un simple symbole spirituel. Et lorsque, ensuite, j’interrogeais avec désespoir les seuls éléments de l’Église d’Angleterre qui eussent quelque ressemblance avec une voix vivante, les décisions de nos évêques ou les résolutions des conférences pan-anglicanes, je constatais que celles-ci ou bien étaient partagées, ou bien refusaient de répondre, ou bien encore répondaient d’une manière qu’il m’était impossible de concilier avec ce qui m’apparaissait désormais constituer la foi chrétienne. De telle façon que la théorie de la Haute-Église modérée m’était devenue inaccessible, et que je m’étais vu forcé de me créer une théorie nouvelle, pour mon usage propre. Cette théorie, je crus momentanément l’avoir trouvée à l’intérieur de l’église ritualiste, et voici comment :
L’Église catholique, d’après mes vues nouvelles, consistait dans l’union de toutes les Églises chrétiennes qui conservaient leCredoet le ministère apostolique. Cette réunion comprenait donc à la fois Rome, Moscou, et Cantorbéry, comme aussi quelques sectes détachées, telles que celle des vieux-catholiques, dont les doctrines m’étaient d’ailleurs fort peu connues. Donc, cette « Église catholique » possédait une espèce de voix propre : elle parlait par son consentement tacite. Là où Rome, Moscou, et Cantorbéry étaient d’accord, je reconnaissais expressément la voix du Saint-Esprit ; sur les points où les trois Églises différaient de doctrine, le champ restait libre pour l’opinion privée. Or, Cantorbéry avait parfois chancelé dans son témoignage, mais il me semblait tout au moins que jamais notre grand siège épiscopal n’avait émis une hérésie positive. En conséquence, sur les points où Cantorbéry n’avait pas eu l’occasion de parler, l’on devait admettre que ses vues étaient celles du reste de la chrétienté catholique.
C’était là une théorie des plus commodes, car elle me permettait d’embrasser, en fait, toutes les doctrines de l’Église catholique propre, à l’exception de celles de l’infaillibilité papale et de la nécessité d’une communion extérieure avec Rome. De cette manière, je pouvais me procurer l’impression d’avoir derrière moi la tolérance muette, sinon l’autorité explicite, de ma communion anglicane, et en même temps l’autorité de l’Église tout entière du Christ.
On peut voir par là combien je m’étais éloigné déjà de l’ancienne positiontractarienne, n’admettant que l’appel à l’Église non divisée. Au contraire, les divisions n’avaient aucune importance pour moi ; le schisme était impossible, en fait, aussi longtemps que se trouvaient maintenus leCredoet le ministère apostolique. J’avais également laissé bien loin derrière moi mes anciennes positions, celles de mes débuts dans le sacerdoce, et qui consistaient à regarder l’Église d’Angleterre comme l’unique tronc sain d’un arbre pourri. Je m’étais créé désormais une théorie beaucoup plus large, que je serais tenté d’appeler « diffusive », et qui, vraiment, m’a fort bien suffi jusqu’au jour où, tout d’un coup, je l’ai sentie à son tour s’effondrer misérablement. A l’ombre de cette théorie, j’invoquais les saints, en présence de petites images que j’avais dessinées moi-même et clouées autour d’une statue de la Vierge ; j’adorais le Christ dans son sacrement, et j’avais même commencé à m’imprégner, pour la première fois, d’un certain esprit de soumission catholique. Dès qu’une doctrine m’était proposée qui avait en sa faveur l’autorité de l’Église diffusive — c’est-à-dire sur laquelle Rome surtout s’était prononcée, et que Cantorbéry n’avait point contredite — je l’acceptais de tout mon cœur, en écartant aussitôt toutes mes préventions contre elle.
Je fus d’abord un peu embarrassé pour m’expliquer de quelle manière une telle autorité parlait aux ignorants qui se trouvaient hors d’état de rechercher les points particuliers de désaccord entre les trois grandes Églises chrétiennes : mais, là encore, je finis peu à peu par me constituer une théorie. Tout de même que le catholique romain ignorant s’adresse à un prêtre qui est en communion avec l’autorité du Pontife romain, de même le laïc ignorant de l’Église diffusive devait s’adresser à un prêtre qui reconnaissait l’autorité de la dite Église ; et c’est en effet chose certaine, que si les laïcs de cette espèce recouraient à ce moyen, ils trouveraient une unanimité à peu près suffisante. Je proposai même cette vue à mes supérieurs, en 1903, comme un mode possible pour moi d’échapper à mes dernières difficultés : mais j’eus le chagrin de m’entendre affirmer qu’une telle vue n’était pas acceptable. Et j’avoue que, alors ni maintenant, je n’ai compris pourquoi : car il me semble que, si seulement l’on admet mon point de départ, cette théorie est la seule issue logique et pratique qui en puisse résulter.