XVIII

Hélas! tout est sépulcre. On en sort, on y tombe:La nuit est la muraille immense de la tombe.Les astres, dont luit la clarté,Orion, Sirius, Mars, Jupiter, Mercure,Sont les cailloux qu'on voit dans ta tranchée obscure,O sombre fosse Éternité!Une nuit, un esprit me parla dans un rêve,Et me dit:--Je suis aigle en un ciel où se lèveUn soleil qui t'est inconnu.J'ai voulu soulever un coin du vaste voile;J'ai voulu voir de près ton ciel et ton étoile;Et c'est pourquoi je suis venu;Et, quand j'ai traversé les cieux grands et terribles,Quand j'ai vu le monceau des ténèbres horriblesEt l'abîme énorme où l'oeil fuit,Je me suis demandé si cette ombre où l'on souffrePourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffrePourrait contenir cette nuit!Et, moi, l'aigle lointain, épouvanté, j'arrive.Et je crie, et je viens m'abattre sur ta rive,Près de toi, songeur sans flambeau.Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige,Toi, l'autre aigle de l'autre azur?--Je suis, lui dis-je,L'autre ver de l'autre tombeau.Au dolmen de la Corbière, juin 1855.

Hélas! tout est sépulcre. On en sort, on y tombe:La nuit est la muraille immense de la tombe.Les astres, dont luit la clarté,Orion, Sirius, Mars, Jupiter, Mercure,Sont les cailloux qu'on voit dans ta tranchée obscure,O sombre fosse Éternité!Une nuit, un esprit me parla dans un rêve,Et me dit:--Je suis aigle en un ciel où se lèveUn soleil qui t'est inconnu.J'ai voulu soulever un coin du vaste voile;J'ai voulu voir de près ton ciel et ton étoile;Et c'est pourquoi je suis venu;Et, quand j'ai traversé les cieux grands et terribles,Quand j'ai vu le monceau des ténèbres horriblesEt l'abîme énorme où l'oeil fuit,Je me suis demandé si cette ombre où l'on souffrePourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffrePourrait contenir cette nuit!Et, moi, l'aigle lointain, épouvanté, j'arrive.Et je crie, et je viens m'abattre sur ta rive,Près de toi, songeur sans flambeau.Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige,Toi, l'autre aigle de l'autre azur?--Je suis, lui dis-je,L'autre ver de l'autre tombeau.Au dolmen de la Corbière, juin 1855.

Hélas! tout est sépulcre. On en sort, on y tombe:

La nuit est la muraille immense de la tombe.

Les astres, dont luit la clarté,

Orion, Sirius, Mars, Jupiter, Mercure,

Sont les cailloux qu'on voit dans ta tranchée obscure,

O sombre fosse Éternité!

Une nuit, un esprit me parla dans un rêve,

Et me dit:--Je suis aigle en un ciel où se lève

Un soleil qui t'est inconnu.

J'ai voulu soulever un coin du vaste voile;

J'ai voulu voir de près ton ciel et ton étoile;

Et c'est pourquoi je suis venu;

Et, quand j'ai traversé les cieux grands et terribles,

Quand j'ai vu le monceau des ténèbres horribles

Et l'abîme énorme où l'oeil fuit,

Je me suis demandé si cette ombre où l'on souffre

Pourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffre

Pourrait contenir cette nuit!

Et, moi, l'aigle lointain, épouvanté, j'arrive.

Et je crie, et je viens m'abattre sur ta rive,

Près de toi, songeur sans flambeau.

Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige,

Toi, l'autre aigle de l'autre azur?--Je suis, lui dis-je,

L'autre ver de l'autre tombeau.

Au dolmen de la Corbière, juin 1855.

On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.Chaque religion est une tour sonore;Ce qu'un prêtre édifie, un prêtre le détruit;Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,Fait, dans l'obscurité sinistre et solennelle,Rendre un son différent à la cloche éternelle.Nul ne connaît le fond, nul ne voit le sommet.Tout l'équipage humain semble en démence; on metUn aveugle en vigie, un manchot à la barre;A peine a-t-on passé du sauvage au barbare,A peine a-t-on franchi le plus noir de l'horreur,A peine a-t-on, parmi le vertige et l'erreur,Dans ce brouillard où l'homme attend, songe et soupire,Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire,Que le vieux temps revient et nous mord les talons,Et nous crie: Arrêtez! Socrate dit: Allons!Jésus-Christ dit: Plus loin! et le sage et l'apôtreS'en vont se demander dans le ciel l'un à l'autreQuel goût a la ciguë et quel goût a le fiel.Par moments, voyant l'homme ingrat, fourbe et cruel,Satan lui prend la main sous le linceul de l'ombre.Nous appelons science un tâtonnement sombre.L'abîme, autour de nous, lugubre tremblement,S'ouvre et se ferme; et l'oeil s'effraie égalementDe ce qui s'engloutit et de ce qui surnage.Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu'un.Le mal peut être joie, et le poison parfum.Le crime avec la loi, morne et mélancolique,Lutte; le poignard parle, et l'échafaud réplique.Nous entendons, sans voir la source ni la fin,Derrière notre nuit, derrière notre faim,Rire l'ombre Ignorance et la larve Misère.Le lys a-t-il raison? et l'astre est-il sincère?Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayonsAffirment à la fois. Doute, Adam! nous voyonsDe la nuit dans l'enfant, de la nuit dans la femme;Et sur notre avenir nous querellons notre âme;Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas,L'homme de l'infini traverse les climats.Tout est brume; le vent souffle avec des huées,Et de nos passions arrache des nuées;Rousseau dit: L'homme monte; et de Maistre: Il descend!Mais, ô Dieu! le navire énorme et frémissant,Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles,Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles,Et qui porte nos maux, fourmillement humain,Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin;Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore,A l'effrayant roulis mêle un frisson d'aurore,De moment en moment le sort est moins obscur,Et l'on sent bien qu'on est emporté vers l'azur.Marine-Terrace, octobre 1855.

On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.Chaque religion est une tour sonore;Ce qu'un prêtre édifie, un prêtre le détruit;Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,Fait, dans l'obscurité sinistre et solennelle,Rendre un son différent à la cloche éternelle.Nul ne connaît le fond, nul ne voit le sommet.Tout l'équipage humain semble en démence; on metUn aveugle en vigie, un manchot à la barre;A peine a-t-on passé du sauvage au barbare,A peine a-t-on franchi le plus noir de l'horreur,A peine a-t-on, parmi le vertige et l'erreur,Dans ce brouillard où l'homme attend, songe et soupire,Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire,Que le vieux temps revient et nous mord les talons,Et nous crie: Arrêtez! Socrate dit: Allons!Jésus-Christ dit: Plus loin! et le sage et l'apôtreS'en vont se demander dans le ciel l'un à l'autreQuel goût a la ciguë et quel goût a le fiel.Par moments, voyant l'homme ingrat, fourbe et cruel,Satan lui prend la main sous le linceul de l'ombre.Nous appelons science un tâtonnement sombre.L'abîme, autour de nous, lugubre tremblement,S'ouvre et se ferme; et l'oeil s'effraie égalementDe ce qui s'engloutit et de ce qui surnage.Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu'un.Le mal peut être joie, et le poison parfum.Le crime avec la loi, morne et mélancolique,Lutte; le poignard parle, et l'échafaud réplique.Nous entendons, sans voir la source ni la fin,Derrière notre nuit, derrière notre faim,Rire l'ombre Ignorance et la larve Misère.Le lys a-t-il raison? et l'astre est-il sincère?Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayonsAffirment à la fois. Doute, Adam! nous voyonsDe la nuit dans l'enfant, de la nuit dans la femme;Et sur notre avenir nous querellons notre âme;Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas,L'homme de l'infini traverse les climats.Tout est brume; le vent souffle avec des huées,Et de nos passions arrache des nuées;Rousseau dit: L'homme monte; et de Maistre: Il descend!Mais, ô Dieu! le navire énorme et frémissant,Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles,Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles,Et qui porte nos maux, fourmillement humain,Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin;Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore,A l'effrayant roulis mêle un frisson d'aurore,De moment en moment le sort est moins obscur,Et l'on sent bien qu'on est emporté vers l'azur.Marine-Terrace, octobre 1855.

On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.

Chaque religion est une tour sonore;

Ce qu'un prêtre édifie, un prêtre le détruit;

Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,

Fait, dans l'obscurité sinistre et solennelle,

Rendre un son différent à la cloche éternelle.

Nul ne connaît le fond, nul ne voit le sommet.

Tout l'équipage humain semble en démence; on met

Un aveugle en vigie, un manchot à la barre;

A peine a-t-on passé du sauvage au barbare,

A peine a-t-on franchi le plus noir de l'horreur,

A peine a-t-on, parmi le vertige et l'erreur,

Dans ce brouillard où l'homme attend, songe et soupire,

Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire,

Que le vieux temps revient et nous mord les talons,

Et nous crie: Arrêtez! Socrate dit: Allons!

Jésus-Christ dit: Plus loin! et le sage et l'apôtre

S'en vont se demander dans le ciel l'un à l'autre

Quel goût a la ciguë et quel goût a le fiel.

Par moments, voyant l'homme ingrat, fourbe et cruel,

Satan lui prend la main sous le linceul de l'ombre.

Nous appelons science un tâtonnement sombre.

L'abîme, autour de nous, lugubre tremblement,

S'ouvre et se ferme; et l'oeil s'effraie également

De ce qui s'engloutit et de ce qui surnage.

Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,

Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu'un.

Le mal peut être joie, et le poison parfum.

Le crime avec la loi, morne et mélancolique,

Lutte; le poignard parle, et l'échafaud réplique.

Nous entendons, sans voir la source ni la fin,

Derrière notre nuit, derrière notre faim,

Rire l'ombre Ignorance et la larve Misère.

Le lys a-t-il raison? et l'astre est-il sincère?

Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayons

Affirment à la fois. Doute, Adam! nous voyons

De la nuit dans l'enfant, de la nuit dans la femme;

Et sur notre avenir nous querellons notre âme;

Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas,

L'homme de l'infini traverse les climats.

Tout est brume; le vent souffle avec des huées,

Et de nos passions arrache des nuées;

Rousseau dit: L'homme monte; et de Maistre: Il descend!

Mais, ô Dieu! le navire énorme et frémissant,

Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles,

Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles,

Et qui porte nos maux, fourmillement humain,

Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin;

Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore,

A l'effrayant roulis mêle un frisson d'aurore,

De moment en moment le sort est moins obscur,

Et l'on sent bien qu'on est emporté vers l'azur.

Marine-Terrace, octobre 1855.

L'ombre venait; le soir tombait, calme et terrible.Hermann me dit:--Quelle est ta foi, quelle est ta bible?Parle. Es-tu ton propre géant?Si tes vers ne sont pas de vains flocons d'écume,Si ta strophe n'est pas un tison noir qui fumeSur le tas de cendre Néant,Si tu n'es pas une âme en l'abîme engloutie,Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie?Quelle est donc la source où tu bois?Je me taisais; il dit:--Songeur qui civilises,Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises?--Nous marchions tous deux dans les bois.Et je lui dis:--Je prie.--Hermann dit:--Dans quel temple?Quel est le célébrant que ton âme contemple,Et l'autel qu'elle réfléchit?Devant quel confesseur la fais-tu comparaître?--L'église, c'est l'azur, lui dis-je; et quant au prêtre...--En ce moment le ciel blanchit.La lune à l'horizon montait, hostie énorme;Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l'orme,Le loup, et l'aigle, et l'alcyon;Lui montrant l'astre d'or sur la terre obscurcie,Je lui dis:--Courbe-toi. Dieu lui-même officie,Et voici l'élévation.Marine-Terrace, octobre 1855.

L'ombre venait; le soir tombait, calme et terrible.Hermann me dit:--Quelle est ta foi, quelle est ta bible?Parle. Es-tu ton propre géant?Si tes vers ne sont pas de vains flocons d'écume,Si ta strophe n'est pas un tison noir qui fumeSur le tas de cendre Néant,Si tu n'es pas une âme en l'abîme engloutie,Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie?Quelle est donc la source où tu bois?Je me taisais; il dit:--Songeur qui civilises,Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises?--Nous marchions tous deux dans les bois.Et je lui dis:--Je prie.--Hermann dit:--Dans quel temple?Quel est le célébrant que ton âme contemple,Et l'autel qu'elle réfléchit?Devant quel confesseur la fais-tu comparaître?--L'église, c'est l'azur, lui dis-je; et quant au prêtre...--En ce moment le ciel blanchit.La lune à l'horizon montait, hostie énorme;Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l'orme,Le loup, et l'aigle, et l'alcyon;Lui montrant l'astre d'or sur la terre obscurcie,Je lui dis:--Courbe-toi. Dieu lui-même officie,Et voici l'élévation.Marine-Terrace, octobre 1855.

L'ombre venait; le soir tombait, calme et terrible.

Hermann me dit:--Quelle est ta foi, quelle est ta bible?

Parle. Es-tu ton propre géant?

Si tes vers ne sont pas de vains flocons d'écume,

Si ta strophe n'est pas un tison noir qui fume

Sur le tas de cendre Néant,

Si tu n'es pas une âme en l'abîme engloutie,

Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie?

Quelle est donc la source où tu bois?

Je me taisais; il dit:--Songeur qui civilises,

Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises?--

Nous marchions tous deux dans les bois.

Et je lui dis:--Je prie.--Hermann dit:--Dans quel temple?

Quel est le célébrant que ton âme contemple,

Et l'autel qu'elle réfléchit?

Devant quel confesseur la fais-tu comparaître?

--L'église, c'est l'azur, lui dis-je; et quant au prêtre...--

En ce moment le ciel blanchit.

La lune à l'horizon montait, hostie énorme;

Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l'orme,

Le loup, et l'aigle, et l'alcyon;

Lui montrant l'astre d'or sur la terre obscurcie,

Je lui dis:--Courbe-toi. Dieu lui-même officie,

Et voici l'élévation.

Marine-Terrace, octobre 1855.

De partout, de l'abîme où n'est pas Jéhovah,Jusqu'au zénith, plafond où l'espérance vaSe casser l'aile et d'où redescend la prière,En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière,L'énorme obscurité qu'agitent tous les vents,Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,Et sur le monstrueux, sur l'impur, sur l'horrible,Laisse tomber les pans de son rideau terrible;Si l'on parle à la brume effrayante qui fuit,L'immensité dit: Mort! L'éternité dit: Nuit!L'âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre;L'univers tout entier est un géant sinistre;L'aveugle est d'autant plus affreux qu'il est plus grand;Tout semble le chevet d'un immense mourant;Tout est l'ombre; pareille au reflet d'une lampe,Au fond, une lueur imperceptible rampe;C'est à peine un coin blanc, pas même une rougeur.Un seul homme debout, qu'ils nomment le songeur,Regarde la clarté du haut de la colline;Et tout, hormis le coq à la voix sibylline,Raille et nie; et, passant confus, marcheurs nombreux,Toute la foule éclate en rires ténébreuxQuand ce vivant, qui n'a d'autre signe lui-mêmeParmi tous ces fronts noirs que d'être le front blême,Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit:Cette blancheur est plus que toute cette nuit!Janvier 1856.

De partout, de l'abîme où n'est pas Jéhovah,Jusqu'au zénith, plafond où l'espérance vaSe casser l'aile et d'où redescend la prière,En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière,L'énorme obscurité qu'agitent tous les vents,Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,Et sur le monstrueux, sur l'impur, sur l'horrible,Laisse tomber les pans de son rideau terrible;Si l'on parle à la brume effrayante qui fuit,L'immensité dit: Mort! L'éternité dit: Nuit!L'âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre;L'univers tout entier est un géant sinistre;L'aveugle est d'autant plus affreux qu'il est plus grand;Tout semble le chevet d'un immense mourant;Tout est l'ombre; pareille au reflet d'une lampe,Au fond, une lueur imperceptible rampe;C'est à peine un coin blanc, pas même une rougeur.Un seul homme debout, qu'ils nomment le songeur,Regarde la clarté du haut de la colline;Et tout, hormis le coq à la voix sibylline,Raille et nie; et, passant confus, marcheurs nombreux,Toute la foule éclate en rires ténébreuxQuand ce vivant, qui n'a d'autre signe lui-mêmeParmi tous ces fronts noirs que d'être le front blême,Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit:Cette blancheur est plus que toute cette nuit!Janvier 1856.

De partout, de l'abîme où n'est pas Jéhovah,

Jusqu'au zénith, plafond où l'espérance va

Se casser l'aile et d'où redescend la prière,

En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière,

L'énorme obscurité qu'agitent tous les vents,

Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,

Et sur le monstrueux, sur l'impur, sur l'horrible,

Laisse tomber les pans de son rideau terrible;

Si l'on parle à la brume effrayante qui fuit,

L'immensité dit: Mort! L'éternité dit: Nuit!

L'âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre;

L'univers tout entier est un géant sinistre;

L'aveugle est d'autant plus affreux qu'il est plus grand;

Tout semble le chevet d'un immense mourant;

Tout est l'ombre; pareille au reflet d'une lampe,

Au fond, une lueur imperceptible rampe;

C'est à peine un coin blanc, pas même une rougeur.

Un seul homme debout, qu'ils nomment le songeur,

Regarde la clarté du haut de la colline;

Et tout, hormis le coq à la voix sibylline,

Raille et nie; et, passant confus, marcheurs nombreux,

Toute la foule éclate en rires ténébreux

Quand ce vivant, qui n'a d'autre signe lui-même

Parmi tous ces fronts noirs que d'être le front blême,

Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit:

Cette blancheur est plus que toute cette nuit!

Janvier 1856.

Ne dites pas: mourir; dites: naître. Croyez.On voit ce que je vois et ce que vous voyez;On est l'homme mauvais que je suis, que vous êtes;On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes;On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil,La sombre égalité du mal et du cercueil;Quoique le plus petit vaille le plus prospère;Car tous les hommes sont les fils du même père;Ils sont la même larme et sortent du même oeil.On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil;On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe,On monte. Quelle est donc cette aube? C'est la tombe.Où suis-je? Dans la mort. Viens! Un vent inconnuVous jette au seuil des cieux. On tremble; on se voit nu,Impur, hideux, noué des mille noeuds funèbresDe ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres;Et soudain on entend quelqu'un dans l'infiniQui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est béni,Sans voir la main d'où tombe à notre âme méchanteL'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.On arrive homme, deuil, glaçon, neige; on se sentFondre et vivre; et, d'extase et d'azur s'emplissant,Tout notre être frémit de la défaite étrangeDu monstre qui devient dans la lumière un ange.Au dolmen de la tour Blanche, jour des Morts, novembre 1854.

Ne dites pas: mourir; dites: naître. Croyez.On voit ce que je vois et ce que vous voyez;On est l'homme mauvais que je suis, que vous êtes;On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes;On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil,La sombre égalité du mal et du cercueil;Quoique le plus petit vaille le plus prospère;Car tous les hommes sont les fils du même père;Ils sont la même larme et sortent du même oeil.On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil;On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe,On monte. Quelle est donc cette aube? C'est la tombe.Où suis-je? Dans la mort. Viens! Un vent inconnuVous jette au seuil des cieux. On tremble; on se voit nu,Impur, hideux, noué des mille noeuds funèbresDe ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres;Et soudain on entend quelqu'un dans l'infiniQui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est béni,Sans voir la main d'où tombe à notre âme méchanteL'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.On arrive homme, deuil, glaçon, neige; on se sentFondre et vivre; et, d'extase et d'azur s'emplissant,Tout notre être frémit de la défaite étrangeDu monstre qui devient dans la lumière un ange.Au dolmen de la tour Blanche, jour des Morts, novembre 1854.

Ne dites pas: mourir; dites: naître. Croyez.

On voit ce que je vois et ce que vous voyez;

On est l'homme mauvais que je suis, que vous êtes;

On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes;

On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil,

La sombre égalité du mal et du cercueil;

Quoique le plus petit vaille le plus prospère;

Car tous les hommes sont les fils du même père;

Ils sont la même larme et sortent du même oeil.

On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil;

On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe,

On monte. Quelle est donc cette aube? C'est la tombe.

Où suis-je? Dans la mort. Viens! Un vent inconnu

Vous jette au seuil des cieux. On tremble; on se voit nu,

Impur, hideux, noué des mille noeuds funèbres

De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres;

Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini

Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est béni,

Sans voir la main d'où tombe à notre âme méchante

L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.

On arrive homme, deuil, glaçon, neige; on se sent

Fondre et vivre; et, d'extase et d'azur s'emplissant,

Tout notre être frémit de la défaite étrange

Du monstre qui devient dans la lumière un ange.

Au dolmen de la tour Blanche, jour des Morts, novembre 1854.

IPourquoi donc faites-vous des prêtresQuand vous en avez parmi vous?Les esprits conducteurs des êtresPortent un signe sombre et doux.Nous naissons tous ce que nous sommes.Nous naissons tous ce que nous sommes.Dieu de ses mains sacre des hommesDans les ténèbres des berceaux;Son effrayant doigt invisibleÉcrit sous leur crâne la bibleDes arbres, des monts et des eaux.Ces hommes, ce sont les poëtes;Ceux dont l'aile monte et descend;Toutes les bouches inquiètesQu'ouvre le verbe frémissant;Les Virgiles, les Isaïes;Toutes les âmes envahiesPar les grandes brumes du sort;Tous ceux en qui Dieu se concentre;Tous les yeux où la lumière entre,Tous les fronts d'où le rayon sort.Ce sont ceux qu'attend Dieu propiceSur les Horebs et les Thabors;Ceux que l'horrible précipiceRetient blêmissants à ses bords;Ceux qui sentent la pierre vivre;Ceux que Pan formidable enivre;Ceux qui sont tout pensifs devantLes nuages, ces solitudesOù passent en mille attitudesLes groupes sonores du vent.Ce sont les sévères artistesQue l'aube attire à ses blancheurs,Les savants, les inventeurs tristes,Les puiseurs d'ombre, les chercheurs,Qui ramassent dans les ténèbresLes faits, les chiffres, les algèbres,Le nombre où tout est contenu,Le doute où nos calculs succombent,Et tous les morceaux noirs qui tombentDu grand fronton de l'inconnu!Ce sont les têtes fécondéesVers qui monte et croît pas à pasL'océan confus des idées,Flux que la foule ne voit pas,Mer de tous les infinis pleine,Que Dieu suit, que la nuit amène.Qui remplit l'homme de clarté,Jette aux rochers l'écume amère,Et lave les pieds nus d'HomèreAvec un flot d'éternité!Le poëte s'adosse à l'arche.David chante et voit Dieu de près;Hésiode médite et marche,Grand prêtre fauve des forêts,Moïse, immense créature,Étend ses mains sur la nature;Manès parle au gouffre puni,Écouté des astres sans nombre...--Génie! ô tiare de l'ombre!Pontificat de l'infini!L'un à Patmos, l'autre à Tyane;D'autres criant: Demain! demain!D'autres qui sonnent la dianeDans les sommeils du genre humain;L'un fatal, l'autre qui pardonne;Eschyle en qui frémit Dodone,Milton, songeur de Whitehall,Toi, vieux Shakspeare, âme éternelle;Ô figures dont la prunelleEst la vitre de l'idéal!Avec sa spirale sublime,Archimède sur son sommetRouvrirait le puits de l'abîmeSi jamais Dieu le refermait;Euclide a les lois sous sa garde;Kopernic éperdu regarde,Dans les grands cieux aux mers pareils,Gouffre où voguent des nefs sans proues,Tourner toutes ces sombres rouesDont les moyeux sont des soleils.Les Thalès puis les Pythagores;Et l'homme, parmi ses erreurs,Comme dans l'herbe les fulgores,Voit passer ces grands éclaireurs.Aristophane rit des sages;Lucrèce, pour franchir les âges,Crée un poëme dont l'oeil luit,Et donne à ce monstre sonoreToutes les ailes de l'aurore,Toutes les griffes de la nuit.Rites profonds de la nature!Quelques-uns de ces inspirésAcceptent l'étrange aventureDes monts noirs et des bois sacrés;Ils vont aux Thébaïdes sombres,Et, là, blêmes dans les décombres,Ils courbent le tigre fuyant,L'hyène rampant sur le ventre,L'océan, la montagne et l'antre,Sous leur sacerdoce effrayant!Tes cheveux sont gris sur l'abîme,Jérôme, ô vieillard du désert!Élie, un pâle esprit t'anime,Un ange épouvanté te sert.Amos, aux lieux inaccessibles,Des sombres clairons invisiblesTon oreille entend les accords;Ton âme, sur qui Dieu surplombe,Est déjà toute dans la tombe,Et tu vis absent de ton corps.Tu gourmandes l'âme échappée,Saint Paul, ô lutteur redouté,Immense apôtre de l'épée,Grand vaincu de l'éternité!Tu luis, tu frappes, tu réprouves;Et tu chasses du doigt ces louves,Cythérée, Isis, Astarté;Tu veux punir et non absoudre,Géant, et tu vois dans la foudrePlus de glaive que de clarté.Orphée est courbé sur le monde;L'éblouissant est ébloui;La création est profondeEt monstrueuse autour de lui;Les rochers, ces rudes hercules,Combattent dans les crépusculesL'ouragan, sinistre inconnu;La mer en pleurs dans la mêléeTremble, et la vague écheveléeSe cramponne à leur torse nu.Baruch au juste dans la peineDit:--Frère! vos os sont meurtris;Votre vertu dans nos murs traîneLa chaîne affreuse du mépris;Mais comptez sur la délivrance,Mettez en Dieu votre espérance,Et de cette nuit du destin,Demain, si vous avez su croire,Vous vous lèverez plein de gloire,Comme l'étoile du matin!--L'âme des Pindares se hausseA la hauteur des Pélions;Daniel chante dans la fosseEt fait sortir Dieu des lions.Tacite sculpte l'infamie;Perse, Archiloque et JérémieOnt le même éclair dans les yeux;Car le crime à sa suite attireLes âpres chiens de la satireEt le grand tonnerre des cieux.Et voilà les prêtres du rire,Scarron, noué dans les douleurs,Ésope, que le fouet déchire,Cervante aux fers, Molière en pleurs!Le désespoir et l'espérance!Entre Démocrite et Térence,Rabelais, que nul ne comprit;Il berce Adam pour qu'il s'endorme,Et son éclat de rire énormeEst un des gouffres de l'esprit!Et Plaute, à qui parlent les chèvres,Arioste chantant Médor,Catulle, Horace, dont les lèvresFont venir les abeilles d'or;Comme le double Dioscure,Anacréon près d'Épicure,Bion, tout pénétré de jour,Moschus, sur qui l'Etna flamboie,Voilà les prêtres de la joie!Voilà les prêtres de l'amour!Gluck et Beethoven sont à l'aiseSous l'ange où Jacob se débat;Mozart sourit, et PergolèseMurmure ce grand mot: Stabat!Le noir cerveau de PiranèseEst une béante fournaiseOù se mêlent l'arche et le ciel,L'escalier, la tour, la colonne;Où croît, monte, s'enfle et bouillonneL'incommensurable Babel!L'envie à leur ombre ricane.Ces demi-dieux signent leur nom,Bramante sur la Vaticane,Phidias sur le Parthénon;Sur Jésus dans sa crèche blanche,L'altier Buonarotti se pencheComme un mage et comme un aïeul,Et dans tes mains, ô Michel-Ange,L'enfant devient spectre, et le langeEst plus sombre que le linceul!Chacun d'eux écrit un chapitreDu rituel universel;Les uns sculptent le saint pupitre,Les autres dorent le missel;Chacun fait son verset du psaume;Lysippe, debout sur l'Ithome,Fait sa strophe en marbre serein,Rembrandt à l'ardente paupière,En toile, Primatice en pierre,Job en fumier, Dante en airain.Et toutes ces strophes ensembleChantent l'être et montent à Dieu;L'une adore et luit, l'autre tremble;Toutes sont les griffons de feu;Toutes sont le cri des abîmes,L'appel d'en bas, la voix des cimes,Le frisson de notre lambeau,L'hymne instinctif ou volontaire,L'explication du mystèreEt l'ouverture du tombeau!A nous qui ne vivons qu'une heure,Elles font voir les profondeurs,Et la misère intérieure,Ciel, à côté de vos grandeurs!L'homme, esprit captif, les écoute,Pendant qu'en son cerveau le doute,Bête aveugle aux lueurs d'en haut,Pour y prendre l'âme indignée,Suspend sa toile d'araignéeAu crâne, plafond du cachot.Elles consolent, aiment, pleurent,Et, mariant l'idée aux sens,Ceux qui restent à ceux qui meurent,Les grains de cendre aux grains d'encens,Mêlant le sable aux pyramides,Rendent en même temps humides,Rappelant à l'un que tout fuit,A l'autre sa splendeur première,L'oeil de l'astre dans la lumière,Et l'oeil du monstre dans la nuit!IIOui, c'est un prêtre que Socrate!Oui, c'est un prêtre que Caton!Quand Juvénal fuit Rome ingrate,Nul sceptre ne vaut son bâton;Ce sont des prêtres, les Tyrtées,Les Solons aux lois respectées,Les Platons et les Raphaëls!Fronts d'inspirés, d'esprits, d'arbitres!Plus resplendissants que les mitresDans l'auréole des Noëls!Vous voyez, fils de la nature,Apparaître à votre flambeauDes faces de lumière pure,Larves du vrai, spectres du beau;Le mystère, en Grèce, en Chaldée,Penseurs, grave à vos fronts l'idéeEt l'hiéroglyphe à vos murs;Et les Indes et les ÉgyptesDans les ténèbres de vos cryptesS'enfoncent en porches obscurs!Quand les cigognes du CaystreS'envolent aux souffles des soirs;Quand la lune apparaît sinistreDerrière les grands dômes noirs;Quand la trombe aux vagues s'appuie;Quand l'orage, l'horreur, la pluie,Que tordent les bises d'hiver,Répandent avec des huéesToutes les larmes des nuéesSur tous les sanglots de la mer;Quand dans les tombeaux les vents jouentAvec les os des rois défunts;Quand les hautes herbes secouentLeur chevelure de parfums;Quand sur nos deuils et sur nos fêtesToutes les cloches des tempêtesSonnent au suprême beffroi;Quand l'aube étale ses opales,C'est pour ces contemplateurs pâlesPenchés dans l'éternel effroi!Ils savent ce que le soir calmePense des morts qui vont partir;Et ce que préfère la palme,Du conquérant ou du martyr;Ils entendent ce que murmureLa voile, la gerbe, l'armure,Ce que dit, dans le mois joyeuxDes longs jours et des fleurs écloses,La petite bouche des rosesA l'oreille immense des cieux.Les vents, les flots, les cris sauvages,L'azur, l'horreur du bois jauni,Sont les formidables breuvagesDe ces altérés d'infini;Ils ajoutent, rêveurs austères,A leur âme tous les mystères,Toute la matière à leurs sens;Ils s'enivrent de l'étendue;L'ombre est une coupe tendueOù boivent ces sombres passants.Comme ils regardent, ces messies!Oh! comme ils songent effarés!Dans les ténèbres épaissiesQuels spectateurs démesurés!Oh! que de têtes stupéfaites!Poëtes, apôtres, prophètes,Méditant, parlant, écrivant,Sous des suaires, sous des voiles,Les plis des robes pleins d'étoiles,Les barbes au gouffre du vent!IIISavent-ils ce qu'ils font eux-même,Ces acteurs du drame profond?Savent-ils leur propre problème?Ils sont. Savent-ils ce qu'ils sont?Ils sortent du grand vestiaireOù, pour s'habiller de matière,Parfois l'ange même est venu.Graves, tristes, joyeux, fantasques,Ne sont-ils pas les sombres masquesDe quelque prodige inconnu?La joie ou la douleur les farde;Ils projettent confusément,Plus loin que la terre blafarde,Leurs ombres sur le firmament;Leurs gestes étonnent l'abîme;Pendant qu'aux hommes, tourbe infime,Ils parlent le langage humain,Dans des profondeurs qu'on ignore,Ils font surgir l'ombre ou l'aurore,Chaque fois qu'ils lèvent la main.Ils ont leur rôle; ils ont leur forme;Ils vont, vêtus d'humanité,Jouant la comédie énormeDe l'homme et de l'éternité;Ils tiennent la torche ou la coupe;Nous tremblerions si dans leur groupe,Nous, troupeau, nous pénétrions!Les astres d'or et la nuit sombreSe font des questions dans l'ombreSur ces splendides histrions.IVAh! ce qu'ils font est l'oeuvre auguste.Ces histrions sont les héros!Ils sont le vrai, le saint, le juste,Apparaissant à nos barreaux.Nous sentons, dans la nuit mortelle,La cage en même temps que l'aile;Ils nous font espérer un peu;Ils sont lumière et nourriture;Ils donnent aux coeurs la pâture,Ils émiettent aux âmes Dieu!Devant notre race asservieLe ciel se tait, et rien n'en sort.Est-ce le rideau de la vie?Est-ce le voile de la mort?Ténèbres! l'âme en vain s'élance,L'Inconnu garde le silence,Et l'homme, qui se sent banni,Ne sait s'il redoute ou s'il aimeCette lividité suprêmeDe l'énigme et de l'infini.Eux, ils parlent à ce mystère!Ils interrogent l'éternel,Ils appellent le solitaire,Ils montent, ils frappent au ciel,Disent: Es-tu là? dans la tombe,Volent, pareils à la colombeOffrant le rameau qu'elle tient,Et leur voix est grave, humble ou tendre,Et par moments on croit entendreLe pas sourd de quelqu'un qui vient.VNous vivons, debout à l'entréeDe la mort, gouffre illimité,Nus, tremblants, la chair pénétréeDu frisson de l'énormité;Nos morts sont dans cette marée;Nous entendons, foule égaréeDont le vent souffle le flambeau,Sans voir de voiles ni de rames,Le bruit que font ces vagues d'âmesSous la falaise du tombeau.Nous regardons la noire écume,L'aspect hideux, le fond bruni;Nous regardons la nuit, la brume,L'onde du sépulcre infini;Comme un oiseau de mer effleureLa haute rive où gronde et pleureL'océan plein de Jéhovah,De temps en temps, blanc et sublimePar-dessus le mur de l'abîmeUn ange paraît et s'en va.Quelquefois une plume tombeDe l'aile où l'ange se berçait;Retourne-t-elle dans la tombe?Que devient-elle? On ne le sait.Se mêle-t-elle à notre fange?Et qu'a donc crié cet archange?A-t-il dit non? a-t-il dit oui?Et la foule cherche, accourue,En bas la plume disparue,En haut l'archange évanoui!Puis, après qu'ont fui comme un rêveBien des coeurs morts, bien des yeux clos,Après qu'on a vu sur la grèvePasser des flots, des flots, des flots,Dans quelque grotte fatidique,Sous un doigt de feu qui l'indique,On trouve un homme surhumainTraçant des lettres enflamméesSur un livre plein de fumées,La plume de l'ange à la main!Il songe, il calcule, il soupire,Son poing puissant sous son menton;Et l'homme dit: Je suis Shakspeare.Et l'homme dit: Je suis Newton.L'homme dit: Je suis Ptolémée;Et dans sa grande main ferméeIl tient le globe de la nuit.L'homme dit: Je suis Zoroastre;Et son sourcil abrite un astre,Et sous son crâne un ciel bleuit!VIOui, grâce aux penseurs, à ces sages,A ces fous qui disent: Je vois!Les ténèbres sont des visages,Le silence s'emplit de voix!L'homme, comme âme, en Dieu palpite,Et, comme être, se précipiteDans le progrès audacieux;Le muet renonce à se taire;Tout luit; la noirceur de la terreS'éclaire à la blancheur des cieux.Ils tirent de la créatureDieu par l'esprit et le scalpel;Le grand caché de la natureVient hors de l'antre à leur appel;A leur voix, l'ombre symboliqueParle, le mystère s'explique,La nuit est pleine d'yeux de lynx;Sortant, de force, le problèmeOuvre les ténèbres lui-même,Et l'énigme éventre le sphinx.Oui, grâce à ces hommes suprêmes,Grâce à ces poëtes vainqueurs,Construisant des autels poëmesEt prenant pour pierres les coeurs,Comme un fleuve d'âme commune,Du blanc pilône à l'âpre rune,Du brahme au flamine romain,De l'hiérophante au druide,Une sorte de Dieu fluideCoule aux veines du genre humain.VIILe noir cromlech, épars dans l'herbe,Est sur le mont silencieux;L'archipel est sur l'eau superbe;Les pléiades sont dans les cieux;O mont! ô mer! voûte sereine!L'herbe, la mouette, l'âme humaine,Que l'hiver désole ou poursuit,Interrogent, sombres proscrites,Ces trois phrases dans l'ombre écritesSur les trois pages de la nuit.--O vieux cromlech de la Bretagne,Qu'on évite comme un récif,Qu'écris-tu donc sur la montagne?--Nuit! répond le cromlech pensif.--Archipel où la vague fume,Quel mot jettes-tu dans la brume?--Mort! dit la roche à l'alcyon.--Pléiades qui percez nos voiles,Qu'est-ce que disent vos étoiles?--Dieu! dit la constellation.C'est, ô noirs témoins de l'espace,Dans trois langues le même mot!Tout ce qui s'obscurcit, vit, passe,S'effeuille et meurt, tombe là-haut.Nous faisons tous la même course.Être abîme, c'est être source.Le crêpe de la nuit en deuil,La pierre de la tombe obscure,Le rayon de l'étoile pureSont les paupières du même oeil!L'unité reste, l'aspect change;Pour becqueter le fruit vermeil,Les oiseaux volent à l'orangeEt les comètes au soleil;Tout est l'atome et tout est l'astre;La paille porte, humble pilastre,L'épi d'où naissent les cités;La fauvette à la tête blondeDans la goutte d'eau boit un monde...--Immensités! immensités!Seul, la nuit, sur sa plate-forme,Herschell poursuit l'être centralA travers la lentille énorme,Cristallin de l'oeil sidéral;Il voit en haut Dieu dans les mondesTandis que, des hydres profondesScrutant les monstrueux combats,Le microscope formidable,Plein de l'horreur de l'insondable,Regarde l'infini d'en bas!VIIIDieu, triple feu, triple harmonie,Amour, puissance, volonté,Prunelle énorme d'insomnie,De flamboiement et de bonté,Vu dans toute l'épaisseur noire,Montrant ses trois faces de gloireA l'âme, à l'être, au firmament,Effarant les yeux et les bouches,Emplit les profondeurs farouchesD'un immense éblouissement.Tous ces mages, l'un qui réclame,L'autre qui voulut ou couva,Ont un rayon qui de leur âmeVa jusqu'à l'oeil de Jéhovah;Sur leur trône leur esprit songe;Une lueur qui d'en haut plonge,Qui descend du ciel sur les montsEt de Dieu sur l'homme qui souffre,Rattache au triangle du gouffreL'escarboucle des Salomons.IXIls parlent à la solitude,Et la solitude comprend;Ils parlent à la multitude,Et font écumer ce torrent;Ils font vibrer les édifices;Ils inspirent les sacrificesEt les inébranlables fois;Sombres, ils ont en eux, pour muse,La palpitation confuseDe tous les êtres à la fois.Comment naît un peuple? Mystère!A de certains moments, tout bruitA disparu; toute la terreSemble une plaine de la nuit;Toute lueur s'est éclipsée;Pas de verbe, pas de pensée,Rien dans l'ombre et rien dans le ciel,Pas un oeil n'ouvre ses paupières...--Le désert blême est plein de pierres,Ézéchiel! Ézéchiel!Mais un vent sort des cieux sans bornes,Grondant comme les grandes eaux,Et souffle sur ces pierres mornes,Et de ces pierres fait des os;Ces os frémissent, tas sonore;Et le vent souffle, et souffle encoreSur ce triste amas agité,Et de ces os il fait des hommes,Et nous nous levons et nous sommes,Et ce vent, c'est la liberté!Ainsi s'accomplit la genèseDu grand rien d'où naît le grand tout.Dieu pensif dit: Je suis bien aiseQue ce qui gisait soit debout.Le néant dit: J'étais souffrance;La douleur dit: Je suis la France!O formidable vision!Ainsi tombe le noir suaire;Le désert devient ossuaire,Et l'ossuaire nation.XTout est la mort, l'horreur, la guerre;L'homme par l'ombre est éclipsé;L'Ouragan par toute la terreCourt comme un enfant insensé.Il brise à l'hiver les feuillages,L'éclair aux cimes, l'onde aux plages,A la tempête le rayon;Car c'est l'ouragan qui gouverneToute cette étrange caverneQue nous nommons Création.L'ouragan, qui broie et torture,S'alimente, monstre croissant,De tout ce que l'âpre natureA d'horrible et de menaçant;La lave en feu le désaltère;Il va de Quito, blanc cratèreQu'entoure un éternel glaçon,Jusqu'à l'Hékla, mont, gouffre et geôle,Bout de la mamelle du pôleQue tette ce noir nourrisson!L'ouragan est la force aveugle,L'agitateur du grand linceul;Il rugit, hurle, siffle, beugle,Étant toute l'hydre à lui seul;Il flétrit ce qui veut éclore;Il dit au printemps, à l'aurore,A la paix, à l'amour: Va-t'en!Il est rage et foudre; il se nommeBarbarie et crime pour l'homme,Nuit pour les cieux, pour Dieu Satan.C'est le souffle de la matière,De toute la nature craint;L'Esprit, ouragan de lumière,Le poursuit, le saisit, l'étreint;L'Esprit terrasse, abat, dissipeLe principe par le principe;Il combat, en criant: Allons!Les chaos par les harmonies,Les éléments par les génies,Par les aigles les aquilons!Ils sont là, hauts de cent coudées,Christ en tête, Homère au milieu,Tous les combattants des idées,Tous les gladiateurs de Dieu;Chaque fois qu'agitant le glaive,Une forme du mal se lèveComme un forçat dans son préau,Dieu, dans leur phalange complète,Désigne quelque grand athlèteDe la stature du fléau.Surgis, Volta! dompte en ton aireLes Fluides, noir phlégéton!Viens, Franklin! voici le Tonnerre.Le Flot gronde; parais, Fulton!Rousseau! prends corps à corps la Haine.L'Esclavage agite sa chaîne;O Voltaire! aide au paria!La Grève rit, Tyburn flamboie,L'affreux chien Montfaucon aboie,On meurt...--Debout, Beccaria!Il n'est rien que l'homme ne tente.La foudre craint cet oiseleur.Dans la blessure palpitanteIl dit: Silence! à la douleur.Sa vergue peut-être est une aile;Partout où parvient sa prunelle,L'âme emporte ses pieds de plomb;L'étoile, dans sa solitude,Regarde avec inquiétudeBlanchir la voile de Colomb.Près de la science l'art flotte,Les yeux sur le double horizon;La poésie est un pilote;Orphée accompagne Jason.Un jour, une barque perdueVit à la fois dans l'étendueUn oiseau dans l'air spacieux,Un rameau dans l'eau solitaire;Alors, Gama cria: La terre!Et Camoëns cria: Les cieux!Ainsi s'entassent les conquêtes.Les songeurs sont les inventeurs.Parlez, dites ce que vous êtes,Forces, ondes, aimants, moteurs!Tout est stupéfait dans l'abîme,L'ombre, de nous voir sur la cime,Les monstres, qu'on les ait bravésDans les cavernes étonnées,Les perles, d'être devinées,Et les mondes d'être trouvés!Dans l'ombre immense du Caucase,Depuis des siècles, en rêvant,Conduit par les hommes d'extase,Le genre humain marche en avant;Il marche sur la terre; il passe,Il va, dans la nuit, dans l'espace,Dans l'infini, dans le borné,Dans l'azur, dans l'onde irritée,A la lueur de Prométhée,Le libérateur enchaîné!XIOh! vous êtes les seuls pontifes,Penseurs, lutteurs des grands espoirs,Dompteurs des fauves hippogriffes,Cavaliers des pégases noirs!Ames devant Dieu toutes nues,Voyant des choses inconnues,Vous savez la religion!Quand votre esprit veut fuir dans l'ombre,La nuée aux croupes sans nombreLui dit: Me voici, Légion!Et, quand vous sortez du problème,Célébrateurs, révélateurs!Quand, rentrant dans la foule blême,Vous redescendez des hauteurs,Hommes que le jour divin gagne,Ayant mêlé sur la montagneOù montent vos chants et nos voeux,Votre front au front de l'aurore,O géants! vous avez encoreDe ses rayons dans les cheveux!Allez tous à la découverte!Entrez au nuage grondant!Et rapportez à l'herbe verte,Et rapportez au sable ardent,Rapportez, quel que soit l'abîme,A l'Enfer, que Satan opprime,Au Tartare, où saigne Ixion,Aux coeurs bons, à l'âme méchanteÀ tout ce qui rit, mord ou chante,La grande bénédiction!Oh! tous à la fois, aigles, âmes,Esprits, oiseaux, essors, raisons,Pour prendre en vos serres les flammes,Pour connaître les horizons,A travers l'ombre et les tempêtes,Ayant au-dessus de vos têtesMondes et soleils, au-dessousInde, Égypte, Grèce et Judée,De la montagne et de l'idée,Envolez-vous! envolez-vous!N'est-ce pas que c'est ineffableDe se sentir immensité,D'éclairer ce qu'on croyait fableA ce qu'on trouve vérité,De voir le fond du grand cratère,De sentir en soi du mystèreEntrer tout le frisson obscur,D'aller aux astres, étincelle,Et de se dire: Je suis l'aile!Et de se dire: J'ai l'azur!Allez, prêtres! allez, génies!Cherchez la note humaine, allez,Dans les suprêmes symphoniesDes grands abîmes étoilés!En attendant l'heure dorée,L'extase de la mort sacrée,Loin de nous, troupeaux soucieux,Loin des lois que nous établîmes,Allez goûter, vivants sublimes,L'évanouissement des cieux!Janvier 1856.

IPourquoi donc faites-vous des prêtresQuand vous en avez parmi vous?Les esprits conducteurs des êtresPortent un signe sombre et doux.Nous naissons tous ce que nous sommes.Nous naissons tous ce que nous sommes.Dieu de ses mains sacre des hommesDans les ténèbres des berceaux;Son effrayant doigt invisibleÉcrit sous leur crâne la bibleDes arbres, des monts et des eaux.Ces hommes, ce sont les poëtes;Ceux dont l'aile monte et descend;Toutes les bouches inquiètesQu'ouvre le verbe frémissant;Les Virgiles, les Isaïes;Toutes les âmes envahiesPar les grandes brumes du sort;Tous ceux en qui Dieu se concentre;Tous les yeux où la lumière entre,Tous les fronts d'où le rayon sort.Ce sont ceux qu'attend Dieu propiceSur les Horebs et les Thabors;Ceux que l'horrible précipiceRetient blêmissants à ses bords;Ceux qui sentent la pierre vivre;Ceux que Pan formidable enivre;Ceux qui sont tout pensifs devantLes nuages, ces solitudesOù passent en mille attitudesLes groupes sonores du vent.Ce sont les sévères artistesQue l'aube attire à ses blancheurs,Les savants, les inventeurs tristes,Les puiseurs d'ombre, les chercheurs,Qui ramassent dans les ténèbresLes faits, les chiffres, les algèbres,Le nombre où tout est contenu,Le doute où nos calculs succombent,Et tous les morceaux noirs qui tombentDu grand fronton de l'inconnu!Ce sont les têtes fécondéesVers qui monte et croît pas à pasL'océan confus des idées,Flux que la foule ne voit pas,Mer de tous les infinis pleine,Que Dieu suit, que la nuit amène.Qui remplit l'homme de clarté,Jette aux rochers l'écume amère,Et lave les pieds nus d'HomèreAvec un flot d'éternité!Le poëte s'adosse à l'arche.David chante et voit Dieu de près;Hésiode médite et marche,Grand prêtre fauve des forêts,Moïse, immense créature,Étend ses mains sur la nature;Manès parle au gouffre puni,Écouté des astres sans nombre...--Génie! ô tiare de l'ombre!Pontificat de l'infini!L'un à Patmos, l'autre à Tyane;D'autres criant: Demain! demain!D'autres qui sonnent la dianeDans les sommeils du genre humain;L'un fatal, l'autre qui pardonne;Eschyle en qui frémit Dodone,Milton, songeur de Whitehall,Toi, vieux Shakspeare, âme éternelle;Ô figures dont la prunelleEst la vitre de l'idéal!Avec sa spirale sublime,Archimède sur son sommetRouvrirait le puits de l'abîmeSi jamais Dieu le refermait;Euclide a les lois sous sa garde;Kopernic éperdu regarde,Dans les grands cieux aux mers pareils,Gouffre où voguent des nefs sans proues,Tourner toutes ces sombres rouesDont les moyeux sont des soleils.Les Thalès puis les Pythagores;Et l'homme, parmi ses erreurs,Comme dans l'herbe les fulgores,Voit passer ces grands éclaireurs.Aristophane rit des sages;Lucrèce, pour franchir les âges,Crée un poëme dont l'oeil luit,Et donne à ce monstre sonoreToutes les ailes de l'aurore,Toutes les griffes de la nuit.Rites profonds de la nature!Quelques-uns de ces inspirésAcceptent l'étrange aventureDes monts noirs et des bois sacrés;Ils vont aux Thébaïdes sombres,Et, là, blêmes dans les décombres,Ils courbent le tigre fuyant,L'hyène rampant sur le ventre,L'océan, la montagne et l'antre,Sous leur sacerdoce effrayant!Tes cheveux sont gris sur l'abîme,Jérôme, ô vieillard du désert!Élie, un pâle esprit t'anime,Un ange épouvanté te sert.Amos, aux lieux inaccessibles,Des sombres clairons invisiblesTon oreille entend les accords;Ton âme, sur qui Dieu surplombe,Est déjà toute dans la tombe,Et tu vis absent de ton corps.Tu gourmandes l'âme échappée,Saint Paul, ô lutteur redouté,Immense apôtre de l'épée,Grand vaincu de l'éternité!Tu luis, tu frappes, tu réprouves;Et tu chasses du doigt ces louves,Cythérée, Isis, Astarté;Tu veux punir et non absoudre,Géant, et tu vois dans la foudrePlus de glaive que de clarté.Orphée est courbé sur le monde;L'éblouissant est ébloui;La création est profondeEt monstrueuse autour de lui;Les rochers, ces rudes hercules,Combattent dans les crépusculesL'ouragan, sinistre inconnu;La mer en pleurs dans la mêléeTremble, et la vague écheveléeSe cramponne à leur torse nu.Baruch au juste dans la peineDit:--Frère! vos os sont meurtris;Votre vertu dans nos murs traîneLa chaîne affreuse du mépris;Mais comptez sur la délivrance,Mettez en Dieu votre espérance,Et de cette nuit du destin,Demain, si vous avez su croire,Vous vous lèverez plein de gloire,Comme l'étoile du matin!--L'âme des Pindares se hausseA la hauteur des Pélions;Daniel chante dans la fosseEt fait sortir Dieu des lions.Tacite sculpte l'infamie;Perse, Archiloque et JérémieOnt le même éclair dans les yeux;Car le crime à sa suite attireLes âpres chiens de la satireEt le grand tonnerre des cieux.Et voilà les prêtres du rire,Scarron, noué dans les douleurs,Ésope, que le fouet déchire,Cervante aux fers, Molière en pleurs!Le désespoir et l'espérance!Entre Démocrite et Térence,Rabelais, que nul ne comprit;Il berce Adam pour qu'il s'endorme,Et son éclat de rire énormeEst un des gouffres de l'esprit!Et Plaute, à qui parlent les chèvres,Arioste chantant Médor,Catulle, Horace, dont les lèvresFont venir les abeilles d'or;Comme le double Dioscure,Anacréon près d'Épicure,Bion, tout pénétré de jour,Moschus, sur qui l'Etna flamboie,Voilà les prêtres de la joie!Voilà les prêtres de l'amour!Gluck et Beethoven sont à l'aiseSous l'ange où Jacob se débat;Mozart sourit, et PergolèseMurmure ce grand mot: Stabat!Le noir cerveau de PiranèseEst une béante fournaiseOù se mêlent l'arche et le ciel,L'escalier, la tour, la colonne;Où croît, monte, s'enfle et bouillonneL'incommensurable Babel!L'envie à leur ombre ricane.Ces demi-dieux signent leur nom,Bramante sur la Vaticane,Phidias sur le Parthénon;Sur Jésus dans sa crèche blanche,L'altier Buonarotti se pencheComme un mage et comme un aïeul,Et dans tes mains, ô Michel-Ange,L'enfant devient spectre, et le langeEst plus sombre que le linceul!Chacun d'eux écrit un chapitreDu rituel universel;Les uns sculptent le saint pupitre,Les autres dorent le missel;Chacun fait son verset du psaume;Lysippe, debout sur l'Ithome,Fait sa strophe en marbre serein,Rembrandt à l'ardente paupière,En toile, Primatice en pierre,Job en fumier, Dante en airain.Et toutes ces strophes ensembleChantent l'être et montent à Dieu;L'une adore et luit, l'autre tremble;Toutes sont les griffons de feu;Toutes sont le cri des abîmes,L'appel d'en bas, la voix des cimes,Le frisson de notre lambeau,L'hymne instinctif ou volontaire,L'explication du mystèreEt l'ouverture du tombeau!A nous qui ne vivons qu'une heure,Elles font voir les profondeurs,Et la misère intérieure,Ciel, à côté de vos grandeurs!L'homme, esprit captif, les écoute,Pendant qu'en son cerveau le doute,Bête aveugle aux lueurs d'en haut,Pour y prendre l'âme indignée,Suspend sa toile d'araignéeAu crâne, plafond du cachot.Elles consolent, aiment, pleurent,Et, mariant l'idée aux sens,Ceux qui restent à ceux qui meurent,Les grains de cendre aux grains d'encens,Mêlant le sable aux pyramides,Rendent en même temps humides,Rappelant à l'un que tout fuit,A l'autre sa splendeur première,L'oeil de l'astre dans la lumière,Et l'oeil du monstre dans la nuit!IIOui, c'est un prêtre que Socrate!Oui, c'est un prêtre que Caton!Quand Juvénal fuit Rome ingrate,Nul sceptre ne vaut son bâton;Ce sont des prêtres, les Tyrtées,Les Solons aux lois respectées,Les Platons et les Raphaëls!Fronts d'inspirés, d'esprits, d'arbitres!Plus resplendissants que les mitresDans l'auréole des Noëls!Vous voyez, fils de la nature,Apparaître à votre flambeauDes faces de lumière pure,Larves du vrai, spectres du beau;Le mystère, en Grèce, en Chaldée,Penseurs, grave à vos fronts l'idéeEt l'hiéroglyphe à vos murs;Et les Indes et les ÉgyptesDans les ténèbres de vos cryptesS'enfoncent en porches obscurs!Quand les cigognes du CaystreS'envolent aux souffles des soirs;Quand la lune apparaît sinistreDerrière les grands dômes noirs;Quand la trombe aux vagues s'appuie;Quand l'orage, l'horreur, la pluie,Que tordent les bises d'hiver,Répandent avec des huéesToutes les larmes des nuéesSur tous les sanglots de la mer;Quand dans les tombeaux les vents jouentAvec les os des rois défunts;Quand les hautes herbes secouentLeur chevelure de parfums;Quand sur nos deuils et sur nos fêtesToutes les cloches des tempêtesSonnent au suprême beffroi;Quand l'aube étale ses opales,C'est pour ces contemplateurs pâlesPenchés dans l'éternel effroi!Ils savent ce que le soir calmePense des morts qui vont partir;Et ce que préfère la palme,Du conquérant ou du martyr;Ils entendent ce que murmureLa voile, la gerbe, l'armure,Ce que dit, dans le mois joyeuxDes longs jours et des fleurs écloses,La petite bouche des rosesA l'oreille immense des cieux.Les vents, les flots, les cris sauvages,L'azur, l'horreur du bois jauni,Sont les formidables breuvagesDe ces altérés d'infini;Ils ajoutent, rêveurs austères,A leur âme tous les mystères,Toute la matière à leurs sens;Ils s'enivrent de l'étendue;L'ombre est une coupe tendueOù boivent ces sombres passants.Comme ils regardent, ces messies!Oh! comme ils songent effarés!Dans les ténèbres épaissiesQuels spectateurs démesurés!Oh! que de têtes stupéfaites!Poëtes, apôtres, prophètes,Méditant, parlant, écrivant,Sous des suaires, sous des voiles,Les plis des robes pleins d'étoiles,Les barbes au gouffre du vent!IIISavent-ils ce qu'ils font eux-même,Ces acteurs du drame profond?Savent-ils leur propre problème?Ils sont. Savent-ils ce qu'ils sont?Ils sortent du grand vestiaireOù, pour s'habiller de matière,Parfois l'ange même est venu.Graves, tristes, joyeux, fantasques,Ne sont-ils pas les sombres masquesDe quelque prodige inconnu?La joie ou la douleur les farde;Ils projettent confusément,Plus loin que la terre blafarde,Leurs ombres sur le firmament;Leurs gestes étonnent l'abîme;Pendant qu'aux hommes, tourbe infime,Ils parlent le langage humain,Dans des profondeurs qu'on ignore,Ils font surgir l'ombre ou l'aurore,Chaque fois qu'ils lèvent la main.Ils ont leur rôle; ils ont leur forme;Ils vont, vêtus d'humanité,Jouant la comédie énormeDe l'homme et de l'éternité;Ils tiennent la torche ou la coupe;Nous tremblerions si dans leur groupe,Nous, troupeau, nous pénétrions!Les astres d'or et la nuit sombreSe font des questions dans l'ombreSur ces splendides histrions.IVAh! ce qu'ils font est l'oeuvre auguste.Ces histrions sont les héros!Ils sont le vrai, le saint, le juste,Apparaissant à nos barreaux.Nous sentons, dans la nuit mortelle,La cage en même temps que l'aile;Ils nous font espérer un peu;Ils sont lumière et nourriture;Ils donnent aux coeurs la pâture,Ils émiettent aux âmes Dieu!Devant notre race asservieLe ciel se tait, et rien n'en sort.Est-ce le rideau de la vie?Est-ce le voile de la mort?Ténèbres! l'âme en vain s'élance,L'Inconnu garde le silence,Et l'homme, qui se sent banni,Ne sait s'il redoute ou s'il aimeCette lividité suprêmeDe l'énigme et de l'infini.Eux, ils parlent à ce mystère!Ils interrogent l'éternel,Ils appellent le solitaire,Ils montent, ils frappent au ciel,Disent: Es-tu là? dans la tombe,Volent, pareils à la colombeOffrant le rameau qu'elle tient,Et leur voix est grave, humble ou tendre,Et par moments on croit entendreLe pas sourd de quelqu'un qui vient.VNous vivons, debout à l'entréeDe la mort, gouffre illimité,Nus, tremblants, la chair pénétréeDu frisson de l'énormité;Nos morts sont dans cette marée;Nous entendons, foule égaréeDont le vent souffle le flambeau,Sans voir de voiles ni de rames,Le bruit que font ces vagues d'âmesSous la falaise du tombeau.Nous regardons la noire écume,L'aspect hideux, le fond bruni;Nous regardons la nuit, la brume,L'onde du sépulcre infini;Comme un oiseau de mer effleureLa haute rive où gronde et pleureL'océan plein de Jéhovah,De temps en temps, blanc et sublimePar-dessus le mur de l'abîmeUn ange paraît et s'en va.Quelquefois une plume tombeDe l'aile où l'ange se berçait;Retourne-t-elle dans la tombe?Que devient-elle? On ne le sait.Se mêle-t-elle à notre fange?Et qu'a donc crié cet archange?A-t-il dit non? a-t-il dit oui?Et la foule cherche, accourue,En bas la plume disparue,En haut l'archange évanoui!Puis, après qu'ont fui comme un rêveBien des coeurs morts, bien des yeux clos,Après qu'on a vu sur la grèvePasser des flots, des flots, des flots,Dans quelque grotte fatidique,Sous un doigt de feu qui l'indique,On trouve un homme surhumainTraçant des lettres enflamméesSur un livre plein de fumées,La plume de l'ange à la main!Il songe, il calcule, il soupire,Son poing puissant sous son menton;Et l'homme dit: Je suis Shakspeare.Et l'homme dit: Je suis Newton.L'homme dit: Je suis Ptolémée;Et dans sa grande main ferméeIl tient le globe de la nuit.L'homme dit: Je suis Zoroastre;Et son sourcil abrite un astre,Et sous son crâne un ciel bleuit!VIOui, grâce aux penseurs, à ces sages,A ces fous qui disent: Je vois!Les ténèbres sont des visages,Le silence s'emplit de voix!L'homme, comme âme, en Dieu palpite,Et, comme être, se précipiteDans le progrès audacieux;Le muet renonce à se taire;Tout luit; la noirceur de la terreS'éclaire à la blancheur des cieux.Ils tirent de la créatureDieu par l'esprit et le scalpel;Le grand caché de la natureVient hors de l'antre à leur appel;A leur voix, l'ombre symboliqueParle, le mystère s'explique,La nuit est pleine d'yeux de lynx;Sortant, de force, le problèmeOuvre les ténèbres lui-même,Et l'énigme éventre le sphinx.Oui, grâce à ces hommes suprêmes,Grâce à ces poëtes vainqueurs,Construisant des autels poëmesEt prenant pour pierres les coeurs,Comme un fleuve d'âme commune,Du blanc pilône à l'âpre rune,Du brahme au flamine romain,De l'hiérophante au druide,Une sorte de Dieu fluideCoule aux veines du genre humain.VIILe noir cromlech, épars dans l'herbe,Est sur le mont silencieux;L'archipel est sur l'eau superbe;Les pléiades sont dans les cieux;O mont! ô mer! voûte sereine!L'herbe, la mouette, l'âme humaine,Que l'hiver désole ou poursuit,Interrogent, sombres proscrites,Ces trois phrases dans l'ombre écritesSur les trois pages de la nuit.--O vieux cromlech de la Bretagne,Qu'on évite comme un récif,Qu'écris-tu donc sur la montagne?--Nuit! répond le cromlech pensif.--Archipel où la vague fume,Quel mot jettes-tu dans la brume?--Mort! dit la roche à l'alcyon.--Pléiades qui percez nos voiles,Qu'est-ce que disent vos étoiles?--Dieu! dit la constellation.C'est, ô noirs témoins de l'espace,Dans trois langues le même mot!Tout ce qui s'obscurcit, vit, passe,S'effeuille et meurt, tombe là-haut.Nous faisons tous la même course.Être abîme, c'est être source.Le crêpe de la nuit en deuil,La pierre de la tombe obscure,Le rayon de l'étoile pureSont les paupières du même oeil!L'unité reste, l'aspect change;Pour becqueter le fruit vermeil,Les oiseaux volent à l'orangeEt les comètes au soleil;Tout est l'atome et tout est l'astre;La paille porte, humble pilastre,L'épi d'où naissent les cités;La fauvette à la tête blondeDans la goutte d'eau boit un monde...--Immensités! immensités!Seul, la nuit, sur sa plate-forme,Herschell poursuit l'être centralA travers la lentille énorme,Cristallin de l'oeil sidéral;Il voit en haut Dieu dans les mondesTandis que, des hydres profondesScrutant les monstrueux combats,Le microscope formidable,Plein de l'horreur de l'insondable,Regarde l'infini d'en bas!VIIIDieu, triple feu, triple harmonie,Amour, puissance, volonté,Prunelle énorme d'insomnie,De flamboiement et de bonté,Vu dans toute l'épaisseur noire,Montrant ses trois faces de gloireA l'âme, à l'être, au firmament,Effarant les yeux et les bouches,Emplit les profondeurs farouchesD'un immense éblouissement.Tous ces mages, l'un qui réclame,L'autre qui voulut ou couva,Ont un rayon qui de leur âmeVa jusqu'à l'oeil de Jéhovah;Sur leur trône leur esprit songe;Une lueur qui d'en haut plonge,Qui descend du ciel sur les montsEt de Dieu sur l'homme qui souffre,Rattache au triangle du gouffreL'escarboucle des Salomons.IXIls parlent à la solitude,Et la solitude comprend;Ils parlent à la multitude,Et font écumer ce torrent;Ils font vibrer les édifices;Ils inspirent les sacrificesEt les inébranlables fois;Sombres, ils ont en eux, pour muse,La palpitation confuseDe tous les êtres à la fois.Comment naît un peuple? Mystère!A de certains moments, tout bruitA disparu; toute la terreSemble une plaine de la nuit;Toute lueur s'est éclipsée;Pas de verbe, pas de pensée,Rien dans l'ombre et rien dans le ciel,Pas un oeil n'ouvre ses paupières...--Le désert blême est plein de pierres,Ézéchiel! Ézéchiel!Mais un vent sort des cieux sans bornes,Grondant comme les grandes eaux,Et souffle sur ces pierres mornes,Et de ces pierres fait des os;Ces os frémissent, tas sonore;Et le vent souffle, et souffle encoreSur ce triste amas agité,Et de ces os il fait des hommes,Et nous nous levons et nous sommes,Et ce vent, c'est la liberté!Ainsi s'accomplit la genèseDu grand rien d'où naît le grand tout.Dieu pensif dit: Je suis bien aiseQue ce qui gisait soit debout.Le néant dit: J'étais souffrance;La douleur dit: Je suis la France!O formidable vision!Ainsi tombe le noir suaire;Le désert devient ossuaire,Et l'ossuaire nation.XTout est la mort, l'horreur, la guerre;L'homme par l'ombre est éclipsé;L'Ouragan par toute la terreCourt comme un enfant insensé.Il brise à l'hiver les feuillages,L'éclair aux cimes, l'onde aux plages,A la tempête le rayon;Car c'est l'ouragan qui gouverneToute cette étrange caverneQue nous nommons Création.L'ouragan, qui broie et torture,S'alimente, monstre croissant,De tout ce que l'âpre natureA d'horrible et de menaçant;La lave en feu le désaltère;Il va de Quito, blanc cratèreQu'entoure un éternel glaçon,Jusqu'à l'Hékla, mont, gouffre et geôle,Bout de la mamelle du pôleQue tette ce noir nourrisson!L'ouragan est la force aveugle,L'agitateur du grand linceul;Il rugit, hurle, siffle, beugle,Étant toute l'hydre à lui seul;Il flétrit ce qui veut éclore;Il dit au printemps, à l'aurore,A la paix, à l'amour: Va-t'en!Il est rage et foudre; il se nommeBarbarie et crime pour l'homme,Nuit pour les cieux, pour Dieu Satan.C'est le souffle de la matière,De toute la nature craint;L'Esprit, ouragan de lumière,Le poursuit, le saisit, l'étreint;L'Esprit terrasse, abat, dissipeLe principe par le principe;Il combat, en criant: Allons!Les chaos par les harmonies,Les éléments par les génies,Par les aigles les aquilons!Ils sont là, hauts de cent coudées,Christ en tête, Homère au milieu,Tous les combattants des idées,Tous les gladiateurs de Dieu;Chaque fois qu'agitant le glaive,Une forme du mal se lèveComme un forçat dans son préau,Dieu, dans leur phalange complète,Désigne quelque grand athlèteDe la stature du fléau.Surgis, Volta! dompte en ton aireLes Fluides, noir phlégéton!Viens, Franklin! voici le Tonnerre.Le Flot gronde; parais, Fulton!Rousseau! prends corps à corps la Haine.L'Esclavage agite sa chaîne;O Voltaire! aide au paria!La Grève rit, Tyburn flamboie,L'affreux chien Montfaucon aboie,On meurt...--Debout, Beccaria!Il n'est rien que l'homme ne tente.La foudre craint cet oiseleur.Dans la blessure palpitanteIl dit: Silence! à la douleur.Sa vergue peut-être est une aile;Partout où parvient sa prunelle,L'âme emporte ses pieds de plomb;L'étoile, dans sa solitude,Regarde avec inquiétudeBlanchir la voile de Colomb.Près de la science l'art flotte,Les yeux sur le double horizon;La poésie est un pilote;Orphée accompagne Jason.Un jour, une barque perdueVit à la fois dans l'étendueUn oiseau dans l'air spacieux,Un rameau dans l'eau solitaire;Alors, Gama cria: La terre!Et Camoëns cria: Les cieux!Ainsi s'entassent les conquêtes.Les songeurs sont les inventeurs.Parlez, dites ce que vous êtes,Forces, ondes, aimants, moteurs!Tout est stupéfait dans l'abîme,L'ombre, de nous voir sur la cime,Les monstres, qu'on les ait bravésDans les cavernes étonnées,Les perles, d'être devinées,Et les mondes d'être trouvés!Dans l'ombre immense du Caucase,Depuis des siècles, en rêvant,Conduit par les hommes d'extase,Le genre humain marche en avant;Il marche sur la terre; il passe,Il va, dans la nuit, dans l'espace,Dans l'infini, dans le borné,Dans l'azur, dans l'onde irritée,A la lueur de Prométhée,Le libérateur enchaîné!XIOh! vous êtes les seuls pontifes,Penseurs, lutteurs des grands espoirs,Dompteurs des fauves hippogriffes,Cavaliers des pégases noirs!Ames devant Dieu toutes nues,Voyant des choses inconnues,Vous savez la religion!Quand votre esprit veut fuir dans l'ombre,La nuée aux croupes sans nombreLui dit: Me voici, Légion!Et, quand vous sortez du problème,Célébrateurs, révélateurs!Quand, rentrant dans la foule blême,Vous redescendez des hauteurs,Hommes que le jour divin gagne,Ayant mêlé sur la montagneOù montent vos chants et nos voeux,Votre front au front de l'aurore,O géants! vous avez encoreDe ses rayons dans les cheveux!Allez tous à la découverte!Entrez au nuage grondant!Et rapportez à l'herbe verte,Et rapportez au sable ardent,Rapportez, quel que soit l'abîme,A l'Enfer, que Satan opprime,Au Tartare, où saigne Ixion,Aux coeurs bons, à l'âme méchanteÀ tout ce qui rit, mord ou chante,La grande bénédiction!Oh! tous à la fois, aigles, âmes,Esprits, oiseaux, essors, raisons,Pour prendre en vos serres les flammes,Pour connaître les horizons,A travers l'ombre et les tempêtes,Ayant au-dessus de vos têtesMondes et soleils, au-dessousInde, Égypte, Grèce et Judée,De la montagne et de l'idée,Envolez-vous! envolez-vous!N'est-ce pas que c'est ineffableDe se sentir immensité,D'éclairer ce qu'on croyait fableA ce qu'on trouve vérité,De voir le fond du grand cratère,De sentir en soi du mystèreEntrer tout le frisson obscur,D'aller aux astres, étincelle,Et de se dire: Je suis l'aile!Et de se dire: J'ai l'azur!Allez, prêtres! allez, génies!Cherchez la note humaine, allez,Dans les suprêmes symphoniesDes grands abîmes étoilés!En attendant l'heure dorée,L'extase de la mort sacrée,Loin de nous, troupeaux soucieux,Loin des lois que nous établîmes,Allez goûter, vivants sublimes,L'évanouissement des cieux!Janvier 1856.

I

Pourquoi donc faites-vous des prêtres

Quand vous en avez parmi vous?

Les esprits conducteurs des êtres

Portent un signe sombre et doux.

Nous naissons tous ce que nous sommes.

Nous naissons tous ce que nous sommes.

Dieu de ses mains sacre des hommes

Dans les ténèbres des berceaux;

Son effrayant doigt invisible

Écrit sous leur crâne la bible

Des arbres, des monts et des eaux.

Ces hommes, ce sont les poëtes;

Ceux dont l'aile monte et descend;

Toutes les bouches inquiètes

Qu'ouvre le verbe frémissant;

Les Virgiles, les Isaïes;

Toutes les âmes envahies

Par les grandes brumes du sort;

Tous ceux en qui Dieu se concentre;

Tous les yeux où la lumière entre,

Tous les fronts d'où le rayon sort.

Ce sont ceux qu'attend Dieu propice

Sur les Horebs et les Thabors;

Ceux que l'horrible précipice

Retient blêmissants à ses bords;

Ceux qui sentent la pierre vivre;

Ceux que Pan formidable enivre;

Ceux qui sont tout pensifs devant

Les nuages, ces solitudes

Où passent en mille attitudes

Les groupes sonores du vent.

Ce sont les sévères artistes

Que l'aube attire à ses blancheurs,

Les savants, les inventeurs tristes,

Les puiseurs d'ombre, les chercheurs,

Qui ramassent dans les ténèbres

Les faits, les chiffres, les algèbres,

Le nombre où tout est contenu,

Le doute où nos calculs succombent,

Et tous les morceaux noirs qui tombent

Du grand fronton de l'inconnu!

Ce sont les têtes fécondées

Vers qui monte et croît pas à pas

L'océan confus des idées,

Flux que la foule ne voit pas,

Mer de tous les infinis pleine,

Que Dieu suit, que la nuit amène.

Qui remplit l'homme de clarté,

Jette aux rochers l'écume amère,

Et lave les pieds nus d'Homère

Avec un flot d'éternité!

Le poëte s'adosse à l'arche.

David chante et voit Dieu de près;

Hésiode médite et marche,

Grand prêtre fauve des forêts,

Moïse, immense créature,

Étend ses mains sur la nature;

Manès parle au gouffre puni,

Écouté des astres sans nombre...--

Génie! ô tiare de l'ombre!

Pontificat de l'infini!

L'un à Patmos, l'autre à Tyane;

D'autres criant: Demain! demain!

D'autres qui sonnent la diane

Dans les sommeils du genre humain;

L'un fatal, l'autre qui pardonne;

Eschyle en qui frémit Dodone,

Milton, songeur de Whitehall,

Toi, vieux Shakspeare, âme éternelle;

Ô figures dont la prunelle

Est la vitre de l'idéal!

Avec sa spirale sublime,

Archimède sur son sommet

Rouvrirait le puits de l'abîme

Si jamais Dieu le refermait;

Euclide a les lois sous sa garde;

Kopernic éperdu regarde,

Dans les grands cieux aux mers pareils,

Gouffre où voguent des nefs sans proues,

Tourner toutes ces sombres roues

Dont les moyeux sont des soleils.

Les Thalès puis les Pythagores;

Et l'homme, parmi ses erreurs,

Comme dans l'herbe les fulgores,

Voit passer ces grands éclaireurs.

Aristophane rit des sages;

Lucrèce, pour franchir les âges,

Crée un poëme dont l'oeil luit,

Et donne à ce monstre sonore

Toutes les ailes de l'aurore,

Toutes les griffes de la nuit.

Rites profonds de la nature!

Quelques-uns de ces inspirés

Acceptent l'étrange aventure

Des monts noirs et des bois sacrés;

Ils vont aux Thébaïdes sombres,

Et, là, blêmes dans les décombres,

Ils courbent le tigre fuyant,

L'hyène rampant sur le ventre,

L'océan, la montagne et l'antre,

Sous leur sacerdoce effrayant!

Tes cheveux sont gris sur l'abîme,

Jérôme, ô vieillard du désert!

Élie, un pâle esprit t'anime,

Un ange épouvanté te sert.

Amos, aux lieux inaccessibles,

Des sombres clairons invisibles

Ton oreille entend les accords;

Ton âme, sur qui Dieu surplombe,

Est déjà toute dans la tombe,

Et tu vis absent de ton corps.

Tu gourmandes l'âme échappée,

Saint Paul, ô lutteur redouté,

Immense apôtre de l'épée,

Grand vaincu de l'éternité!

Tu luis, tu frappes, tu réprouves;

Et tu chasses du doigt ces louves,

Cythérée, Isis, Astarté;

Tu veux punir et non absoudre,

Géant, et tu vois dans la foudre

Plus de glaive que de clarté.

Orphée est courbé sur le monde;

L'éblouissant est ébloui;

La création est profonde

Et monstrueuse autour de lui;

Les rochers, ces rudes hercules,

Combattent dans les crépuscules

L'ouragan, sinistre inconnu;

La mer en pleurs dans la mêlée

Tremble, et la vague échevelée

Se cramponne à leur torse nu.

Baruch au juste dans la peine

Dit:--Frère! vos os sont meurtris;

Votre vertu dans nos murs traîne

La chaîne affreuse du mépris;

Mais comptez sur la délivrance,

Mettez en Dieu votre espérance,

Et de cette nuit du destin,

Demain, si vous avez su croire,

Vous vous lèverez plein de gloire,

Comme l'étoile du matin!--

L'âme des Pindares se hausse

A la hauteur des Pélions;

Daniel chante dans la fosse

Et fait sortir Dieu des lions.

Tacite sculpte l'infamie;

Perse, Archiloque et Jérémie

Ont le même éclair dans les yeux;

Car le crime à sa suite attire

Les âpres chiens de la satire

Et le grand tonnerre des cieux.

Et voilà les prêtres du rire,

Scarron, noué dans les douleurs,

Ésope, que le fouet déchire,

Cervante aux fers, Molière en pleurs!

Le désespoir et l'espérance!

Entre Démocrite et Térence,

Rabelais, que nul ne comprit;

Il berce Adam pour qu'il s'endorme,

Et son éclat de rire énorme

Est un des gouffres de l'esprit!

Et Plaute, à qui parlent les chèvres,

Arioste chantant Médor,

Catulle, Horace, dont les lèvres

Font venir les abeilles d'or;

Comme le double Dioscure,

Anacréon près d'Épicure,

Bion, tout pénétré de jour,

Moschus, sur qui l'Etna flamboie,

Voilà les prêtres de la joie!

Voilà les prêtres de l'amour!

Gluck et Beethoven sont à l'aise

Sous l'ange où Jacob se débat;

Mozart sourit, et Pergolèse

Murmure ce grand mot: Stabat!

Le noir cerveau de Piranèse

Est une béante fournaise

Où se mêlent l'arche et le ciel,

L'escalier, la tour, la colonne;

Où croît, monte, s'enfle et bouillonne

L'incommensurable Babel!

L'envie à leur ombre ricane.

Ces demi-dieux signent leur nom,

Bramante sur la Vaticane,

Phidias sur le Parthénon;

Sur Jésus dans sa crèche blanche,

L'altier Buonarotti se penche

Comme un mage et comme un aïeul,

Et dans tes mains, ô Michel-Ange,

L'enfant devient spectre, et le lange

Est plus sombre que le linceul!

Chacun d'eux écrit un chapitre

Du rituel universel;

Les uns sculptent le saint pupitre,

Les autres dorent le missel;

Chacun fait son verset du psaume;

Lysippe, debout sur l'Ithome,

Fait sa strophe en marbre serein,

Rembrandt à l'ardente paupière,

En toile, Primatice en pierre,

Job en fumier, Dante en airain.

Et toutes ces strophes ensemble

Chantent l'être et montent à Dieu;

L'une adore et luit, l'autre tremble;

Toutes sont les griffons de feu;

Toutes sont le cri des abîmes,

L'appel d'en bas, la voix des cimes,

Le frisson de notre lambeau,

L'hymne instinctif ou volontaire,

L'explication du mystère

Et l'ouverture du tombeau!

A nous qui ne vivons qu'une heure,

Elles font voir les profondeurs,

Et la misère intérieure,

Ciel, à côté de vos grandeurs!

L'homme, esprit captif, les écoute,

Pendant qu'en son cerveau le doute,

Bête aveugle aux lueurs d'en haut,

Pour y prendre l'âme indignée,

Suspend sa toile d'araignée

Au crâne, plafond du cachot.

Elles consolent, aiment, pleurent,

Et, mariant l'idée aux sens,

Ceux qui restent à ceux qui meurent,

Les grains de cendre aux grains d'encens,

Mêlant le sable aux pyramides,

Rendent en même temps humides,

Rappelant à l'un que tout fuit,

A l'autre sa splendeur première,

L'oeil de l'astre dans la lumière,

Et l'oeil du monstre dans la nuit!

II

Oui, c'est un prêtre que Socrate!

Oui, c'est un prêtre que Caton!

Quand Juvénal fuit Rome ingrate,

Nul sceptre ne vaut son bâton;

Ce sont des prêtres, les Tyrtées,

Les Solons aux lois respectées,

Les Platons et les Raphaëls!

Fronts d'inspirés, d'esprits, d'arbitres!

Plus resplendissants que les mitres

Dans l'auréole des Noëls!

Vous voyez, fils de la nature,

Apparaître à votre flambeau

Des faces de lumière pure,

Larves du vrai, spectres du beau;

Le mystère, en Grèce, en Chaldée,

Penseurs, grave à vos fronts l'idée

Et l'hiéroglyphe à vos murs;

Et les Indes et les Égyptes

Dans les ténèbres de vos cryptes

S'enfoncent en porches obscurs!

Quand les cigognes du Caystre

S'envolent aux souffles des soirs;

Quand la lune apparaît sinistre

Derrière les grands dômes noirs;

Quand la trombe aux vagues s'appuie;

Quand l'orage, l'horreur, la pluie,

Que tordent les bises d'hiver,

Répandent avec des huées

Toutes les larmes des nuées

Sur tous les sanglots de la mer;

Quand dans les tombeaux les vents jouent

Avec les os des rois défunts;

Quand les hautes herbes secouent

Leur chevelure de parfums;

Quand sur nos deuils et sur nos fêtes

Toutes les cloches des tempêtes

Sonnent au suprême beffroi;

Quand l'aube étale ses opales,

C'est pour ces contemplateurs pâles

Penchés dans l'éternel effroi!

Ils savent ce que le soir calme

Pense des morts qui vont partir;

Et ce que préfère la palme,

Du conquérant ou du martyr;

Ils entendent ce que murmure

La voile, la gerbe, l'armure,

Ce que dit, dans le mois joyeux

Des longs jours et des fleurs écloses,

La petite bouche des roses

A l'oreille immense des cieux.

Les vents, les flots, les cris sauvages,

L'azur, l'horreur du bois jauni,

Sont les formidables breuvages

De ces altérés d'infini;

Ils ajoutent, rêveurs austères,

A leur âme tous les mystères,

Toute la matière à leurs sens;

Ils s'enivrent de l'étendue;

L'ombre est une coupe tendue

Où boivent ces sombres passants.

Comme ils regardent, ces messies!

Oh! comme ils songent effarés!

Dans les ténèbres épaissies

Quels spectateurs démesurés!

Oh! que de têtes stupéfaites!

Poëtes, apôtres, prophètes,

Méditant, parlant, écrivant,

Sous des suaires, sous des voiles,

Les plis des robes pleins d'étoiles,

Les barbes au gouffre du vent!

III

Savent-ils ce qu'ils font eux-même,

Ces acteurs du drame profond?

Savent-ils leur propre problème?

Ils sont. Savent-ils ce qu'ils sont?

Ils sortent du grand vestiaire

Où, pour s'habiller de matière,

Parfois l'ange même est venu.

Graves, tristes, joyeux, fantasques,

Ne sont-ils pas les sombres masques

De quelque prodige inconnu?

La joie ou la douleur les farde;

Ils projettent confusément,

Plus loin que la terre blafarde,

Leurs ombres sur le firmament;

Leurs gestes étonnent l'abîme;

Pendant qu'aux hommes, tourbe infime,

Ils parlent le langage humain,

Dans des profondeurs qu'on ignore,

Ils font surgir l'ombre ou l'aurore,

Chaque fois qu'ils lèvent la main.

Ils ont leur rôle; ils ont leur forme;

Ils vont, vêtus d'humanité,

Jouant la comédie énorme

De l'homme et de l'éternité;

Ils tiennent la torche ou la coupe;

Nous tremblerions si dans leur groupe,

Nous, troupeau, nous pénétrions!

Les astres d'or et la nuit sombre

Se font des questions dans l'ombre

Sur ces splendides histrions.

IV

Ah! ce qu'ils font est l'oeuvre auguste.

Ces histrions sont les héros!

Ils sont le vrai, le saint, le juste,

Apparaissant à nos barreaux.

Nous sentons, dans la nuit mortelle,

La cage en même temps que l'aile;

Ils nous font espérer un peu;

Ils sont lumière et nourriture;

Ils donnent aux coeurs la pâture,

Ils émiettent aux âmes Dieu!

Devant notre race asservie

Le ciel se tait, et rien n'en sort.

Est-ce le rideau de la vie?

Est-ce le voile de la mort?

Ténèbres! l'âme en vain s'élance,

L'Inconnu garde le silence,

Et l'homme, qui se sent banni,

Ne sait s'il redoute ou s'il aime

Cette lividité suprême

De l'énigme et de l'infini.

Eux, ils parlent à ce mystère!

Ils interrogent l'éternel,

Ils appellent le solitaire,

Ils montent, ils frappent au ciel,

Disent: Es-tu là? dans la tombe,

Volent, pareils à la colombe

Offrant le rameau qu'elle tient,

Et leur voix est grave, humble ou tendre,

Et par moments on croit entendre

Le pas sourd de quelqu'un qui vient.

V

Nous vivons, debout à l'entrée

De la mort, gouffre illimité,

Nus, tremblants, la chair pénétrée

Du frisson de l'énormité;

Nos morts sont dans cette marée;

Nous entendons, foule égarée

Dont le vent souffle le flambeau,

Sans voir de voiles ni de rames,

Le bruit que font ces vagues d'âmes

Sous la falaise du tombeau.

Nous regardons la noire écume,

L'aspect hideux, le fond bruni;

Nous regardons la nuit, la brume,

L'onde du sépulcre infini;

Comme un oiseau de mer effleure

La haute rive où gronde et pleure

L'océan plein de Jéhovah,

De temps en temps, blanc et sublime

Par-dessus le mur de l'abîme

Un ange paraît et s'en va.

Quelquefois une plume tombe

De l'aile où l'ange se berçait;

Retourne-t-elle dans la tombe?

Que devient-elle? On ne le sait.

Se mêle-t-elle à notre fange?

Et qu'a donc crié cet archange?

A-t-il dit non? a-t-il dit oui?

Et la foule cherche, accourue,

En bas la plume disparue,

En haut l'archange évanoui!

Puis, après qu'ont fui comme un rêve

Bien des coeurs morts, bien des yeux clos,

Après qu'on a vu sur la grève

Passer des flots, des flots, des flots,

Dans quelque grotte fatidique,

Sous un doigt de feu qui l'indique,

On trouve un homme surhumain

Traçant des lettres enflammées

Sur un livre plein de fumées,

La plume de l'ange à la main!

Il songe, il calcule, il soupire,

Son poing puissant sous son menton;

Et l'homme dit: Je suis Shakspeare.

Et l'homme dit: Je suis Newton.

L'homme dit: Je suis Ptolémée;

Et dans sa grande main fermée

Il tient le globe de la nuit.

L'homme dit: Je suis Zoroastre;

Et son sourcil abrite un astre,

Et sous son crâne un ciel bleuit!

VI

Oui, grâce aux penseurs, à ces sages,

A ces fous qui disent: Je vois!

Les ténèbres sont des visages,

Le silence s'emplit de voix!

L'homme, comme âme, en Dieu palpite,

Et, comme être, se précipite

Dans le progrès audacieux;

Le muet renonce à se taire;

Tout luit; la noirceur de la terre

S'éclaire à la blancheur des cieux.

Ils tirent de la créature

Dieu par l'esprit et le scalpel;

Le grand caché de la nature

Vient hors de l'antre à leur appel;

A leur voix, l'ombre symbolique

Parle, le mystère s'explique,

La nuit est pleine d'yeux de lynx;

Sortant, de force, le problème

Ouvre les ténèbres lui-même,

Et l'énigme éventre le sphinx.

Oui, grâce à ces hommes suprêmes,

Grâce à ces poëtes vainqueurs,

Construisant des autels poëmes

Et prenant pour pierres les coeurs,

Comme un fleuve d'âme commune,

Du blanc pilône à l'âpre rune,

Du brahme au flamine romain,

De l'hiérophante au druide,

Une sorte de Dieu fluide

Coule aux veines du genre humain.

VII

Le noir cromlech, épars dans l'herbe,

Est sur le mont silencieux;

L'archipel est sur l'eau superbe;

Les pléiades sont dans les cieux;

O mont! ô mer! voûte sereine!

L'herbe, la mouette, l'âme humaine,

Que l'hiver désole ou poursuit,

Interrogent, sombres proscrites,

Ces trois phrases dans l'ombre écrites

Sur les trois pages de la nuit.

--O vieux cromlech de la Bretagne,

Qu'on évite comme un récif,

Qu'écris-tu donc sur la montagne?

--Nuit! répond le cromlech pensif.

--Archipel où la vague fume,

Quel mot jettes-tu dans la brume?

--Mort! dit la roche à l'alcyon.

--Pléiades qui percez nos voiles,

Qu'est-ce que disent vos étoiles?

--Dieu! dit la constellation.

C'est, ô noirs témoins de l'espace,

Dans trois langues le même mot!

Tout ce qui s'obscurcit, vit, passe,

S'effeuille et meurt, tombe là-haut.

Nous faisons tous la même course.

Être abîme, c'est être source.

Le crêpe de la nuit en deuil,

La pierre de la tombe obscure,

Le rayon de l'étoile pure

Sont les paupières du même oeil!

L'unité reste, l'aspect change;

Pour becqueter le fruit vermeil,

Les oiseaux volent à l'orange

Et les comètes au soleil;

Tout est l'atome et tout est l'astre;

La paille porte, humble pilastre,

L'épi d'où naissent les cités;

La fauvette à la tête blonde

Dans la goutte d'eau boit un monde...--

Immensités! immensités!

Seul, la nuit, sur sa plate-forme,

Herschell poursuit l'être central

A travers la lentille énorme,

Cristallin de l'oeil sidéral;

Il voit en haut Dieu dans les mondes

Tandis que, des hydres profondes

Scrutant les monstrueux combats,

Le microscope formidable,

Plein de l'horreur de l'insondable,

Regarde l'infini d'en bas!

VIII

Dieu, triple feu, triple harmonie,

Amour, puissance, volonté,

Prunelle énorme d'insomnie,

De flamboiement et de bonté,

Vu dans toute l'épaisseur noire,

Montrant ses trois faces de gloire

A l'âme, à l'être, au firmament,

Effarant les yeux et les bouches,

Emplit les profondeurs farouches

D'un immense éblouissement.

Tous ces mages, l'un qui réclame,

L'autre qui voulut ou couva,

Ont un rayon qui de leur âme

Va jusqu'à l'oeil de Jéhovah;

Sur leur trône leur esprit songe;

Une lueur qui d'en haut plonge,

Qui descend du ciel sur les monts

Et de Dieu sur l'homme qui souffre,

Rattache au triangle du gouffre

L'escarboucle des Salomons.

IX

Ils parlent à la solitude,

Et la solitude comprend;

Ils parlent à la multitude,

Et font écumer ce torrent;

Ils font vibrer les édifices;

Ils inspirent les sacrifices

Et les inébranlables fois;

Sombres, ils ont en eux, pour muse,

La palpitation confuse

De tous les êtres à la fois.

Comment naît un peuple? Mystère!

A de certains moments, tout bruit

A disparu; toute la terre

Semble une plaine de la nuit;

Toute lueur s'est éclipsée;

Pas de verbe, pas de pensée,

Rien dans l'ombre et rien dans le ciel,

Pas un oeil n'ouvre ses paupières...--

Le désert blême est plein de pierres,

Ézéchiel! Ézéchiel!

Mais un vent sort des cieux sans bornes,

Grondant comme les grandes eaux,

Et souffle sur ces pierres mornes,

Et de ces pierres fait des os;

Ces os frémissent, tas sonore;

Et le vent souffle, et souffle encore

Sur ce triste amas agité,

Et de ces os il fait des hommes,

Et nous nous levons et nous sommes,

Et ce vent, c'est la liberté!

Ainsi s'accomplit la genèse

Du grand rien d'où naît le grand tout.

Dieu pensif dit: Je suis bien aise

Que ce qui gisait soit debout.

Le néant dit: J'étais souffrance;

La douleur dit: Je suis la France!

O formidable vision!

Ainsi tombe le noir suaire;

Le désert devient ossuaire,

Et l'ossuaire nation.

X

Tout est la mort, l'horreur, la guerre;

L'homme par l'ombre est éclipsé;

L'Ouragan par toute la terre

Court comme un enfant insensé.

Il brise à l'hiver les feuillages,

L'éclair aux cimes, l'onde aux plages,

A la tempête le rayon;

Car c'est l'ouragan qui gouverne

Toute cette étrange caverne

Que nous nommons Création.

L'ouragan, qui broie et torture,

S'alimente, monstre croissant,

De tout ce que l'âpre nature

A d'horrible et de menaçant;

La lave en feu le désaltère;

Il va de Quito, blanc cratère

Qu'entoure un éternel glaçon,

Jusqu'à l'Hékla, mont, gouffre et geôle,

Bout de la mamelle du pôle

Que tette ce noir nourrisson!

L'ouragan est la force aveugle,

L'agitateur du grand linceul;

Il rugit, hurle, siffle, beugle,

Étant toute l'hydre à lui seul;

Il flétrit ce qui veut éclore;

Il dit au printemps, à l'aurore,

A la paix, à l'amour: Va-t'en!

Il est rage et foudre; il se nomme

Barbarie et crime pour l'homme,

Nuit pour les cieux, pour Dieu Satan.

C'est le souffle de la matière,

De toute la nature craint;

L'Esprit, ouragan de lumière,

Le poursuit, le saisit, l'étreint;

L'Esprit terrasse, abat, dissipe

Le principe par le principe;

Il combat, en criant: Allons!

Les chaos par les harmonies,

Les éléments par les génies,

Par les aigles les aquilons!

Ils sont là, hauts de cent coudées,

Christ en tête, Homère au milieu,

Tous les combattants des idées,

Tous les gladiateurs de Dieu;

Chaque fois qu'agitant le glaive,

Une forme du mal se lève

Comme un forçat dans son préau,

Dieu, dans leur phalange complète,

Désigne quelque grand athlète

De la stature du fléau.

Surgis, Volta! dompte en ton aire

Les Fluides, noir phlégéton!

Viens, Franklin! voici le Tonnerre.

Le Flot gronde; parais, Fulton!

Rousseau! prends corps à corps la Haine.

L'Esclavage agite sa chaîne;

O Voltaire! aide au paria!

La Grève rit, Tyburn flamboie,

L'affreux chien Montfaucon aboie,

On meurt...--Debout, Beccaria!

Il n'est rien que l'homme ne tente.

La foudre craint cet oiseleur.

Dans la blessure palpitante

Il dit: Silence! à la douleur.

Sa vergue peut-être est une aile;

Partout où parvient sa prunelle,

L'âme emporte ses pieds de plomb;

L'étoile, dans sa solitude,

Regarde avec inquiétude

Blanchir la voile de Colomb.

Près de la science l'art flotte,

Les yeux sur le double horizon;

La poésie est un pilote;

Orphée accompagne Jason.

Un jour, une barque perdue

Vit à la fois dans l'étendue

Un oiseau dans l'air spacieux,

Un rameau dans l'eau solitaire;

Alors, Gama cria: La terre!

Et Camoëns cria: Les cieux!

Ainsi s'entassent les conquêtes.

Les songeurs sont les inventeurs.

Parlez, dites ce que vous êtes,

Forces, ondes, aimants, moteurs!

Tout est stupéfait dans l'abîme,

L'ombre, de nous voir sur la cime,

Les monstres, qu'on les ait bravés

Dans les cavernes étonnées,

Les perles, d'être devinées,

Et les mondes d'être trouvés!

Dans l'ombre immense du Caucase,

Depuis des siècles, en rêvant,

Conduit par les hommes d'extase,

Le genre humain marche en avant;

Il marche sur la terre; il passe,

Il va, dans la nuit, dans l'espace,

Dans l'infini, dans le borné,

Dans l'azur, dans l'onde irritée,

A la lueur de Prométhée,

Le libérateur enchaîné!

XI

Oh! vous êtes les seuls pontifes,

Penseurs, lutteurs des grands espoirs,

Dompteurs des fauves hippogriffes,

Cavaliers des pégases noirs!

Ames devant Dieu toutes nues,

Voyant des choses inconnues,

Vous savez la religion!

Quand votre esprit veut fuir dans l'ombre,

La nuée aux croupes sans nombre

Lui dit: Me voici, Légion!

Et, quand vous sortez du problème,

Célébrateurs, révélateurs!

Quand, rentrant dans la foule blême,

Vous redescendez des hauteurs,

Hommes que le jour divin gagne,

Ayant mêlé sur la montagne

Où montent vos chants et nos voeux,

Votre front au front de l'aurore,

O géants! vous avez encore

De ses rayons dans les cheveux!

Allez tous à la découverte!

Entrez au nuage grondant!

Et rapportez à l'herbe verte,

Et rapportez au sable ardent,

Rapportez, quel que soit l'abîme,

A l'Enfer, que Satan opprime,

Au Tartare, où saigne Ixion,

Aux coeurs bons, à l'âme méchante

À tout ce qui rit, mord ou chante,

La grande bénédiction!

Oh! tous à la fois, aigles, âmes,

Esprits, oiseaux, essors, raisons,

Pour prendre en vos serres les flammes,

Pour connaître les horizons,

A travers l'ombre et les tempêtes,

Ayant au-dessus de vos têtes

Mondes et soleils, au-dessous

Inde, Égypte, Grèce et Judée,

De la montagne et de l'idée,

Envolez-vous! envolez-vous!

N'est-ce pas que c'est ineffable

De se sentir immensité,

D'éclairer ce qu'on croyait fable

A ce qu'on trouve vérité,

De voir le fond du grand cratère,

De sentir en soi du mystère

Entrer tout le frisson obscur,

D'aller aux astres, étincelle,

Et de se dire: Je suis l'aile!

Et de se dire: J'ai l'azur!

Allez, prêtres! allez, génies!

Cherchez la note humaine, allez,

Dans les suprêmes symphonies

Des grands abîmes étoilés!

En attendant l'heure dorée,

L'extase de la mort sacrée,

Loin de nous, troupeaux soucieux,

Loin des lois que nous établîmes,

Allez goûter, vivants sublimes,

L'évanouissement des cieux!

Janvier 1856.

J'ai perdu mon père et ma mère,Mon premier né, bien jeune, hélas!Et pour moi la nature entièreSonne le glas.Je dormais entre mes deux frères;Enfants, nous étions trois oiseaux;Hélas! le sort change en deux bièresLeurs deux berceaux.Je t'ai perdue, ô fille chère,Toi qui remplis, ô mon orgueil,Tout mon destin de la lumièreDe ton cercueil!J'ai su monter, j'ai su descendre.J'ai vu l'aube et l'ombre en mes cieux.J'ai connu la pourpre, et la cendreQui me va mieux.J'ai connu les ardeurs profondes,J'ai connu les sombres amours;J'ai vu fuir les ailes; les ondes,Les vents, les jours.J'ai sur ma tête des orfraies;J'ai sur tous mes travaux l'affront,Aux pieds la poudre, au coeur des plaies,L'épine au front.J'ai des pleurs à mon oeil qui pense,Des trous à ma robe en lambeau;Je n'ai rien à la conscience;Ouvre, tombeau.Marine-Terrace, 4 septembre 1855.

J'ai perdu mon père et ma mère,Mon premier né, bien jeune, hélas!Et pour moi la nature entièreSonne le glas.Je dormais entre mes deux frères;Enfants, nous étions trois oiseaux;Hélas! le sort change en deux bièresLeurs deux berceaux.Je t'ai perdue, ô fille chère,Toi qui remplis, ô mon orgueil,Tout mon destin de la lumièreDe ton cercueil!J'ai su monter, j'ai su descendre.J'ai vu l'aube et l'ombre en mes cieux.J'ai connu la pourpre, et la cendreQui me va mieux.J'ai connu les ardeurs profondes,J'ai connu les sombres amours;J'ai vu fuir les ailes; les ondes,Les vents, les jours.J'ai sur ma tête des orfraies;J'ai sur tous mes travaux l'affront,Aux pieds la poudre, au coeur des plaies,L'épine au front.J'ai des pleurs à mon oeil qui pense,Des trous à ma robe en lambeau;Je n'ai rien à la conscience;Ouvre, tombeau.Marine-Terrace, 4 septembre 1855.

J'ai perdu mon père et ma mère,

Mon premier né, bien jeune, hélas!

Et pour moi la nature entière

Sonne le glas.

Je dormais entre mes deux frères;

Enfants, nous étions trois oiseaux;

Hélas! le sort change en deux bières

Leurs deux berceaux.

Je t'ai perdue, ô fille chère,

Toi qui remplis, ô mon orgueil,

Tout mon destin de la lumière

De ton cercueil!

J'ai su monter, j'ai su descendre.

J'ai vu l'aube et l'ombre en mes cieux.

J'ai connu la pourpre, et la cendre

Qui me va mieux.

J'ai connu les ardeurs profondes,

J'ai connu les sombres amours;

J'ai vu fuir les ailes; les ondes,

Les vents, les jours.

J'ai sur ma tête des orfraies;

J'ai sur tous mes travaux l'affront,

Aux pieds la poudre, au coeur des plaies,

L'épine au front.

J'ai des pleurs à mon oeil qui pense,

Des trous à ma robe en lambeau;

Je n'ai rien à la conscience;

Ouvre, tombeau.

Marine-Terrace, 4 septembre 1855.


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