XVIII

La querelle irritée, amère, à l'oeil ardent,Vipère dont la haine empoisonne la dent,Siffle et trouble le toit d'une pauvre demeure.Les mots heurtent les mots. L'enfant s'effraie et pleure.La femme et le mari laissent l'enfant crier.--D'où viens-tu?--Qu'as-tu fait?--Oh! mauvais ouvrier!Il vit dans la débauche et mourra sur la paille.--Femme vaine et sans coeur qui jamais ne travaille!--Tu sors du cabaret?--Quelque amant est venu?--L'enfant pleure, l'enfant a faim, l'enfant est nu.Pas de pain.--Elle a peur de salir ses mains blanches!--Où cours-tu tous les jours?--Et toi, tous les dimanches?--Va boire!--Va danser!--Il n'a ni feu ni lieu!--Ta fille seulement ne sait pas prier Dieu!--Et ta mère, bandit, c'est toi qui l'as tuée!--Paix!--Silence, assassin!--Tais-toi, prostituée!Un beau soleil couchant, empourprant le taudis,Embrasait la fenêtre et le plafond, tandisQue ce couple hideux, que rend deux fois infâmeLa misère du coeur et la laideur de l'âme,Étalait son ulcère et ses difformitésSans honte, et sans pudeur montrait ses nudités.Et leur vitre, où pendait un vieux haillon de toile,Était, grâce au soleil, une éclatante étoileQui, dans ce même instant, vive et pure lueur,Éblouissait au loin quelque passant rêveur!Septembre 1841.

La querelle irritée, amère, à l'oeil ardent,Vipère dont la haine empoisonne la dent,Siffle et trouble le toit d'une pauvre demeure.Les mots heurtent les mots. L'enfant s'effraie et pleure.La femme et le mari laissent l'enfant crier.--D'où viens-tu?--Qu'as-tu fait?--Oh! mauvais ouvrier!Il vit dans la débauche et mourra sur la paille.--Femme vaine et sans coeur qui jamais ne travaille!--Tu sors du cabaret?--Quelque amant est venu?--L'enfant pleure, l'enfant a faim, l'enfant est nu.Pas de pain.--Elle a peur de salir ses mains blanches!--Où cours-tu tous les jours?--Et toi, tous les dimanches?--Va boire!--Va danser!--Il n'a ni feu ni lieu!--Ta fille seulement ne sait pas prier Dieu!--Et ta mère, bandit, c'est toi qui l'as tuée!--Paix!--Silence, assassin!--Tais-toi, prostituée!Un beau soleil couchant, empourprant le taudis,Embrasait la fenêtre et le plafond, tandisQue ce couple hideux, que rend deux fois infâmeLa misère du coeur et la laideur de l'âme,Étalait son ulcère et ses difformitésSans honte, et sans pudeur montrait ses nudités.Et leur vitre, où pendait un vieux haillon de toile,Était, grâce au soleil, une éclatante étoileQui, dans ce même instant, vive et pure lueur,Éblouissait au loin quelque passant rêveur!Septembre 1841.

La querelle irritée, amère, à l'oeil ardent,

Vipère dont la haine empoisonne la dent,

Siffle et trouble le toit d'une pauvre demeure.

Les mots heurtent les mots. L'enfant s'effraie et pleure.

La femme et le mari laissent l'enfant crier.

--D'où viens-tu?--Qu'as-tu fait?--Oh! mauvais ouvrier!

Il vit dans la débauche et mourra sur la paille.

--Femme vaine et sans coeur qui jamais ne travaille!

--Tu sors du cabaret?--Quelque amant est venu?

--L'enfant pleure, l'enfant a faim, l'enfant est nu.

Pas de pain.--Elle a peur de salir ses mains blanches!

--Où cours-tu tous les jours?--Et toi, tous les dimanches?

--Va boire!--Va danser!--Il n'a ni feu ni lieu!

--Ta fille seulement ne sait pas prier Dieu!

--Et ta mère, bandit, c'est toi qui l'as tuée!

--Paix!--Silence, assassin!--Tais-toi, prostituée!

Un beau soleil couchant, empourprant le taudis,

Embrasait la fenêtre et le plafond, tandis

Que ce couple hideux, que rend deux fois infâme

La misère du coeur et la laideur de l'âme,

Étalait son ulcère et ses difformités

Sans honte, et sans pudeur montrait ses nudités.

Et leur vitre, où pendait un vieux haillon de toile,

Était, grâce au soleil, une éclatante étoile

Qui, dans ce même instant, vive et pure lueur,

Éblouissait au loin quelque passant rêveur!

Septembre 1841.

Lion! j'étais pensif, ô bête prisonnière,Devant la majesté de ta grave crinière;Du plafond de ta cage elle faisait un dais.Nous songions tous les deux, et tu me regardais.Ton regard était beau, lion. Nous autres hommes,Le peu que nous faisons et le rien que nous sommes,Emplit notre pensée, et dans nos regards vainsBrillent nos plans chétifs que nous croyons divins,Nos voeux, nos passions que notre orgueil encense,Et notre petitesse, ivre de sa puissance;Et, bouffis d'ignorance ou gonflés de venin,Notre prunelle éclate et dit: Je suis ce nain!Nous avons dans nos yeux notre moi misérable.Mais la bête qui vit sous le chêne et l'érable,Qui paît le thym, ou fuit dans les halliers profonds,Qui dans les champs, où nous, hommes, nous étouffons,Respire, solitaire, avec l'astre et la rose,L'être sauvage, obscur et tranquille qui causeAvec la roche énorme et les petites fleurs,Qui, parmi les vallons et les sources en pleurs,Plonge son mufle roux aux herbes non foulées,La brute qui rugit sous les nuits constellées,Qui rêve et dont les pas fauves et familiersDe l'antre formidable ébranlent les piliers,Et qui se sent à peine en ces profondeurs sombres,A sous son fier sourcil les monts, les vastes ombres,Les étoiles, les prés, le lac serein, les cieux,Et le mystère obscur des bois silencieux,Et porte en son oeil calme, où l'infini commence,Le regard éternel de la nature immense.Juin 1842.

Lion! j'étais pensif, ô bête prisonnière,Devant la majesté de ta grave crinière;Du plafond de ta cage elle faisait un dais.Nous songions tous les deux, et tu me regardais.Ton regard était beau, lion. Nous autres hommes,Le peu que nous faisons et le rien que nous sommes,Emplit notre pensée, et dans nos regards vainsBrillent nos plans chétifs que nous croyons divins,Nos voeux, nos passions que notre orgueil encense,Et notre petitesse, ivre de sa puissance;Et, bouffis d'ignorance ou gonflés de venin,Notre prunelle éclate et dit: Je suis ce nain!Nous avons dans nos yeux notre moi misérable.Mais la bête qui vit sous le chêne et l'érable,Qui paît le thym, ou fuit dans les halliers profonds,Qui dans les champs, où nous, hommes, nous étouffons,Respire, solitaire, avec l'astre et la rose,L'être sauvage, obscur et tranquille qui causeAvec la roche énorme et les petites fleurs,Qui, parmi les vallons et les sources en pleurs,Plonge son mufle roux aux herbes non foulées,La brute qui rugit sous les nuits constellées,Qui rêve et dont les pas fauves et familiersDe l'antre formidable ébranlent les piliers,Et qui se sent à peine en ces profondeurs sombres,A sous son fier sourcil les monts, les vastes ombres,Les étoiles, les prés, le lac serein, les cieux,Et le mystère obscur des bois silencieux,Et porte en son oeil calme, où l'infini commence,Le regard éternel de la nature immense.Juin 1842.

Lion! j'étais pensif, ô bête prisonnière,

Devant la majesté de ta grave crinière;

Du plafond de ta cage elle faisait un dais.

Nous songions tous les deux, et tu me regardais.

Ton regard était beau, lion. Nous autres hommes,

Le peu que nous faisons et le rien que nous sommes,

Emplit notre pensée, et dans nos regards vains

Brillent nos plans chétifs que nous croyons divins,

Nos voeux, nos passions que notre orgueil encense,

Et notre petitesse, ivre de sa puissance;

Et, bouffis d'ignorance ou gonflés de venin,

Notre prunelle éclate et dit: Je suis ce nain!

Nous avons dans nos yeux notre moi misérable.

Mais la bête qui vit sous le chêne et l'érable,

Qui paît le thym, ou fuit dans les halliers profonds,

Qui dans les champs, où nous, hommes, nous étouffons,

Respire, solitaire, avec l'astre et la rose,

L'être sauvage, obscur et tranquille qui cause

Avec la roche énorme et les petites fleurs,

Qui, parmi les vallons et les sources en pleurs,

Plonge son mufle roux aux herbes non foulées,

La brute qui rugit sous les nuits constellées,

Qui rêve et dont les pas fauves et familiers

De l'antre formidable ébranlent les piliers,

Et qui se sent à peine en ces profondeurs sombres,

A sous son fier sourcil les monts, les vastes ombres,

Les étoiles, les prés, le lac serein, les cieux,

Et le mystère obscur des bois silencieux,

Et porte en son oeil calme, où l'infini commence,

Le regard éternel de la nature immense.

Juin 1842.

Quand une lueur pâle à l'orient se lève,Quand la porte du jour, vague et pareille au rêve,Commence à s'entr'ouvrir et blanchit l'horizon,Comme l'espoir blanchit le seuil d'une prison,Se réveiller, c'est bien, et travailler, c'est juste.Quand le matin à Dieu chante son hymne auguste,Le travail, saint tribut dû par l'homme mortel,Est la strophe sacrée au pied du sombre autel;Le soc murmure un psaume; et c'est un chant sublimeQui, dès l'aurore, au fond des forêts, sur l'abîme,Au bruit de la cognée, au choc des avirons,Sort des durs matelots et des noirs bûcherons.Mais, au milieu des nuits, s'éveiller! quel mystère!Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre!Quand pas un oeil vivant ne veille, pas un feu;Quand les sept chevaux d'or du grand chariot bleuRentrent à l'écurie et descendent au pôle,Se sentir dans son lit soudain toucher l'épaulePar quelqu'un d'inconnu qui dit: Allons! c'est moi!Travaillons!--La chair gronde et demande pourquoi.--Je dors. Je suis très-las de la course dernière;Ma paupière est encor du somme prisonnière;Maître mystérieux, grâce! que me veux-tu?Certes, il faut que tu sois un démon bien têtuDe venir m'éveiller toujours quand tout repose!Aie un peu de raison. Il est encor nuit close;Regarde, j'ouvre l'oeil puisque cela te plaît;Pas la moindre lueur aux fentes du volet;Va-t'en! je dors, j'ai chaud, je rêve à ma maîtresse.Elle faisait flotter sur moi sa longue tresse,D'où pleuvaient sur mon front des astres et des fleurs.Va-t'en, tu reviendras demain, au jour, ailleurs.Je te tourne le dos, je ne veux pas! décampe!Ne pose pas ton doigt de braise sur ma tempe.La biche illusion me mangeait dans le creuxDe la main; tu l'as fait enfuir. J'étais heureux,Je ronflais comme un boeuf; laisse-moi. C'est stupide.Ciel! déjà ma pensée, inquiète et rapide,Fil sans bout, se dévide et tourne à ton fuseau.Tu m'apportes un vers, étrange et fauve oiseauQue tu viens de saisir dans les pâles nuées.Je n'en veux pas. Le vent, de ses tristes huées,Emplit l'antre des cieux; les souffles, noirs dragons,Passent en secouant ma porte sur ses gonds.--Paix là! va-t'en, bourreau! quant au vers, je le lâche.Je veux toute la nuit dormir comme un vieux lâche;Voyons, ménage un peu ton pauvre compagnon.Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir!--Non!Est-ce que je dors, moi? dit l'idée implacable.Penseur, subis ta loi; forçat, tire ton câble.Quoi! cette bête a goût au vil foin du sommeil!L'orient est pour moi toujours clair et vermeil.Que m'importe le corps! qu'il marche, souffre et meure!Horrible esclave, allons, travaille! c'est mon heure.Et l'ange étreint Jacob, et l'âme tient le corps;Nul moyen de lutter; et tout revient alors,Le drame commencé dont l'ébauche frissonne,Ruy-Blas, Marion, Job, Sylva, son cor qui sonne,Ou le roman pleurant avec des yeux humains,Ou l'ode qui s'enfonce en deux profonds chemins,Dans l'azur près d'Horace, et dans l'ombre avec Dante;Il faut dans ces labeurs rentrer la tête ardente;Dans ces grands horizons subitement rouverts,Il faut de strophe en strophe, il faut de vers en vers,S'en aller devant soi, pensif, ivre de l'ombre;Il faut, rêveur nocturne en proie à l'esprit sombre,Gravir le dur sentier de l'inspiration;Poursuivre la lointaine et blanche vision,Traverser, effaré, les clairières désertes,Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes,Et franchir la forêt, le torrent, le hallier,Noir cheval galopant sous le noir cavalier.1843, nuit.

Quand une lueur pâle à l'orient se lève,Quand la porte du jour, vague et pareille au rêve,Commence à s'entr'ouvrir et blanchit l'horizon,Comme l'espoir blanchit le seuil d'une prison,Se réveiller, c'est bien, et travailler, c'est juste.Quand le matin à Dieu chante son hymne auguste,Le travail, saint tribut dû par l'homme mortel,Est la strophe sacrée au pied du sombre autel;Le soc murmure un psaume; et c'est un chant sublimeQui, dès l'aurore, au fond des forêts, sur l'abîme,Au bruit de la cognée, au choc des avirons,Sort des durs matelots et des noirs bûcherons.Mais, au milieu des nuits, s'éveiller! quel mystère!Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre!Quand pas un oeil vivant ne veille, pas un feu;Quand les sept chevaux d'or du grand chariot bleuRentrent à l'écurie et descendent au pôle,Se sentir dans son lit soudain toucher l'épaulePar quelqu'un d'inconnu qui dit: Allons! c'est moi!Travaillons!--La chair gronde et demande pourquoi.--Je dors. Je suis très-las de la course dernière;Ma paupière est encor du somme prisonnière;Maître mystérieux, grâce! que me veux-tu?Certes, il faut que tu sois un démon bien têtuDe venir m'éveiller toujours quand tout repose!Aie un peu de raison. Il est encor nuit close;Regarde, j'ouvre l'oeil puisque cela te plaît;Pas la moindre lueur aux fentes du volet;Va-t'en! je dors, j'ai chaud, je rêve à ma maîtresse.Elle faisait flotter sur moi sa longue tresse,D'où pleuvaient sur mon front des astres et des fleurs.Va-t'en, tu reviendras demain, au jour, ailleurs.Je te tourne le dos, je ne veux pas! décampe!Ne pose pas ton doigt de braise sur ma tempe.La biche illusion me mangeait dans le creuxDe la main; tu l'as fait enfuir. J'étais heureux,Je ronflais comme un boeuf; laisse-moi. C'est stupide.Ciel! déjà ma pensée, inquiète et rapide,Fil sans bout, se dévide et tourne à ton fuseau.Tu m'apportes un vers, étrange et fauve oiseauQue tu viens de saisir dans les pâles nuées.Je n'en veux pas. Le vent, de ses tristes huées,Emplit l'antre des cieux; les souffles, noirs dragons,Passent en secouant ma porte sur ses gonds.--Paix là! va-t'en, bourreau! quant au vers, je le lâche.Je veux toute la nuit dormir comme un vieux lâche;Voyons, ménage un peu ton pauvre compagnon.Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir!--Non!Est-ce que je dors, moi? dit l'idée implacable.Penseur, subis ta loi; forçat, tire ton câble.Quoi! cette bête a goût au vil foin du sommeil!L'orient est pour moi toujours clair et vermeil.Que m'importe le corps! qu'il marche, souffre et meure!Horrible esclave, allons, travaille! c'est mon heure.Et l'ange étreint Jacob, et l'âme tient le corps;Nul moyen de lutter; et tout revient alors,Le drame commencé dont l'ébauche frissonne,Ruy-Blas, Marion, Job, Sylva, son cor qui sonne,Ou le roman pleurant avec des yeux humains,Ou l'ode qui s'enfonce en deux profonds chemins,Dans l'azur près d'Horace, et dans l'ombre avec Dante;Il faut dans ces labeurs rentrer la tête ardente;Dans ces grands horizons subitement rouverts,Il faut de strophe en strophe, il faut de vers en vers,S'en aller devant soi, pensif, ivre de l'ombre;Il faut, rêveur nocturne en proie à l'esprit sombre,Gravir le dur sentier de l'inspiration;Poursuivre la lointaine et blanche vision,Traverser, effaré, les clairières désertes,Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes,Et franchir la forêt, le torrent, le hallier,Noir cheval galopant sous le noir cavalier.1843, nuit.

Quand une lueur pâle à l'orient se lève,

Quand la porte du jour, vague et pareille au rêve,

Commence à s'entr'ouvrir et blanchit l'horizon,

Comme l'espoir blanchit le seuil d'une prison,

Se réveiller, c'est bien, et travailler, c'est juste.

Quand le matin à Dieu chante son hymne auguste,

Le travail, saint tribut dû par l'homme mortel,

Est la strophe sacrée au pied du sombre autel;

Le soc murmure un psaume; et c'est un chant sublime

Qui, dès l'aurore, au fond des forêts, sur l'abîme,

Au bruit de la cognée, au choc des avirons,

Sort des durs matelots et des noirs bûcherons.

Mais, au milieu des nuits, s'éveiller! quel mystère!

Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre!

Quand pas un oeil vivant ne veille, pas un feu;

Quand les sept chevaux d'or du grand chariot bleu

Rentrent à l'écurie et descendent au pôle,

Se sentir dans son lit soudain toucher l'épaule

Par quelqu'un d'inconnu qui dit: Allons! c'est moi!

Travaillons!--La chair gronde et demande pourquoi.

--Je dors. Je suis très-las de la course dernière;

Ma paupière est encor du somme prisonnière;

Maître mystérieux, grâce! que me veux-tu?

Certes, il faut que tu sois un démon bien têtu

De venir m'éveiller toujours quand tout repose!

Aie un peu de raison. Il est encor nuit close;

Regarde, j'ouvre l'oeil puisque cela te plaît;

Pas la moindre lueur aux fentes du volet;

Va-t'en! je dors, j'ai chaud, je rêve à ma maîtresse.

Elle faisait flotter sur moi sa longue tresse,

D'où pleuvaient sur mon front des astres et des fleurs.

Va-t'en, tu reviendras demain, au jour, ailleurs.

Je te tourne le dos, je ne veux pas! décampe!

Ne pose pas ton doigt de braise sur ma tempe.

La biche illusion me mangeait dans le creux

De la main; tu l'as fait enfuir. J'étais heureux,

Je ronflais comme un boeuf; laisse-moi. C'est stupide.

Ciel! déjà ma pensée, inquiète et rapide,

Fil sans bout, se dévide et tourne à ton fuseau.

Tu m'apportes un vers, étrange et fauve oiseau

Que tu viens de saisir dans les pâles nuées.

Je n'en veux pas. Le vent, de ses tristes huées,

Emplit l'antre des cieux; les souffles, noirs dragons,

Passent en secouant ma porte sur ses gonds.

--Paix là! va-t'en, bourreau! quant au vers, je le lâche.

Je veux toute la nuit dormir comme un vieux lâche;

Voyons, ménage un peu ton pauvre compagnon.

Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir!

--Non!

Est-ce que je dors, moi? dit l'idée implacable.

Penseur, subis ta loi; forçat, tire ton câble.

Quoi! cette bête a goût au vil foin du sommeil!

L'orient est pour moi toujours clair et vermeil.

Que m'importe le corps! qu'il marche, souffre et meure!

Horrible esclave, allons, travaille! c'est mon heure.

Et l'ange étreint Jacob, et l'âme tient le corps;

Nul moyen de lutter; et tout revient alors,

Le drame commencé dont l'ébauche frissonne,

Ruy-Blas, Marion, Job, Sylva, son cor qui sonne,

Ou le roman pleurant avec des yeux humains,

Ou l'ode qui s'enfonce en deux profonds chemins,

Dans l'azur près d'Horace, et dans l'ombre avec Dante;

Il faut dans ces labeurs rentrer la tête ardente;

Dans ces grands horizons subitement rouverts,

Il faut de strophe en strophe, il faut de vers en vers,

S'en aller devant soi, pensif, ivre de l'ombre;

Il faut, rêveur nocturne en proie à l'esprit sombre,

Gravir le dur sentier de l'inspiration;

Poursuivre la lointaine et blanche vision,

Traverser, effaré, les clairières désertes,

Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes,

Et franchir la forêt, le torrent, le hallier,

Noir cheval galopant sous le noir cavalier.

1843, nuit.

La musique est dans tout. Un hymne sort du monde.Rumeur de la galère aux flancs lavés par l'onde,Bruits des villes, pitié de la soeur pour la soeur,Passion des amants jeunes et beaux, douceurDes vieux époux usés ensemble par la vie,Fanfare de la plaine émaillée et ravie,Mots échangés le soir sur les seuils fraternels,Sombre tressaillement des chênes éternels,Vous êtes l'harmonie et la musique même!Vous êtes les soupirs qui font le chant suprême!Pour notre âme, les jours, la vie et les saisons,Les songes de nos coeurs, les plis des horizons,L'aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies,Flottent dans un réseau de vagues mélodies;Une voix dans les champs nous parle, une autre voixDit à l'homme autre chose et chante dans les bois.Par moment, un troupeau bêle, une cloche tinte.Quand par l'ombre, la nuit, la colline est atteinte,De toutes parts on voit danser et resplendir,Dans le ciel étoilé du zénith au nadir,Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales,Le groupe éblouissant des notes inégales.Toujours avec notre âme un doux bruit s'accoupla;La nature nous dit: Chante! et c'est pour celaQu'un statuaire ancien sculpta sur cette pierreUn pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière.Juin 1833.

La musique est dans tout. Un hymne sort du monde.Rumeur de la galère aux flancs lavés par l'onde,Bruits des villes, pitié de la soeur pour la soeur,Passion des amants jeunes et beaux, douceurDes vieux époux usés ensemble par la vie,Fanfare de la plaine émaillée et ravie,Mots échangés le soir sur les seuils fraternels,Sombre tressaillement des chênes éternels,Vous êtes l'harmonie et la musique même!Vous êtes les soupirs qui font le chant suprême!Pour notre âme, les jours, la vie et les saisons,Les songes de nos coeurs, les plis des horizons,L'aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies,Flottent dans un réseau de vagues mélodies;Une voix dans les champs nous parle, une autre voixDit à l'homme autre chose et chante dans les bois.Par moment, un troupeau bêle, une cloche tinte.Quand par l'ombre, la nuit, la colline est atteinte,De toutes parts on voit danser et resplendir,Dans le ciel étoilé du zénith au nadir,Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales,Le groupe éblouissant des notes inégales.Toujours avec notre âme un doux bruit s'accoupla;La nature nous dit: Chante! et c'est pour celaQu'un statuaire ancien sculpta sur cette pierreUn pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière.Juin 1833.

La musique est dans tout. Un hymne sort du monde.

Rumeur de la galère aux flancs lavés par l'onde,

Bruits des villes, pitié de la soeur pour la soeur,

Passion des amants jeunes et beaux, douceur

Des vieux époux usés ensemble par la vie,

Fanfare de la plaine émaillée et ravie,

Mots échangés le soir sur les seuils fraternels,

Sombre tressaillement des chênes éternels,

Vous êtes l'harmonie et la musique même!

Vous êtes les soupirs qui font le chant suprême!

Pour notre âme, les jours, la vie et les saisons,

Les songes de nos coeurs, les plis des horizons,

L'aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies,

Flottent dans un réseau de vagues mélodies;

Une voix dans les champs nous parle, une autre voix

Dit à l'homme autre chose et chante dans les bois.

Par moment, un troupeau bêle, une cloche tinte.

Quand par l'ombre, la nuit, la colline est atteinte,

De toutes parts on voit danser et resplendir,

Dans le ciel étoilé du zénith au nadir,

Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales,

Le groupe éblouissant des notes inégales.

Toujours avec notre âme un doux bruit s'accoupla;

La nature nous dit: Chante! et c'est pour cela

Qu'un statuaire ancien sculpta sur cette pierre

Un pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière.

Juin 1833.

La clarté du dehors ne distrait pas mon âme.La plaine chante et rit comme une jeune femme;Le nid palpite dans les houx;Partout la gaîté luit dans les bouches ouvertes;Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes,Fait aux amoureux les yeux doux.Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves,Les vagues papillons errent pareils aux rêves;Le blé vert sort des sillons bruns;Et les abeilles d'or courent à la pervenche,Au thym, au liseron, qui tend son urne blancheA ces buveuses de parfums.La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres;Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres;Les branches, dans leurs doux ébats,Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes;Le bourdon galonné fait aux roses coquettesDes propositions tout bas.Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes,Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantômes,Et l'aube dire: Vous vivrez!Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant l'heure,L'oeil plein des visions de l'ombre intérieure,Je songe aux morts, ces délivrés!Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe,Quelques reflux; j'aurai ma tombe aussi dans l'herbe,Blanche au milieu du frais gazon,A l'ombre de quelque arbre où le lierre s'attache;On y lira:--Passant, cette pierre te cacheLa ruine d'une prison.Ingouville, mai 1843.

La clarté du dehors ne distrait pas mon âme.La plaine chante et rit comme une jeune femme;Le nid palpite dans les houx;Partout la gaîté luit dans les bouches ouvertes;Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes,Fait aux amoureux les yeux doux.Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves,Les vagues papillons errent pareils aux rêves;Le blé vert sort des sillons bruns;Et les abeilles d'or courent à la pervenche,Au thym, au liseron, qui tend son urne blancheA ces buveuses de parfums.La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres;Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres;Les branches, dans leurs doux ébats,Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes;Le bourdon galonné fait aux roses coquettesDes propositions tout bas.Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes,Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantômes,Et l'aube dire: Vous vivrez!Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant l'heure,L'oeil plein des visions de l'ombre intérieure,Je songe aux morts, ces délivrés!Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe,Quelques reflux; j'aurai ma tombe aussi dans l'herbe,Blanche au milieu du frais gazon,A l'ombre de quelque arbre où le lierre s'attache;On y lira:--Passant, cette pierre te cacheLa ruine d'une prison.Ingouville, mai 1843.

La clarté du dehors ne distrait pas mon âme.

La plaine chante et rit comme une jeune femme;

Le nid palpite dans les houx;

Partout la gaîté luit dans les bouches ouvertes;

Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes,

Fait aux amoureux les yeux doux.

Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves,

Les vagues papillons errent pareils aux rêves;

Le blé vert sort des sillons bruns;

Et les abeilles d'or courent à la pervenche,

Au thym, au liseron, qui tend son urne blanche

A ces buveuses de parfums.

La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres;

Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres;

Les branches, dans leurs doux ébats,

Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes;

Le bourdon galonné fait aux roses coquettes

Des propositions tout bas.

Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes,

Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantômes,

Et l'aube dire: Vous vivrez!

Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant l'heure,

L'oeil plein des visions de l'ombre intérieure,

Je songe aux morts, ces délivrés!

Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe,

Quelques reflux; j'aurai ma tombe aussi dans l'herbe,

Blanche au milieu du frais gazon,

A l'ombre de quelque arbre où le lierre s'attache;

On y lira:--Passant, cette pierre te cache

La ruine d'une prison.

Ingouville, mai 1843.

Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus.Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus,Parfois au même nid rend la même colombe.O mères! le berceau communique à la tombe.L'éternité contient plus d'un divin secret.La mère dont je vais vous parler demeuraitA Blois; je l'ai connue en un temps plus prospère;Et sa maison touchait à celle de mon père.Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet.On l'avait mariée à l'homme qu'elle aimait.Elle eut un fils; ce fut une ineffable joie.Ce premier-né couchait dans un berceau de soie;Sa mère l'allaitait; il faisait un doux bruitA côté du chevet nuptial; et, la nuit,La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre,Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l'ombre,Quand, sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil,Penchée, elle écoutait dormir l'enfant vermeil.Dès l'aube, elle chantait, ravie et toute fière.Elle se renversait sur sa chaise en arrière,Son fichu laissant voir son sein gonflé de lait,Et souriait au faible enfant, et l'appelaitAnge, trésor, amour; et mille folles choses.Oh! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses!Comme elle leur parlait! l'enfant, charmant et nu,Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu,Joyeux, de ses genoux montait jusqu'à sa bouche.Tremblant comme le daim qu'une feuille effarouche,Il grandit. Pour l'enfant, grandir, c'est chanceler.Il se mit à marcher, il se mit à parler,Il eut trois ans; doux âge, où déjà la parole,Comme le jeune oiseau, bat de l'aile et s'envole.Et la mère disait: «Mon fils!» et reprenait:«Voyez comme il est grand! il apprend; il connaîtSes lettres. C'est un diable! Il veut que je l'habilleEn homme; il ne veut plus de ses robes de fille;C'est déjà très-méchant, ces petits hommes-là!C'est égal, il lit bien; il ira loin; il aDe l'esprit; je lui fais épeler l'Évangile.»--Et ses yeux adoraient cette tête fragile,Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant,Elle sentait son coeur battre dans son enfant.Un jour,--nous avons tous de ces dates funèbres!--Le croup, monstre hideux, épervier des ténèbres,Sur la blanche maison brusquement s'abattit,Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit,Le saisit à la gorge; ô noire maladie!De l'air par qui l'on vit sinistre perfidie!Qui n'a vu se débattre, hélas! ces doux enfantsQu'étreint le croup féroce en ses doigts étouffants!Ils luttent; l'ombre emplit lentement leurs yeux d'ange.Et de leur bouche froide il sort un râle étrange,Et si mystérieux, qu'il semble qu'on entend,Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant,L'affreux coq du tombeau chanter son aube obscure.Tel qu'un fruit qui du givre a senti la piqûre,L'enfant mourut. La mort entra comme un voleurEt le prit.--Une mère, un père, la douleur,Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles,Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles,Oh! la parole expire où commence le cri;Silence aux mots humains!La mère au coeur meurtri,Pendant qu'à ses côtés pleurait le père sombre,Resta trois mois sinistre, immobile dans l'ombre,L'oeil fixe, murmurant on ne sait quoi d'obscur,Et regardant toujours le même angle du mur.Elle ne mangeait pas; sa vie était sa fièvre;Elle ne répondait à personne; sa lèvreTremblait; on l'entendait, avec un morne effroi,Qui disait à voix basse à quelqu'un:--Rends-le-moi!Et le médecin dit au père:--Il faut distraireCe coeur triste, et donner à l'enfant mort un frère.--Le temps passa; les jours, les semaines, les mois.Elle se sentit mère une seconde fois.Devant le berceau froid de son ange éphémère,Se rappelant l'accent dont il disait:--Ma mère,--Elle songeait, muette, assise sur son lit.Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillitL'être inconnu promis à notre aube mortelle,Elle pâlit.--Quel est cet étranger? dit-elle.Puis elle cria, sombre et tombant à genoux:--Non, non, je ne veux pas! non! tu serais jaloux!O mon doux endormi, toi que la terre glace,Tu dirais: «On m'oublie; un autre a pris ma place;Ma mère l'aime, et rit; elle le trouve beau,Elle l'embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau!»Non, non!--Ainsi pleurait cette douleur profonde.Le jour vint; elle mit un autre enfant au monde,Et le père joyeux cria:--C'est un garçon.Mais le père était seul joyeux dans la maison;La mère restait morne, et la pâle accouchée,Sur l'ancien souvenir tout entière penchée,Rêvait; on lui porta l'enfant sur un coussin;Elle se laissa faire et lui donna le sein;Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée,Pensant au fils nouveau moins qu'à l'âme envolée,Hélas! et songeant moins aux langes qu'au linceul,Elle disait:--Cet ange en son sépulcre est seul!--O doux miracle! ô mère au bonheur revenue!--Elle entendit, avec une voix bien connue,Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras,Et tout bas murmurer:--C'est moi. Ne le dis pas.Août 1843.

Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus.Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus,Parfois au même nid rend la même colombe.O mères! le berceau communique à la tombe.L'éternité contient plus d'un divin secret.La mère dont je vais vous parler demeuraitA Blois; je l'ai connue en un temps plus prospère;Et sa maison touchait à celle de mon père.Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet.On l'avait mariée à l'homme qu'elle aimait.Elle eut un fils; ce fut une ineffable joie.Ce premier-né couchait dans un berceau de soie;Sa mère l'allaitait; il faisait un doux bruitA côté du chevet nuptial; et, la nuit,La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre,Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l'ombre,Quand, sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil,Penchée, elle écoutait dormir l'enfant vermeil.Dès l'aube, elle chantait, ravie et toute fière.Elle se renversait sur sa chaise en arrière,Son fichu laissant voir son sein gonflé de lait,Et souriait au faible enfant, et l'appelaitAnge, trésor, amour; et mille folles choses.Oh! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses!Comme elle leur parlait! l'enfant, charmant et nu,Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu,Joyeux, de ses genoux montait jusqu'à sa bouche.Tremblant comme le daim qu'une feuille effarouche,Il grandit. Pour l'enfant, grandir, c'est chanceler.Il se mit à marcher, il se mit à parler,Il eut trois ans; doux âge, où déjà la parole,Comme le jeune oiseau, bat de l'aile et s'envole.Et la mère disait: «Mon fils!» et reprenait:«Voyez comme il est grand! il apprend; il connaîtSes lettres. C'est un diable! Il veut que je l'habilleEn homme; il ne veut plus de ses robes de fille;C'est déjà très-méchant, ces petits hommes-là!C'est égal, il lit bien; il ira loin; il aDe l'esprit; je lui fais épeler l'Évangile.»--Et ses yeux adoraient cette tête fragile,Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant,Elle sentait son coeur battre dans son enfant.Un jour,--nous avons tous de ces dates funèbres!--Le croup, monstre hideux, épervier des ténèbres,Sur la blanche maison brusquement s'abattit,Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit,Le saisit à la gorge; ô noire maladie!De l'air par qui l'on vit sinistre perfidie!Qui n'a vu se débattre, hélas! ces doux enfantsQu'étreint le croup féroce en ses doigts étouffants!Ils luttent; l'ombre emplit lentement leurs yeux d'ange.Et de leur bouche froide il sort un râle étrange,Et si mystérieux, qu'il semble qu'on entend,Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant,L'affreux coq du tombeau chanter son aube obscure.Tel qu'un fruit qui du givre a senti la piqûre,L'enfant mourut. La mort entra comme un voleurEt le prit.--Une mère, un père, la douleur,Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles,Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles,Oh! la parole expire où commence le cri;Silence aux mots humains!La mère au coeur meurtri,Pendant qu'à ses côtés pleurait le père sombre,Resta trois mois sinistre, immobile dans l'ombre,L'oeil fixe, murmurant on ne sait quoi d'obscur,Et regardant toujours le même angle du mur.Elle ne mangeait pas; sa vie était sa fièvre;Elle ne répondait à personne; sa lèvreTremblait; on l'entendait, avec un morne effroi,Qui disait à voix basse à quelqu'un:--Rends-le-moi!Et le médecin dit au père:--Il faut distraireCe coeur triste, et donner à l'enfant mort un frère.--Le temps passa; les jours, les semaines, les mois.Elle se sentit mère une seconde fois.Devant le berceau froid de son ange éphémère,Se rappelant l'accent dont il disait:--Ma mère,--Elle songeait, muette, assise sur son lit.Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillitL'être inconnu promis à notre aube mortelle,Elle pâlit.--Quel est cet étranger? dit-elle.Puis elle cria, sombre et tombant à genoux:--Non, non, je ne veux pas! non! tu serais jaloux!O mon doux endormi, toi que la terre glace,Tu dirais: «On m'oublie; un autre a pris ma place;Ma mère l'aime, et rit; elle le trouve beau,Elle l'embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau!»Non, non!--Ainsi pleurait cette douleur profonde.Le jour vint; elle mit un autre enfant au monde,Et le père joyeux cria:--C'est un garçon.Mais le père était seul joyeux dans la maison;La mère restait morne, et la pâle accouchée,Sur l'ancien souvenir tout entière penchée,Rêvait; on lui porta l'enfant sur un coussin;Elle se laissa faire et lui donna le sein;Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée,Pensant au fils nouveau moins qu'à l'âme envolée,Hélas! et songeant moins aux langes qu'au linceul,Elle disait:--Cet ange en son sépulcre est seul!--O doux miracle! ô mère au bonheur revenue!--Elle entendit, avec une voix bien connue,Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras,Et tout bas murmurer:--C'est moi. Ne le dis pas.Août 1843.

Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus.

Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus,

Parfois au même nid rend la même colombe.

O mères! le berceau communique à la tombe.

L'éternité contient plus d'un divin secret.

La mère dont je vais vous parler demeurait

A Blois; je l'ai connue en un temps plus prospère;

Et sa maison touchait à celle de mon père.

Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet.

On l'avait mariée à l'homme qu'elle aimait.

Elle eut un fils; ce fut une ineffable joie.

Ce premier-né couchait dans un berceau de soie;

Sa mère l'allaitait; il faisait un doux bruit

A côté du chevet nuptial; et, la nuit,

La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre,

Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l'ombre,

Quand, sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil,

Penchée, elle écoutait dormir l'enfant vermeil.

Dès l'aube, elle chantait, ravie et toute fière.

Elle se renversait sur sa chaise en arrière,

Son fichu laissant voir son sein gonflé de lait,

Et souriait au faible enfant, et l'appelait

Ange, trésor, amour; et mille folles choses.

Oh! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses!

Comme elle leur parlait! l'enfant, charmant et nu,

Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu,

Joyeux, de ses genoux montait jusqu'à sa bouche.

Tremblant comme le daim qu'une feuille effarouche,

Il grandit. Pour l'enfant, grandir, c'est chanceler.

Il se mit à marcher, il se mit à parler,

Il eut trois ans; doux âge, où déjà la parole,

Comme le jeune oiseau, bat de l'aile et s'envole.

Et la mère disait: «Mon fils!» et reprenait:

«Voyez comme il est grand! il apprend; il connaît

Ses lettres. C'est un diable! Il veut que je l'habille

En homme; il ne veut plus de ses robes de fille;

C'est déjà très-méchant, ces petits hommes-là!

C'est égal, il lit bien; il ira loin; il a

De l'esprit; je lui fais épeler l'Évangile.»--

Et ses yeux adoraient cette tête fragile,

Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant,

Elle sentait son coeur battre dans son enfant.

Un jour,--nous avons tous de ces dates funèbres!--

Le croup, monstre hideux, épervier des ténèbres,

Sur la blanche maison brusquement s'abattit,

Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit,

Le saisit à la gorge; ô noire maladie!

De l'air par qui l'on vit sinistre perfidie!

Qui n'a vu se débattre, hélas! ces doux enfants

Qu'étreint le croup féroce en ses doigts étouffants!

Ils luttent; l'ombre emplit lentement leurs yeux d'ange.

Et de leur bouche froide il sort un râle étrange,

Et si mystérieux, qu'il semble qu'on entend,

Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant,

L'affreux coq du tombeau chanter son aube obscure.

Tel qu'un fruit qui du givre a senti la piqûre,

L'enfant mourut. La mort entra comme un voleur

Et le prit.--Une mère, un père, la douleur,

Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles,

Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles,

Oh! la parole expire où commence le cri;

Silence aux mots humains!

La mère au coeur meurtri,

Pendant qu'à ses côtés pleurait le père sombre,

Resta trois mois sinistre, immobile dans l'ombre,

L'oeil fixe, murmurant on ne sait quoi d'obscur,

Et regardant toujours le même angle du mur.

Elle ne mangeait pas; sa vie était sa fièvre;

Elle ne répondait à personne; sa lèvre

Tremblait; on l'entendait, avec un morne effroi,

Qui disait à voix basse à quelqu'un:--Rends-le-moi!

Et le médecin dit au père:--Il faut distraire

Ce coeur triste, et donner à l'enfant mort un frère.--

Le temps passa; les jours, les semaines, les mois.

Elle se sentit mère une seconde fois.

Devant le berceau froid de son ange éphémère,

Se rappelant l'accent dont il disait:--Ma mère,--

Elle songeait, muette, assise sur son lit.

Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillit

L'être inconnu promis à notre aube mortelle,

Elle pâlit.--Quel est cet étranger? dit-elle.

Puis elle cria, sombre et tombant à genoux:

--Non, non, je ne veux pas! non! tu serais jaloux!

O mon doux endormi, toi que la terre glace,

Tu dirais: «On m'oublie; un autre a pris ma place;

Ma mère l'aime, et rit; elle le trouve beau,

Elle l'embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau!»

Non, non!--

Ainsi pleurait cette douleur profonde.

Le jour vint; elle mit un autre enfant au monde,

Et le père joyeux cria:--C'est un garçon.

Mais le père était seul joyeux dans la maison;

La mère restait morne, et la pâle accouchée,

Sur l'ancien souvenir tout entière penchée,

Rêvait; on lui porta l'enfant sur un coussin;

Elle se laissa faire et lui donna le sein;

Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée,

Pensant au fils nouveau moins qu'à l'âme envolée,

Hélas! et songeant moins aux langes qu'au linceul,

Elle disait:--Cet ange en son sépulcre est seul!

--O doux miracle! ô mère au bonheur revenue!--

Elle entendit, avec une voix bien connue,

Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras,

Et tout bas murmurer:--C'est moi. Ne le dis pas.

Août 1843.

Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!Au gré des envieux la foule loue et blâme;Vous me connaissez, vous!--vous m'avez vu souvent,Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.Vous le savez, la pierre où court un scarabée,Une humble goutte d'eau de fleur en fleur tombée.Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour.La contemplation m'emplit le coeur d'amour.Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure,Avec ces mots que dit l'esprit à la nature,Questionner tout bas vos rameaux palpitants,Et du même regard poursuivre en même temps,Pensif, le front baissé, l'oeil dans l'herbe profonde,L'étude d'un atome et l'étude du monde.Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu!Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,Vous savez que je suis calme et pur comme vous.Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance,Et je suis plein d'oubli comme vous de silence!La haine sur mon nom répand en vain son fiel;Toujours,--je vous atteste, ô bois aimés du ciel!--J'ai chassé loin de moi toute pensée amère,Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,Ravins où l'on entend filtrer les sources vives,Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois,Dans votre solitude où je rentre en moi-même,Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime!Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,Forêt! c'est dans votre ombre et dans votre mystère,C'est sous votre branchage auguste et solitaire,Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,Et que je veux dormir quand je m'endormirai.Juin 1843.

Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!Au gré des envieux la foule loue et blâme;Vous me connaissez, vous!--vous m'avez vu souvent,Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.Vous le savez, la pierre où court un scarabée,Une humble goutte d'eau de fleur en fleur tombée.Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour.La contemplation m'emplit le coeur d'amour.Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure,Avec ces mots que dit l'esprit à la nature,Questionner tout bas vos rameaux palpitants,Et du même regard poursuivre en même temps,Pensif, le front baissé, l'oeil dans l'herbe profonde,L'étude d'un atome et l'étude du monde.Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu!Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,Vous savez que je suis calme et pur comme vous.Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance,Et je suis plein d'oubli comme vous de silence!La haine sur mon nom répand en vain son fiel;Toujours,--je vous atteste, ô bois aimés du ciel!--J'ai chassé loin de moi toute pensée amère,Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,Ravins où l'on entend filtrer les sources vives,Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois,Dans votre solitude où je rentre en moi-même,Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime!Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,Forêt! c'est dans votre ombre et dans votre mystère,C'est sous votre branchage auguste et solitaire,Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,Et que je veux dormir quand je m'endormirai.Juin 1843.

Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!

Au gré des envieux la foule loue et blâme;

Vous me connaissez, vous!--vous m'avez vu souvent,

Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.

Vous le savez, la pierre où court un scarabée,

Une humble goutte d'eau de fleur en fleur tombée.

Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour.

La contemplation m'emplit le coeur d'amour.

Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure,

Avec ces mots que dit l'esprit à la nature,

Questionner tout bas vos rameaux palpitants,

Et du même regard poursuivre en même temps,

Pensif, le front baissé, l'oeil dans l'herbe profonde,

L'étude d'un atome et l'étude du monde.

Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,

Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu!

Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,

Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,

Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,

Vous savez que je suis calme et pur comme vous.

Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance,

Et je suis plein d'oubli comme vous de silence!

La haine sur mon nom répand en vain son fiel;

Toujours,--je vous atteste, ô bois aimés du ciel!--

J'ai chassé loin de moi toute pensée amère,

Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!

Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,

Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,

Ravins où l'on entend filtrer les sources vives,

Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!

Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,

Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois,

Dans votre solitude où je rentre en moi-même,

Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime!

Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,

Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,

Forêt! c'est dans votre ombre et dans votre mystère,

C'est sous votre branchage auguste et solitaire,

Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,

Et que je veux dormir quand je m'endormirai.

Juin 1843.

L'enfant, voyant l'aïeule à filer occupée,Veut faire une quenouille à sa grande poupée.L'aïeule s'assoupit un peu; c'est le moment.L'enfant vient par derrière et tire doucementUn brin de la quenouille où le fuseau tournoie,Puis s'enfuit triomphante, emportant avec joieLa belle laine d'or que le safran jaunit,Autant qu'en pourrait prendre un oiseau pour son nid.Cauteretz, août 1843.

L'enfant, voyant l'aïeule à filer occupée,Veut faire une quenouille à sa grande poupée.L'aïeule s'assoupit un peu; c'est le moment.L'enfant vient par derrière et tire doucementUn brin de la quenouille où le fuseau tournoie,Puis s'enfuit triomphante, emportant avec joieLa belle laine d'or que le safran jaunit,Autant qu'en pourrait prendre un oiseau pour son nid.Cauteretz, août 1843.

L'enfant, voyant l'aïeule à filer occupée,

Veut faire une quenouille à sa grande poupée.

L'aïeule s'assoupit un peu; c'est le moment.

L'enfant vient par derrière et tire doucement

Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie,

Puis s'enfuit triomphante, emportant avec joie

La belle laine d'or que le safran jaunit,

Autant qu'en pourrait prendre un oiseau pour son nid.

Cauteretz, août 1843.

Le soleil, dans les monts où sa clarté s'étale,Ajuste à son arc d'or sa flèche horizontale;Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons;Là rit dans les rochers, veinés comme des marbres,Une chaumière heureuse; en haut, un bouquet d'arbres.Au-dessous, un bouquet d'enfants.C'est l'instant de songer aux choses redoutables.On entend les buveurs danser autour des tables;Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux,Ils mêlent aux refrains leurs amours peu farouches,Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouchesVont écrire autour d'eux leurs noms sur leurs tombeaux.Mourir! demandons-nous, à toute heure, en nous-même:--Comment passerons-nous le passage suprême?--Finir avec grandeur est un illustre effort.Le moment est lugubre et l'âme est accablée;Quel pas que la sortie!--Oh! l'affreuse valléeQue l'embuscade de la mort!Quel frisson dans les os de l'agonisant blême!Autour de lui tout marche et vit, tout rit, tout aime;La fleur luit, l'oiseau chante en son palais d'été,Tandis que le mourant en qui décroît la flamme,Frémit sous ce grand ciel, précipice de l'âme,Abîme effrayant d'ombre et de tranquillité!Souvent, me rappelant le front étrange et pâleDe tous ceux que j'ai vus à cette heure fatale,Êtres qui ne sont plus, frères, amis, parents,Aux instants où l'esprit à rêver se hasarde,Souvent je me suis dit: Qu'est-ce donc qu'il regardeCet oeil effaré des mourants?Que voit-il?...--O terreur! de ténébreuses routes,Un chaos composé de spectres et de doutes,La terre vision, le ver réalité,Un jour oblique et noir qui, troublant l'âme errante,Mêle au dernier rayon de la vie expiranteTa première lueur, sinistre éternité!On croit sentir dans l'ombre une horrible piqûre.Tout ce qu'on fit s'en va comme une fête obscure,Et tout ce qui riait devient peine ou remord.Quel moment, même, hélas! pour l'âme la plus haute,Quand le vrai tout à coup paraît, quand la vie ôteSon masque, et dit: «Je suis la mort!»Ah! si tu fais trembler même un coeur sans reproche,Sépulcre! le méchant avec horreur t'approche.Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu;Sur ton vide pour lui quand ta pierre se lève,Il s'y penche; il y voit, ainsi que dans un rêve,La face vague et sombre et l'oeil fixe de Dieu.Biarritz, juillet 1843.

Le soleil, dans les monts où sa clarté s'étale,Ajuste à son arc d'or sa flèche horizontale;Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons;Là rit dans les rochers, veinés comme des marbres,Une chaumière heureuse; en haut, un bouquet d'arbres.Au-dessous, un bouquet d'enfants.C'est l'instant de songer aux choses redoutables.On entend les buveurs danser autour des tables;Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux,Ils mêlent aux refrains leurs amours peu farouches,Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouchesVont écrire autour d'eux leurs noms sur leurs tombeaux.Mourir! demandons-nous, à toute heure, en nous-même:--Comment passerons-nous le passage suprême?--Finir avec grandeur est un illustre effort.Le moment est lugubre et l'âme est accablée;Quel pas que la sortie!--Oh! l'affreuse valléeQue l'embuscade de la mort!Quel frisson dans les os de l'agonisant blême!Autour de lui tout marche et vit, tout rit, tout aime;La fleur luit, l'oiseau chante en son palais d'été,Tandis que le mourant en qui décroît la flamme,Frémit sous ce grand ciel, précipice de l'âme,Abîme effrayant d'ombre et de tranquillité!Souvent, me rappelant le front étrange et pâleDe tous ceux que j'ai vus à cette heure fatale,Êtres qui ne sont plus, frères, amis, parents,Aux instants où l'esprit à rêver se hasarde,Souvent je me suis dit: Qu'est-ce donc qu'il regardeCet oeil effaré des mourants?Que voit-il?...--O terreur! de ténébreuses routes,Un chaos composé de spectres et de doutes,La terre vision, le ver réalité,Un jour oblique et noir qui, troublant l'âme errante,Mêle au dernier rayon de la vie expiranteTa première lueur, sinistre éternité!On croit sentir dans l'ombre une horrible piqûre.Tout ce qu'on fit s'en va comme une fête obscure,Et tout ce qui riait devient peine ou remord.Quel moment, même, hélas! pour l'âme la plus haute,Quand le vrai tout à coup paraît, quand la vie ôteSon masque, et dit: «Je suis la mort!»Ah! si tu fais trembler même un coeur sans reproche,Sépulcre! le méchant avec horreur t'approche.Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu;Sur ton vide pour lui quand ta pierre se lève,Il s'y penche; il y voit, ainsi que dans un rêve,La face vague et sombre et l'oeil fixe de Dieu.Biarritz, juillet 1843.

Le soleil, dans les monts où sa clarté s'étale,

Ajuste à son arc d'or sa flèche horizontale;

Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons;

Là rit dans les rochers, veinés comme des marbres,

Une chaumière heureuse; en haut, un bouquet d'arbres.

Au-dessous, un bouquet d'enfants.

C'est l'instant de songer aux choses redoutables.

On entend les buveurs danser autour des tables;

Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux,

Ils mêlent aux refrains leurs amours peu farouches,

Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouches

Vont écrire autour d'eux leurs noms sur leurs tombeaux.

Mourir! demandons-nous, à toute heure, en nous-même:

--Comment passerons-nous le passage suprême?--

Finir avec grandeur est un illustre effort.

Le moment est lugubre et l'âme est accablée;

Quel pas que la sortie!--Oh! l'affreuse vallée

Que l'embuscade de la mort!

Quel frisson dans les os de l'agonisant blême!

Autour de lui tout marche et vit, tout rit, tout aime;

La fleur luit, l'oiseau chante en son palais d'été,

Tandis que le mourant en qui décroît la flamme,

Frémit sous ce grand ciel, précipice de l'âme,

Abîme effrayant d'ombre et de tranquillité!

Souvent, me rappelant le front étrange et pâle

De tous ceux que j'ai vus à cette heure fatale,

Êtres qui ne sont plus, frères, amis, parents,

Aux instants où l'esprit à rêver se hasarde,

Souvent je me suis dit: Qu'est-ce donc qu'il regarde

Cet oeil effaré des mourants?

Que voit-il?...--O terreur! de ténébreuses routes,

Un chaos composé de spectres et de doutes,

La terre vision, le ver réalité,

Un jour oblique et noir qui, troublant l'âme errante,

Mêle au dernier rayon de la vie expirante

Ta première lueur, sinistre éternité!

On croit sentir dans l'ombre une horrible piqûre.

Tout ce qu'on fit s'en va comme une fête obscure,

Et tout ce qui riait devient peine ou remord.

Quel moment, même, hélas! pour l'âme la plus haute,

Quand le vrai tout à coup paraît, quand la vie ôte

Son masque, et dit: «Je suis la mort!»

Ah! si tu fais trembler même un coeur sans reproche,

Sépulcre! le méchant avec horreur t'approche.

Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu;

Sur ton vide pour lui quand ta pierre se lève,

Il s'y penche; il y voit, ainsi que dans un rêve,

La face vague et sombre et l'oeil fixe de Dieu.

Biarritz, juillet 1843.

J'aime l'araignée et j'aime l'ortie,Parce qu'on les hait;Et que rien n'exauce et que tout châtieLeur morne souhait;Parce qu'elles sont maudites, chétives,Noirs êtres rampants;Parce qu'elles sont les tristes captivesDe leur guet-apens;Parce qu'elles sont prises dans leur oeuvre;O sort! fatals noeuds!Parce que l'ortie est une couleuvre,L'araignée un gueux;Parce qu'elles ont l'ombre des abîmes,Parce qu'on les fuit,Parce qu'elles sont toutes deux victimesDe la sombre nuit.Passants, faites grâce à la plante obscure,Au pauvre animal.Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,Oh! plaignez le mal!Il n'est rien qui n'ait sa mélancolie;Tout veut un baiser.Dans leur fauve horreur, pour peu qu'on oublieDe les écraser,Pour peu qu'on leur jette un oeil moins superbe,Tout bas, loin du jour,La vilaine bête et la mauvaise herbeMurmurent: Amour!Juillet 1842.

J'aime l'araignée et j'aime l'ortie,Parce qu'on les hait;Et que rien n'exauce et que tout châtieLeur morne souhait;Parce qu'elles sont maudites, chétives,Noirs êtres rampants;Parce qu'elles sont les tristes captivesDe leur guet-apens;Parce qu'elles sont prises dans leur oeuvre;O sort! fatals noeuds!Parce que l'ortie est une couleuvre,L'araignée un gueux;Parce qu'elles ont l'ombre des abîmes,Parce qu'on les fuit,Parce qu'elles sont toutes deux victimesDe la sombre nuit.Passants, faites grâce à la plante obscure,Au pauvre animal.Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,Oh! plaignez le mal!Il n'est rien qui n'ait sa mélancolie;Tout veut un baiser.Dans leur fauve horreur, pour peu qu'on oublieDe les écraser,Pour peu qu'on leur jette un oeil moins superbe,Tout bas, loin du jour,La vilaine bête et la mauvaise herbeMurmurent: Amour!Juillet 1842.

J'aime l'araignée et j'aime l'ortie,

Parce qu'on les hait;

Et que rien n'exauce et que tout châtie

Leur morne souhait;

Parce qu'elles sont maudites, chétives,

Noirs êtres rampants;

Parce qu'elles sont les tristes captives

De leur guet-apens;

Parce qu'elles sont prises dans leur oeuvre;

O sort! fatals noeuds!

Parce que l'ortie est une couleuvre,

L'araignée un gueux;

Parce qu'elles ont l'ombre des abîmes,

Parce qu'on les fuit,

Parce qu'elles sont toutes deux victimes

De la sombre nuit.

Passants, faites grâce à la plante obscure,

Au pauvre animal.

Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,

Oh! plaignez le mal!

Il n'est rien qui n'ait sa mélancolie;

Tout veut un baiser.

Dans leur fauve horreur, pour peu qu'on oublie

De les écraser,

Pour peu qu'on leur jette un oeil moins superbe,

Tout bas, loin du jour,

La vilaine bête et la mauvaise herbe

Murmurent: Amour!

Juillet 1842.

Shakspeare songe; loin du Versailles éclatant,Des buis taillés, des ifs peignés, où l'on entendGémir la tragédie éplorée et prolixe,Il contemple la foule avec son regard fixe,Et toute la forêt frissonne devant lui.Pâle, il marche, au dedans de lui-même ébloui;Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière,Secouant sur sa tête un haillon de lumière.Son crâne transparent est plein d'âmes, de corps,De rêves, dont on voit la lueur du dehors;Le monde tout entier passe à travers son crible;Il tient toute la vie en son poignet terrible;Il fait sortir de l'homme un sanglot surhumain,Dans ce génie étrange où l'on perd son chemin,Comme dans une mer, notre esprit parfois sombre;Nous sentons, frémissants, dans son théâtre sombre,Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant,Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc.Jamais il ne recule; il est géant, il dompteRichard-Trois, léopard, Caliban, mastodonte;L'idéal est le vin que verse ce Bacchus.Les sujets monstrueux qu'il a pris et vaincusRâlent autour de lui, splendides ou difformes;Il étreint Lear, Brutus, Hamlet, êtres énormes,Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour,Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour;Et, même après Eschyle, effarant Melpomène,Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d'âme humaine,De la chair d'Othello, des restes de Macbeth,Dans son oeuvre, du drame effrayant alphabet,Il se repose; ainsi le noir lion des jonglesS'endort dans l'antre immense avec du sang aux ongles.Paris, avril 1835.

Shakspeare songe; loin du Versailles éclatant,Des buis taillés, des ifs peignés, où l'on entendGémir la tragédie éplorée et prolixe,Il contemple la foule avec son regard fixe,Et toute la forêt frissonne devant lui.Pâle, il marche, au dedans de lui-même ébloui;Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière,Secouant sur sa tête un haillon de lumière.Son crâne transparent est plein d'âmes, de corps,De rêves, dont on voit la lueur du dehors;Le monde tout entier passe à travers son crible;Il tient toute la vie en son poignet terrible;Il fait sortir de l'homme un sanglot surhumain,Dans ce génie étrange où l'on perd son chemin,Comme dans une mer, notre esprit parfois sombre;Nous sentons, frémissants, dans son théâtre sombre,Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant,Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc.Jamais il ne recule; il est géant, il dompteRichard-Trois, léopard, Caliban, mastodonte;L'idéal est le vin que verse ce Bacchus.Les sujets monstrueux qu'il a pris et vaincusRâlent autour de lui, splendides ou difformes;Il étreint Lear, Brutus, Hamlet, êtres énormes,Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour,Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour;Et, même après Eschyle, effarant Melpomène,Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d'âme humaine,De la chair d'Othello, des restes de Macbeth,Dans son oeuvre, du drame effrayant alphabet,Il se repose; ainsi le noir lion des jonglesS'endort dans l'antre immense avec du sang aux ongles.Paris, avril 1835.

Shakspeare songe; loin du Versailles éclatant,

Des buis taillés, des ifs peignés, où l'on entend

Gémir la tragédie éplorée et prolixe,

Il contemple la foule avec son regard fixe,

Et toute la forêt frissonne devant lui.

Pâle, il marche, au dedans de lui-même ébloui;

Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière,

Secouant sur sa tête un haillon de lumière.

Son crâne transparent est plein d'âmes, de corps,

De rêves, dont on voit la lueur du dehors;

Le monde tout entier passe à travers son crible;

Il tient toute la vie en son poignet terrible;

Il fait sortir de l'homme un sanglot surhumain,

Dans ce génie étrange où l'on perd son chemin,

Comme dans une mer, notre esprit parfois sombre;

Nous sentons, frémissants, dans son théâtre sombre,

Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant,

Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc.

Jamais il ne recule; il est géant, il dompte

Richard-Trois, léopard, Caliban, mastodonte;

L'idéal est le vin que verse ce Bacchus.

Les sujets monstrueux qu'il a pris et vaincus

Râlent autour de lui, splendides ou difformes;

Il étreint Lear, Brutus, Hamlet, êtres énormes,

Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour,

Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour;

Et, même après Eschyle, effarant Melpomène,

Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d'âme humaine,

De la chair d'Othello, des restes de Macbeth,

Dans son oeuvre, du drame effrayant alphabet,

Il se repose; ainsi le noir lion des jongles

S'endort dans l'antre immense avec du sang aux ongles.

Paris, avril 1835.

La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre;C'est l'hiver; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,Être dans mon foyer la bûche de Noël?--Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel.Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme.Aimez, vivez.--Veux-tu, bon arbre, être timonDe charrue?--Oui, je veux creuser le noir limon,Et tirer l'épi d'or de la terre profonde.Quand le soc a passé, la plaine devient blonde,La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert,Et l'aube en pleurs sourit.--Veux-tu, bel arbre vert,Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe,De la maison de l'homme être le pilier?--Frappe.Je puis porter les toits, ayant porté les nids.Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis;Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles;Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.--Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau?--Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau.Le navire est pour moi, dans l'immense mystère,Ce qu'est pour vous la tombe; il m'arrache à la terre,Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini.J'irai voir ces grands cieux d'où l'hiver est banni,Et dont plus d'un essaim me parle en son passage.Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage,Le profond Océan, d'obscurité vêtu,Ne m'épouvante point: oui, frappe.--Arbre, veux-tuÊtre gibet?--Silence, homme! va-t'en, cognée!J'appartiens à la vie, à la vie indignée!Va-t'en, bourreau! va-t'en, juge! fuyez, démons!Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts;Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches;Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches!Arrière! homme, tuez, ouvriers du trépas,Soyez sanglants, mauvais, durs; mais ne venez pas,Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes,Vous chercher un complice au milieu des grands chênes!Ne faites pas servir à vos crimes, vivants,L'arbre mystérieux à qui parlent les vents!Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres.Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.Allez-vous-en! laissez l'arbre dans ses déserts.A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,Accouplez l'échafaud et le supplice; faites.Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux fêtes,Le malheureux, chargé de fautes et de maux;Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux!Janvier 1843.

La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre;C'est l'hiver; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,Être dans mon foyer la bûche de Noël?--Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel.Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme.Aimez, vivez.--Veux-tu, bon arbre, être timonDe charrue?--Oui, je veux creuser le noir limon,Et tirer l'épi d'or de la terre profonde.Quand le soc a passé, la plaine devient blonde,La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert,Et l'aube en pleurs sourit.--Veux-tu, bel arbre vert,Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe,De la maison de l'homme être le pilier?--Frappe.Je puis porter les toits, ayant porté les nids.Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis;Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles;Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.--Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau?--Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau.Le navire est pour moi, dans l'immense mystère,Ce qu'est pour vous la tombe; il m'arrache à la terre,Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini.J'irai voir ces grands cieux d'où l'hiver est banni,Et dont plus d'un essaim me parle en son passage.Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage,Le profond Océan, d'obscurité vêtu,Ne m'épouvante point: oui, frappe.--Arbre, veux-tuÊtre gibet?--Silence, homme! va-t'en, cognée!J'appartiens à la vie, à la vie indignée!Va-t'en, bourreau! va-t'en, juge! fuyez, démons!Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts;Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches;Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches!Arrière! homme, tuez, ouvriers du trépas,Soyez sanglants, mauvais, durs; mais ne venez pas,Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes,Vous chercher un complice au milieu des grands chênes!Ne faites pas servir à vos crimes, vivants,L'arbre mystérieux à qui parlent les vents!Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres.Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.Allez-vous-en! laissez l'arbre dans ses déserts.A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,Accouplez l'échafaud et le supplice; faites.Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux fêtes,Le malheureux, chargé de fautes et de maux;Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux!Janvier 1843.

La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre;

C'est l'hiver; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,

Être dans mon foyer la bûche de Noël?

--Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel.

Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,

Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme.

Aimez, vivez.--Veux-tu, bon arbre, être timon

De charrue?--Oui, je veux creuser le noir limon,

Et tirer l'épi d'or de la terre profonde.

Quand le soc a passé, la plaine devient blonde,

La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert,

Et l'aube en pleurs sourit.--Veux-tu, bel arbre vert,

Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe,

De la maison de l'homme être le pilier?--Frappe.

Je puis porter les toits, ayant porté les nids.

Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis;

Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles;

Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.

--Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau?

--Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau.

Le navire est pour moi, dans l'immense mystère,

Ce qu'est pour vous la tombe; il m'arrache à la terre,

Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini.

J'irai voir ces grands cieux d'où l'hiver est banni,

Et dont plus d'un essaim me parle en son passage.

Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage,

Le profond Océan, d'obscurité vêtu,

Ne m'épouvante point: oui, frappe.--Arbre, veux-tu

Être gibet?--Silence, homme! va-t'en, cognée!

J'appartiens à la vie, à la vie indignée!

Va-t'en, bourreau! va-t'en, juge! fuyez, démons!

Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts;

Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches;

Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches!

Arrière! homme, tuez, ouvriers du trépas,

Soyez sanglants, mauvais, durs; mais ne venez pas,

Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes,

Vous chercher un complice au milieu des grands chênes!

Ne faites pas servir à vos crimes, vivants,

L'arbre mystérieux à qui parlent les vents!

Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres.

Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.

Allez-vous-en! laissez l'arbre dans ses déserts.

A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,

Accouplez l'échafaud et le supplice; faites.

Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux fêtes,

Le malheureux, chargé de fautes et de maux;

Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux!

Janvier 1843.

ILe jour mourait; j'étais près des mers, sur la grève.Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve,Jeune esprit qui se tait!La terre, s'inclinant comme un vaisseau qui sombre,En tournant dans l'espace allait plongeant dans l'ombre;La pâle nuit montait.La pâle nuit levait son front dans les nuées;Les choses s'effaçaient, blêmes, diminuées,Sans forme et sans couleur;Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre;On sentait à la fois la tristesse descendreEt monter la douleur.Ceux dont les yeux pensifs contemplent la natureVoyaient l'urne d'en haut, vague rondeur obscure,Se pencher dans les cieux,Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,Le soir silencieux!Les nuages rampaient le long des promontoires;Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires,Sentait confusémentDe tout cet océan, de toute cette terre,Sortir sous l'oeil de Dieu je ne sais quoi d'austère,D'auguste et de charmant!J'avais à mes côtés ma fille bien-aimée.La nuit se répandait ainsi qu'une fumée.Rêveur, ô Jéhovah,Je regardais en moi, les paupières baissées,Cette ombre qui se fait aussi dans nos penséesQuant ton soleil s'en va!Soudain l'enfant bénie, ange au regard de femme,Dont je tenais la main et qui tenait mon âme,Me parla, douce voix!Et, me montrant l'eau sombre et la rive âpre et brune,Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune:--Père, dit-elle, vois!Vois donc, là-bas, où l'ombre aux flancs des coteaux rampe,Ces feux jumeaux briller comme une double lampeQui remuerait au vent!Quels sont ces deux foyers qu'au loin la brume voile?--L'un est un feu de pâtre et l'autre est une étoile;Deux mondes, mon enfant!IIDeux mondes!--l'un est dans l'espace,Dans les ténèbres de l'azur,Dans l'étendue où tout s'efface.Radieux gouffre! abîme obscur!Enfant, comme deux hirondelles,Oh, si tous deux, âmes fidèles,Nous pouvions fuir à tire-d'ailes.Et plonger dans cette épaisseurD'où la création découle,Où flotte, vit, meurt, brille et rouleL'astre imperceptible à la foule,Incommensurable au penseur;Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes;Si nous pouvions passer les bleus septentrions,Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornesJusqu'à ce qu'à la fin, éperdus, nous voyions,Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore,Cette petite étoile, atome de phosphore,Devenir par degrés un monstre de rayons;S'il nous était donné de faireCe voyage démesuré,Et de voler, de sphère en sphère,A ce grand soleil ignoré;Si, par un archange qui l'aime,L'homme aveugle, frémissant, blême,Dans les profondeurs du problème,Vivant, pouvait être introduit;Si nous pouvions fuir notre centre,Et, forçant l'ombre où Dieu seul entre,Aller voir de près dans leur antreCes énormités de la nuit;Ce qui t'apparaîtrait te ferait trembler, ange!Rien, pas de vision, pas de songe insensé,Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange,Monde informe, et d'un tel mystère composé,Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante,Et qu'il ne resterait de nous dans l'épouvanteQu'un regard ébloui sous un front hérissé!O contemplation splendide!Oh! de pôles, d'axes, de feux,De la matière et du fluide,Balancement prodigieux!D'aimant qui lutte, d'air qui vibre,De force esclave et d'éther libre,Vaste et magnifique équilibre!Monde rêve! idéal réel!Lueurs! tonnerres! jets de soufre!Mystère qui chante et qui souffre!Formule nouvelle du gouffre!Mot nouveau du noir livre ciel!Tu verrais!--un soleil, autour de lui des mondes,Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d'eux;Là, des fourmillements de sphères vagabondes;Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux;Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie;D'un coin de l'infini formidable incendie,Rayonnement sublime ou flamboiement hideux!Regardons, puisque nous y sommes!Figure-toi! figure-toi!Plus rien des choses que tu nommes!Un autre monde! une autre loi!La terre a fui dans l'étendue;Derrière nous elle est perdue!Jour nouveau! nuit inattendue!D'autres groupes d'astres au ciel!Une nature qu'on ignore,Qui, s'ils voyaient sa fauve aurore,Ferait accourir PythagoreEt reculer Ézéchiel!Ce qu'on prend pour un mont est une hydre; ces arbresSont des bêtes; ces rocs hurlent avec fureur;Le feu chante; le sang coule aux veines des marbres.Ce monde est-il le vrai? le nôtre est-il l'erreur?O possibles qui sont pour nous les impossibles!Réverbérations des chimères visibles!Le baiser de la vie ici nous fait horreur.Et, si nous pouvions voir les hommesLes ébauches, les embryons,Qui sont là ce qu'ailleurs nous sommes,Comme, eux et nous, nous frémirionsRencontre inexprimable et sombre!Nous nous regarderions dans l'ombreDe monstre à monstre, fils du nombreEt du temps qui s'évanouit;Et, si nos langages funèbresPouvaient échanger leurs algèbres,Nous dirions: «Qu'êtes-vous, ténèbres?»Ils diraient: «D'où venez-vous, nuit?»·Sont-ils aussi des coeurs, des cerveaux, des entrailles?Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé?Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles,Des Lucrèce niant tout ce qu'on a rêvé,Qui, du noir infini feuilletant les registres,Ont écrit: Rien, au bas de ses pages sinistres;Et, penchés sur l'abîme, ont dit: «L'oeil est crevé!»Tous ces êtres, comme nous-même,S'en vont en pâles tourbillons;La création mêle et sèmeLeur cendre à de nouveaux sillons;Un vient, un autre le remplace,Et passe sans laisser de trace;Le souffle les crée et les chasse;Le gouffre en proie aux quatre vents,Comme la mer aux vastes lames,Mêle éternellement ses flammesA ce sombre écroulement d'âmes,De fantômes et de vivants!L'abîme semble fou sous l'ouragan de l'être.Quelle tempête autour de l'astre radieux!Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître,Jusqu'à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux;Car, un jour, il faudra que l'étoile aussi tombe,L'étoile voit neiger les âmes dans la tombe,L'âme verra neiger les astres dans les cieux!·Par instant, dans le vague espace,Regarde, enfant! tu vas la voir!Une brusque planète passe;C'est d'abord au loin un point noir;Plus prompte que la trombe folle,Elle vient, court, approche, vole;A peine a lui son auréole,Que déjà, remplissant le ciel,Sa rondeur farouche commenceA cacher le gouffre en démence,Et semble ton couvercle immense,O puits du vertige éternel!C'est elle! éclair! voilà sa livide surfaceAvec tous les frissons de ses océans verts!Elle apparaît, s'en va, décroît, pâlit, s'efface,Et rentre, atome obscur, aux cieux d'ombre couverts,Et tout s'évanouit, vaste aspect, bruit sublime...--Quel est ce projectile inouï de l'abîme?O boulets monstrueux qui sont des univers!Dans un éloignement nocturne,Roule avec un râle effrayantQuelque épouvantable SaturneTournant son anneau flamboyant;La braise en pleut comme d'un crible;Jean de Patmos, l'esprit terrible,Vit en songe cet astre horribleEt tomba presque évanoui:Car, rêvant sa noire épopée,Il crut, d'éclairs enveloppée,Voir fuir une roue, échappéeAu sombre char d'Adonaï!Et, par instants encor,--tout va-t-il se dissoudre?--Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit,Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre,Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit;Puis s'évade en hurlant, pâle et surnaturelle,Traînant sa chevelure éparse derrière elle,Comme une Canidie affreuse qui s'enfuit.Quelques-uns de ces globes meurent;Dans le semoun et le mistralLeurs mers sanglotent, leurs flots pleurent;Leur flanc crache un brasier central.Sphères par la neige engourdies,Ils ont d'étranges maladies,Pestes, déluges, incendies,Tremblements profonds et fréquents;Leur propre abîme les consume;Leur haleine flamboie et fume;On entend de loin dans leur brumeLa toux lugubre des volcans.·Ils sont! ils vont! ceux-ci brillants, ceux-là difformes,Tous portant des vivants et des créations!Ils jettent dans l'azur des cônes d'ombre énormes,Ténèbres qui des cieux traversent les rayons,Où le regard, ainsi que des flambeaux farouchesL'un après l'autre éteints par d'invisibles bouches,Voit plonger tour à tour les constellations!Quel Zorobabel formidable,Quel Dédale vertigineux,Cieux! a bâti dans l'insondableTout ce noir chaos lumineux?Soleils, astres aux larges queues,Gouffres! ô millions de lieues!Sombres architectures bleues!Quel bras a fait, créé, produitCes tours d'or que nuls yeux ne comptent,Ces firmaments qui se confrontent,Ces Babels d'étoiles qui montentDans ces Babylones de nuit?Qui, dans l'ombre vivante et l'aube sépulcrale,Qui, dans l'horreur fatale et dans l'amour profond,A tordu ta splendide et sinistre spirale,Ciel, où les univers se font et se défont?Un double précipice à la fois les réclame.«Immensité!» dit l'être. «Éternité!» dit l'âme.A jamais! le sans fin roule dans le sans fond.·L'inconnu, celui dont maint sageDans la brume obscure a douté,L'immobile et muet visage,Le voile de l'éternité,A, pour montrer son ombre au crime,Sa flamme au juste magnanime,Jeté pêle-mêle à l'abîmeTous ses masques, noirs ou vermeils;Dans les éthers inaccessibles,Ils flottent, cachés ou visibles;Et ce sont ces masques terriblesQue nous appelons les soleils!Et les peuples ont vu passer dans les ténèbresCes spectres de la nuit que nul ne pénétra;Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres,Ont crié: Jupiter! Allah! Vishnou! Mithra!Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes,Tous ces masques hagards s'effaceront d'eux-mêmes;Alors, la face immense et calme apparaîtra!IIIEnfant! l'autre de ces deux mondes,C'est le coeur d'un homme!--parfois,Comme une perle au fond des ondes,Dieu cache une âme au fond des bois.Dieu cache un homme sous les chênes;Et le sacre en d'austères lieuxAvec le silence des plaines,L'ombre des monts, l'azur des cieux!O ma fille, avec son mystèreLe soir envahit pas à pasL'esprit d'un prêtre involontaire,Près de ce feu qui luit là-bas!Cet homme, dans quelque ruine,Avec la ronce et le lézard,Vit sous la brume et la bruine,Fruit tombé de l'arbre hasard!Il est devenu presque fauve;Son bâton est son seul appui.En le voyant, l'homme se sauve;La bête seule vient à lui.Il est l'être crépusculaire.On a peur de l'apercevoir;Pâtre tant que le jour l'éclaire,Fantôme dès que vient le soir.La faneuse dans la clairièreLe voit quand il fait, par moment,Comme une ombre hors de sa bière,Un pas hors de l'isolement.Son vêtement dans ces décombres,C'est un sac de cendre et de deuil,Linceul troué par les clous sombresDe la misère, ce cercueil.Le pommier lui jette ses pommes;Il vit dans l'ombre enseveli;C'est un pauvre homme loin des hommes,C'est un habitant de l'oubli;C'est un indigent sous la bure,Un vieux front de la pauvreté,Un haillon dans une masure,Un esprit dans l'immensité!·Dans la nature transparente,C'est l'oeil des regards ingénus,Un penseur à l'âme ignorante,Un grave marcheur aux pieds nus!Oui, c'est un coeur, une prunelle,C'est un souffrant, c'est un songeur,Sur qui la lueur éternelleFait trembler sa vague rougeur.Il est là, l'âme aux cieux ravie,Et près d'un branchage enflammé.Pense, lui-même par la vieTison à demi consumé.Il est calme en cette ombre épaisse;Il aura bien toujours un peuD'herbe pour que son bétail paisse,De bois pour attiser son feu.Nos luttes, nos chocs, nos désastres,Il les ignore; il ne veut rienQue, la nuit, le regard des astres,Le jour, le regard de son chien.Son troupeau gît sur l'herbe unie;Il est là, lui, pasteur, ami,Seul éveillé, comme un génieA côté d'un peuple endormi.Ses brebis, d'un rien remuées,Ouvrant l'oeil près du feu qui luit,Aperçoivent sous les nuéesSa forme droite dans la nuit;Et, bouc qui bêle, agneau qui danse,Dorment dans les bois hasardeuxSous ce grand spectre ProvidenceQu'ils sentent debout auprès d'eux.·Le pâtre songe, solitaire,Pauvre et nu, mangeant son pain bis;Il ne connaît rien de la terreQue ce que broute la brebis.Pourtant, il sait que l'homme souffre;Mais il sonde l'éther profond.Toute solitude est un gouffre,Toute solitude est un mont.Dès qu'il est debout sur ce faîte,Le ciel reprend cet étranger;La Judée avait le prophète,La Chaldée avait le berger.Ils tâtaient le ciel l'un de l'autre;Et, plus tard, sous le feu divin,Du prophète naquit l'apôtre,Du pâtre naquit le devin.La foule raillait leur démence;Et l'homme dut, aux jours passés,A ces ignorants la science,La sagesse à ces insensés.La nuit voyait, témoin austère,Se rencontrer sur les hauteurs,Face à face dans le mystère,Les prophètes et les pasteurs.--Où marchez-vous, tremblants prophètes?--Où courez-vous, pâtres troublés?Ainsi parlaient ces sombres têtes,Et l'ombre leur criait: Allez!Aujourd'hui, l'on ne sait plus mêmeQui monta le plus de degrésDes Zoroastres au front blêmeOu des Abrahams effarés.Et, quand nos yeux, qui les admirent,Veulent mesurer leur chemin,Et savoir quels sont ceux qui mirentLe plus de jour dans l'oeil humain,Du noir passé perçant les voiles,Notre esprit flotte sans reposEntre tous ces compteurs d'étoilesEt tous ces compteurs de troupeaux.Dans nos temps, où l'aube enfin doreLes bords du terrestre ravin,Le rêve humain s'approche encorePlus près de l'idéal divin.·L'homme que la brume enveloppe,Dans le ciel que Jésus ouvrit,Comme à travers un télescopeRegarde à travers son esprit.L'âme humaine, après le Calvaire,A plus d'ampleur et de rayon;Le grossissement de ce verreGrandit encor la vision.La solitude vénérableMène aujourd'hui l'homme sacréPlus avant dans l'impénétrable,Plus loin dans le démesuré.Oui, si dans l'homme, que le nombreEt le temps trompent tour à tour,La foule dégorge de l'ombre,La solitude fait le jour.Le désert au ciel nous convie.O seuil de l'azur! l'homme seul,Vivant qui voit hors de la vie,Lève d'avance son linceul.Il parle aux voix que Dieu fit taire,Mêlant sur son front pastoralAux lueurs troubles de la terreLe serein rayon sépulcral.Dans le désert, l'esprit qui penseSubit par degrés sous les cieuxLa dilatation immenseDe l'infini mystérieux.Il plonge au fond. Calme, il savoureLe réel, le vrai, l'élément.Toute la grandeur qui l'entoureLe pénètre confusément.Sans qu'il s'en doute, il va, se dompte,Marche, et, grandissant en raison,Croît comme l'herbe aux champs, et monteComme l'aurore à l'horizon.Il voit, il adore, il s'effare;Il entend le clairon du ciel,Et l'universelle fanfareDans le silence universel.Avec ses fleurs au pur calice,Avec sa mer pleine de deuil,Qui donne un baiser de compliceA l'âpre bouche de l'écueil,Avec sa plaine, vaste bible,Son mont noir, son brouillard fuyant,Regards du visage, invisible,Syllabes du mot flamboyant;Avec sa paix, avec son trouble,Son bois voilé, son rocher nu,Avec son écho qui redoubleToutes les voix de l'inconnu,La solitude éclaire, enflamme,Attire l'homme aux grands aimants,Et lentement compose une âmeDe tous les éblouissements!L'homme en son sein palpite et vibre,Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux,Étrange oiseau d'autant plus libreQue le mystère le tient mieux.Il sent croître en lui, d'heure en heure,L'humble foi, l'amour recueilli,Et la mémoire antérieureQui le remplit d'un vaste oubli.Il a des soifs inassouvies;Dans son passé vertigineux,Il sent revivre d'autres vies;De son âme il compte les noeuds.Il cherche au fond des sombres dômesSous quelles formes il a lui;Il entend ses propres fantômesQui lui parlent derrière lui.Il sent que l'humaine aventureN'est rien qu'une apparition;Il se dit:--Chaque créatureEst toute la création.--Il se dit:--Mourir, c'est connaître;Nous cherchons l'issue à tâtons.J'étais, je suis, et je dois être.L'ombre est une échelle. Montons.--Il se dit:--Le vrai, c'est le centre,Le reste est apparence ou bruit.Cherchons le lion, et non l'antre;Allons où l'oeil fixe reluit.--Il sent plus que l'homme en lui naître;Il sent, jusque dans ses sommeils,Lueur à lueur, dans son être,L'infiltration des soleils.Ils cessent d'être son problème;Un astre est un voile. Il veut mieux;Il reçoit de leur rayon mêmeLe regard qui va plus loin qu'eux.·Pendant que, nous, hommes des villes,Nous croyons prendre un vaste essorLorsqu'entre en nos prunelles vilesLe spectre d'une étoile d'or;Que, savants dont la vue est basse,Nous nous ruons et nous brûlonsDans le premier astre qui passe,Comme aux lampes les papillons,Et qu'oubliant le nécessaire,Nous contentant de l'incomplet,Croyant éclairés, ô misère!Ceux qu'éclaire le feu follet,Prenant pour l'être et pour l'essenceLes fantômes du ciel profond,Voulant nous faire une scienceAvec des formes qui s'en vont,Ne comprenant, pour nous distraireDe la terre, où l'homme est damné,Qu'un autre monde, sombre frèreDe notre globe infortuné,Comme l'oiseau né dans la cage,Qui, s'il fuit, n'a qu'un vol étroit,Ne sait pas trouver le bocage,Et va d'un toit à l'autre toit;Chercheurs que le néant captive,Qui, dans l'ombre, avons en passant,La curiosité chétiveDu ciron pour le ver luisant,Poussière admirant la poussière,Nous poursuivons obstinément,Grains de cendre, un grain de lumièreEn fuite dans le firmament!Pendant que notre âme humble et lasseS'arrête au seuil du ciel béni,Et va becqueter dans l'espaceUne miette de l'infini,Lui, ce berger, ce passant frêle,Ce pauvre gardeur de bétailQue la cathédrale éternelleAbrite sous son noir portail,Cet homme qui ne sait pas lire,Cet hôte des arbres mouvants,Qui ne connaît pas d'autre lyreQue les grands bois et les grands vents,Lui, dont l'âme semble étouffée,Il s'envole, et, touchant le but,Boit avec la coupe d'OrphéeA la source où Moïse but!Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde,Cet ignorant, cet indigent,Sans docteur, sans maître, sans guide,Fouillant, scrutant, interrogeantDe sa roche où la paix séjourne,Les cieux noirs, les bleus horizons,Double ornière où sans cesse tourneLa roue énorme des saisons;Seul, quand mai vide sa corbeille,Quand octobre emplit son panier;Seul, quand l'hiver à notre oreilleVient siffler, gronder, et nier;Quand sur notre terre, où se joueLe blanc flocon flottant sans bruit,La mort, spectre vierge, secoue,Ses ailes pâles dans la nuit;Quand, nous glaçant jusqu'aux vertèbres,Nous jetant la neige en rêvant,Ce sombre cygne des ténèbresLaisse tomber sa plume au vent;Quand la mer tourmente la barque;Quand la plaine est là, ressemblantA la morte dont un drap marqueL'obscur profil sinistre et blanc;Seul sur cet âpre monticule,A l'heure où, sous le ciel dormant,Les Méduses du crépusculeMontrent leur face vaguement;Seul la nuit, quand dorment ses chèvres,Quand la terre et l'immensitéSe referment comme deux lèvresAprès que le psaume est chanté;Seul, quand renaît le jour sonore,À l'heure où sur le mont lointainFlamboie et frissonne l'aurore,Crête rouge du coq matin;Seul, toujours seul, l'été, l'automne;Front sans remords et sans effroiÀ qui le nuage qui tonneDit tout bas: Ce n'est pas pour toi!Oubliant dans ces grandes chosesLes trous de ses pauvres habits,Comparant la douceur des rosesÀ la douceur de la brebis,Sondant l'être, la loi fatale;L'amour, la mort, la fleur, le fruit;Voyant l'auréole idéaleSortir de toute cette nuit,Il sent, faisant passer le mondePar sa pensée à chaque instant,Dans cette obscurité profondeSon oeil devenir éclatant;Et, dépassant la créature,Montant toujours, toujours accru,Il regarde tant la nature,Que la nature a disparu!Car, des effets allant aux causes,L'oeil perce et franchit le miroir,Enfant; et contempler les choses,C'est finir par ne plus les voir.La matière tombe détruiteDevant l'esprit aux yeux de lynx;Voir, c'est rejeter; la poursuiteDe l'énigme est l'oubli du sphynx.Il ne voit plus le ver qui rampe,La feuille morte émue au vent,Le pré, la source où l'oiseau trempeSon petit pied rose en buvant;Ni l'araignée, hydre étoilée,Au centre du mal se tenant,Ni l'abeille, lumière ailée,Ni la fleur, parfum rayonnant;Ni l'arbre où sur l'écorce dureL'amant grave un chiffre d'un jour,Que les ans font croître à mesureQu'ils font décroître son amour.Il ne voit plus la vigne mûre,La ville, large toit fumant,Ni la campagne, ce murmure,Ni la mer, ce rugissement;Ni l'aube dorant les prairies,Ni le couchant aux longs rayons,Ni tous ces tas de pierreriesQu'on nomme constellations,Que l'éther de son ombre couvre,Et qu'entrevoit notre oeil terniQuand la nuit curieuse entr'ouvreLe sombre écrin de l'infini;Il ne voit plus Saturne pâle,Mars écarlate, Arcturus bleu,Sirius, couronne d'opale,Aldebaran, turban de feu;Ni les mondes, esquifs sans voiles,Ni, dans le grand ciel sans milieu,Toute cette cendre d'étoiles;Il voit l'astre unique; il voit Dieu!·Il le regarde, il le contemple;Vision que rien n'interrompt!Il devient tombe, il devient temple;Le mystère flambe à son front.Oeil serein dans l'ombre ondoyante,Il a conquis, il a compris,Il aime; il est l'âme voyanteParmi nos ténébreux esprits.Il marche, heureux et plein d'aurore,De plain-pied avec l'élément;Il croit, il accepte. Il ignoreLe doute, notre escarpement;Le doute, qu'entourent les vides,Bord que nul ne peut enjamber,Où nous nous arrêtons stupides,Disant: Avancer, c'est tomber!Le doute, roche où nos penséesErrent loin du pré qui fleurit,Où vont et viennent, dispersées,Toutes ces chèvres de l'esprit!Quand Hobbes dit: «Quelle est la base?»Quand Locke dit: «Quelle est la loi?»Que font à sa splendide extaseCes dialogues de l'effroi?Qu'importe à cet anachorèteDe la caverne Vérité,L'homme qui dans l'homme s'arrête,La nuit qui croit à sa clarté?Que lui fait la philosophie,Calcul, algèbre, orgueil puni,Que sur les cimes pétrifieL'effarement de l'infini!Lueurs que couvre la fumée!Sciences disant: Que sait-on?Qui, de l'aveugle Ptolémée,Montent au myope Newton!Que lui font les choses bornées,Grands, petits, couronnes, carcans?L'ombre qui sort des cheminéesVaut l'ombre qui sort des volcans.Que lui font la larve et la cendre,Et, dans les tourbillons mouvants,Toutes les formes que peut prendreL'obscur nuage des vivants?Que lui fait l'assurance tristeDes créatures dans leurs nuits?La terre s'écriant: J'existe!Le soleil répliquant: Je suis!Quand le spectre, dans le mystère,S'affirme à l'apparition,Qu'importe à cet oeil solitaireQui s'éblouit du seul rayon?Que lui fait l'astre, autel et prêtreDe sa propre religion,Qui dit: Rien hors de moi!--quand l'êtreSe nomme Gouffre et Légion!Que lui font, sur son sacré faîte,Les démentis audacieuxQue donne aux soleils la comète,Cette hérésiarque des cieux?Que lui fait le temps, cette brume?L'espace, cette illusion?Que lui fait l'éternelle écumeDe l'océan Création?Il boit, hors de l'inabordable,Du surhumain, du sidéral,Les délices du formidable,L'âpre ivresse de l'idéal;Son être, dont rien ne surnage,S'engloutit dans le gouffre bleu;Il fait ce sublime naufrage;Et, murmurant sans cesse:--Dieu,--Parmi les feuillages farouches,Il songe, l'âme et l'oeil là-haut,À l'imbécillité des bouchesQui prononcent un autre mot!·Il le voit, ce soleil unique,Fécondant, travaillant, créant,Par le rayon qu'il communiqueÉgalant l'atome au géant,Semant de feux, de souffles, d'ondes,Les tourbillons d'obscurité,Emplissant d'étincelles mondesL'épouvantable immensité,Remuant, dans l'ombre et les brumes,De sombres forces dans les cieuxQui font comme des bruits d'enclumesSous des marteaux mystérieux,Doux pour le nid du rouge-gorge,Terrible aux satans qu'il détruit;Et, comme aux lueurs d'une forge,Un mur s'éclaire dans la nuit,On distingue en l'ombre où nous sommes,On reconnaît dans ce bas lieu,À sa clarté parmi les hommes,L'âme qui réverbère Dieu!Et ce pâtre devient auguste;Jusqu'à l'auréole monté,Étant le sage, il est le juste;O ma fille, cette clartéSoeur du grand flambeau des génies,Faite de tous les rayons pursEt de toutes les harmoniesQui flottent dans tous les azurs,Plus belle dans une chaumière,Éclairant hier par demain,Cette éblouissante lumière,Cette blancheur du coeur humainS'appelle en ce monde, où l'honnêteEt le vrai des vents est battu,Innocence avant la tempête,Après la tempête vertu!·Voilà donc ce que fait la solitude à l'homme;Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme;Sacre l'obscurité,Pénètre de splendeur le pâtre qui s'y plonge,Et, dans les profondeurs de son immense songe,T'allume, ô vérité!Elle emplit l'ignorant de la science énorme;Ce que le cèdre voit, ce que devine l'orme,Ce que le chêne sent,Dieu, l'être, l'infini, l'éternité, l'abîme,Dans l'ombre elle le mêle à la candeur sublimeD'un pâtre frémissant.L'homme n'est qu'une lampe, elle en fait une étoile.Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile,Un mage; et, par moments,Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres,Apparaît couronné d'une tiare d'astres,Vêtu de flamboiements!Il ne se doute pas de cette grandeur sombre:Assis près de son feu que la broussaille encombre,Devant l'être béant,Humble, il pense; et, chétif, sans orgueil, sans envie,Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie,Son gouffre de néant.Quand il sort de son rêve, il revoit la nature.Il parle à la nuée, errant à l'aventure,Dans l'azur émigrant;Il dit: «Que ton encens est chaste, ô clématite!»Il dit au doux oiseau: «Que ton aile est petite,Mais que ton vol est grand!»Le soir, quand il voit l'homme aller vers les villages,Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages,Et les pauvres chevauxQue le laboureur bat et fouette avec colère,Sans songer que le vent va le rendre à son frèreLe marin sur les flots;Quand il voit les forçats passer, portant leur charge,Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit au large,Et hâtant leur retour,Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne,La bénédiction qu'il a puisée à l'urneDe l'insondable amour!Et, tandis qu'il est là, vivant sur sa colline,Content, se prosternant dans tout ce qui s'incline,Doux rêveur bienfaisant,Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse,Et l'herbe et le rocher de la majesté douceDe son coeur innocent,S'il passe par hasard, près de sa paix féconde,Un de ces grands esprits en butte aux flots du mondeRévolté devant eux,Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres,La terre de granit et le ciel de ténèbres,L'homme ingrat, Dieu douteux;Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible,Et dont l'obscurité rend la lueur visible,Homme heureux sans effort,Entrevu par cette âme en proie au choc de l'onde,Va lui jeter soudain quelque clarté profondeQui lui montre le port!Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre,Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombreEntre le ciel et l'eau;Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre,Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre,Il sauve un grand vaisseau!IVEt je repris, montrant à l'enfant adoréeL'obscur feu du pasteur et l'étoile sacrée:De ces deux feux, perçant le soir qui s'assombritL'un révèle un soleil, l'autre annonce un esprit,C'est l'infini que notre oeil sonde;Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit!C'est l'astre qui le prouve et l'esprit qui le voit;Une âme est plus grande qu'un monde.Enfant, ce feu de pâtre à une âme mêlé,Et cet astre, splendeur du plafond constelléQue l'éclair et la foudre gardent,Ces deux phares du gouffre où l'être flotte et fuit,Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit,Dans l'immensité se regardent.Ils se connaissent; l'astre envoie au feu des boisToute l'énormité de l'abîme à la fois,Les baisers de l'azur superbe,Et l'éblouissement des visions d'Endor;Et le doux feu de pâtre envoie à l'astre d'orLe frémissement du brin d'herbe.Le feu de pâtre dit:--La mère pleure, hélas!L'enfant a froid, le père a faim, l'aïeul est las;Tout est noir; la montée est rude;Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau;L'homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau.L'étoile répond: Certitude!De chacun d'eux s'envole un rayon fraternel,L'un plein d'humanité, l'autre rempli de ciel;Dieu les prend, et joint leur lumière,Et sa main, sous qui l'âme, aigle de flamme, éclôt,Fait du rayon d'en bas et du rayon d'en hautLes deux ailes de la prière.Ingouville, août 1839.

ILe jour mourait; j'étais près des mers, sur la grève.Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve,Jeune esprit qui se tait!La terre, s'inclinant comme un vaisseau qui sombre,En tournant dans l'espace allait plongeant dans l'ombre;La pâle nuit montait.La pâle nuit levait son front dans les nuées;Les choses s'effaçaient, blêmes, diminuées,Sans forme et sans couleur;Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre;On sentait à la fois la tristesse descendreEt monter la douleur.Ceux dont les yeux pensifs contemplent la natureVoyaient l'urne d'en haut, vague rondeur obscure,Se pencher dans les cieux,Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,Le soir silencieux!Les nuages rampaient le long des promontoires;Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires,Sentait confusémentDe tout cet océan, de toute cette terre,Sortir sous l'oeil de Dieu je ne sais quoi d'austère,D'auguste et de charmant!J'avais à mes côtés ma fille bien-aimée.La nuit se répandait ainsi qu'une fumée.Rêveur, ô Jéhovah,Je regardais en moi, les paupières baissées,Cette ombre qui se fait aussi dans nos penséesQuant ton soleil s'en va!Soudain l'enfant bénie, ange au regard de femme,Dont je tenais la main et qui tenait mon âme,Me parla, douce voix!Et, me montrant l'eau sombre et la rive âpre et brune,Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune:--Père, dit-elle, vois!Vois donc, là-bas, où l'ombre aux flancs des coteaux rampe,Ces feux jumeaux briller comme une double lampeQui remuerait au vent!Quels sont ces deux foyers qu'au loin la brume voile?--L'un est un feu de pâtre et l'autre est une étoile;Deux mondes, mon enfant!IIDeux mondes!--l'un est dans l'espace,Dans les ténèbres de l'azur,Dans l'étendue où tout s'efface.Radieux gouffre! abîme obscur!Enfant, comme deux hirondelles,Oh, si tous deux, âmes fidèles,Nous pouvions fuir à tire-d'ailes.Et plonger dans cette épaisseurD'où la création découle,Où flotte, vit, meurt, brille et rouleL'astre imperceptible à la foule,Incommensurable au penseur;Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes;Si nous pouvions passer les bleus septentrions,Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornesJusqu'à ce qu'à la fin, éperdus, nous voyions,Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore,Cette petite étoile, atome de phosphore,Devenir par degrés un monstre de rayons;S'il nous était donné de faireCe voyage démesuré,Et de voler, de sphère en sphère,A ce grand soleil ignoré;Si, par un archange qui l'aime,L'homme aveugle, frémissant, blême,Dans les profondeurs du problème,Vivant, pouvait être introduit;Si nous pouvions fuir notre centre,Et, forçant l'ombre où Dieu seul entre,Aller voir de près dans leur antreCes énormités de la nuit;Ce qui t'apparaîtrait te ferait trembler, ange!Rien, pas de vision, pas de songe insensé,Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange,Monde informe, et d'un tel mystère composé,Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante,Et qu'il ne resterait de nous dans l'épouvanteQu'un regard ébloui sous un front hérissé!O contemplation splendide!Oh! de pôles, d'axes, de feux,De la matière et du fluide,Balancement prodigieux!D'aimant qui lutte, d'air qui vibre,De force esclave et d'éther libre,Vaste et magnifique équilibre!Monde rêve! idéal réel!Lueurs! tonnerres! jets de soufre!Mystère qui chante et qui souffre!Formule nouvelle du gouffre!Mot nouveau du noir livre ciel!Tu verrais!--un soleil, autour de lui des mondes,Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d'eux;Là, des fourmillements de sphères vagabondes;Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux;Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie;D'un coin de l'infini formidable incendie,Rayonnement sublime ou flamboiement hideux!Regardons, puisque nous y sommes!Figure-toi! figure-toi!Plus rien des choses que tu nommes!Un autre monde! une autre loi!La terre a fui dans l'étendue;Derrière nous elle est perdue!Jour nouveau! nuit inattendue!D'autres groupes d'astres au ciel!Une nature qu'on ignore,Qui, s'ils voyaient sa fauve aurore,Ferait accourir PythagoreEt reculer Ézéchiel!Ce qu'on prend pour un mont est une hydre; ces arbresSont des bêtes; ces rocs hurlent avec fureur;Le feu chante; le sang coule aux veines des marbres.Ce monde est-il le vrai? le nôtre est-il l'erreur?O possibles qui sont pour nous les impossibles!Réverbérations des chimères visibles!Le baiser de la vie ici nous fait horreur.Et, si nous pouvions voir les hommesLes ébauches, les embryons,Qui sont là ce qu'ailleurs nous sommes,Comme, eux et nous, nous frémirionsRencontre inexprimable et sombre!Nous nous regarderions dans l'ombreDe monstre à monstre, fils du nombreEt du temps qui s'évanouit;Et, si nos langages funèbresPouvaient échanger leurs algèbres,Nous dirions: «Qu'êtes-vous, ténèbres?»Ils diraient: «D'où venez-vous, nuit?»·Sont-ils aussi des coeurs, des cerveaux, des entrailles?Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé?Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles,Des Lucrèce niant tout ce qu'on a rêvé,Qui, du noir infini feuilletant les registres,Ont écrit: Rien, au bas de ses pages sinistres;Et, penchés sur l'abîme, ont dit: «L'oeil est crevé!»Tous ces êtres, comme nous-même,S'en vont en pâles tourbillons;La création mêle et sèmeLeur cendre à de nouveaux sillons;Un vient, un autre le remplace,Et passe sans laisser de trace;Le souffle les crée et les chasse;Le gouffre en proie aux quatre vents,Comme la mer aux vastes lames,Mêle éternellement ses flammesA ce sombre écroulement d'âmes,De fantômes et de vivants!L'abîme semble fou sous l'ouragan de l'être.Quelle tempête autour de l'astre radieux!Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître,Jusqu'à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux;Car, un jour, il faudra que l'étoile aussi tombe,L'étoile voit neiger les âmes dans la tombe,L'âme verra neiger les astres dans les cieux!·Par instant, dans le vague espace,Regarde, enfant! tu vas la voir!Une brusque planète passe;C'est d'abord au loin un point noir;Plus prompte que la trombe folle,Elle vient, court, approche, vole;A peine a lui son auréole,Que déjà, remplissant le ciel,Sa rondeur farouche commenceA cacher le gouffre en démence,Et semble ton couvercle immense,O puits du vertige éternel!C'est elle! éclair! voilà sa livide surfaceAvec tous les frissons de ses océans verts!Elle apparaît, s'en va, décroît, pâlit, s'efface,Et rentre, atome obscur, aux cieux d'ombre couverts,Et tout s'évanouit, vaste aspect, bruit sublime...--Quel est ce projectile inouï de l'abîme?O boulets monstrueux qui sont des univers!Dans un éloignement nocturne,Roule avec un râle effrayantQuelque épouvantable SaturneTournant son anneau flamboyant;La braise en pleut comme d'un crible;Jean de Patmos, l'esprit terrible,Vit en songe cet astre horribleEt tomba presque évanoui:Car, rêvant sa noire épopée,Il crut, d'éclairs enveloppée,Voir fuir une roue, échappéeAu sombre char d'Adonaï!Et, par instants encor,--tout va-t-il se dissoudre?--Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit,Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre,Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit;Puis s'évade en hurlant, pâle et surnaturelle,Traînant sa chevelure éparse derrière elle,Comme une Canidie affreuse qui s'enfuit.Quelques-uns de ces globes meurent;Dans le semoun et le mistralLeurs mers sanglotent, leurs flots pleurent;Leur flanc crache un brasier central.Sphères par la neige engourdies,Ils ont d'étranges maladies,Pestes, déluges, incendies,Tremblements profonds et fréquents;Leur propre abîme les consume;Leur haleine flamboie et fume;On entend de loin dans leur brumeLa toux lugubre des volcans.·Ils sont! ils vont! ceux-ci brillants, ceux-là difformes,Tous portant des vivants et des créations!Ils jettent dans l'azur des cônes d'ombre énormes,Ténèbres qui des cieux traversent les rayons,Où le regard, ainsi que des flambeaux farouchesL'un après l'autre éteints par d'invisibles bouches,Voit plonger tour à tour les constellations!Quel Zorobabel formidable,Quel Dédale vertigineux,Cieux! a bâti dans l'insondableTout ce noir chaos lumineux?Soleils, astres aux larges queues,Gouffres! ô millions de lieues!Sombres architectures bleues!Quel bras a fait, créé, produitCes tours d'or que nuls yeux ne comptent,Ces firmaments qui se confrontent,Ces Babels d'étoiles qui montentDans ces Babylones de nuit?Qui, dans l'ombre vivante et l'aube sépulcrale,Qui, dans l'horreur fatale et dans l'amour profond,A tordu ta splendide et sinistre spirale,Ciel, où les univers se font et se défont?Un double précipice à la fois les réclame.«Immensité!» dit l'être. «Éternité!» dit l'âme.A jamais! le sans fin roule dans le sans fond.·L'inconnu, celui dont maint sageDans la brume obscure a douté,L'immobile et muet visage,Le voile de l'éternité,A, pour montrer son ombre au crime,Sa flamme au juste magnanime,Jeté pêle-mêle à l'abîmeTous ses masques, noirs ou vermeils;Dans les éthers inaccessibles,Ils flottent, cachés ou visibles;Et ce sont ces masques terriblesQue nous appelons les soleils!Et les peuples ont vu passer dans les ténèbresCes spectres de la nuit que nul ne pénétra;Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres,Ont crié: Jupiter! Allah! Vishnou! Mithra!Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes,Tous ces masques hagards s'effaceront d'eux-mêmes;Alors, la face immense et calme apparaîtra!IIIEnfant! l'autre de ces deux mondes,C'est le coeur d'un homme!--parfois,Comme une perle au fond des ondes,Dieu cache une âme au fond des bois.Dieu cache un homme sous les chênes;Et le sacre en d'austères lieuxAvec le silence des plaines,L'ombre des monts, l'azur des cieux!O ma fille, avec son mystèreLe soir envahit pas à pasL'esprit d'un prêtre involontaire,Près de ce feu qui luit là-bas!Cet homme, dans quelque ruine,Avec la ronce et le lézard,Vit sous la brume et la bruine,Fruit tombé de l'arbre hasard!Il est devenu presque fauve;Son bâton est son seul appui.En le voyant, l'homme se sauve;La bête seule vient à lui.Il est l'être crépusculaire.On a peur de l'apercevoir;Pâtre tant que le jour l'éclaire,Fantôme dès que vient le soir.La faneuse dans la clairièreLe voit quand il fait, par moment,Comme une ombre hors de sa bière,Un pas hors de l'isolement.Son vêtement dans ces décombres,C'est un sac de cendre et de deuil,Linceul troué par les clous sombresDe la misère, ce cercueil.Le pommier lui jette ses pommes;Il vit dans l'ombre enseveli;C'est un pauvre homme loin des hommes,C'est un habitant de l'oubli;C'est un indigent sous la bure,Un vieux front de la pauvreté,Un haillon dans une masure,Un esprit dans l'immensité!·Dans la nature transparente,C'est l'oeil des regards ingénus,Un penseur à l'âme ignorante,Un grave marcheur aux pieds nus!Oui, c'est un coeur, une prunelle,C'est un souffrant, c'est un songeur,Sur qui la lueur éternelleFait trembler sa vague rougeur.Il est là, l'âme aux cieux ravie,Et près d'un branchage enflammé.Pense, lui-même par la vieTison à demi consumé.Il est calme en cette ombre épaisse;Il aura bien toujours un peuD'herbe pour que son bétail paisse,De bois pour attiser son feu.Nos luttes, nos chocs, nos désastres,Il les ignore; il ne veut rienQue, la nuit, le regard des astres,Le jour, le regard de son chien.Son troupeau gît sur l'herbe unie;Il est là, lui, pasteur, ami,Seul éveillé, comme un génieA côté d'un peuple endormi.Ses brebis, d'un rien remuées,Ouvrant l'oeil près du feu qui luit,Aperçoivent sous les nuéesSa forme droite dans la nuit;Et, bouc qui bêle, agneau qui danse,Dorment dans les bois hasardeuxSous ce grand spectre ProvidenceQu'ils sentent debout auprès d'eux.·Le pâtre songe, solitaire,Pauvre et nu, mangeant son pain bis;Il ne connaît rien de la terreQue ce que broute la brebis.Pourtant, il sait que l'homme souffre;Mais il sonde l'éther profond.Toute solitude est un gouffre,Toute solitude est un mont.Dès qu'il est debout sur ce faîte,Le ciel reprend cet étranger;La Judée avait le prophète,La Chaldée avait le berger.Ils tâtaient le ciel l'un de l'autre;Et, plus tard, sous le feu divin,Du prophète naquit l'apôtre,Du pâtre naquit le devin.La foule raillait leur démence;Et l'homme dut, aux jours passés,A ces ignorants la science,La sagesse à ces insensés.La nuit voyait, témoin austère,Se rencontrer sur les hauteurs,Face à face dans le mystère,Les prophètes et les pasteurs.--Où marchez-vous, tremblants prophètes?--Où courez-vous, pâtres troublés?Ainsi parlaient ces sombres têtes,Et l'ombre leur criait: Allez!Aujourd'hui, l'on ne sait plus mêmeQui monta le plus de degrésDes Zoroastres au front blêmeOu des Abrahams effarés.Et, quand nos yeux, qui les admirent,Veulent mesurer leur chemin,Et savoir quels sont ceux qui mirentLe plus de jour dans l'oeil humain,Du noir passé perçant les voiles,Notre esprit flotte sans reposEntre tous ces compteurs d'étoilesEt tous ces compteurs de troupeaux.Dans nos temps, où l'aube enfin doreLes bords du terrestre ravin,Le rêve humain s'approche encorePlus près de l'idéal divin.·L'homme que la brume enveloppe,Dans le ciel que Jésus ouvrit,Comme à travers un télescopeRegarde à travers son esprit.L'âme humaine, après le Calvaire,A plus d'ampleur et de rayon;Le grossissement de ce verreGrandit encor la vision.La solitude vénérableMène aujourd'hui l'homme sacréPlus avant dans l'impénétrable,Plus loin dans le démesuré.Oui, si dans l'homme, que le nombreEt le temps trompent tour à tour,La foule dégorge de l'ombre,La solitude fait le jour.Le désert au ciel nous convie.O seuil de l'azur! l'homme seul,Vivant qui voit hors de la vie,Lève d'avance son linceul.Il parle aux voix que Dieu fit taire,Mêlant sur son front pastoralAux lueurs troubles de la terreLe serein rayon sépulcral.Dans le désert, l'esprit qui penseSubit par degrés sous les cieuxLa dilatation immenseDe l'infini mystérieux.Il plonge au fond. Calme, il savoureLe réel, le vrai, l'élément.Toute la grandeur qui l'entoureLe pénètre confusément.Sans qu'il s'en doute, il va, se dompte,Marche, et, grandissant en raison,Croît comme l'herbe aux champs, et monteComme l'aurore à l'horizon.Il voit, il adore, il s'effare;Il entend le clairon du ciel,Et l'universelle fanfareDans le silence universel.Avec ses fleurs au pur calice,Avec sa mer pleine de deuil,Qui donne un baiser de compliceA l'âpre bouche de l'écueil,Avec sa plaine, vaste bible,Son mont noir, son brouillard fuyant,Regards du visage, invisible,Syllabes du mot flamboyant;Avec sa paix, avec son trouble,Son bois voilé, son rocher nu,Avec son écho qui redoubleToutes les voix de l'inconnu,La solitude éclaire, enflamme,Attire l'homme aux grands aimants,Et lentement compose une âmeDe tous les éblouissements!L'homme en son sein palpite et vibre,Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux,Étrange oiseau d'autant plus libreQue le mystère le tient mieux.Il sent croître en lui, d'heure en heure,L'humble foi, l'amour recueilli,Et la mémoire antérieureQui le remplit d'un vaste oubli.Il a des soifs inassouvies;Dans son passé vertigineux,Il sent revivre d'autres vies;De son âme il compte les noeuds.Il cherche au fond des sombres dômesSous quelles formes il a lui;Il entend ses propres fantômesQui lui parlent derrière lui.Il sent que l'humaine aventureN'est rien qu'une apparition;Il se dit:--Chaque créatureEst toute la création.--Il se dit:--Mourir, c'est connaître;Nous cherchons l'issue à tâtons.J'étais, je suis, et je dois être.L'ombre est une échelle. Montons.--Il se dit:--Le vrai, c'est le centre,Le reste est apparence ou bruit.Cherchons le lion, et non l'antre;Allons où l'oeil fixe reluit.--Il sent plus que l'homme en lui naître;Il sent, jusque dans ses sommeils,Lueur à lueur, dans son être,L'infiltration des soleils.Ils cessent d'être son problème;Un astre est un voile. Il veut mieux;Il reçoit de leur rayon mêmeLe regard qui va plus loin qu'eux.·Pendant que, nous, hommes des villes,Nous croyons prendre un vaste essorLorsqu'entre en nos prunelles vilesLe spectre d'une étoile d'or;Que, savants dont la vue est basse,Nous nous ruons et nous brûlonsDans le premier astre qui passe,Comme aux lampes les papillons,Et qu'oubliant le nécessaire,Nous contentant de l'incomplet,Croyant éclairés, ô misère!Ceux qu'éclaire le feu follet,Prenant pour l'être et pour l'essenceLes fantômes du ciel profond,Voulant nous faire une scienceAvec des formes qui s'en vont,Ne comprenant, pour nous distraireDe la terre, où l'homme est damné,Qu'un autre monde, sombre frèreDe notre globe infortuné,Comme l'oiseau né dans la cage,Qui, s'il fuit, n'a qu'un vol étroit,Ne sait pas trouver le bocage,Et va d'un toit à l'autre toit;Chercheurs que le néant captive,Qui, dans l'ombre, avons en passant,La curiosité chétiveDu ciron pour le ver luisant,Poussière admirant la poussière,Nous poursuivons obstinément,Grains de cendre, un grain de lumièreEn fuite dans le firmament!Pendant que notre âme humble et lasseS'arrête au seuil du ciel béni,Et va becqueter dans l'espaceUne miette de l'infini,Lui, ce berger, ce passant frêle,Ce pauvre gardeur de bétailQue la cathédrale éternelleAbrite sous son noir portail,Cet homme qui ne sait pas lire,Cet hôte des arbres mouvants,Qui ne connaît pas d'autre lyreQue les grands bois et les grands vents,Lui, dont l'âme semble étouffée,Il s'envole, et, touchant le but,Boit avec la coupe d'OrphéeA la source où Moïse but!Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde,Cet ignorant, cet indigent,Sans docteur, sans maître, sans guide,Fouillant, scrutant, interrogeantDe sa roche où la paix séjourne,Les cieux noirs, les bleus horizons,Double ornière où sans cesse tourneLa roue énorme des saisons;Seul, quand mai vide sa corbeille,Quand octobre emplit son panier;Seul, quand l'hiver à notre oreilleVient siffler, gronder, et nier;Quand sur notre terre, où se joueLe blanc flocon flottant sans bruit,La mort, spectre vierge, secoue,Ses ailes pâles dans la nuit;Quand, nous glaçant jusqu'aux vertèbres,Nous jetant la neige en rêvant,Ce sombre cygne des ténèbresLaisse tomber sa plume au vent;Quand la mer tourmente la barque;Quand la plaine est là, ressemblantA la morte dont un drap marqueL'obscur profil sinistre et blanc;Seul sur cet âpre monticule,A l'heure où, sous le ciel dormant,Les Méduses du crépusculeMontrent leur face vaguement;Seul la nuit, quand dorment ses chèvres,Quand la terre et l'immensitéSe referment comme deux lèvresAprès que le psaume est chanté;Seul, quand renaît le jour sonore,À l'heure où sur le mont lointainFlamboie et frissonne l'aurore,Crête rouge du coq matin;Seul, toujours seul, l'été, l'automne;Front sans remords et sans effroiÀ qui le nuage qui tonneDit tout bas: Ce n'est pas pour toi!Oubliant dans ces grandes chosesLes trous de ses pauvres habits,Comparant la douceur des rosesÀ la douceur de la brebis,Sondant l'être, la loi fatale;L'amour, la mort, la fleur, le fruit;Voyant l'auréole idéaleSortir de toute cette nuit,Il sent, faisant passer le mondePar sa pensée à chaque instant,Dans cette obscurité profondeSon oeil devenir éclatant;Et, dépassant la créature,Montant toujours, toujours accru,Il regarde tant la nature,Que la nature a disparu!Car, des effets allant aux causes,L'oeil perce et franchit le miroir,Enfant; et contempler les choses,C'est finir par ne plus les voir.La matière tombe détruiteDevant l'esprit aux yeux de lynx;Voir, c'est rejeter; la poursuiteDe l'énigme est l'oubli du sphynx.Il ne voit plus le ver qui rampe,La feuille morte émue au vent,Le pré, la source où l'oiseau trempeSon petit pied rose en buvant;Ni l'araignée, hydre étoilée,Au centre du mal se tenant,Ni l'abeille, lumière ailée,Ni la fleur, parfum rayonnant;Ni l'arbre où sur l'écorce dureL'amant grave un chiffre d'un jour,Que les ans font croître à mesureQu'ils font décroître son amour.Il ne voit plus la vigne mûre,La ville, large toit fumant,Ni la campagne, ce murmure,Ni la mer, ce rugissement;Ni l'aube dorant les prairies,Ni le couchant aux longs rayons,Ni tous ces tas de pierreriesQu'on nomme constellations,Que l'éther de son ombre couvre,Et qu'entrevoit notre oeil terniQuand la nuit curieuse entr'ouvreLe sombre écrin de l'infini;Il ne voit plus Saturne pâle,Mars écarlate, Arcturus bleu,Sirius, couronne d'opale,Aldebaran, turban de feu;Ni les mondes, esquifs sans voiles,Ni, dans le grand ciel sans milieu,Toute cette cendre d'étoiles;Il voit l'astre unique; il voit Dieu!·Il le regarde, il le contemple;Vision que rien n'interrompt!Il devient tombe, il devient temple;Le mystère flambe à son front.Oeil serein dans l'ombre ondoyante,Il a conquis, il a compris,Il aime; il est l'âme voyanteParmi nos ténébreux esprits.Il marche, heureux et plein d'aurore,De plain-pied avec l'élément;Il croit, il accepte. Il ignoreLe doute, notre escarpement;Le doute, qu'entourent les vides,Bord que nul ne peut enjamber,Où nous nous arrêtons stupides,Disant: Avancer, c'est tomber!Le doute, roche où nos penséesErrent loin du pré qui fleurit,Où vont et viennent, dispersées,Toutes ces chèvres de l'esprit!Quand Hobbes dit: «Quelle est la base?»Quand Locke dit: «Quelle est la loi?»Que font à sa splendide extaseCes dialogues de l'effroi?Qu'importe à cet anachorèteDe la caverne Vérité,L'homme qui dans l'homme s'arrête,La nuit qui croit à sa clarté?Que lui fait la philosophie,Calcul, algèbre, orgueil puni,Que sur les cimes pétrifieL'effarement de l'infini!Lueurs que couvre la fumée!Sciences disant: Que sait-on?Qui, de l'aveugle Ptolémée,Montent au myope Newton!Que lui font les choses bornées,Grands, petits, couronnes, carcans?L'ombre qui sort des cheminéesVaut l'ombre qui sort des volcans.Que lui font la larve et la cendre,Et, dans les tourbillons mouvants,Toutes les formes que peut prendreL'obscur nuage des vivants?Que lui fait l'assurance tristeDes créatures dans leurs nuits?La terre s'écriant: J'existe!Le soleil répliquant: Je suis!Quand le spectre, dans le mystère,S'affirme à l'apparition,Qu'importe à cet oeil solitaireQui s'éblouit du seul rayon?Que lui fait l'astre, autel et prêtreDe sa propre religion,Qui dit: Rien hors de moi!--quand l'êtreSe nomme Gouffre et Légion!Que lui font, sur son sacré faîte,Les démentis audacieuxQue donne aux soleils la comète,Cette hérésiarque des cieux?Que lui fait le temps, cette brume?L'espace, cette illusion?Que lui fait l'éternelle écumeDe l'océan Création?Il boit, hors de l'inabordable,Du surhumain, du sidéral,Les délices du formidable,L'âpre ivresse de l'idéal;Son être, dont rien ne surnage,S'engloutit dans le gouffre bleu;Il fait ce sublime naufrage;Et, murmurant sans cesse:--Dieu,--Parmi les feuillages farouches,Il songe, l'âme et l'oeil là-haut,À l'imbécillité des bouchesQui prononcent un autre mot!·Il le voit, ce soleil unique,Fécondant, travaillant, créant,Par le rayon qu'il communiqueÉgalant l'atome au géant,Semant de feux, de souffles, d'ondes,Les tourbillons d'obscurité,Emplissant d'étincelles mondesL'épouvantable immensité,Remuant, dans l'ombre et les brumes,De sombres forces dans les cieuxQui font comme des bruits d'enclumesSous des marteaux mystérieux,Doux pour le nid du rouge-gorge,Terrible aux satans qu'il détruit;Et, comme aux lueurs d'une forge,Un mur s'éclaire dans la nuit,On distingue en l'ombre où nous sommes,On reconnaît dans ce bas lieu,À sa clarté parmi les hommes,L'âme qui réverbère Dieu!Et ce pâtre devient auguste;Jusqu'à l'auréole monté,Étant le sage, il est le juste;O ma fille, cette clartéSoeur du grand flambeau des génies,Faite de tous les rayons pursEt de toutes les harmoniesQui flottent dans tous les azurs,Plus belle dans une chaumière,Éclairant hier par demain,Cette éblouissante lumière,Cette blancheur du coeur humainS'appelle en ce monde, où l'honnêteEt le vrai des vents est battu,Innocence avant la tempête,Après la tempête vertu!·Voilà donc ce que fait la solitude à l'homme;Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme;Sacre l'obscurité,Pénètre de splendeur le pâtre qui s'y plonge,Et, dans les profondeurs de son immense songe,T'allume, ô vérité!Elle emplit l'ignorant de la science énorme;Ce que le cèdre voit, ce que devine l'orme,Ce que le chêne sent,Dieu, l'être, l'infini, l'éternité, l'abîme,Dans l'ombre elle le mêle à la candeur sublimeD'un pâtre frémissant.L'homme n'est qu'une lampe, elle en fait une étoile.Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile,Un mage; et, par moments,Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres,Apparaît couronné d'une tiare d'astres,Vêtu de flamboiements!Il ne se doute pas de cette grandeur sombre:Assis près de son feu que la broussaille encombre,Devant l'être béant,Humble, il pense; et, chétif, sans orgueil, sans envie,Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie,Son gouffre de néant.Quand il sort de son rêve, il revoit la nature.Il parle à la nuée, errant à l'aventure,Dans l'azur émigrant;Il dit: «Que ton encens est chaste, ô clématite!»Il dit au doux oiseau: «Que ton aile est petite,Mais que ton vol est grand!»Le soir, quand il voit l'homme aller vers les villages,Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages,Et les pauvres chevauxQue le laboureur bat et fouette avec colère,Sans songer que le vent va le rendre à son frèreLe marin sur les flots;Quand il voit les forçats passer, portant leur charge,Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit au large,Et hâtant leur retour,Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne,La bénédiction qu'il a puisée à l'urneDe l'insondable amour!Et, tandis qu'il est là, vivant sur sa colline,Content, se prosternant dans tout ce qui s'incline,Doux rêveur bienfaisant,Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse,Et l'herbe et le rocher de la majesté douceDe son coeur innocent,S'il passe par hasard, près de sa paix féconde,Un de ces grands esprits en butte aux flots du mondeRévolté devant eux,Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres,La terre de granit et le ciel de ténèbres,L'homme ingrat, Dieu douteux;Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible,Et dont l'obscurité rend la lueur visible,Homme heureux sans effort,Entrevu par cette âme en proie au choc de l'onde,Va lui jeter soudain quelque clarté profondeQui lui montre le port!Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre,Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombreEntre le ciel et l'eau;Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre,Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre,Il sauve un grand vaisseau!IVEt je repris, montrant à l'enfant adoréeL'obscur feu du pasteur et l'étoile sacrée:De ces deux feux, perçant le soir qui s'assombritL'un révèle un soleil, l'autre annonce un esprit,C'est l'infini que notre oeil sonde;Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit!C'est l'astre qui le prouve et l'esprit qui le voit;Une âme est plus grande qu'un monde.Enfant, ce feu de pâtre à une âme mêlé,Et cet astre, splendeur du plafond constelléQue l'éclair et la foudre gardent,Ces deux phares du gouffre où l'être flotte et fuit,Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit,Dans l'immensité se regardent.Ils se connaissent; l'astre envoie au feu des boisToute l'énormité de l'abîme à la fois,Les baisers de l'azur superbe,Et l'éblouissement des visions d'Endor;Et le doux feu de pâtre envoie à l'astre d'orLe frémissement du brin d'herbe.Le feu de pâtre dit:--La mère pleure, hélas!L'enfant a froid, le père a faim, l'aïeul est las;Tout est noir; la montée est rude;Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau;L'homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau.L'étoile répond: Certitude!De chacun d'eux s'envole un rayon fraternel,L'un plein d'humanité, l'autre rempli de ciel;Dieu les prend, et joint leur lumière,Et sa main, sous qui l'âme, aigle de flamme, éclôt,Fait du rayon d'en bas et du rayon d'en hautLes deux ailes de la prière.Ingouville, août 1839.

I

Le jour mourait; j'étais près des mers, sur la grève.

Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve,

Jeune esprit qui se tait!

La terre, s'inclinant comme un vaisseau qui sombre,

En tournant dans l'espace allait plongeant dans l'ombre;

La pâle nuit montait.

La pâle nuit levait son front dans les nuées;

Les choses s'effaçaient, blêmes, diminuées,

Sans forme et sans couleur;

Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre;

On sentait à la fois la tristesse descendre

Et monter la douleur.

Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature

Voyaient l'urne d'en haut, vague rondeur obscure,

Se pencher dans les cieux,

Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,

Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,

Le soir silencieux!

Les nuages rampaient le long des promontoires;

Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires,

Sentait confusément

De tout cet océan, de toute cette terre,

Sortir sous l'oeil de Dieu je ne sais quoi d'austère,

D'auguste et de charmant!

J'avais à mes côtés ma fille bien-aimée.

La nuit se répandait ainsi qu'une fumée.

Rêveur, ô Jéhovah,

Je regardais en moi, les paupières baissées,

Cette ombre qui se fait aussi dans nos pensées

Quant ton soleil s'en va!

Soudain l'enfant bénie, ange au regard de femme,

Dont je tenais la main et qui tenait mon âme,

Me parla, douce voix!

Et, me montrant l'eau sombre et la rive âpre et brune,

Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune:

--Père, dit-elle, vois!

Vois donc, là-bas, où l'ombre aux flancs des coteaux rampe,

Ces feux jumeaux briller comme une double lampe

Qui remuerait au vent!

Quels sont ces deux foyers qu'au loin la brume voile?

--L'un est un feu de pâtre et l'autre est une étoile;

Deux mondes, mon enfant!

II

Deux mondes!--l'un est dans l'espace,

Dans les ténèbres de l'azur,

Dans l'étendue où tout s'efface.

Radieux gouffre! abîme obscur!

Enfant, comme deux hirondelles,

Oh, si tous deux, âmes fidèles,

Nous pouvions fuir à tire-d'ailes.

Et plonger dans cette épaisseur

D'où la création découle,

Où flotte, vit, meurt, brille et roule

L'astre imperceptible à la foule,

Incommensurable au penseur;

Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes;

Si nous pouvions passer les bleus septentrions,

Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes

Jusqu'à ce qu'à la fin, éperdus, nous voyions,

Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore,

Cette petite étoile, atome de phosphore,

Devenir par degrés un monstre de rayons;

S'il nous était donné de faire

Ce voyage démesuré,

Et de voler, de sphère en sphère,

A ce grand soleil ignoré;

Si, par un archange qui l'aime,

L'homme aveugle, frémissant, blême,

Dans les profondeurs du problème,

Vivant, pouvait être introduit;

Si nous pouvions fuir notre centre,

Et, forçant l'ombre où Dieu seul entre,

Aller voir de près dans leur antre

Ces énormités de la nuit;

Ce qui t'apparaîtrait te ferait trembler, ange!

Rien, pas de vision, pas de songe insensé,

Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange,

Monde informe, et d'un tel mystère composé,

Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante,

Et qu'il ne resterait de nous dans l'épouvante

Qu'un regard ébloui sous un front hérissé!

O contemplation splendide!

Oh! de pôles, d'axes, de feux,

De la matière et du fluide,

Balancement prodigieux!

D'aimant qui lutte, d'air qui vibre,

De force esclave et d'éther libre,

Vaste et magnifique équilibre!

Monde rêve! idéal réel!

Lueurs! tonnerres! jets de soufre!

Mystère qui chante et qui souffre!

Formule nouvelle du gouffre!

Mot nouveau du noir livre ciel!

Tu verrais!--un soleil, autour de lui des mondes,

Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d'eux;

Là, des fourmillements de sphères vagabondes;

Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux;

Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie;

D'un coin de l'infini formidable incendie,

Rayonnement sublime ou flamboiement hideux!

Regardons, puisque nous y sommes!

Figure-toi! figure-toi!

Plus rien des choses que tu nommes!

Un autre monde! une autre loi!

La terre a fui dans l'étendue;

Derrière nous elle est perdue!

Jour nouveau! nuit inattendue!

D'autres groupes d'astres au ciel!

Une nature qu'on ignore,

Qui, s'ils voyaient sa fauve aurore,

Ferait accourir Pythagore

Et reculer Ézéchiel!

Ce qu'on prend pour un mont est une hydre; ces arbres

Sont des bêtes; ces rocs hurlent avec fureur;

Le feu chante; le sang coule aux veines des marbres.

Ce monde est-il le vrai? le nôtre est-il l'erreur?

O possibles qui sont pour nous les impossibles!

Réverbérations des chimères visibles!

Le baiser de la vie ici nous fait horreur.

Et, si nous pouvions voir les hommes

Les ébauches, les embryons,

Qui sont là ce qu'ailleurs nous sommes,

Comme, eux et nous, nous frémirions

Rencontre inexprimable et sombre!

Nous nous regarderions dans l'ombre

De monstre à monstre, fils du nombre

Et du temps qui s'évanouit;

Et, si nos langages funèbres

Pouvaient échanger leurs algèbres,

Nous dirions: «Qu'êtes-vous, ténèbres?»

Ils diraient: «D'où venez-vous, nuit?»

Sont-ils aussi des coeurs, des cerveaux, des entrailles?

Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé?

Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles,

Des Lucrèce niant tout ce qu'on a rêvé,

Qui, du noir infini feuilletant les registres,

Ont écrit: Rien, au bas de ses pages sinistres;

Et, penchés sur l'abîme, ont dit: «L'oeil est crevé!»

Tous ces êtres, comme nous-même,

S'en vont en pâles tourbillons;

La création mêle et sème

Leur cendre à de nouveaux sillons;

Un vient, un autre le remplace,

Et passe sans laisser de trace;

Le souffle les crée et les chasse;

Le gouffre en proie aux quatre vents,

Comme la mer aux vastes lames,

Mêle éternellement ses flammes

A ce sombre écroulement d'âmes,

De fantômes et de vivants!

L'abîme semble fou sous l'ouragan de l'être.

Quelle tempête autour de l'astre radieux!

Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître,

Jusqu'à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux;

Car, un jour, il faudra que l'étoile aussi tombe,

L'étoile voit neiger les âmes dans la tombe,

L'âme verra neiger les astres dans les cieux!

Par instant, dans le vague espace,

Regarde, enfant! tu vas la voir!

Une brusque planète passe;

C'est d'abord au loin un point noir;

Plus prompte que la trombe folle,

Elle vient, court, approche, vole;

A peine a lui son auréole,

Que déjà, remplissant le ciel,

Sa rondeur farouche commence

A cacher le gouffre en démence,

Et semble ton couvercle immense,

O puits du vertige éternel!

C'est elle! éclair! voilà sa livide surface

Avec tous les frissons de ses océans verts!

Elle apparaît, s'en va, décroît, pâlit, s'efface,

Et rentre, atome obscur, aux cieux d'ombre couverts,

Et tout s'évanouit, vaste aspect, bruit sublime...--

Quel est ce projectile inouï de l'abîme?

O boulets monstrueux qui sont des univers!

Dans un éloignement nocturne,

Roule avec un râle effrayant

Quelque épouvantable Saturne

Tournant son anneau flamboyant;

La braise en pleut comme d'un crible;

Jean de Patmos, l'esprit terrible,

Vit en songe cet astre horrible

Et tomba presque évanoui:

Car, rêvant sa noire épopée,

Il crut, d'éclairs enveloppée,

Voir fuir une roue, échappée

Au sombre char d'Adonaï!

Et, par instants encor,--tout va-t-il se dissoudre?--

Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit,

Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre,

Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit;

Puis s'évade en hurlant, pâle et surnaturelle,

Traînant sa chevelure éparse derrière elle,

Comme une Canidie affreuse qui s'enfuit.

Quelques-uns de ces globes meurent;

Dans le semoun et le mistral

Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent;

Leur flanc crache un brasier central.

Sphères par la neige engourdies,

Ils ont d'étranges maladies,

Pestes, déluges, incendies,

Tremblements profonds et fréquents;

Leur propre abîme les consume;

Leur haleine flamboie et fume;

On entend de loin dans leur brume

La toux lugubre des volcans.

Ils sont! ils vont! ceux-ci brillants, ceux-là difformes,

Tous portant des vivants et des créations!

Ils jettent dans l'azur des cônes d'ombre énormes,

Ténèbres qui des cieux traversent les rayons,

Où le regard, ainsi que des flambeaux farouches

L'un après l'autre éteints par d'invisibles bouches,

Voit plonger tour à tour les constellations!

Quel Zorobabel formidable,

Quel Dédale vertigineux,

Cieux! a bâti dans l'insondable

Tout ce noir chaos lumineux?

Soleils, astres aux larges queues,

Gouffres! ô millions de lieues!

Sombres architectures bleues!

Quel bras a fait, créé, produit

Ces tours d'or que nuls yeux ne comptent,

Ces firmaments qui se confrontent,

Ces Babels d'étoiles qui montent

Dans ces Babylones de nuit?

Qui, dans l'ombre vivante et l'aube sépulcrale,

Qui, dans l'horreur fatale et dans l'amour profond,

A tordu ta splendide et sinistre spirale,

Ciel, où les univers se font et se défont?

Un double précipice à la fois les réclame.

«Immensité!» dit l'être. «Éternité!» dit l'âme.

A jamais! le sans fin roule dans le sans fond.

L'inconnu, celui dont maint sage

Dans la brume obscure a douté,

L'immobile et muet visage,

Le voile de l'éternité,

A, pour montrer son ombre au crime,

Sa flamme au juste magnanime,

Jeté pêle-mêle à l'abîme

Tous ses masques, noirs ou vermeils;

Dans les éthers inaccessibles,

Ils flottent, cachés ou visibles;

Et ce sont ces masques terribles

Que nous appelons les soleils!

Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres

Ces spectres de la nuit que nul ne pénétra;

Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres,

Ont crié: Jupiter! Allah! Vishnou! Mithra!

Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes,

Tous ces masques hagards s'effaceront d'eux-mêmes;

Alors, la face immense et calme apparaîtra!

III

Enfant! l'autre de ces deux mondes,

C'est le coeur d'un homme!--parfois,

Comme une perle au fond des ondes,

Dieu cache une âme au fond des bois.

Dieu cache un homme sous les chênes;

Et le sacre en d'austères lieux

Avec le silence des plaines,

L'ombre des monts, l'azur des cieux!

O ma fille, avec son mystère

Le soir envahit pas à pas

L'esprit d'un prêtre involontaire,

Près de ce feu qui luit là-bas!

Cet homme, dans quelque ruine,

Avec la ronce et le lézard,

Vit sous la brume et la bruine,

Fruit tombé de l'arbre hasard!

Il est devenu presque fauve;

Son bâton est son seul appui.

En le voyant, l'homme se sauve;

La bête seule vient à lui.

Il est l'être crépusculaire.

On a peur de l'apercevoir;

Pâtre tant que le jour l'éclaire,

Fantôme dès que vient le soir.

La faneuse dans la clairière

Le voit quand il fait, par moment,

Comme une ombre hors de sa bière,

Un pas hors de l'isolement.

Son vêtement dans ces décombres,

C'est un sac de cendre et de deuil,

Linceul troué par les clous sombres

De la misère, ce cercueil.

Le pommier lui jette ses pommes;

Il vit dans l'ombre enseveli;

C'est un pauvre homme loin des hommes,

C'est un habitant de l'oubli;

C'est un indigent sous la bure,

Un vieux front de la pauvreté,

Un haillon dans une masure,

Un esprit dans l'immensité!

Dans la nature transparente,

C'est l'oeil des regards ingénus,

Un penseur à l'âme ignorante,

Un grave marcheur aux pieds nus!

Oui, c'est un coeur, une prunelle,

C'est un souffrant, c'est un songeur,

Sur qui la lueur éternelle

Fait trembler sa vague rougeur.

Il est là, l'âme aux cieux ravie,

Et près d'un branchage enflammé.

Pense, lui-même par la vie

Tison à demi consumé.

Il est calme en cette ombre épaisse;

Il aura bien toujours un peu

D'herbe pour que son bétail paisse,

De bois pour attiser son feu.

Nos luttes, nos chocs, nos désastres,

Il les ignore; il ne veut rien

Que, la nuit, le regard des astres,

Le jour, le regard de son chien.

Son troupeau gît sur l'herbe unie;

Il est là, lui, pasteur, ami,

Seul éveillé, comme un génie

A côté d'un peuple endormi.

Ses brebis, d'un rien remuées,

Ouvrant l'oeil près du feu qui luit,

Aperçoivent sous les nuées

Sa forme droite dans la nuit;

Et, bouc qui bêle, agneau qui danse,

Dorment dans les bois hasardeux

Sous ce grand spectre Providence

Qu'ils sentent debout auprès d'eux.

Le pâtre songe, solitaire,

Pauvre et nu, mangeant son pain bis;

Il ne connaît rien de la terre

Que ce que broute la brebis.

Pourtant, il sait que l'homme souffre;

Mais il sonde l'éther profond.

Toute solitude est un gouffre,

Toute solitude est un mont.

Dès qu'il est debout sur ce faîte,

Le ciel reprend cet étranger;

La Judée avait le prophète,

La Chaldée avait le berger.

Ils tâtaient le ciel l'un de l'autre;

Et, plus tard, sous le feu divin,

Du prophète naquit l'apôtre,

Du pâtre naquit le devin.

La foule raillait leur démence;

Et l'homme dut, aux jours passés,

A ces ignorants la science,

La sagesse à ces insensés.

La nuit voyait, témoin austère,

Se rencontrer sur les hauteurs,

Face à face dans le mystère,

Les prophètes et les pasteurs.

--Où marchez-vous, tremblants prophètes?

--Où courez-vous, pâtres troublés?

Ainsi parlaient ces sombres têtes,

Et l'ombre leur criait: Allez!

Aujourd'hui, l'on ne sait plus même

Qui monta le plus de degrés

Des Zoroastres au front blême

Ou des Abrahams effarés.

Et, quand nos yeux, qui les admirent,

Veulent mesurer leur chemin,

Et savoir quels sont ceux qui mirent

Le plus de jour dans l'oeil humain,

Du noir passé perçant les voiles,

Notre esprit flotte sans repos

Entre tous ces compteurs d'étoiles

Et tous ces compteurs de troupeaux.

Dans nos temps, où l'aube enfin dore

Les bords du terrestre ravin,

Le rêve humain s'approche encore

Plus près de l'idéal divin.

L'homme que la brume enveloppe,

Dans le ciel que Jésus ouvrit,

Comme à travers un télescope

Regarde à travers son esprit.

L'âme humaine, après le Calvaire,

A plus d'ampleur et de rayon;

Le grossissement de ce verre

Grandit encor la vision.

La solitude vénérable

Mène aujourd'hui l'homme sacré

Plus avant dans l'impénétrable,

Plus loin dans le démesuré.

Oui, si dans l'homme, que le nombre

Et le temps trompent tour à tour,

La foule dégorge de l'ombre,

La solitude fait le jour.

Le désert au ciel nous convie.

O seuil de l'azur! l'homme seul,

Vivant qui voit hors de la vie,

Lève d'avance son linceul.

Il parle aux voix que Dieu fit taire,

Mêlant sur son front pastoral

Aux lueurs troubles de la terre

Le serein rayon sépulcral.

Dans le désert, l'esprit qui pense

Subit par degrés sous les cieux

La dilatation immense

De l'infini mystérieux.

Il plonge au fond. Calme, il savoure

Le réel, le vrai, l'élément.

Toute la grandeur qui l'entoure

Le pénètre confusément.

Sans qu'il s'en doute, il va, se dompte,

Marche, et, grandissant en raison,

Croît comme l'herbe aux champs, et monte

Comme l'aurore à l'horizon.

Il voit, il adore, il s'effare;

Il entend le clairon du ciel,

Et l'universelle fanfare

Dans le silence universel.

Avec ses fleurs au pur calice,

Avec sa mer pleine de deuil,

Qui donne un baiser de complice

A l'âpre bouche de l'écueil,

Avec sa plaine, vaste bible,

Son mont noir, son brouillard fuyant,

Regards du visage, invisible,

Syllabes du mot flamboyant;

Avec sa paix, avec son trouble,

Son bois voilé, son rocher nu,

Avec son écho qui redouble

Toutes les voix de l'inconnu,

La solitude éclaire, enflamme,

Attire l'homme aux grands aimants,

Et lentement compose une âme

De tous les éblouissements!

L'homme en son sein palpite et vibre,

Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux,

Étrange oiseau d'autant plus libre

Que le mystère le tient mieux.

Il sent croître en lui, d'heure en heure,

L'humble foi, l'amour recueilli,

Et la mémoire antérieure

Qui le remplit d'un vaste oubli.

Il a des soifs inassouvies;

Dans son passé vertigineux,

Il sent revivre d'autres vies;

De son âme il compte les noeuds.

Il cherche au fond des sombres dômes

Sous quelles formes il a lui;

Il entend ses propres fantômes

Qui lui parlent derrière lui.

Il sent que l'humaine aventure

N'est rien qu'une apparition;

Il se dit:--Chaque créature

Est toute la création.--

Il se dit:--Mourir, c'est connaître;

Nous cherchons l'issue à tâtons.

J'étais, je suis, et je dois être.

L'ombre est une échelle. Montons.--

Il se dit:--Le vrai, c'est le centre,

Le reste est apparence ou bruit.

Cherchons le lion, et non l'antre;

Allons où l'oeil fixe reluit.--

Il sent plus que l'homme en lui naître;

Il sent, jusque dans ses sommeils,

Lueur à lueur, dans son être,

L'infiltration des soleils.

Ils cessent d'être son problème;

Un astre est un voile. Il veut mieux;

Il reçoit de leur rayon même

Le regard qui va plus loin qu'eux.

Pendant que, nous, hommes des villes,

Nous croyons prendre un vaste essor

Lorsqu'entre en nos prunelles viles

Le spectre d'une étoile d'or;

Que, savants dont la vue est basse,

Nous nous ruons et nous brûlons

Dans le premier astre qui passe,

Comme aux lampes les papillons,

Et qu'oubliant le nécessaire,

Nous contentant de l'incomplet,

Croyant éclairés, ô misère!

Ceux qu'éclaire le feu follet,

Prenant pour l'être et pour l'essence

Les fantômes du ciel profond,

Voulant nous faire une science

Avec des formes qui s'en vont,

Ne comprenant, pour nous distraire

De la terre, où l'homme est damné,

Qu'un autre monde, sombre frère

De notre globe infortuné,

Comme l'oiseau né dans la cage,

Qui, s'il fuit, n'a qu'un vol étroit,

Ne sait pas trouver le bocage,

Et va d'un toit à l'autre toit;

Chercheurs que le néant captive,

Qui, dans l'ombre, avons en passant,

La curiosité chétive

Du ciron pour le ver luisant,

Poussière admirant la poussière,

Nous poursuivons obstinément,

Grains de cendre, un grain de lumière

En fuite dans le firmament!

Pendant que notre âme humble et lasse

S'arrête au seuil du ciel béni,

Et va becqueter dans l'espace

Une miette de l'infini,

Lui, ce berger, ce passant frêle,

Ce pauvre gardeur de bétail

Que la cathédrale éternelle

Abrite sous son noir portail,

Cet homme qui ne sait pas lire,

Cet hôte des arbres mouvants,

Qui ne connaît pas d'autre lyre

Que les grands bois et les grands vents,

Lui, dont l'âme semble étouffée,

Il s'envole, et, touchant le but,

Boit avec la coupe d'Orphée

A la source où Moïse but!

Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde,

Cet ignorant, cet indigent,

Sans docteur, sans maître, sans guide,

Fouillant, scrutant, interrogeant

De sa roche où la paix séjourne,

Les cieux noirs, les bleus horizons,

Double ornière où sans cesse tourne

La roue énorme des saisons;

Seul, quand mai vide sa corbeille,

Quand octobre emplit son panier;

Seul, quand l'hiver à notre oreille

Vient siffler, gronder, et nier;

Quand sur notre terre, où se joue

Le blanc flocon flottant sans bruit,

La mort, spectre vierge, secoue,

Ses ailes pâles dans la nuit;

Quand, nous glaçant jusqu'aux vertèbres,

Nous jetant la neige en rêvant,

Ce sombre cygne des ténèbres

Laisse tomber sa plume au vent;

Quand la mer tourmente la barque;

Quand la plaine est là, ressemblant

A la morte dont un drap marque

L'obscur profil sinistre et blanc;

Seul sur cet âpre monticule,

A l'heure où, sous le ciel dormant,

Les Méduses du crépuscule

Montrent leur face vaguement;

Seul la nuit, quand dorment ses chèvres,

Quand la terre et l'immensité

Se referment comme deux lèvres

Après que le psaume est chanté;

Seul, quand renaît le jour sonore,

À l'heure où sur le mont lointain

Flamboie et frissonne l'aurore,

Crête rouge du coq matin;

Seul, toujours seul, l'été, l'automne;

Front sans remords et sans effroi

À qui le nuage qui tonne

Dit tout bas: Ce n'est pas pour toi!

Oubliant dans ces grandes choses

Les trous de ses pauvres habits,

Comparant la douceur des roses

À la douceur de la brebis,

Sondant l'être, la loi fatale;

L'amour, la mort, la fleur, le fruit;

Voyant l'auréole idéale

Sortir de toute cette nuit,

Il sent, faisant passer le monde

Par sa pensée à chaque instant,

Dans cette obscurité profonde

Son oeil devenir éclatant;

Et, dépassant la créature,

Montant toujours, toujours accru,

Il regarde tant la nature,

Que la nature a disparu!

Car, des effets allant aux causes,

L'oeil perce et franchit le miroir,

Enfant; et contempler les choses,

C'est finir par ne plus les voir.

La matière tombe détruite

Devant l'esprit aux yeux de lynx;

Voir, c'est rejeter; la poursuite

De l'énigme est l'oubli du sphynx.

Il ne voit plus le ver qui rampe,

La feuille morte émue au vent,

Le pré, la source où l'oiseau trempe

Son petit pied rose en buvant;

Ni l'araignée, hydre étoilée,

Au centre du mal se tenant,

Ni l'abeille, lumière ailée,

Ni la fleur, parfum rayonnant;

Ni l'arbre où sur l'écorce dure

L'amant grave un chiffre d'un jour,

Que les ans font croître à mesure

Qu'ils font décroître son amour.

Il ne voit plus la vigne mûre,

La ville, large toit fumant,

Ni la campagne, ce murmure,

Ni la mer, ce rugissement;

Ni l'aube dorant les prairies,

Ni le couchant aux longs rayons,

Ni tous ces tas de pierreries

Qu'on nomme constellations,

Que l'éther de son ombre couvre,

Et qu'entrevoit notre oeil terni

Quand la nuit curieuse entr'ouvre

Le sombre écrin de l'infini;

Il ne voit plus Saturne pâle,

Mars écarlate, Arcturus bleu,

Sirius, couronne d'opale,

Aldebaran, turban de feu;

Ni les mondes, esquifs sans voiles,

Ni, dans le grand ciel sans milieu,

Toute cette cendre d'étoiles;

Il voit l'astre unique; il voit Dieu!

Il le regarde, il le contemple;

Vision que rien n'interrompt!

Il devient tombe, il devient temple;

Le mystère flambe à son front.

Oeil serein dans l'ombre ondoyante,

Il a conquis, il a compris,

Il aime; il est l'âme voyante

Parmi nos ténébreux esprits.

Il marche, heureux et plein d'aurore,

De plain-pied avec l'élément;

Il croit, il accepte. Il ignore

Le doute, notre escarpement;

Le doute, qu'entourent les vides,

Bord que nul ne peut enjamber,

Où nous nous arrêtons stupides,

Disant: Avancer, c'est tomber!

Le doute, roche où nos pensées

Errent loin du pré qui fleurit,

Où vont et viennent, dispersées,

Toutes ces chèvres de l'esprit!

Quand Hobbes dit: «Quelle est la base?»

Quand Locke dit: «Quelle est la loi?»

Que font à sa splendide extase

Ces dialogues de l'effroi?

Qu'importe à cet anachorète

De la caverne Vérité,

L'homme qui dans l'homme s'arrête,

La nuit qui croit à sa clarté?

Que lui fait la philosophie,

Calcul, algèbre, orgueil puni,

Que sur les cimes pétrifie

L'effarement de l'infini!

Lueurs que couvre la fumée!

Sciences disant: Que sait-on?

Qui, de l'aveugle Ptolémée,

Montent au myope Newton!

Que lui font les choses bornées,

Grands, petits, couronnes, carcans?

L'ombre qui sort des cheminées

Vaut l'ombre qui sort des volcans.

Que lui font la larve et la cendre,

Et, dans les tourbillons mouvants,

Toutes les formes que peut prendre

L'obscur nuage des vivants?

Que lui fait l'assurance triste

Des créatures dans leurs nuits?

La terre s'écriant: J'existe!

Le soleil répliquant: Je suis!

Quand le spectre, dans le mystère,

S'affirme à l'apparition,

Qu'importe à cet oeil solitaire

Qui s'éblouit du seul rayon?

Que lui fait l'astre, autel et prêtre

De sa propre religion,

Qui dit: Rien hors de moi!--quand l'être

Se nomme Gouffre et Légion!

Que lui font, sur son sacré faîte,

Les démentis audacieux

Que donne aux soleils la comète,

Cette hérésiarque des cieux?

Que lui fait le temps, cette brume?

L'espace, cette illusion?

Que lui fait l'éternelle écume

De l'océan Création?

Il boit, hors de l'inabordable,

Du surhumain, du sidéral,

Les délices du formidable,

L'âpre ivresse de l'idéal;

Son être, dont rien ne surnage,

S'engloutit dans le gouffre bleu;

Il fait ce sublime naufrage;

Et, murmurant sans cesse:--Dieu,--

Parmi les feuillages farouches,

Il songe, l'âme et l'oeil là-haut,

À l'imbécillité des bouches

Qui prononcent un autre mot!

Il le voit, ce soleil unique,

Fécondant, travaillant, créant,

Par le rayon qu'il communique

Égalant l'atome au géant,

Semant de feux, de souffles, d'ondes,

Les tourbillons d'obscurité,

Emplissant d'étincelles mondes

L'épouvantable immensité,

Remuant, dans l'ombre et les brumes,

De sombres forces dans les cieux

Qui font comme des bruits d'enclumes

Sous des marteaux mystérieux,

Doux pour le nid du rouge-gorge,

Terrible aux satans qu'il détruit;

Et, comme aux lueurs d'une forge,

Un mur s'éclaire dans la nuit,

On distingue en l'ombre où nous sommes,

On reconnaît dans ce bas lieu,

À sa clarté parmi les hommes,

L'âme qui réverbère Dieu!

Et ce pâtre devient auguste;

Jusqu'à l'auréole monté,

Étant le sage, il est le juste;

O ma fille, cette clarté

Soeur du grand flambeau des génies,

Faite de tous les rayons purs

Et de toutes les harmonies

Qui flottent dans tous les azurs,

Plus belle dans une chaumière,

Éclairant hier par demain,

Cette éblouissante lumière,

Cette blancheur du coeur humain

S'appelle en ce monde, où l'honnête

Et le vrai des vents est battu,

Innocence avant la tempête,

Après la tempête vertu!

Voilà donc ce que fait la solitude à l'homme;

Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme;

Sacre l'obscurité,

Pénètre de splendeur le pâtre qui s'y plonge,

Et, dans les profondeurs de son immense songe,

T'allume, ô vérité!

Elle emplit l'ignorant de la science énorme;

Ce que le cèdre voit, ce que devine l'orme,

Ce que le chêne sent,

Dieu, l'être, l'infini, l'éternité, l'abîme,

Dans l'ombre elle le mêle à la candeur sublime

D'un pâtre frémissant.

L'homme n'est qu'une lampe, elle en fait une étoile.

Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile,

Un mage; et, par moments,

Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres,

Apparaît couronné d'une tiare d'astres,

Vêtu de flamboiements!

Il ne se doute pas de cette grandeur sombre:

Assis près de son feu que la broussaille encombre,

Devant l'être béant,

Humble, il pense; et, chétif, sans orgueil, sans envie,

Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie,

Son gouffre de néant.

Quand il sort de son rêve, il revoit la nature.

Il parle à la nuée, errant à l'aventure,

Dans l'azur émigrant;

Il dit: «Que ton encens est chaste, ô clématite!»

Il dit au doux oiseau: «Que ton aile est petite,

Mais que ton vol est grand!»

Le soir, quand il voit l'homme aller vers les villages,

Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages,

Et les pauvres chevaux

Que le laboureur bat et fouette avec colère,

Sans songer que le vent va le rendre à son frère

Le marin sur les flots;

Quand il voit les forçats passer, portant leur charge,

Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit au large,

Et hâtant leur retour,

Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne,

La bénédiction qu'il a puisée à l'urne

De l'insondable amour!

Et, tandis qu'il est là, vivant sur sa colline,

Content, se prosternant dans tout ce qui s'incline,

Doux rêveur bienfaisant,

Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse,

Et l'herbe et le rocher de la majesté douce

De son coeur innocent,

S'il passe par hasard, près de sa paix féconde,

Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde

Révolté devant eux,

Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres,

La terre de granit et le ciel de ténèbres,

L'homme ingrat, Dieu douteux;

Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible,

Et dont l'obscurité rend la lueur visible,

Homme heureux sans effort,

Entrevu par cette âme en proie au choc de l'onde,

Va lui jeter soudain quelque clarté profonde

Qui lui montre le port!

Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre,

Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre

Entre le ciel et l'eau;

Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre,

Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre,

Il sauve un grand vaisseau!

IV

Et je repris, montrant à l'enfant adorée

L'obscur feu du pasteur et l'étoile sacrée:

De ces deux feux, perçant le soir qui s'assombrit

L'un révèle un soleil, l'autre annonce un esprit,

C'est l'infini que notre oeil sonde;

Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit!

C'est l'astre qui le prouve et l'esprit qui le voit;

Une âme est plus grande qu'un monde.

Enfant, ce feu de pâtre à une âme mêlé,

Et cet astre, splendeur du plafond constellé

Que l'éclair et la foudre gardent,

Ces deux phares du gouffre où l'être flotte et fuit,

Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit,

Dans l'immensité se regardent.

Ils se connaissent; l'astre envoie au feu des bois

Toute l'énormité de l'abîme à la fois,

Les baisers de l'azur superbe,

Et l'éblouissement des visions d'Endor;

Et le doux feu de pâtre envoie à l'astre d'or

Le frémissement du brin d'herbe.

Le feu de pâtre dit:--La mère pleure, hélas!

L'enfant a froid, le père a faim, l'aïeul est las;

Tout est noir; la montée est rude;

Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau;

L'homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau.

L'étoile répond: Certitude!

De chacun d'eux s'envole un rayon fraternel,

L'un plein d'humanité, l'autre rempli de ciel;

Dieu les prend, et joint leur lumière,

Et sa main, sous qui l'âme, aigle de flamme, éclôt,

Fait du rayon d'en bas et du rayon d'en haut

Les deux ailes de la prière.

Ingouville, août 1839.


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