The Project Gutenberg eBook ofLes dames vertesThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Les dames vertesAuthor: George SandRelease date: October 6, 2022 [eBook #69098]Most recently updated: October 19, 2024Language: FrenchOriginal publication: France: Calmann Lévy, 1879Credits: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by Hathi Trust Digital Library.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DAMES VERTES ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Les dames vertesAuthor: George SandRelease date: October 6, 2022 [eBook #69098]Most recently updated: October 19, 2024Language: FrenchOriginal publication: France: Calmann Lévy, 1879Credits: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by Hathi Trust Digital Library.)
Title: Les dames vertes
Author: George Sand
Author: George Sand
Release date: October 6, 2022 [eBook #69098]Most recently updated: October 19, 2024
Language: French
Original publication: France: Calmann Lévy, 1879
Credits: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by Hathi Trust Digital Library.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DAMES VERTES ***
I.Les trois painsII.L'apparitionIII.Le procèsIV.L'immortelleV.Le duelVI.Conclusion
Chargé par mon père d'une mission très-délicate, je me rendis, vers la fin de mai 1788, au château d'Ionis, situé à une dizaine de lieues dans les terres, entre Angers et Saumur.
J'avais vingt-deux ans, et j'exerçais déjà la profession d'avocat, pour laquelle je me sentais peu de goût, bien que ni l'étude des affaires ni celle de la parole ne m'eussent présenté de difficultés sérieuses. Eu égard à mon âge, on ne me trouvait pas sans talents; et le talent de mon père, avocat renommé dans sa localité, m'assurait, pour l'avenir, une brillante clientèle, pour peu que je fisse d'efforts pour n'être pas trop indigne de le remplacer. Mais j'eusse préféré les lettres, une vie plus rêveuse, un usage plus indépendant et plus personnel de mes facultés, une responsabilité moins soumise aux passions et aux intérêts d'autrui.
Comme ma famille était dans l'aisance, et que j'étais fils unique, très-choyé et très-chéri, j'eusse pu choisir ma carrière; mais j'eusse affligé mon père, qui s'enorgueillissait de sa compétence à me diriger dans le chemin qu'il m'avait frayé d'avance, et je l'aimais trop tendrement pour vouloir faire prévaloir mes instincts sur ses désirs.
Ce fut une soirée délicieuse que celle où j'achevais cette promenade à cheval à travers les bois qui entourent le vieux et magnifique château d'Ionis. J'étais bien monté, vêtu en cavalier avec une sorte de recherche, et accompagné d'un domestique dont je n'avais nul besoin, mais que ma mère avait eu l'innocente vanité de me donner pour la circonstance, voulant que son fils se présentât convenablement chez une des personnes les plus brillantes de notre clientèle.
La nuit s'éclairait mollement du feu doux de ses plus grandes étoiles. Un peu de brume voilait le scintillement de ces myriades d'astres secondaires qui clignotent comme des yeux ardents durant des nuits claires et froides. Celle-ci offrait un vrai ciel d'été, assez pur pour être encore lumineux et transparent, assez adouci pour ne pas effrayer de son incommensurable richesse. C'était, si je peux ainsi parler, un de ces doux firmaments qui vous permettent de penser encore à la terre, d'admirer les lignes vaporeuses de ses étroits horizons, de respirer sans dédain son atmosphère de fleurs et d'herbages, enfin de se dire qu'on est quelque chose dans l'immensité et d'oublier que l'on n'est qu'un atome dans l'infini.
À mesure que j'approchais du parc seigneurial, les sauvages parfums de la forêt s'imprégnaient de ceux des lilas et des acacias qui penchaient leurs têtes fleuries au-dessus du mur de ronde. Bientôt, à travers les bosquets, je vis briller les croisées du manoir, derrière leurs rideaux de moire violette, coupés des grands croisillons noirs de l'architecture. C'était un magnifique château de la renaissance, un chef-d'œuvre de goût mêlé de caprice, une de ces demeures où l'on se sent impressionné par je ne sais quoi d'ingénieux, d'élégant et de hardi qui, de l'imagination de l'architecte, semble passer dans la vôtre et s'en emparer pour l'élever au-dessus des habitudes et des préoccupations du monde positif.
J'avoue que le cœur me battait bien fort en disant mon nom au laquais chargé de m'annoncer. Je n'avais jamais vu madame d'Ionis. Elle passait pour être la plus jolie femme du pays; elle avait vingt-deux ans, un mari qui n'était ni beau ni aimable, et qui la négligeait pour les voyages. Son écriture était charmante, et elle trouvait moyen de montrer non-seulement beaucoup de sens, mais encore beaucoup d'esprit dans ses lettres d'affaires. C'était, en outre, un très-noble caractère. Voilà tout ce que je savais d'elle, et c'en était bien assez pour que j'eusse peur de paraître gauche et provincial.
Je devais être très-pâle en entrant dans le salon.
Aussi ma première impression fut-elle comme de soulagement et de plaisir lorsque je me trouvai en présence de deux grosses vieilles femmes très-laides, dont l'une, madame la douairière d'Ionis, m'annonça que sa bru était chez une de ses amies du voisinage et ne rentrerait probablement que le lendemain.
—Vous êtes quand même le bienvenu, ajouta cette matrone; nous avons beaucoup d'amitié et de reconnaissance pour monsieur votre père, et il paraît que nous avons grand besoin de ses conseils, que vous êtes sans doute chargé de nous transmettre.
—Je venais de sa part pour parler d'affaires à madame d'Ionis...
—La comtesse d'Ionis s'occupe d'affaires, en effet, reprit la douairière comme pour m'avertir d'une bévue commise. Elle s'y entend, elle a une bonne tête, et, en l'absence de mon fils, qui est à Vienne, c'est elle qui suit cet ennuyeux et interminable procès. Il ne faut pas que vous comptiez sur moi pour la remplacer, car je n'y entends rien du tout, et tout ce que je peux faire, c'est de vous retenir jusqu'au retour de la comtesse en vous offrant un souper tel quel et un bon lit.
Là-dessus, la vieille dame, qui, malgré la petite leçon qu'elle m'avait donnée, paraissait une assez bonne femme, sonna et donna des ordres pour mon installation. Je refusai de manger, ayant pris mes précautions en route, et sachant qu'il n'est rien de plus gênant que de manger tout seul, sous les yeux de gens à qui l'on est complètement inconnu.
Comme mon père m'avait donné plusieurs jours pour m'acquitter de ma commission, je n'avais rien de mieux à faire que d'attendre notre belle cliente, et j'étais, vis-à-vis d'elle et de sa famille, un envoyé assez utile pour avoir droit à une très-cordiale hospitalité. Je ne me fis donc pas prier pour rester chez elle, bien qu'il y eût un tournebride très-confortable, où les gens de ma sorte allaient ordinairement attendre le moment de s'entretenir avec les gens de qualité. Tel était encore le langage des provinces à cette époque, et il fallait en apprécier les termes et la valeur pour se tenir à sa place, sans bassesse et sans impertinence, dans les relations du monde. Bourgeois et philosophe (on ne disait pas encore démocrate), je n'étais nullement convaincu de la supériorité morale de la noblesse. Mais, bien qu'elle se piquât aussi de philosophie, je savais qu'il fallait ménager ses susceptibilités d'étiquette, et les respecter pour s'en faire respecter soi-même.
J'avais donc, un peu de timidité passée, aussi bon ton que qui que ce soit, ayant déjà vu chez mon père des spécimens de toutes les classes de la société. La douairière parut s'en apercevoir au bout de quelques instants, et ne plus se faire de violence pour accueillir, sinon en égal, du moins en ami, le fils de l'avocat de la maison.
Pendant qu'elle me faisait la conversation, en femme à qui l'usage tient lieu d'esprit, j'eus le loisir d'examiner et sa figure et celle de l'autre matrone, encore plus grasse qu'elle, qui, assise à quelque distance et remplissant le fond d'un ouvrage de tapisserie, ne desserrait pas les dents et levait à peine les yeux sur moi. Elle était mise à peu près comme la douairière, robe de soie foncée, manches collantes, fichu de dentelle noire passé par-dessus un bonnet blanc et noué sous le menton. Mais tout cela était moins propre et moins frais; les mains étaient moins blanches quoique aussi potelées; le type plus vulgaire, bien que la vulgarité fût déjà très-accusée dans les traits lourds de la grosse douairière d'Ionis. Bref, je ne doutai plus de sa condition de fille de compagnie, lorsque la douairière lui dit, à propos de mon refus de souper:
—N'importe, Zéphyrine, il ne faut pas oublier que M. Nivières est jeune et qu'il peut avoir encore faim, au moment de s'endormir. Faites-lui mettre un ambigu dans son appartement.
La monumentale Zéphyrine se leva; elle était aussi grande que grosse.
—Et surtout, lui dit sa maîtresse lorsqu'elle fut au moment de sortir, qu'on n'oublie pas le pain.
—Le pain? dit Zéphyrine d'une petite voix grêle et voilée qui faisait un plaisant contraste avec sa stature.
Puis elle répéta:
—Le pain? avec une intonation bien marquée de doute et de surprise.
—Les pains! répondit la douairière avec autorité.
Zéphyrine parut hésiter un instant et sortit; mais sa maîtresse la rappela aussitôt pour lui faire cette étrange recommandation:
—Trois pains!
Zéphyrine ouvrit la bouche pour répondre, leva tant soit peu les épaules et disparut.
—Trois pains! m'écriai-je à mon tour. Mais quel appétit me supposez-vous donc, madame la comtesse?
—Oh! ce n'est rien, dit-elle. Ils sont tout petits!
Elle garda un instant le silence. Je cherchais un peu ce que je trouverais à lui dire pour relever la conversation, en attendant que j'eusse le droit de me retirer, lorsqu'elle parut en proie à une certaine perplexité, porta la main au gland de la sonnette et s'arrêta pour dire, comme se parlant à elle-même:
—Pourtant, trois pains!...
—C'est beaucoup, en effet, repris-je en réprimant une grande envie de rire.
Elle me regarda, étonnée, ne se rendant pas compte d'avoir parlé tout haut.
—Vous parlez du procès? dit-elle comme pour me faire oublier sa distraction: c'est beaucoup, ce qu'on nous réclame! Croyez-vous que nous le gagnerons?
Mais elle écouta fort peu mes réponses évasives, et sonna décidément; un domestique vint, à qui elle demanda Zéphyrine. Zéphyrine revint, à qui elle parla dans l'oreille; après quoi, elle parut tranquillisée et se mit à babiller avec moi, en bonne commère, très-bornée, mais bienveillante et presque maternelle, me questionnant sur mes goûts, mon caractère, mes relations et mes plaisirs. Je me fis plus enfant que je n'étais pour la mettre à son aise; car je remarquai vite qu'elle était de ces femmes du grand monde qui ont su se passer de la plus médiocre intelligence, et qui n'ont aucun besoin d'en rencontrer davantage chez les autres.
En somme, elle avait tant de bonhomie, que je ne m'ennuyai pas beaucoup avec elle pendant une heure, et que je n'attendis pas avec trop d'impatience la permission de la quitter.
Un valet de chambre me conduisit à mon appartement; car c'était presque un appartement complet: trois pièces fort belles, très-vastes, et meublées en vieux Louis XV, avec beaucoup de luxe. Mon propre domestique, à qui ma bonne mère avait fait la leçon, était dans ma chambre à coucher, attendant l'honneur de me déshabiller, afin de paraître aussi instruit de son devoir que les valets de grande maison.
—C'est fort bien, mon cher Baptiste, lui dis-je quand nous fûmes seuls ensemble, mais tu peux aller dormir. Je me coucherai moi-même et me déshabillerai en personne, comme j'ai fait depuis que je suis au monde.
Baptiste me souhaita une bonne nuit et me quitta. Il n'était que dix heures. Je n'avais nulle envie de dormir si tôt, et je me disposais à aller examiner les meubles et les tableaux de mon salon, lorsque mes yeux tombèrent sur l'ambigu qui m'avait été servi dans ma chambre, près de la cheminée, et les trois pains m'apparurent dans une mystérieuse symétrie.
Ils étaient passablement gros et placés au centre du plateau de laque, dans une jolie corbeille de vieux saxe, avec une belle salière d'argent au milieu, et trois serviettes damassées à l'entour.
—Que diable y a-t-il dans l'arrangement de cette corbeille? me demandai-je, et pourquoi cet accessoire vulgaire de mon souper, le pain, a-t-il tant tourmenté ma vieille hôtesse? Pourquoi trois pains si expressément recommandés? Pourquoi pas quatre, pourquoi pas dix, si l'on me prend pour un ogre? Et, au fait, voilà un très-copieux ambigu, et des flacons de vin avec des étiquettes qui promettent beaucoup; mais pourquoi trois carafes d'eau? Voilà qui redevient mystérieux et bizarre. Cette bonne vieille comtesse s'imagine-t-elle que je suis triple, ou que j'apporte deux convives dans ma valise?
Je méditais sur cette énigme, lorsqu'on frappa à la porte de l'antichambre.
—Entrez! criai-je sans me déranger, pensant que Baptiste avait oublié quelque chose.
Quelle fut ma surprise de voir apparaître, en coiffe de nuit, la puissante Zéphyrine, tenant d'une main un bougeoir, de l'autre mettant un doigt sur ses lèvres, et s'avançant vers moi avec la risible prétention de ne pas faire crier le parquet sous ses pas d'éléphant! Je devins certainement plus pâle que je ne l'avais été en me préparant à paraître devant la jeune madame d'Ionis. De quelle effroyable aventure me menaçait donc cette volumineuse apparition?
—Ne craignez rien, monsieur, me dit ingénument la bonne vieille fille, comme si elle eût deviné ma terreur; je viens vous expliquer la singularité... les trois carafes... et les trois pains!
—Ah! volontiers, répondis-je en lui offrant un fauteuil; j'étais justement fort intrigué.
—Comme femme de charge, dit Zéphyrine refusant de s'asseoir et tenant toujours sa bougie, je serais bien mortifiée que monsieur crût de ma part à une mauvaise plaisanterie. Je ne me permettrais pas... Et pourtant je viens demander à monsieur de s'y prêter pour ne pas mécontenter ma maîtresse.
—Parlez, mademoiselle Zéphyrine; je ne suis pas d'humeur à me fâcher d'une plaisanterie, surtout si elle est divertissante.
—Oh! mon Dieu, non, monsieur; elle n'a rien de bien amusant, mais elle n'a rien de désagréable non plus. Voici ce que c'est. Madame la comtesse douairière est très... elle a une tête bien...
Zéphyrine s'arrêta court. Elle aimait ou craignait la douairière et ne pouvait se décider à la critiquer. Son embarras était comique, car il se traduisait par un sourire enfantin relevant les coins d'une toute petite bouche édentée, laquelle faisait paraître plus large encore sa figure ronde et joufflue, sans front et sans menton. On eût dit la pleine lune se maniérant et faisant la bouche en cœur, comme on la voit représentée sur les almanachs liégeois. La petite voix essoufflée de Zéphyrine, son grasseyement et son blaisement achevaient de la rendre si invraisemblable, que je n'osais la regarder en face, dans la crainte de perdre mon sérieux.
—Voyons, lui dis-je pour l'encourager dans ses révélations: madame la comtesse douairière est un peu taquine, un peu moqueuse?
—Non, monsieur, non! elle est de très-bonne foi; elle croit... elle s'imagine...
Je cherchais en vain ce que la douairière pouvait s'imaginer, lorsque Zéphyrine ajouta avec effort:
—Enfin, monsieur, ma pauvre maîtresse croit aux esprits!
—Soit! répondis-je. Elle n'est pas la seule personne de son sexe et de son âge qui ait cette croyance, et cela ne fait de tort à personne.
—Mais cela fait quelquefois du mal à ceux qui s'en effrayent, et, si monsieur craignait quelque chose dans cet appartement, je puis lui jurer qu'il n'y revient rien du tout.
—Tant pis! j'aurais été bien content d'y voir quelque chose de surnaturel... Les apparitions font partie des vieux manoirs, et celui-ci est si beau, que je ne m'y serais représenté que des fantômes très-agréables.
—Vraiment! monsieur a donc entendu parler de quelque chose?
—Relativement à ce château et à cet appartement? Jamais; j'attends que vous m'appreniez...
—Eh bien, monsieur, voici ce que c'est. En l'année... je ne sais plus, mais c'était sous Henri II; monsieur doit savoir mieux que moi combien il y a de temps de cela: il y avait ici trois demoiselles, héritières de la famille d'Ionis, belles comme le jour, et si aimables, qu'elles étaient adorées de tout le monde. Une méchante dame de la cour, qui était jalouse d'elles, et de la plus jeune en particulier, fit mettre du poison dans l'eau d'une fontaine dont elles burent et dont on se servait pour faire leur pain. Toutes trois moururent dans la même nuit, et, à ce que l'on prétend, dans la chambre où nous voici. Mais cela n'est pas bien sûr, et on ne se l'est imaginé que depuis peu. On faisait bien, dans le pays, un conte sur trois dames blanches qui s'étaient montrées longtemps dans le château et les jardins; mais c'était si vieux, qu'on n'y pensait plus et que personne n'y croyait, lorsqu'un des amis de la maison, M. l'abbé de Lamyre, qui est un esprit gai et un beau parleur, ayant dormi dans cette chambre, rêva ou prétendit avoir rêvé de trois femmes vertes qui étaient venues lui faire des prédictions. Et, comme il vit que son rêve intéressait madame la douairière et divertissait la jeune comtesse sa bru, il inventa tout ce qu'il voulut et fit parler ses revenants à sa fantaisie, si bien que madame la douairière est persuadée que l'on pourrait savoir l'avenir de la famille et celui du procès qui tourmente M. le comte, en venant à bout de faire revenir et parler ces fantômes. Mais, comme toutes les personnes que l'on a logées ici n'ont rien vu du tout et n'ont fait que rire de ses questions, elle a résolu d'y faire coucher celles qui, n'étant prévenues de rien, ne songeraient ni à inventer des apparitions, ni à cacher celles qu'elles pourraient voir. Voilà pourquoi elle a commandé qu'on vous mît dans cette chambre, sans vous rien dire; mais, comme madame n'est pas bien... fine, peut-être! elle n'a pas pu s'empêcher de me parler devant vous des trois pains.
—Certainement, les trois pains d'abord, et les trois carafes ensuite, étaient faits pour me donner à penser. Pourtant, je confesse que je ne trouve absolument rien qui ait rapport...
—Ah! si fait, monsieur. Les trois demoiselles du temps de Henri II ont été empoisonnées par le pain et l'eau!
—Je vois bien la relation, mais je ne comprends pas que cette offrande, si c'en est une, puisse leur être bien agréable. Qu'en pensez-vous vous-même?
—Je pense que là où sont leurs âmes, elles n'en savent rien, ou s'en soucient fort peu, dit Zéphyrine d'un air de supériorité modeste. Mais il faut que vous sachiez comment ces idées-là sont venues à ma bonne vieille maîtresse. Je vous apporte le manuscrit que madame d'Ionis, sa belle-fille, madame Caroline, comme nous l'appelons ici, a relevé elle-même, sur de vieux griffonnages trouvés dans les archives de la famille. Cette lecture vous intéressera plus que ma conversation, et je vais vous souhaiter le bonsoir... après, cependant, vous avoir adressé une petite prière.
—De tout mon cœur, ma bonne demoiselle: que puis-je faire pour vous?
—Ne dire à personne au monde, si ce n'est à madame Caroline, qui ne le trouvera pas mauvais, que je vous ai prévenu; car madame la douairière me gronderait et ne se fierait plus à moi.
—Je vous le promets; et que dois-je dire demain, si l'on m'interroge sur mes visions?
—Ah! voilà, monsieur... Il faut que vous ayez la bonté d'inventer quelque chose, un rêve sans suite ni sens, ce que vous voudrez, pourvu qu'il y soit question de trois demoiselles: autrement, madame la douairière sera comme une âme en peine et s'en prendra à moi, disant que je n'ai pas mis les pains, les carafes et la salière; ou bien que je vous ai averti, et que votre incrédulité a fait manquer l'apparition. Elle est persuadée de la mauvaise humeur deces dames, et du refus qu'elles font de se montrer à ceux qui se moquent d'avance, ne fût-ce que dans leur pensée.
Resté seul, après avoir promis à Zéphyrine de me prêter à la fantaisie de sa maîtresse, j'ouvris et lus le manuscrit dont je ne rapporterai que les circonstances relatives à mon histoire. Celle des demoiselles d'Ionis me parut une pure légende, racontée par madame d'Ionis, sur la foi de documents peu authentiques, qu'elle critiquait elle-même de ce ton léger et railleur qui était alors de mode.
Je passe donc sous silence la chronique froidement commentée des trois mortes, qui m'avait paru plus intéressante dans les sobres paroles de Zéphyrine, et je rapporterai seulement le fragment suivant, transcrit par madame d'Ionis, d'un manuscrit daté de 1650, et rédigé par un ancien chapelain du château:
«C'est de fait que j'ai ouï raconter, dans ma jeunesse, comme quoi le château d'Ionis fut hanté par des esprits, au nombre de trois, et montrant l'apparence de dames richement habillées, lesquelles, sans menacer personne, paraissaient chercher quelque chose dans les chambres et offices de la maison. Les messes et prières dites à leur intention ne les ayant pu empêcher de revenir, on s'imagina de faire bénir trois pains blancs et de les mettre en la chambre où les demoiselles d'Ionis avaient décédé. Cette nuit-là, elles vinrent sans faire de bruit ni effrayer personne de leur vue, et on trouva, le lendemain, qu'elles avaient comme grignoté les pains, à la manière des souris, mais n'en avaient rien emporté; et, la nuit suivante, elles recommencèrent à se plaindre et faire crier les huis et grincer les targettes. C'est pourquoi on imagina de leur mettre trois cruches d'eau claire, dont elles ne burent point, mais dont elles répandirent une partie. Enfin, le prieur de Saint-*** conseilla de les apaiser tout à fait en leur offrant une salière remplie de sel blanc, par la raison qu'elles avaient été empoisonnées dans un pain sans sel; et, dès que la chose fut faite, on les entendit chanter un très-beau cantique, où l'on assure qu'elles promettaient, en latin, des bénédictions et d'heureuses fortunes à la branche cadette d'Ionis, qui avait recueilli leur héritage.
»Ceci se passa, m'a-t-on dit, du temps du roi Henri le IVme, et, depuis, on n'en a plus entendu parler; mais c'est une croyance qui a duré longtemps après, dans la maison d'Ionis, qu'en leur faisant cette offrande à minuit, on peut les attirer et savoir d'elles les choses de l'avenir. On dit même que, si trois pains, trois carafes et une salière se trouvent par l'effet du hasard sur une table, dans ledit château, on voit ou on entend, en ce lieu, des choses surprenantes.»
À ce fragment, madame d'Ionis avait ajouté la réflexion suivante: «Il est bien regrettable pour la maison d'Ionis que ce beau miracle ait cessé: tous ses membres eussent été vertueux et sages; mais, bien que j'aie entre les mains une formule d'invocation rédigée par quelque astrologue attaché jadis à la maison, je n'espère pas que lesdames vertesveuillent jamais s'y rendre.»
Je restai quelque temps absorbé, non par l'effet de cette lecture, mais bien par la jolie écriture de madame d'Ionis et par l'élégante rédaction des autres réflexions qui accompagnaient la légende.
Je ne faisais pas, comme je me le permets aujourd'hui, la critique du facile scepticisme de cette belle dame. J'étais à sa hauteur en ce genre. C'était la mode de prendre les choses fantastiques, non par leur côté artiste, mais par leur côté ridicule. On était tout frais fier de ne plus donner dans les contes de nourrice, dans les superstitions de la veille.
J'étais, du reste, fort disposé à devenir amoureux. On m'avait tant parlé, à la maison, de cette aimable personne, et ma mère m'avait si bien recommandé, à mon départ, de ne pas me laisser tourner la tête, que c'était à moitié fait. Je n'avais encore aimé que deux ou trois cousines, et ces amours-là, chantées par moi en vers aussi chastes que mes flammes, n'avaient pas tellement consumé mon cœur, qu'il ne fût prêt à se laisser incendier beaucoup plus sérieusement.
J'avais emporté un dossier que mon père m'avait engagé à étudier. Je l'ouvris consciencieusement; mais, après en avoir lu quelques pages avec les yeux, sans qu'un seul mot arrivât à mon cerveau, je reconnus que cette manière d'étudier était parfaitement inutile, et je pris le sage parti d'y renoncer. Je crus réparer ma paresse en pensant sérieusement au procès des d'Ionis, que je connaissais sur le bout du doigt, et je préparais les arguments par lesquels je devais convaincre la comtesse de la marche à suivre. Seulement, chacun de ces arguments merveilleux se terminait, je ne sais comment, par quelque madrigal amoureux qui n'avait pas un rapport bien direct avec la procédure.
Au milieu de cet important travail, la faim me prit. La Muse n'est pas si rigoureuse aux enfants de famille habitués à bien vivre, qu'elle leur interdise de souper de bon appétit. Je me disposai donc à faire honneur au pâté qui me souriait à travers mes dossiers et mes hémistiches, et je dépliai la serviette posée sur mon assiette, où, à ma grande surprise, je trouvai un quatrième pain.
Cette surprise céda vite à un raisonnement très-simple: si, dans les projets et prévisions de la douairière, les trois pains cabalistiques devaient rester intacts, il était naturel qu'on en eût consacré un à la satisfaction de mon appétit. Je goûtai les vins et les trouvai d'une si bonne qualité que je fis généreusement aux fantômes le sacrifice de ne pas entamer une seule des carafes d'eau qui leur étaient destinées.
Et, tout en mangeant avec grand plaisir, je me mis enfin à songer à cette chronique, et à me demander comment je raconterais les prodiges que je ne pouvais me dispenser d'avoir vus. Je regrettais que Zéphyrine ne m'eût pas donné plus de détails sur les fantaisies présumées des trois mortes. L'extrait du manuscrit de 1650 n'était pas assez explicite: ces dames devaient-elles attendre que je fusse endormi pour venir, comme des souris, grignoter sur ma table les pains dont on les savait si friandes? ou bien allaient-elles m'apparaître d'un moment à l'autre, et s'asseoir, l'une à ma gauche, la seconde à ma droite, et la troisième en face de moi?
Minuit sonna, c'était l'heure classique, l'heure fatale!
Minuit sonna jusqu'au douzième coup, sans qu'aucune apparition se produisît. Je me levai, pensant que j'en étais quitte: j'avais fini de manger, et, après une douzaine de lieues à cheval, je commençais à sentir le besoin du sommeil, lorsque l'horloge du château, qui avait un très-beau timbre grave et retentissant, se mit à recommencer les quatre quarts et les douze heures avec une lenteur imposante.
Avouerai-je que je me sentis un peu ému de cette sorte de retour de l'heure fantastique que je croyais révolue? Pourquoi pas? J'avais fait jusque-là si bonne contenance de philosophe! Pour être un fervent disciple de la raison, je n'en étais pas moins un très-jeune homme, et un homme d'imagination, élevé sur les genoux d'une mère qui croyait encore fermement à toutes les légendes dont elle m'avait bercé, lesquelles ne m'avaient pas toujours fait rire.
Je m'aperçus de l'imperceptible malaise que j'éprouvais, et, pour le combattre, car j'en fus très-honteux, je me hâtai de me déshabiller. L'horloge avait fini, j'étais dans mon lit, et j'allais souffler ma bougie, lorsqu'une horloge plus éloignée du village se mit à sonner à son tour les quatre quarts et les douze heures, mais d'une voix si lugubre et avec une si mortelle nonchalance, que j'en fus sérieusement impatienté. Pour peu qu'elle eût, comme celle du château, double sonnerie, il n'y avait pas de raison pour en finir.
Il me sembla, en effet, pendant quelques minutes, que je l'entendais recommencer et qu'elle sonnait trente-sept heures; mais c'était une pure illusion, comme je m'en assurai en ouvrant ma fenêtre. Le plus profond silence régnait dans le château et dans la campagne. Le ciel était voilé tout à fait; on n'apercevait plus aucune étoile; l'air était lourd; et je voyais des volées de phalènes et de noctuelles s'agiter dans le rayon de lumière que ma bougie projetait au dehors. Leur inquiétude était un signe d'orage. Comme j'ai toujours beaucoup aimé l'orage, je me plus à en respirer les approches. De courtes rafales m'apportaient le parfum des fleurs du jardin. Le rossignol chanta encore une fois et se tut pour chercher un abri. J'oubliai ma sotte émotion en jouissant du spectacle de la réalité.
Ma chambre donnait sur la cour d'honneur, qui était vaste et entourée de constructions magnifiques, dont les masses légères se découpaient en bleu pâle sur le ciel noir, à la lueur des premiers éclairs.
Mais le vent se leva et me chassa de la fenêtre, dont il semblait vouloir emporter les rideaux. Je fermai tout, et, avant de me recoucher, je voulus braver les spectres et satisfaire Zéphyrine en accomplissant avec conscience ce que je présumai être les rites de l'évocation. Je nettoyai la table et en ôtai les restes de mon repas. Je plaçai les trois carafes autour de la corbeille. Je n'avais pas dérangé le sel; et, voulant me venger de moi-même en provoquant jusqu'au bout ma propre imagination, je mis trois chaises autour de la table et trois flambeaux sur la table, un devant chaque fauteuil.
Après quoi, j'éteignis tout et m'endormis tranquillement, sans manquer de me comparer à sire Enguerrand, dont ma mère m'avait souvent chanté, sous forme de complainte, les aventures dans le terrible château des Ardennes.
Il faut croire que mon premier sommeil fut très-profond, car je ne sais ce que devint l'orage, et ce ne fut pas lui qui me réveilla; ce fut un cliquetis de verres sur la table, que j'entendis d'abord à travers je ne sais quels rêves, et que je finis par entendre en réalité. J'ouvris les yeux, et... me croie qui voudra, mais je fus témoin de choses si surprenantes, qu'après vingt ans, le moindre détail en est resté dans ma mémoire, aussi net que le premier jour.
Il y avait de la clarté dans ma chambre, bien que je ne visse aucun flambeau allumé. C'était comme une lueur verte très-vague, qui semblait partir de la cheminée. Cette faible clarté me permit de voir, non pas distinctement, mais assurément trois personnes, ou plutôt trois formes assises sur les fauteuils que j'avais disposés autour de la table, l'une à droite, l'autre à gauche, la troisième entre les deux premières, vis-à-vis de la cheminée et le dos tourné à mon lit.
À mesure que ma vue s'habituait à cette lueur, je croyais reconnaître, dans ces trois ombres, des femmes vêtues ou plutôt enveloppées de voiles d'un blanc verdâtre, très-amples, qui par moments me semblaient être des nuages, et qui leur cachaient entièrement la figure, la taille et les mains. Je ne sais si elles agissaient, mais je ne pouvais saisir aucun de leurs mouvements, et cependant le cliquetis des carafes continuait, comme si elles les eussent poussées et heurtées, selon une sorte de rythme, contre la corbeille de porcelaine.
Après quelques instants accordés, je le confesse, à une terreur très-vive, je pensai que j'étais dupe d'une mystification, et j'allais sauter résolument au milieu de la chambre pour faire peur à qui voulait m'effrayer, lorsque, me souvenant que dans cette maison je ne pouvais avoir affaire qu'à des femmes honnêtes, peut-être à de grandes dames, qui me faisaient l'honneur de se moquer de moi, je tirai brusquement mon rideau et me rhabillai à la hâte.
Quand ce fut fait, j'écartai le rideau afin de guetter le moment de surprendre ces malignes personnes par un grand éclat de ma plus grosse voix. Mais quoi! plus rien! tout avait disparu. J'étais dans une obscurité profonde.
À cette époque, on n'avait pas trouvé le moyen de se procurer instantanément de la lumière; je n'avais pas même celui de m'en procurer lentement à l'aide de la pierre à fusil. Je fus réduit à m'approcher à tâtons de la table, où je ne trouvai absolument rien que les fauteuils, les carafes, les flambeaux et les pains, dans l'ordre où je les avais placés. Aucun bruit appréciable n'avait trahi le départ des étranges visiteuses: il est vrai que le vent soufflait encore très-fort et s'engouffrait en plaintes lamentables dans la vaste cheminée de ma chambre.
J'ouvris la fenêtre et ma jalousie, contre laquelle j'eus à lutter pour l'assujettir. Il ne faisait pas encore jour, et le peu de transparence de l'air extérieur ne me permit pas de voir toutes les parties de ma chambre. Je fus réduit à tâtonner partout, ne voulant pas appeler ni interroger, tant je craignais de paraître effrayé. Je passai dans le salon et dans l'autre pièce, me livrant sans plus de bruit aux mêmes recherches, et je revins m'asseoir sur mon lit pour faire sonner ma montre et songer à mon aventure.
Ma montre était arrêtée et les horloges du dehors sonnèrent une demie, comme pour me déclarer qu'il n'y avait pas moyen de savoir l'heure.
J'écoutai le vent et tâchai de me rendre compte de ses bruits et de ceux qui pourraient partir de quelque coin de mon appartement. Je mis mes yeux et mes oreilles à la torture. J'y mis aussi mon esprit pour lui demander si je n'avais pas rêvé ce que j'avais cru voir. La chose était possible, bien que je ne pusse me rendre compte du rêve qui avait dû précéder et amener ce cauchemar.
Je résolus de ne pas m'en tourmenter davantage et d'attendre sur mon lit le retour du sommeil sans me déshabiller, en cas de mystification nouvelle.
Je ne pus me rendormir. Je me sentais cependant fatigué, et le vent me berçait irrésistiblement; je m'assoupissais à chaque instant; mais, à chaque instant, je rouvrais les yeux et regardais, malgré moi, dans le noir et dans le vide avec méfiance.
Je commençais enfin à sommeiller, lorsque le cliquetis recommença, et, cette fois, ouvrant les yeux bien grands, mais ne bougeant pas, je vis les trois spectres à leur place, immobiles en apparence, avec leurs voiles verts flottant dans la lueur verte qui partait de la cheminée.
Je feignis de dormir, car il est probable que l'on ne pouvait voir mes yeux ouverts dans l'ombre de l'alcôve, et j'observai attentivement. Je n'étais plus effrayé; je n'éprouvais plus que la curiosité de surprendre un mystère plaisant ou désagréable, une fantasmagorie très-bien mise en scène par des personnages réels, ou... J'avoue que je ne trouvais pas de définition à la seconde hypothèse: elle ne pouvait être que folle et ridicule, et cependant elle me tourmentait comme admissible.
Je vis alors les trois ombres se lever, s'agiter et tourner rapidement et sans aucun bruit, autour de la table, avec des gestes incompréhensibles. Elles m'avaient paru de médiocre stature tant qu'elles avaient été assises: debout, elles étaient aussi grandes que des hommes. Tout à coup, une d'entre elles diminua, reprit la taille d'une femme, devint toute petite, grandit démesurément et se dirigea vers moi, pendant que les deux autres se tenaient debout sous le manteau de la cheminée.
Ceci me fut très-désagréable; et, par un mouvement d'enfant, je mis mon oreiller sur ma figure, comme pour élever un obstacle entre moi et la vision.
Puis j'eus encore honte de ma sottise, et je regardai attentivement. Le spectre était assis sur le fauteuil placé au pied de mon lit. Je ne vis pas sa figure. La tête et le buste étaient, non pas ombragés, mais comme brisés par le rideau de l'alcôve. La lueur du foyer, devenue plus vive, dessinait seulement la moitié inférieure d'un corps et les plis d'un vêtement dont la forme et la couleur n'avaient plus rien de déterminé, mais dont la réalité ne pouvait plus être révoquée en doute.
Cela était d'une immobilité effrayante, comme si rien ne respirait sous cette sorte de linceul. J'attendis quelques instants qui me parurent un siècle. Je sentis que je perdais le sang-froid dont je m'étais armé. Je m'agitai sur mon lit; j'eus la pensée de fuir je ne sais où. J'y résistai. Je passai la main sur mes yeux, puis je l'avançai résolument pour saisir le spectre par les plis de ce vêtement si visible et si bien éclairé: je ne touchai que le vide. Je m'élançai sur le fauteuil: c'était un fauteuil vide. Toute clarté et toute vision avaient disparu. Je recommençai à parcourir la chambre et les autres pièces. Comme la première fois, je les trouvai désertes. Bien certain de n'avoir, cette fois, ni rêvé ni dormi, je restai levé jusqu'au jour, qui ne tarda pas à paraître.
On a beaucoup étudié, depuis quelques années, les phénomènes de l'hallucination; on les a observés et caractérisés. Des hommes de science en ont fait l'analyse sur eux-mêmes. J'ai vu même des femmes délicates et nerveuses en subir les accès fréquents, non pas sans souffrance et sans tristesse, mais sans terreur, et en se rendant très-bien compte de l'état d'illusion où elles se trouvaient.
Dans ma jeunesse, on n'était pas si avancé. Il n'y avait guère de milieu entre la négation absolue de toute vision et la croyance aveugle aux apparitions. On riait de ceux qui étaient tourmentés de ces visions, que l'on attribuait à la crédulité et à la peur, et que l'on n'excusait que dans le cas de grave maladie.
Il m'arriva donc, pendant ma terrible insomnie, de m'interroger sévèrement et de me faire une très-dure et très-injuste réprimande sur la faiblesse de mon esprit, sans songer à me dire que tout cela pouvait être l'effet d'une mauvaise digestion ou d'une influence atmosphérique. Cette idée me fût venue difficilement; car, sauf un peu de fatigue et de mauvaise humeur, je ne me sentais pas du tout malade.
Bien résolu à ne me vanter à personne de l'aventure, je me couchai et dormis très-bien jusqu'à l'heure où Baptiste frappa chez moi pour m'avertir de l'approche du déjeuner. J'allai lui ouvrir après avoir bien constaté que ma porte était restée fermée au verrou, comme je m'en étais assuré avant de m'endormir; j'avais fait et je fis encore la même observation sur l'autre porte de mon appartement, je comptai les gros pitons de fer qui assujettissent les plaques des cheminées; je cherchai en vain la possibilité et les indices d'une porte secrète.
—À quoi bon, d'ailleurs? me disais-je mélancoliquement, pendant que Baptiste me poudrait les cheveux; n'ai-je pas vu un objet qui n'avait pas de consistance, une robe ou un suaire qui s'est évanoui sous ma main?
Sans cette circonstance concluante, j'aurais pu attribuer tout à une moquerie de madame d'Ionis; car j'appris de Baptiste qu'elle était rentrée la veille, vers minuit.
Cette nouvelle m'arracha à mes préoccupations. Je donnai des soins à ma coiffure et à ma toilette. J'étais un peu contrarié d'être voué au noir par ma profession; mais ma mère m'avait muni de si beau linge et d'habits si bien coupés, que je me trouvai, en somme, fort présentable: je n'étais ni laid ni mal fait. Je ressemblais à ma mère, qui avait été fort belle; et, sans être fat, j'étais habitué à voir dans tous les yeux l'impression favorable que produit une physionomie heureuse.
Madame d'Ionis était au salon quand j'y entrai. Je vis une femme ravissante, en effet, mais beaucoup trop petite pour avoir figuré de sa personne dans mon trio de spectres. Elle n'avait, d'ailleurs, rien de fantastique ni de diaphane. C'était une beauté du genre réel, fraîche, gaie, vivante, portant avec grâce ce que l'on appelait, dans le style du temps, un aimable embonpoint, parlant avec finesse et justesse sur toutes choses, et laissant percer une grande énergie de caractère sous une grande douceur de formes.
Je compris, au bout de quelques paroles échangées avec elle, comment, grâce à tant d'esprit et de résolution, de franchise et d'adresse, elle venait à bout de vivre en bonne intelligence avec un assez mauvais mari et une belle-mère très-bornée.
À peine le déjeuner fut-il commencé, que la douairière, m'examinant, me trouva souffrant et pâle, quoique j'eusse assez oublié mon aventure pour manger de bon appétit et me sentir doucement ému des aimables soins de ma belle hôtesse.
Me rappelant alors les recommandations de Zéphyrine, je m'empressai de dire que j'avais bien dormi et fait des rêves très-agréables.
—Ah! j'en étais sûre! s'écria la vieille dame naïvement enchantée. On rêve toujours bien dans cette chambre-là! Faites-nous part de vos rêves, monsieur Nivières?
—Ils ont été très-confus; je crois pourtant me rappeler une dame...
—Une seule?
—Peut-être deux!
—Peut-être trois aussi? dit madame d'Ionis en souriant.
—Précisément, madame, vous me rappelez qu'elles étaient trois!
—Jolies? dit la douairière triomphante.
—Assez jolies, bien qu'un peu fanées.
—Vraiment? reprit madame d'Ionis, qui semblait s'entendre avec les yeux de Zéphyrine, assise au petit bout de la table, pour me donner la réplique. Et que vous ont-elles dit?
—Des choses incompréhensibles. Mais, si cela intéresse madame la comtesse douairière, je ferai mon possible pour m'en souvenir.
—Ah! mon cher enfant, dit la douairière, cela m'intéresse à un point que je ne puis vous dire. Je vous expliquerai ça tout à l'heure. Commencez par nous raconter...
—Raconter me sera bien difficile. Peut-on raconter un rêve?
—Peut-être! si on vous aidait dans vos souvenirs, dit avec un grand sang-froid madame d'Ionis, résignée à flatter la manie de sa belle-mère; ne vous ont-elles point parlé de la prospérité future de cette maison?
—Il me semble bien que oui, en effet.
—Ah! vous voyez, Zéphyrine, s'écria la douairière; vous qui ne croyez à rien! et je parie qu'elles ont parlé du procès! Dites, monsieur Nivières, dites bien tout!
Un regard de madame d'Ionis m'avertit de ne pas répondre. Je déclarai n'avoir pas entendu un mot du procès dans mes songes. La douairière en parut très-contrariée, et se tranquillisa bientôt, en disant:
—Ça viendra! ça viendra!
Ceça viendrame sembla très-désobligeant, bien qu'il fût dit avec une bienveillance optimiste. Je ne me souciais nullement de recommencer une aussi mauvaise nuit; mais, à mon tour, je me résignai vite lorsque madame d'Ionis me dit à demi-voix, pendant que la douairière querellait Zéphyrine sur son incrédulité:
—C'est bien aimable à vous de vous prêter à la fantaisie du jour dans notre maison. J'espère que vous n'aurez, en effet, chez nous, que de bons rêves; mais vous n'êtes pas absolument forcé de voir toutes les nuits ces trois demoiselles. Il suffit que vous en parliez aujourd'hui sans rire à mon excellente belle-mère. Cela lui fait grand plaisir et ne compromet pas votre courage. Tous nos amis sont décidés à les voir pour avoir la paix.
Je fus assez dédommagé et assez électrisé par l'air d'intimité confiante que prenait avec moi cette charmante femme, pour recouvrer ma gaieté ordinaire, et je me prêtai, durant tout le repas, à retrouver peu à peu le souvenir des choses merveilleuses qui m'avaient été révélées. Je promis surtout de longs jours à la douairière, de la part des trois dames vertes.
—Et mon asthme, monsieur? dit-elle, vous ont-elles dit que je guérirais de mon asthme?
—Pas précisément; mais elles ont parlé de longue vie, fortune et santé.
—Tout de bon? Eh bien, vraiment, je n'en demande pas davantage au bon Dieu.—À présent, ma fille, dit-elle à sa bru, vous qui racontez si bien, faites donc part à ce bon jeune homme de la cause de ses rêves et dites-lui l'histoire des trois demoiselles d'Ionis.
Je fis l'étonné. Madame d'Ionis demanda la permission de me confier le manuscrit qu'elle n'avait rédigé, disait-elle, que pour se dispenser de faire trop souvent le même récit.
Le déjeuner était fini. La douairière alla faire sa sieste.
—Il fait trop chaud pour aller au jardin en plein midi, me dit madame d'Ionis, et, pourtant, je ne veux pas vous faire travailler à ce maudit procès en sortant de table. Si vous voulez visiter l'intérieur du château, qui est assez intéressant, je vous servirai de guide.
—Accepter la proposition est d'un indiscret et d'un mal-appris, répondis-je, et pourtant j'en meurs d'envie.
—Eh bien, ne mourez pas, et venez, dit-elle avec une gaieté adorable.
Mais elle ajouta aussitôt, et fort naturellement:
—Viens avec nous, ma bonne Zéphyrine; tu nous ouvriras les portes.
Une heure plus tôt, l'adjonction de Zéphyrine m'eût été fort agréable; mais je ne me sentais plus si timide auprès de madame d'Ionis, et j'avoue que ce tiers entre nous me contraria. Je n'avais certes aucune sorte de présomption, aucune idée impertinente; mais il me semblait que j'aurais causé avec plus de sens et d'agrément dans le tête-à-tête. La présence de cette pleine lune affadissait toutes mes idées et gênait l'essor de mon imagination.
Et puis Zéphyrine ne songeait qu'à la chose que je me serais justement plu à oublier.
—Vous voyez bien, madame Caroline, dit-elle à madame d'Ionis en traversant la galerie du rez-de-chaussée, il n'y a rien du tout dans lachambre aux dames vertes. M. Nivières y a parfaitement dormi!
—Eh! mon Dieu, ma bonne, je n'en doute pas, répondit la jeune femme. M. Nivières ne me fait pas l'effet d'un fou! Cela ne m'empêchera pas de croire que l'abbé de Lamyre y a vu quelque chose.
—En vérité? dis-je un peu ému. J'ai eu l'honneur de voir quelquefois M. de Lamyre; je le croyais aussi peu fou que moi-même.
—Il n'est pas fou, monsieur, reprit Zéphyrine; c'est un badin qui raconte sérieusement des folies.
—Non! dit madame d'Ionis avec décision; c'est un homme d'esprit qui se monte la tête. Il a commencé par se moquer de nous et nous faire des contes de revenants. Il était facile alors, non pour notre bonne douairière, mais pour nous, de voir qu'il plaisantait. Mais peut-être ne faut-il pas trop plaisanter avec certaines idées folles. Il est très-certain pour moi qu'une nuit il a eu peur, puisque rien n'a pu le décider depuis à rentrer dans cette chambre. Mais parlons d'autre chose; car je suis sûre que M. Nivières est déjà rassasié de cette histoire; moi, j'en ai par-dessus la tête, et, puisque tu lui as montré d'avance le manuscrit, me voilà dispensée de m'en occuper davantage.
—C'est singulier, madame, reprit Zéphyrine en riant, on dirait que vous-même, à votre tour, vous commencez à croire à quelque chose! Il n'y a donc que moi dans la maison qui resterai incrédule!
Nous entrions dans la chapelle, et madame d'Ionis m'en fit rapidement l'historique. Elle était fort instruite et nullement pédante. Elle me montra, en me les expliquant, toutes les salles importantes, les statues, les peintures, les meubles rares et précieux que contenait le château. Elle mettait à tout une grâce incomparable et une complaisance inouïe. Je devenais amoureux, comme qui dirait à vue d'œil, amoureux au point d'être jaloux à l'idée qu'elle était peut-être aussi aimable avec tout le monde qu'elle l'était avec moi. Nous arrivâmes ainsi dans une immense et magnifique salle, divisée en deux galeries par une élégante rotonde. On appelait cette salle la bibliothèque, bien qu'une partie seulement fût consacrée aux livres. L'autre moitié était une sorte de musée de tableaux et d'objets d'art. La rotonde contenait une fontaine entourée de fleurs. Madame d'Ionis me fit remarquer ce monument précieux, que l'on avait récemment retiré des jardins pour le mettre à l'abri et le préserver d'accident, la chute d'une grosse branche l'ayant un peu endommagé dans une nuit d'orage.
C'était un rocher de marbre blanc sur lequel s'enlaçaient des monstres marins, et, au-dessus d'eux, sur la partie la plus élevée, était assise avec grâce une néréide, que l'on regardait comme un chef-d'œuvre. On attribuait ce groupe à Jean Goujon, ou tout au moins à l'un de ses meilleurs élèves.
La nymphe, au lieu d'être nue, était chastement drapée; circonstance qui faisait croire que c'était le portrait d'une dame pudique qui n'avait ni voulu poser dans le simple appareil d'une déesse, ni permettre que l'artiste interprétât ses formes élégantes pour les placer sous les yeux d'un public profane. Mais ces draperies, dont la partie supérieure de la poitrine et les bras jusqu'à l'épaule étaient seuls dégagés, n'empêchaient pas d'apprécier l'ensemble de ce type étrange qui caractérise la statuaire de la renaissance, ces proportions élancées, cette rondeur dans la ténuité, cette finesse dans la force, enfin ce quelque chose de plus beau que nature qui étonne d'abord comme un rêve, et qui, peu à peu, s'empare de la plus enthousiaste région de l'esprit. On ne sait si ces beautés ont été conçues pour les sens, mais elles ne les troublent pas. Elles semblent nées directement de la Divinité dans quelque Éden, ou sur quelque mont Ida, dont elles n'ont pas voulu descendre pour se mêler à nos réalités. Telle est la fameuse Diane de Jean Goujon, grandiose, presque effrayante d'aspect, malgré l'extrême douceur de ses linéaments, exquise et monumentale, mouvementée comme la vigueur physique, et cependant calme comme la puissance intellectuelle.
Je n'avais encore rien vu, ou rien remarqué, de cette statuaire nationale que nous n'avons peut-être jamais assez appréciée, et qui met la France de cette époque à côté de l'Italie de Michel-Ange. Je ne compris pas d'emblée ce que je voyais; j'y étais mal disposé, d'ailleurs, par la comparaison de ce type surprenant avec la beauté rondelette et mignonne de madame d'Ionis, un vrai type Louis XV, toujours souriant, et plus saisissant par le sentiment de la vie que par la grandeur de la pensée.
—Ceci est plus beau que le vrai, n'est-ce pas? me dit-elle en me faisant remarquer les longs bras et le corps de serpent de la néréide.
—Je ne trouve pas, répondis-je en regardant avec une ardeur involontaire madame d'Ionis.
Elle ne parut pas y faire attention.
—Arrêtons-nous ici, me dit-elle. Il y fait très-bon et très-frais. Si vous voulez, nous allons parler d'affaires. Zéphyrine, ma chère bonne, tu peux nous laisser.
J'étais enfin seul avec elle! Deux ou trois fois, depuis une heure, son beau regard, naturellement vif et aimant, m'avait donné le vertige, et je m'étais imaginé que je me jetterais à ses pieds si Zéphyrine n'eût été là. Mais à peine fut-elle partie, que je me sentis enchaîné par le respect et la crainte, et que je me mis à parler du procès avec une lucidité désespérée.
—Ainsi, me dit-elle après m'avoir écouté avec attention, il n'y a pas moyen de le perdre?
—L'avis de mon père et le mien est que, pour le perdre, il faudrait le vouloir.
—Mais votre excellent père a bien compris que je le voulais absolument?
—Non, madame, répondis-je avec fermeté; car il s'agissait de faire mon devoir, et je rentrais dans le seul rôle convenable que j'eusse à jouer auprès de cette noble femme; non! mon père ne l'entend pas ainsi. Sa conscience lui défend de trahir les intérêts qui lui ont été confiés par M. le comte d'Ionis. Il croit que vous amènerez votre époux à une transaction, et il la rendra aussi acceptable que possible aux adversaires que vous protégez; mais il ne se résoudra jamais à vouloir persuader à M. d'Ionis que sa cause est mauvaise en justice.
—En justice légale! répliqua-t-elle avec un triste et doux sourire; mais, en justice vraie, en justice morale et naturelle, votre digne père sait bien que notre droit nous conduit à exercer une cruelle spoliation.
—Ce que mon père pense à cet égard, répondis-je un peu ébranlé, il n'en doit compte qu'à sa propre conscience. Quand l'avocat peut défendre une cause où les deux justices dont vous parlez sont en sa faveur, il est bien heureux, bien dédommagé de celles où il les trouve en opposition; mais il ne doit jamais approfondir cette distinction quand il a accepté bien volontairement son mandat, et vous savez, madame, que mon père n'a consenti à poursuivre M. d'Aillane que parce que vous l'avez voulu.
—Je l'ai voulu, oui! J'ai obtenu de mon mari que ce soin ne fût pas confié à un autre; j'ai espéré que votre père, le meilleur et le plus honnête homme que je connaisse, réussirait à sauver cette malheureuse famille de la rigoureuse poursuite de la mienne. Un avocat peut toujours se montrer retenu et généreux, surtout quand il sait qu'il ne sera pas désavoué par son principal client. Et c'est moi qui suis ce client, monsieur! Il s'agit de ma fortune et non de celle de M. d'Ionis, que rien ne menace.
—Il est vrai, madame; mais vous êtes en puissance de mari, et le mari, comme chef de la communauté...
—Ah! je le sais de reste! Il a sur ma fortune plus de droits que moi-même et il en use dans mon intérêt, je veux le croire; mais il oublie, en ceci, celui de ma conscience: et pour qui? Il a une immense fortune personnelle et pas d'enfants; j'ai donc devant Dieu le droit de me dépouiller d'une partie de mon opulence pour ne pas ruiner d'honnêtes gens, victimes d'une question de procédure.
—Ce sentiment est digne de vous, madame, et je ne suis pas ici pour contester un si beau droit, mais pour vous rappeler notre devoir, à nous autres, et vous prier de ne pas exiger que nous y manquions. Tous les ménagements conciliables avec le gain de votre procès, nous les aurons, dussions-nous encourir les reproches de M. d'Ionis et de sa mère. Mais reculer devant la tâche acceptée, en déclarant que le succès est douteux et qu'il y aurait profit à transiger, c'est ce que l'étude approfondie de l'affaire nous interdit, sous peine de mensonge et de trahison.
—Eh bien, non! vous vous trompez! s'écria madame d'Ionis avec feu: je vous assure que vous vous trompez! Ce sont là des subtilités d'avocat qui font illusion à un homme vieilli dans la pratique, mais qu'un jeune homme sensible ne doit pas accepter comme une règle absolue de sa conduite... Si votre père s'est chargé du procès, et vous convenez qu'il l'a fait à ma requête, c'est parce qu'il pressentait mes intentions. S'il les avait méconnues, je m'en affligerais et je croirais que l'on n'a pas pour moi dans votre maison l'estime que j'aimerais à vous inspirer. Là où l'on sent que la victoire serait horrible, on ne doit pas craindre de proposer la paix avant la bataille. Agir autrement, c'est se faire une fausse idée du devoir. Le devoir n'est pas une consigne militaire; c'est une religion, et la religion qui prescrirait le mal, n'en serait pas une. Taisez-vous! ne me parlez plus de votre mandat! Ne mettez pas l'ambition de M. d'Ionis au-dessus de mon honneur; ne faites pas de cette ambition une chose sacrée; c'est une chose fâcheuse, et rien de plus. Unissez-vous à moi pour sauver des malheureux. Faites que je puisse voir en vous un ami selon mon cœur, bien plutôt qu'un légiste infaillible et un avocat implacable!
En me parlant ainsi, elle me tendait la main et m'inondait du feu enthousiaste de ses beaux yeux bleus. Je perdis la tête, et, couvrant cette main de baisers, je me sentis vaincu. Je l'étais d'avance, j'étais de son avis avant de l'avoir vue.
Je me défendis cependant encore. J'avais juré à mon père de ne pas le faire céder aux considérations de sentiment que sa cliente lui avait fait pressentir par ses lettres. Madame d'Ionis ne voulut rien entendre.
—Vous parlez, me dit-elle, en bon fils qui plaide la cause de son père; mais j'aimerais mieux que vous fussiez moins bon avocat.
—Ah! madame, m'écriai-je étourdiment, ne me dites pas que je plaide ici contre vous, car vous me feriez trop haïr un état pour lequel je sens bien que je n'ai pas l'insensibilité qu'il faudrait.
Je ne vous fatiguerai pas du fond du procès intenté par la famille d'Ionis à la famille d'Aillane. L'entretien que je viens de rapporter suffit à l'intelligence de mon récit. Il s'agissait d'un immeuble de cinq cent mille francs, c'est-à-dire de presque toute la fortune foncière de notre belle cliente. M. d'Ionis employait fort mal l'immense richesse qu'il possédait de son côté. Il était perdu de débauche, et les médecins ne lui donnaient pas deux ans à vivre. Il était très-possible qu'il laissât à sa veuve plus de dettes que de bien. Madame d'Ionis, renonçant au bénéfice de son procès, était donc menacée de retomber, du faîte de l'opulence, dans un état de médiocrité pour lequel elle n'avait pas été élevée. Mon père plaignait beaucoup la famille d'Aillane, qui était infiniment estimable et qui se composait d'un digne gentilhomme, de sa femme et de ses deux enfants. La perte du procès les jetait dans la misère; mais mon père préférait naturellement se dévouer à l'avenir de sa cliente et la préserver d'un désastre. Là était pour lui le véritable cas de conscience; mais il m'avait recommandé de ne pas faire valoir cette considération auprès d'elle. «C'est une âme romanesque et sublime, m'avait-il dit, et plus on lui alléguera son intérêt personnel, plus elle s'exaltera dans la joie de son sacrifice; mais l'âge viendra, et l'enthousiasme passera. Alors, gare aux regrets! et gare aussi aux reproches qu'elle serait en droit de nous faire pour ne pas l'avoir sagement conseillée!»
Mon père ne me savait pas aussi enthousiaste que je l'étais moi-même. Retenu par des affaires nombreuses, il m'avait confié le soin de calmer l'élan généreux de cette adorable femme, en nous abritant derrière de prétendus scrupules qui n'étaient pour lui qu'accessoires. C'était une pensée très-sage; mais il n'avait pas prévu et je n'avais pas prévu moi-même que je partagerais si vivement les idées de madame d'Ionis. J'étais dans l'âge où la richesse matérielle n'a aucun prix dans l'imagination; c'est l'âge de la richesse du cœur.
Et puis cette femme qui faisait sur moi l'effet de l'étincelle sur la poudre; ce mari haïssable, absent, condamné par les médecins; la médiocrité dont on la menaçait et à laquelle elle tendait les bras en riant... que sais-je!
J'étais fils unique, mon père avait quelque fortune, je pouvais en acquérir aussi. Je n'étais qu'un bourgeois anobli dans le passé par l'échevinage, et, dans le présent, par la considération attachée au talent et à la probité; mais on était en pleine philosophie, et, sans se croire à la veille d'une révolution radicale, on pouvait déjà admettre l'idée d'une femme de qualité ruinée, épousant un homme du tiers dans l'aisance.
Enfin mon jeune cerveau battait la campagne, et mon jeune cœur désirait instinctivement la ruine de madame d'Ionis. Pendant qu'elle me parlait avec animation des ennuis de l'opulence et du bonheur d'une douce médiocrité à la Jean-Jacques Rousseau, j'allais si vite dans mon roman, qu'il me semblait qu'elle daignait le deviner et y faire allusion dans chacune de ses paroles enivrées et enivrantes.
Je ne me rendis cependant pas ouvertement. Ma parole était engagée: je ne pouvais que promettre d'essayer de fléchir mon père; je ne pouvais faire espérer d'y réussir, je ne l'espérais pas moi-même: je connaissais la fermeté de ses décisions. La solution approchait; nous étions à bout de lenteurs et de procédure évasive. Madame d'Ionis proposait un moyen, dans le cas où elle m'amènerait à ses vues: c'était que mon père se fît malade au moment de plaider, et que la cause me fût confiée... pour la perdre!
J'avoue que je fus effrayé de cette hypothèse et que je compris alors les scrupules de mon père. Tenir dans ses mains le sort d'un client et sacrifier son droit à une question de sentiment, c'est un beau rôle quand on peut le remplir ouvertement par son ordre: mais telle n'était pas la position qui m'était faite. Il fallait, pour M. d'Ionis, sauver les apparences, faire adroitement des maladresses, employer la ruse pour le triomphe de la vertu. J'eus peur, je pâlis, je pleurai presque, car j'étais amoureux, et mon refus me brisait le cœur.
—N'en parlons plus, me dit avec bonté madame d'Ionis, qui parut deviner, si elle ne l'avait déjà fait, la passion qu'elle allumait en moi. Pardonnez-moi d'avoir mis votre conscience à cette épreuve. Non! vous ne devez pas la sacrifier à la mienne, et il faudra trouver un autre moyen de salut pour ces pauvres adversaires. Nous le chercherons ensemble, car vous êtes avec moi pour eux, je le vois et je le sens, malgré vous! Il faut que vous restiez près de moi quelques jours. Écrivez à votre père que je résiste et que vous combattez. Nous aurons l'air, pour ma belle-mère, d'étudier ensemble les chances de gain. Elle est persuadée que je suis née procureur, et le ciel m'est témoin qu'avant cette déplorable affaire, je ne m'y entendais pas plus qu'elle, ce qui n'est pas peu dire! Voyons, ajouta-t-elle en reprenant sa belle et sympathique gaieté, ne nous tourmentons pas et ne soyez pas triste! Nous viendrons à bout de trouver de nouvelles causes de retard. Tenez, il y en a une bien singulière, bien absurde et qui serait cependant toute-puissante sur l'esprit de la bonne douairière, et même sur celui de M. d'Ionis. Ne la devinez-vous pas?
—Je cherche en vain.
—Eh bien, il s'agirait de faire parler les dames vertes.
—Quoi! réellement, M. d'Ionis partagerait la crédulité de sa mère?
—M. d'Ionis est très-brave, il a fait ses preuves; mais il croit aux esprits et il en a une peur effroyable. Que lestrois demoisellesnous défendent de hâter le procès, et le procès dormira encore.
—Ainsi, vous ne trouvez rien de mieux, pour satisfaire le besoin que j'éprouve de vous seconder, que de me condamner à d'abominables impostures? Ah! madame, que vous savez donc l'art de rendre les gens malheureux!
—Comment! vous vous feriez scrupule aussi de cela? Ne vous êtes-vous pas déjà prêté de bonne grâce...
—À une plaisanterie sans conséquence, fort bien! Mais, si M. d'Ionis s'en mêle, et qu'il me somme de déclarer sur l'honneur...
—C'est vrai! encore une idée qui ne vaut rien! Reposons-nous de chercher pour aujourd'hui. La nuit porte conseil; demain, peut-être vous proposerai-je enfin quelque chose de possible. La journée s'avance, et j'entends l'abbé de Lamyre qui nous cherche.
L'abbé de Lamyre était un petit homme charmant. Bien qu'il eût la cinquantaine, il était encore frais et joli. Il était bon, frivole, bel esprit, beau diseur, facile, enjoué, et, en fait d'opinions philosophiques, de l'avis de tous ceux à qui il parlait, car la question pour lui n'était pas de persuader, mais de plaire. Il me sauta au cou et me combla d'éloges dont je fis bon marché quant à lui, sachant qu'il en était prodigue avec tout le monde, mais dont je lui sus plus de gré qu'à l'ordinaire, à cause du plaisir que madame d'Ionis parut prendre à les écouter. Il vanta mes grands talents comme avocat et comme poëte, et me força de réciter quelques vers qui parurent goûtés plus qu'ils ne valaient. Madame d'Ionis, après m'avoir complimenté d'un air ému et sincère, nous laissa ensemble pour vaquer aux soins de sa maison.
L'abbé me parla de mille choses qui ne m'intéressaient pas. J'aurais voulu être seul pour rêver, pour me retracer chaque mot, chaque geste de madame d'Ionis. L'abbé s'attacha à moi, me suivit partout et me fit mille contes ingénieux que je donnai au diable. Enfin la conversation prit un vif intérêt pour moi, quand il voulut bien la replacer sur le terrain brûlant de mes rapports avec madame d'Ionis.
—Je sais ce qui vous amène ici, me dit-il.Ellem'en avait parlé d'avance. Sans savoir le jour de votre visite, elle vous attendait. Votre père ne veut pas qu'elle se ruine, et il a parbleu bien raison! Mais il ne la convaincra pas, et il faudra vous brouiller avec elle ou la laisser faire à sa tête. Si elle croyait aux dames vertes, à la bonne heure! vous pourriez les faire parler à son intention; mais elle n'y croit pas plus que vous et moi!
—Madame d'Ionis prétend cependant que vous y croyez un peu, monsieur l'abbé!
—Moi? elle vous l'a dit? Oui, oui, je sais qu'elle traite son petit ami de grand poltron! Eh bien, chantez le duo avec elle; je n'ai pas peur des dames vertes, je n'y crois pas; mais je suis sûr d'une chose qui me fait peur, c'est de les avoir vues.
—Comment donc arrangez-vous ces choses contradictoires?
—C'est bien simple. Il y a des revenants ou il n'y en a pas. Moi, j'en ai vu, je suis payé pour savoir qu'il y en a. Seulement, je ne les crois pas malfaisants, je n'ai pas peur qu'ils me battent. Je ne suis pas né poltron; mais je me méfie de ma cervelle, qui est un salpêtre. Je sais que les ombres n'ont pas de prise sur les corps, pas plus que les corps n'ont de prise sur les ombres, puisque j'ai saisi la manche d'une de ces demoiselles, sans lui trouver aucune espèce de bras. Depuis ce moment, que je n'oublierai jamais, et qui a changé toutes mes idées sur les choses de ce monde et de l'autre, je me suis bien juré de ne plus braver la faiblesse humaine. Je ne me soucie pas du tout de devenir fou. Tant pis pour moi si je n'ai pas la force morale de contempler froidement et philosophiquement ce qui dépasse mon entendement; mais pourquoi m'en ferais-je accroire? J'ai commencé par me moquer, j'ai appelé et provoqué l'apparition en riant. L'apparition s'est produite. Bonjour! j'en ai assez d'une fois, on ne m'y reprendra plus.
On peut croire que j'étais vivement frappé de ce que j'entendais. L'abbé y mettait une bonne foi évidente. Il ne se croyait pas poursuivi par une manie. Depuis l'émotion qu'il avait éprouvée dans lachambre aux dames, il n'avait jamais rêvé d'elles, il ne les avait jamais revues. Il ajoutait qu'il était bien certain que les ombres ne lui eussent été hostiles et nuisibles en aucune façon, s'il avait eu le courage nécessaire pour les examiner.
—Mais je ne l'ai pas eu, ajouta-t-il; car j'ai presque perdu connaissance, et, me voyant si sot, j'ai dit: «Approfondisse qui voudra le mystère, je ne m'en charge pas. Je ne suis pas l'homme de ces choses-là.»
J'interrogeai minutieusement l'abbé. À très-peu de détails près, sa vision avait été semblable à la mienne. Je fis un grand effort sur moi-même pour ne pas lui laisser pressentir la similitude de nos aventures. Je le savais trop babillard pour m'en garder inviolablement le secret, et je redoutais les sarcasmes de madame d'Ionis plus que tous les démons de la nuit: aussi fis-je très-bonne contenance devant toutes les questions de l'abbé, assurant que rien n'avait troublé mon sommeil; et, quand vint le moment de rentrer, à onze heures du soir, dans cette fatale chambre, je promis fort gaiement à la douairière de garder bonne note de mes songes et pris congé de la compagnie d'un air vaillant et enjoué.
Je n'étais pourtant ni l'un ni l'autre. La présence de l'abbé, le souper et la veillée sous les yeux de la douairière avaient rendu madame d'Ionis plus réservée qu'elle ne l'avait été avec moi dans la matinée. Elle semblait aussi me dire dans chaque allusion à notre soudaine et cordiale intimité: «Vous savez à quel prix je vous l'ai accordée!» J'étais mécontent de moi: je n'avais su être ni assez soumis ni assez en révolte. Il me semblait avoir trahi la mission que mon père m'avait confiée, et cela sans profit pour mes chimères d'amour.
Ma mélancolie intérieure réagissait sur mes impressions, et mon bel appartement me sembla sombre et lugubre. Je ne savais que penser de la raison de l'abbé et de la mienne propre. Sans la mauvaise honte, j'aurais demandé d'être logé ailleurs, et j'eus un mouvement de colère véritable, lorsque je vis entrer Baptiste avec le maudit plateau, la corbeille, les trois pains et tout l'attirail ridicule de la veille.
—Qu'est-ce que cela? lui dis-je avec humeur. Est-ce que j'ai faim? est-ce que je ne sors pas de table?
—En effet, monsieur, répondit-il. Je trouve cela bien drôle... C'est mademoiselle Zéphyrine qui m'a chargé de vous l'apporter. J'ai eu beau lui dire que vous passiez les nuits à dormir, comme tout le monde, et non à manger, elle m'a répondu en riant: «Portez toujours, c'est l'habitude de la maison. Ça ne gênera pas votre maître, et vous verrez qu'il ne demandera pas mieux que de laisser cela dans sa chambre.»
—Eh bien, mon ami, fais-moi le plaisir de le reporter sans rien dire dans l'office. J'ai besoin de ma table pour écrire.