IVMONSIEUR SOURBIN

Le cousin de Madeleine Kerlo fut un instant décontenancé.

Était-il donc sorcier, ce misérable Américain, pour avoir lu si clairement dans sa pensée ?

Car c’était là la chose la plus surprenante qu’il eût formulé avec une netteté mathématique les conditions du contrat passé entre lui et son complice, au moment précis où ce dernier songeait au moyen qu’il pourrait prendre pour se délivrer d’une collaboration gênante, sinon nuisible.

Une telle clairvoyance de la part de son complice n’était pas pour rassurer le Français. A son tour, il comprit qu’il fallait rivaliser de dissimulation. Aussi s’empressa-t-il de rassurer Pitch le mieux qu’il put et lui renouvela-t-il l’assurance de sa bonne foi.

Après quoi il se fit raconter par le menu les incidents de la démarche des deux coquins auprès du Conseil de Dogherty, de leur échec ignominieux et des soupçons que, bien certainement, leur attitude avait dû inspirer.

Allons, allons ! pensa-t-il, il n’est que temps de réparer toutes ces bévues et de devenir, le plus tôt possible, le mari de ma charmante cousine.

Alors, changeant de ton, il feignit un vif mécontentement, reprocha au Yankee sa maladresse en termes fort amers et lui déclara tout net qu’avant de suspecter sa bonne foi à l’endroit des engagements pris, il eût mieux fait de baser ses réclamations sur des services rendus.

— J’entends agir désormais à ma guise, — fit-il ; — et, si je réussis à obtenir la main de miss Madge, soyez assuré que vous n’aurez pas à me rappeler l’exécution de mes promesses.

C’était peu dire, et Ulphilas avait tout lieu d’être mécontent en voyant ses affaires prendre une semblable tournure. Mais il n’avait pas le droit de se plaindre. Force lui fut donc de dévorer son ressentiment, mais sans abdiquer la prétention qu’il avait de terminer l’entreprise à son avantage.

Un double danger menaçait donc maintenant la douce Madeleine. Son indigne cousin allait chercher à s’emparer de sa fortune au moyen d’un mariage, tandis que les deux scélérats, écartés par la méfiance de leur associé, s’efforceraient de contraindre celui-ci par un crime abominable.

Le plus sûr, le plus rapide moyen de réaliser des bénéfices était, pour eux, de faire tomber la succession de Jean Kerlo aux mains de son neveu Léopold Sourbin. Par là même, Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann avaient condamné à mort la fille adoptive de Wagha-na.

Il y a, par bonheur, d’invisibles Providences qui veillent sur les jours de chaque homme. Une heureuse chance avait conduit les trois misérables à l’hôtel duBon Roi Henri, dont les patrons, M. et MmeJacquemart, comptaient parmi les plus fidèles amis de l’Indien et de ses compagnons.

MmeJacquemart surtout était une fine commère qui n’était pas pour rien du pays de la pomme et des hautes coiffes de dentelles. Son œil perçant, habitué à lire sur les visages, avait tout de suite scruté les physionomies de ses trois nouveaux hôtes, et à peine avait-elle pu échanger quelques réflexions avec son mari, qu’elle s’était empressée de lui dire avec cet accent qui porte tout de suite la conviction au plus intime de la conscience :

— Pour lors, Pierre, mon ami, m’est avis que ces gens-là, ça n’est pas des paroissiens bien recommandables. Je gagerais même qu’ils ne sont ici que pour préparer un mauvais coup.

Et Pierre de répondre avec ce même accent du Cotentin et de la vallée d’Auge qu’un siècle écoulé n’a point fait perdre aux Canadiens séparés de la mère-patrie :

— Tout de même, femme, que tu pourrais bien avoir raison. Faudra les tenir à l’œil.

Le lendemain de ce jour, Pitch et Schulmann, masquant leur jeu et, d’ailleurs, résolus à mener leur campagne en dehors de Sourbin quittèrent l’hôtel pour reprendre la ligne de Montréal.

Ils avaient laissé de faux noms à l’hôtel.

Sourbin n’avait pas cru devoir taire le sien.

Dès qu’il se vit seul, son visage revêtit un aspect hilare. Il s’enquit auprès de ses hôtes de la situation de Wagha-na, du succès de ses entreprises, demanda quelle était cette « Madeleine Jean » qui passait pour la fille adoptive du Bison Noir, et laissa voir une curiosité si étrange que le ménage Jacquemart en conçut des soupçons plus vifs encore. Dès qu’ils se retrouvèrent seuls, le mari et la femme décidèrent de prévenir l’Indien et les amis, afin que, si, comme tout le faisait craindre, quelque odieux complot s’ourdissait contre eux, ils pussent, du moins, se tenir sur leurs gardes.

— En conséquence, Pierre s’empressa de se rendre au désir de Léopold Sourbin qui désirait être mis au plus tôt en rapports avec Wagha-na. Il s’offrit même à lui servir de guide auprès du chef Pawnie. Mais, en même temps, il appelait à lui l’un de ses garçons, homme de confiance, dont le dévouement envers l’Indien égalait celui de ses patrons et, lui remettant une lettre pour le père adoptif de Madeleine, lui donnait la mission suivante :

— Tu vas prendre le meilleur cheval de l’écurie. Tu partiras dès l’aube, à franc étrier pour Dogherty. Quand tu auras rejoint Wagha-na, tu lui donneras cette lettre. Si, par hasard, il était parti pour quelque autre station, tu confierais la lettre à Cheen-Buck ou à Joë, en leur recommandant de l’envoyer le plus tôt possible au chef. Il y a urgence.

Cette mission, Pierre Jacquemart le savait, allait être fidèlement remplie.

Le lendemain de ce jour, dès que l’émissaire eut pris une avance assez considérable pour pouvoir avertir à temps le chef indien, Pierre Jacquemart, à son tour, accompagné de Léopold Sourbin, s’élança sur le chemin de la station de Dogherty.

Ni Wagha-na, ni Madeleine n’avaient encore quitté la ville naissante.

L’Indien reçut courtoisement le nouveau venu. Il le présenta à Madeleine en termes polis, mais sans aucune note de bienveillance. La conversation fut banale et l’on ne précisa aucun détail.

Si bien que le Français s’alarma de cette réserve. Il voulut, sur-le-champ, en avoir le cœur net.

Il demanda donc au Bison Noir un entretien particulier. Comme Wagha-na n’avait aucune raison de lui refuser cet entretien, il le lui accorda sur l’heure. Laissant donc Madeleine et Georges Vernant à la station, l’Indien offrit à son visiteur une promenade sur le lac. Ils y pourraient mieux converser, à l’abri d’oreilles indiscrètes, car il était facile de prévoir que le débat allait être grave.

Lorsque les deux hommes se furent assis dans une élégante baleinière, l’Indien au gouvernail et tenant l’écoute de la voile, le dialogue s’engagea sur le ton de la plus parfaite urbanité.

— Je vous écoute, Monsieur, commença Jean.

— Monsieur Wagha-na, répondit Sourbin, qu’intimidaient l’affabilité, la distinction et l’aisance de manières de son interlocuteur, j’éprouve quelque embarras à aborder le sujet.

— N’en ayez aucun, répliqua galamment l’Indien, je suis homme à tout entendre.

Alors le neveu de Kerlo s’expliqua :

— Monsieur, tout à l’heure, au moment où j’ai abordé pour la première fois mademoiselle Madeleine Kerlo, j’ai éprouvé une réelle surprise de ne point m’entendre présenter à elle sous le titre qui m’eût assuré de sa part le meilleur accueil, j’ose le croire.

Wagha-na joua la surprise avec une étonnante perfection.

— Et, ce titre, Monsieur, quel est-il, s’il vous plaît ?

Ce fut au tour de Sourbin de s’étonner.

— Mais… celui de cousin, Monsieur. Je suppose, en effet, Monsieur, que vous n’ignorez point ma parenté avec mademoiselle Madeleine Kerlo ?

L’Indien répliqua avec une imperturbable bonhomie.

— Je n’étais pas tenu de le savoir, Monsieur. Les Sourbin ne doivent pas manquer dans le monde, j’imagine, et, en dépit de votre nom, vous ne portez point, écrits sur votre visage, les signes de votre parenté.

— Elle n’est pourtant pas douteuse, Monsieur, je vous prie de le croire, fit Léopold sur un ton aigre-doux.

Cette fois l’Indien garda un assez long silence. Puis, changeant de ton et d’attitude, il regarda son interlocuteur bien en face.

— Monsieur Sourbin, dit-il froidement, vous venez d’invoquer un titre qui ne peut guère vous servir. Je dois vous en prévenir tout de suite, afin que vous sachiez en faire votre profit. Nous ne sommes point en France, Monsieur. Madeleine Kerlo se nomme Madeleine Jean auprès de tous ceux qui l’ont connue. Elle est héritière de grands biens, mais non comme vous pourriez le croire. La fortune de mon ami Kerlo est revenue tout entière entre mes mains, en vertu d’un acte régulier, et c’est ma propre succession qui assurera la fortune de ma fille adoptive.

— Ah ! proféra Léopold Sourbin, d’un accent qui traduisit son dépit.

— Et, continua Wagha-na sans se déconcerter, je ne suis point encore à la limite de l’âge et je n’entends point me laisser mourir sans opposer une vigoureuse résistance aux années et aux décrépitudes qu’elles apportent avec elles.

C’était un maître-diplomate, ce Bison Noir. Il n’avait parlé de la sorte que pour mettre à couvert les espérances de sa pupille et défendre sa vie contre les attentats éventuels qu’il devinait dans l’ombre. On avait assassiné le père, on pouvait aussi bien assassiner l’enfant. Il fallait que ce crime, par son inutilité même, devînt impossible. Avant de frapper Madeleine, il faudrait frapper l’Indien, et celui-ci n’était pas homme, il venait de le dire, à se laisser tuer sans se défendre.

Léopold Sourbin éprouva pendant quelques minutes une humiliante confusion.

Le peu que venait de lui dire l’Indien lui prouvait qu’il était deviné. Le regard aigu de cet homme de bronze, aux prunelles claires et sagaces comme celles d’un oiseau de proie, avait pénétré en lui, disséquant sa pensée. Il ne pouvait rien celer à la clairvoyance du Pawnie. Et, cependant, jouant le tout pour le tout, il essaya de violenter la situation :

— Monsieur, reprit-il, vous venez de me dire que j’avais eu tort d’invoquer le lien de parenté qui m’unit à mademoiselle Kerlo. Laissez-moi m’étonner qu’un homme de votre valeur puisse faire cas de préjugés dignes d’un autre âge, qui font le fils responsable des erreurs du père. Le mien a, en effet, pâti d’un mauvais renom, pire que la vérité. S’il a eu des torts envers quelqu’un, ce ne peut être qu’envers moi. Je les ai oubliés. Il est mort.

— Ah ! — fit à son tour Wagha-na, qui ignorait la fin malheureuse du père de Léopold.

— Oui, continua celui-ci. Mon père est mort, et si j’ai fait le voyage d’Amérique, c’est…

Il hésita. Le reste du discours ne lui venait pas aisément. De plus, le regard du Bison Noir le gênait.

— C’est, poursuivit-il, s’enhardissant, parce que j’ai voulu effacer jusqu’à la trace des dissentiments du passé, dont j’ai toujours ignoré, d’ailleurs, la nature et la cause, et mettre au service de ma cousine, avec la plus tendre affection, le dévouement le plus désintéressé.

Un sourire passablement ironique glissa sur les lèvres de Wagha-na.

— Monsieur, répondit-il, je vous sais un gré infini de cette affection spontanée pour votre cousine, affection d’autant plus méritoire que vous ne connaissiez point Madeleine et que vous l’avez vue hier pour la première fois. Mais permettez-moi de vous dire qu’en ces matières, je laisse à ma pupille toute sa liberté, et que d’elle seule dépendra le succès de la candidature que vous comptez poser auprès de son cœur. Dès à présent, toutefois, et sans vouloir vous décourager, je dois vous prévenir que la fille de Jean Kerlo est d’un goût difficile, d’un jugement très sûr, d’une sagacité très rare. Elle a l’énergie d’un homme et la pénétration d’un policier.

Léopold Sourbin se mordit les lèvres. Cet encouragement de l’Indien n’était rien moins qu’encourageant.

Il eut le tort de vouloir demander davantage.

— Mais, vous-même, Monsieur Wagha-na, vous aurai-je pour allié ou pour ennemi en ces circonstances ?

Ni l’un, ni l’autre, Monsieur, répliqua l’Indien. Je n’ai pas l’habitude de préjuger de questions aussi délicates. Je ne demande pas mieux que de vous croire digne de votre cousine, bien que, dès à présent, vous ayez à lutter dans mon esprit contre certains souvenirs, certaines préventions de l’ordre le plus grave, mais dont je ne vous parlerai que si le besoin s’en impose. Faites-vous donc agréer par Madeleine, et il est probable que vous n’aurez aucun obstacle à craindre de ma part.

Ces paroles n’étaient pas pour rassurer l’aigrefin.

Le Bison Noir, parlant ainsi, ramenait la barque vers le rivage. Il était manifeste que cet entretien ne se prolongerait point et que l’Indien n’entendait pas se laisser interroger davantage.

— Allons ! se dit Léopold, il me faut m’aider moi-même, si je veux que le proverbe s’accomplisse.

Tout au fond de lui-même, sa conscience lui disait bien que la besogne qu’il allait entreprendre n’était point de celles auxquelles « le Ciel » accorde sa protection.

Il ne devait donc compter que sur lui-même et les circonstances favorables.

Une chose l’avait tout de suite alarmé. Il avait pris ombrage de la présence à Dogherty de Georges Vernant. Ce jeune homme à l’œil ouvert, au visage fier et loyal, pouvait être un rival redoutable, et il était visible que Wagha-na le protégeait. De plus, le reste de la colonie lui était ouvertement sympathique.

Il fallait donc évincer ce concurrent dangereux et, pour ce faire, conquérir les bonnes grâces des amis de l’Indien, collaborateurs et associés de l’œuvre spécialement philanthropique que celui-ci avait commencée.

Pour obtenir ce résultat, le Français se mit à étudier les goûts et les préférences des acolytes de Wagha-na.

Il se rapprocha d’abord de Joë O’Connor.

Le vieil Irlandais avait un faible prononcé pour le tabac d’Europe, et plus spécialement pour le tabac français. Il se trouvait que Léopold Sourbin en avait, à tous risques, emporté une bonne provision. Il le mit très volontiers à la disposition du vieux trappeur, qui put, de la sorte, fumer quelques bonnes pipes.

C’était procéder tout à fait à la manière indienne, en allumant le « calumet de paix ».

Mais, le lendemain même de ce jour, Léopold éprouva une surprise.

Pis qu’une surprise, car l’incident lui parut caractéristique d’une véritable méfiance.

En effet, l’Irlandais vint à lui, le visage changé, et lui dit sans préambule :

— Monsieur Sourbin, avez-vous encore beaucoup de tabac comme celui que vous m’avez donné hier ?

— Mais certainement, cher Monsieur, répliqua le cousin de Madeleine, et toujours à votre disposition.

Mais Joë ne l’entendait point de cette manière. Il tira de sa poche une large bourse en peau de renard, de laquelle il fit sortir quelques pièces d’argent.

— Eh ! que voulez-vous faire ? réclama Sourbin. Je n’entends pas être payé.

— Et moi, j’entends, au contraire, que vous le soyez, même pour celui que je vous ai pris hier. Sinon, je ne vous en prendrai plus. Nous ne sommes pas d’assez vieux amis pour que je me permette d’accepter ainsi de vous, sans façons, un cadeau de cette importance. Nous sommes en Amérique, Monsieur, et, en Amérique, tout se paye.

— Comme vous voudrez, cher Monsieur, riposta Léopold, qui souriait de travers, bien que j’eusse préféré vous voir accepter de bon cœur ce que je vous ai offert de bon cœur.

— Hum ! pensa-t-il, voilà un homme retourné. Le maudit Peau-Rouge est passé par là.

Il se rabattit sur Cheen-Buck.

Mais, de ce côté, il n’y avait rien à attendre. L’Indien, par ses origines autant que par son caractère, tenait de trop près à Wagha-na. Les avances de Sourbin furent donc en pure perte.

L’aventurier fut bientôt à même d’apprécier le sentiment public à l’égard des étrangers en général et de lui-même en particulier. Le soir de ce jour, le second qu’il passait à la station, après le dîner, et comme les hommes fumaient en commun sur la vérandah élevée en face de la maison, Wagha-na mit sur le tapis le passage d’Ulphilas Pitch et de Gisber Schulmann. Les divers convives du chef firent des gorges chaudes à ce propos, et les défauts des deux vilains personnages furent vigoureusement critiqués.

Au moment où les noms du Yankee et de son compagnon furent prononcés, Sourbin laissa échapper une exclamation.

Les yeux pénétrants du Bison Noir ne l’avaient pas quitté. Le chef indien demanda :

— Est-ce que vous connaissez ces deux hommes, monsieur Sourbin ?

Léopold comprit qu’une dénégation serait non seulement inutile, mais dangereuse, qu’au lieu de les dissiper, elle ne ferait que corroborer les soupçons. Il paya donc d’audace et répondit d’un ton dégagé :

— Assurément, je les connais. Je viens de les retrouver à l’hôtel duBon Roi Henri. Mais j’avais déjà fait leur connaissance à New-York. En vérité, je n’aurais jamais cru que ce fussent des gens aussi suspects que vous le dites.

Madeleine intervint de sa douce voix.

— Très sincèrement, nous devons reconnaître que nous les avons surtout jugés sur leurs mines, qui ne sont pas attirantes. Pour moi, j’ai été outrée de l’insolence de ce Germain à l’égard de mon père. C’était fort imprudent de la part de gens qui voulaient se concilier la bienveillance.

— C’était surtout une preuve de grossièreté évidente, fit remarquer Georges Vernant.

La jeune fille sourit, et, toujours bonne en ses appréciations, ajouta :

— Sans doute, mais ce n’est pas une raison pour en faire des coquins. En français, il y a loin des mots « homme malhonnête » aux mots « malhonnête homme ».

Cette ingénieuse réflexion de Madeleine, coupa court à l’entretien sur ce sujet gênant pour Léopold. Mais la conversation lui avait permis de s’assurer qu’il était au milieu de gens observateurs et prudents. A la réflexion, il reconnut que Wagha-na n’avait prononcé les noms des deux misérables, qu’afin de savoir s’ils étaient en relations suivies avec son hôte. Maintenant l’épreuve était faite, le père adoptif de Madge était renseigné.

Aussi, en récapitulant les événements de ces deux jours, Sourbin dut-il s’avouer qu’il n’avait pas fait preuve d’une très grande habileté et que, pour confiant qu’il fût en sa propre supériorité, il avait agi en simple écolier en venant se remettre à la merci de ceux qu’il aurait à combattre.

Dès lors les idées les plus perverses hantèrent son cerveau.

Peu s’en fallut qu’il ne revînt au plan primitif de Pitch et ne s’arrêtât aux pires résolutions. L’instinct paternel, l’atavisme du crime, se réveilla en lui. Il se mit à chercher une combinaison qui lui permît de conquérir, sinon la main, du moins la fortune de sa cousine. Il ne recula plus devant l’hypothèse d’un attentat.

L’occasion allait, d’ailleurs, lui en être offerte. A lui d’être assez adroit pour ne point la laisser échapper.

— Monsieur Sourbin, lui demanda Madeleine, qui n’avait fait encore aucune allusion à leurs liens de parenté, allez-vous être des nôtres pendant notre grande excursion dans l’ouest ?

— Ah ! questionna-t-il au lieu de répondre, et de quel côté allez-vous diriger votre course ?

— C’est juste, fit-elle, vous n’êtes point au courant. Sachez donc que nous entreprenons en automne une expédition dans les régions du lac de l’Esclave. C’est le moment du passage des bœufs sauvages qui descendent du Nord.

— Ce doit être intéressant, et je ne demande pas mieux que d’y assister.

— En ce cas, vous partirez avec nous demain. Les chemins de fer sont encore à créer dans cette partie de notre continent, bien que le Canada soit à la veille de construire une grande ligne, rivale de celle des États-Unis, et allant du Saint-Laurent jusqu’à Vancouver.

Léopold n’avait pas beaucoup d’apprêts à faire. Wagha-na mettait toutes choses à sa disposition : armes, chevaux, vivres et couvert. Il eut moins de scrupules à accepter les générosités de son hôte que n’en avait montrés Joë O’Connor à lui prendre son tabac.

— Décidément, se dit-il, l’hospitalité de ces sauvages est aussi large que leur territoire, aussi vaste que leurs horizons. J’aurais grand tort de n’en point profiter. D’autant plus que, si je deviens le mari de Madeleine, c’est de mon propre bien que je me serai servi.

Sur cette réflexion dégagée de toute gratitude, le Français alla dormir d’un sommeil qui se prolongea fort avant dans la matinée. Quand il se leva, tout le monde était prêt à partir : on n’attendait que lui.

Les voyageurs se mirent tout aussitôt en route. Wagha-na et Georges Vernant avaient repris leurs chevaux du premier parcours : Hips et Gola. Joë O’Connor et Cheen-Buck venaient ensuite, escortant Madeleine à la tête d’une douzaine de blancs, de métis et d’Indiens de la station. Une trentaine d’autres chevaux, entièrement libres, suivaient docilement la petite troupe, trottant et galopant à ses côtés.

— Ce sont nos montures de rechange, dit Madeleine à son cousin, dont elle avait remarqué l’étonnement. Quand les nôtres seront fatigués de nous porter, nous ne ferons que passer leurs harnais à d’autres. Ce n’est pas plus difficile que cela.


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