VIILES MONTS ROCHEUX

Il faut croire que les bœufs poursuivis par Wagha-na et ses chasseurs étaient des bêtes endiablées, car, pendant huit jours encore, ils entraînèrent les chasseurs dans les prairies du sud-ouest. Si bien que l’on atteignit en même temps le pied des montagnes Rocheuses et les frontières de la Californie.

Par bonheur, cette poursuite n’avait point été infructueuse. Les Sioux avaient pu parfaire le chiffre d’animaux, tant tués que pris, qu’ils avaient jugé nécessaire à leur consommation hivernale.

Aussi le jour où le centième buffle eut été abattu, leurs chefs, d’accord avec Wagha-na, arrêtèrent sur l’heure la marche en avant. On dressa les tentes. Un banquet de fête réunit tous les membres de l’expédition et l’on décida que, dès le lendemain, à l’aube, on prendrait le chemin du retour.

Aussi bien l’automne froid et brumeux s’annonçait-il menaçant. Les chaînons les plus bas se montraient déjà couverts de neiges précoces. Il fallait redouter le déchaînement des vents du nord qui, dès la fin d’octobre, glacent les campagnes et répandant au loin leur souffle mortel.

Mais ce n’était là que le moindre des motifs. Il en était un plus grave qui déterminait Wagha-na.

On touchait à la frontière américaine, et, outre la haine implacable que le cœur de l’Indien nourrissait contre les oppresseurs de sa race, il détestait plus spécialement cette population mêlée, bâtarde, qui occupe surtout les États nouveaux de l’Union : Texas, Colorado, Sacramento, les districts de la Californie et du Montana, population qui joint à la dureté du Saxon la férocité native des descendants des conquérants espagnols.

Il savait que ces frontières sont insuffisamment gardées, sur leur immense ligne de développement, par les faibles garnisons qu’y placent, en des forts mal reliés entre eux, les autorités canadiennes. Il savait que, pour éviter à la mère-patrie des conflits incessants, celles-ci ferment trop souvent les yeux sur les quotidiennes violations du territoire britannique par les bandes armées des chercheurs d’or et des émigrants américains.

Or, plusieurs motifs justifiaient les appréhensions de l’Indien et lui dictaient une marche rétrograde.

Le lendemain même du jour où Joë O’Connor avait exprimé ses craintes au sujet de la réapparition des deux inquiétants personnages, Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann se montrèrent sur les derrières des chasseurs.

Ce retour s’expliquait aisément.

Les deux coquins, en quittant Sourbin, avaient rejoint par le plus court les tronçons de voies ferrées, qui reliaient entre elles les cités du Bas-Canada. Une seule journée leur avait suffi pour s’assurer que Madeleine Jean était bien la fille du Breton Kerlo. Il ne s’agissait donc que de supprimer celle-ci pour faire retomber son héritage aux mains de Léopold Sourbin, et il est à croire que Pitch avait acquis sur ce dernier des droits suffisamment précis pour ne lui laisser aucun doute sur l’issue de l’entreprise au sujet de ses propres intérêts.

Une fois munis du document nécessaire, les deux coquins étaient revenus sur leurs pas.

A Dogherty, où ils ne demandaient plus le séjour, on n’avait fait aucune difficulté de leur apprendre que Wagha-na et ses hôtes avaient pris le chemin du nord-ouest. Là, encore, après avoir doublé les étapes, ils avaient dû changer leur itinéraire et suivre les chasseurs du côté des frontières californiennes.

Car il leur fallait, au plus tôt, rattraper Léopold Sourbin.

Ils avaient, en effet, le soupçon que celui-ci travaillait de plus en plus pour son seul compte, qu’il cherchait à s’affranchir d’une complicité dangereuse et inutilement compromettante.

Moins que jamais Pitch et Schulmann entendaient rendre à Sourbin sa liberté.

Sourbin, en effet, était l’auxiliaire indispensable. Il pouvait se passer d’eux, non eux de lui. Leur effort se fût dépensé en pure perte, si ce précieux intermédiaire entre eux et les millions de Madeleine leur eût fait défaut.

Or Pitch et Schulmann avaient joué leur va-tout sur ce coup de dés.

Leurs chevaux étaient surmenés et ils voyaient approcher le moment où leurs bourses seraient vides.

Il y avait donc urgence absolue à atteindre leur complice, devenu leur instrument.

D’ailleurs Schulmann, l’homme des actions rapides, était décidé à ne point traîner les choses en longueur. Puisqu’on se trouvait en plein désert, les occasions ne pouvaient manquer d’en finir avec les difficultés de la situation. Le coup de fusil d’un maladroit peut tuer aussi aisément un homme qu’un animal.

L’essentiel était de se faire admettre au nombre des chasseurs, ou, du moins, de s’y faufiler, à titre de chasseurs indépendants, afin de mettre à profit la première occurrence qui mettrait Madeleine à portée de sa carabine.

Ulphilas, à vrai dire, blâmait cet empressement opiniâtre.

— Vous avez tort, ne cessait-il de répéter à l’Allemand, de mettre tant de confiance en vos forces. Outre qu’il peut se rencontrer parmi ces sauvages des hommes d’une vigueur égale, sinon supérieure à la vôtre, ils possèdent sur vous l’avantage d’être rompus à des exercices violents auxquels, permettez-moi de vous le dire, Gisber, vous me paraissez à peu près étranger. En sorte que, si votre balle s’égare en chemin, les leurs ne suivront pas la même voie. Et je ne parle pas d’autres armes non moins dangereuses, mais beaucoup plus sûres que le fusil.

— Quelles armes ? demanda Schulmann, affectant la plus hautaine indifférence.

— Hé ! mon cher, répliqua Pitch, qui se mit à persifler, vous n’attendez pas, j’imagine, que je vous en fasse une nomenclature détaillée. Vous les connaissez mieux que moi et n’avez que l’embarras du choix entre ces instruments, plus désagréables les uns que les autres : flèches, lances, poignards, tomahawks.

L’inconvainquable Gisber se borna à hausser les épaules dédaigneusement.

Ce fut avec ces dispositions également hostiles, mais peu d’accord sur le choix des moyens et leur opportunité, que les deux bandits rejoignirent la colonne des chasseurs de bisons.

Ils ne s’étaient point attendus à en trouver un pareil nombre.

Ce leur fut une première déception qui leur fit faire la grimace.

Leur second ennui fut de se voir reconnus à la première rencontre.

Wagha-na s’approcha d’eux avec un sourire ironique et, après avoir pris des nouvelles de leur santé, leur demanda s’ils étaient venus dans l’intention de prendre part à la chasse. Sur leur réponse affirmative, il ajouta :

— Eh bien ! Messieurs, la terre est grande et la prairie aussi. Il y a place pour tout le monde sous le soleil. Je vous souhaite une promenade agréable et d’heureux coups de fusils.

C’était, en termes polis, leur signifier leur congé.

Gisber Schulmann dut avaler sa rage avec sa salive. L’occasion semblait lui échapper.

D’autant plus qu’il fallait à tout prix informer Léopold Sourbin. Celui-ci, à la vue de ses complices, était devenu, tout à tour, très rouge et très pâle, et ces aspects de son visage n’avaient point échappé aux yeux sagaces qui le surveillaient.

Ulphilas joua sa dernière carte :

— Gentlemen, demanda-t-il, n’y a-t-il pas, parmi vous, un Français du nom de Sourbin ?

C’était là, assurément, une souveraine maladresse. Le Yankee aurait dû supposer que ceux qu’il s’efforçait de tromper étaient déjà plus ou moins au courant des visées du Français, surtout si celui-ci avait fait connaître ses intentions au sujet d’un mariage possible avec sa cousine.

Mais le but que visait Pitch n’était point tant d’en imposer à Wagha-na que de faire connaître à Léopold lui-même qu’on ne le perdait point de vue et, conséquemment, que, s’il cherchait à se dérober à ses engagements envers ses deux ex-associés, on saurait lui rappeler cet importun souvenir.

A cette question ainsi posée, le Bison Noir répondit sérieusement en rappelant ledit Léopold :

— Monsieur Sourbin, dit-il, voici deux Messieurs qui paraissent vous connaître et qui désirent vous parler.

Très troublé, le cousin de Madeleine sortit, à contrecœur et les sourcils froncés, des rangs de ses hôtes et s’avança vers les deux aventuriers sans céler sa mauvaise humeur.

Il était dans l’obligation de se montrer froid envers eux, sous peine de donner prise aux soupçons.

Il toucha donc à peine le bord de son chapeau de feutre mou en abordant Pitch. Quant à Schulmann que, d’ailleurs, il connaissait à peine, il affecta de ne point le voir.

L’Allemand n’avait point à se plaindre de ce manque d’égard, étant lui-même le plus malotru des hommes.

Quant à Ulphilas, il prit la chose avec son ordinaire placidité :

—All right !Monsieur Sourbin. Je trouve très bien que vous feigniez de nous être étranger. Comme cela, personne ne pourra croire que nous nous entendons pour poursuivre un bénéfice commun.

La phrase était habilement faite. Elle ramenait tout de suite le Français à la mémoire de son pacte. Mais elle eut le don de porter violemment sur les nerfs de celui-ci.

— Hé ! monsieur Pitch, réclama-t-il, vous en parlez trop souvent et surtout trop à l’aise de ce bénéfice commun.

Engagée sur ce ton, la conversation ne pouvait être aimable.

L’Américain, dès qu’il se vit en tête, répliqua avec non moins d’aigreur. Ce que voyant, Léopold poussa son cheval et s’éloigna du gros des chasseurs, afin que le bruit des paroles échangées ne pût parvenir jusqu’à eux.

Mais s’il évita leurs oreilles, il ne parvint pas à éluder leurs regards.

Ces yeux d’hommes des grandes plaines peuvent rivaliser avec ceux des faucons et des aigles. Ils suivirent donc à distance l’expression mimique des gestes, et s’ils n’en pénétrèrent pas tout le sens, du moins comprirent-ils qu’entre ces trois blancs venus de régions différentes, les relations étaient plus étroites qu’ils ne voulaient l’avouer.

Wagha-na appela à lui Cheen-Buck et O’Connor.

— Vieux Joë, dit-il, si je ne t’ai pas répondu l’autre soir dans la tente, ce n’était pas que je blâmasse tes soupçons. Mais je ne voulais point alarmer inconsidérément Madeleine. Maintenant, je sais ce que je voulais savoir. Nous pouvons donc causer à notre aise.

Et, comme les deux compagnons tendaient l’oreille, il poursuivit :

— Désormais, jusqu’à la fin de la chasse, vous emmènerez Madeleine à l’autre extrémité de la colonne. Vous vous tiendrez sans cesse à ses côtés. Vous veillerez à ce qu’elle ne se trouve jamais à proximité de ces deux coquins, pas même à portée de fusil.

Une véritable stupeur se peignit sur les traits des deux hommes.

Le Bison Noir comprit qu’il devait entièrement s’ouvrir à ses amis de ses craintes et de ses projets.

Alors, il leur rappela le crime accompli vingt ans plus tôt par le père de ce même Léopold Sourbin, et leur expliqua le danger qui menaçait la jeune fille. Elle disparue, c’était au fils de l’assassin que revenait la fortune.

Joë et l’Indien n’étaient pas gens à s’embarrasser de casuistique.

Wagha-na le vit bien dès leurs premières paroles.

— Jean, dit tranquillement O’Connor, parlant avec la familiarité d’une vieille affection, à votre place, je n’aurais pas tant de scrupules. Puisque ces hommes sont trois coquins, je les tuerais tous les trois.

— Hum ! fit Wagha-na, qui ne put s’empêcher de rire, le moyen est radical, mais un peu vif.

— Je partage l’avis de Joë, appuya Cheen-Buck.

Le chef fit alors connaître à ses auditeurs les raisons pour lesquelles il ne professait pas leurs sentiments. Certes, il n’avait aucune confiance dans le Yankee, pas plus qu’en son compère l’Allemand. Mais il jugeait Léopold meilleur que son père et ses associés, sans que, pourtant, cette opinion plus favorable allât jusqu’à l’estime du personnage. Il suffisait donc d’écarter ce dernier, de lui signifier son congé, sans qu’il fût nécessaire de le supprimer.

Lorsque Wagha-na fit connaître les prétentions de Sourbin à la main de Madeleine, c’est-à-dire à son héritage, un rire convulsif secoua ses deux interlocuteurs. O’Connor éclata :

— En vérité, j’aimerais mieux, à mon âge, contracter mariage avec la plus laidesquawdu pays des Apaches que de laisser ce polisson entrer dans la tente de notre fée.

— Et moi, ajouta Cheen-Buck, je consens à faire toute ma vie la cuisine pour les Yankees, si notre fée accorde seulement un regard d’attention à cet affreux drôle.

Wagha-na partagea leur hilarité et leur confia de nouveau la mission de veiller sur Madeleine. D’ailleurs, il avait pris le soin d’en informer la jeune fille qui ne mit aucun obstacle à cette mesure de précaution.

— Une balle de carabine est vite venue, — avait dit sentencieusement l’Indien.

Il était donc naturel que, proche la frontière américaine, Wagha-na redoublât de prudence et se tînt sur le qui-vive.

Or, le lendemain du jour où le dernier buffle avait été abattu, on s’aperçut, au camp, que les deux compagnons Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann qui, jusque-là, s’étaient laissé voir chaque jour, avaient définitivement disparu.

— Qu’augurez-vous de cela ? demanda le Bison Noir à ses conseillers habituels.

— Je n’en augure rien de bon, répliqua Joë O’Connor.

— Ils ont sans doute passé la frontière, ajouta Cheen-Buck.

Wagha-na hocha la tête.

— Oui, ils ont passé la frontière, et c’est là justement qu’est le danger. Il existe, si je ne me trompe, un règlement particulier des États de l’Ouest qui interdit aux Indiens réfractaires de s’approcher à plus de trois milles des limites. Or, nous n’en sommes pas à un mille. Je gagerais que ces coquins sont allés prévenir la garnison de quelque poste et que nous allons avoir sur les bras toute une compagnie devolunteers Riflemen.

— Ils passeraient la frontière eux-mêmes, en ce cas, s’écria Vernant, présent à l’entretien. Ce serait une violation flagrante de territoire.

— Oh ! ce n’est pas ce qui les gêne ! ricana Cheen-Buck.

— Mais nous serions dans le cas de légitime défense ?

— Cela ne nous empêcherait pas de recevoir leurs balles, mon cher enfant, fit tristement Wagha-na. Et nous n’en aurions aucun profit. Le gouvernement du Dominion se garderait bien de faire droit à notre plainte. Le Canada n’est point encore assez fort pour lutter contre ses puissants voisins, et l’Union suscite toutes les occasions de conflit pour agrandir son territoire au détriment du nôtre.

Et, avec un soupir, il ajouta :

— D’ailleurs, nous sommes Indiens et, en majeure partie, catholiques. Nous n’avons pour nous que la population d’origine française, qui s’accroît beaucoup trop vite pour ne point porter ombrage au Saxon jaloux. Or, celui-ci est partout le même, et peu importe qu’il habite en deçà ou au delà du Saint-Laurent et des lacs.

Tout le monde se rendit à la justesse de ces remarques, et l’ordre de retraite immédiate fut aussitôt donné.

Toutefois, comme la contrée était sillonnée par le passage d’innombrables gibiers à poil et à plumes regagnant les régions plus chaudes du midi, Wagha-na consentit à ce que la retraite s’opérât par les montagnes.

On s’engagea donc sur la montée de la chaîne.

Les monts Rocheux, qui commencent au Mexique pour se terminer à l’archipel fragmenté des Aléoutiennes, ainsi que les vertèbres d’une immense épine dorsale, ne sont que la continuation le long du Pacifique, et à travers le continent Nord-Américain, de la puissante chaîne des Andes. De même que les Cordillères soutiennent tout le triangle méridional, les montagnes Rocheuses, avec leurs divers noms espagnols qu’elles ont conservés, malgré la conquête Anglo-Saxonne, supportent à l’est l’immense développement de plaines qui durent émerger des eaux le jour où l’Atlantide, célébrée par Platon, disparut dans les gouffres glauques.

Elles comptent, au nombre de leurs pics, de moyenne hauteur, des volcans en pleine activité dont un seul, le mont Saint-Élie, appartient à l’Amérique Russe, aujourd’hui rachetée par les États-Unis, et les autres, Chimborazo, Jorullo, Popocatepeltl, se trouvent disséminés sur les contreforts californiens et mexicains.

Le reste de la chaîne, à peu près inexploré, possède, çà et là, quelques orifices ignivomes et de nombreuses sources d’eau chaude, des geysers, des puits de naphte et de bitume. Le royaume du feu n’est guère éloigné de la croûte terrestre en cet endroit.

Celle-ci justifie le nom qui a été donné à la longue extumescence des roches pyrogènes.

La chaîne, en effet, est la plus sinistre, la plus tourmentée qui se puisse voir.

Nulle part ailleurs, les secousses du globe n’ont amoncelé pareil chaos de ruines plutoniennes. Ce ne sont que blocs géants, entassés pêle-mêle en d’invraisemblables équilibres, que cassures vives et tranchantes, que déchirures béantes.

Ce fut dans ce dédale de blocs éboulés que s’engagea la colonne.

— Du moins, — avait dit Wagha-na, — si la fantaisie vient aux Yankees de nous attaquer sur notre propre territoire, serons-nous en mesure de nous défendre.

Il donna donc le conseil aux Sioux de renvoyer en avant la majeure partie de leur troupe.

Ce conseil fut ponctuellement suivi. Il ne resta guère que cent ou cent dix hommes autour des quarante compagnons du Bison Noir, et ceux-ci s’élancèrent en avant sur les versants de la montagne.

On monta sans arrêt jusqu’à un niveau de deux mille mètres, à travers d’âpres vallées, de sombres gorges qu’éclairait, de temps à autre, la brusque apparition d’un site plein de verdure lumineuse. On franchit des torrents impétueux, des chutes pleines de fracas et d’épouvantes. On atteignit ainsi une sorte de ligne de faîte sur laquelle bêtes et gens purent enfin assurer leurs pas.

Et, chemin faisant, ainsi qu’on l’avait prévu, il y eut de beaux coups de fusil.

Dans une seule matinée, Vernant, O’Connor, Sheen-Buck et une vingtaine d’Indiens, rapportèrent au campement provisoire plus de quatre-vingt-dix hérons ou grues couronnées, ce qui fournit à la colonne deux succulents repas. Le lendemain, les mêmes carabines, chargées à plomb, cela va sans dire, abattirent deux cent cinquante têtes de canards sauvages, surpris dans les joncs d’un lac aux eaux glacées. Le troisième jour, ce fut un véritable massacre de perdrix grises, de cailles, de vanneaux, et Léopold Sourbin, qui s’était mis de la partie, compta trente-deux pièces pour son propre compte.

Le cousin de Madeleine ne s’était jamais vu à pareille fête.

Aussi insista-t-il avec les Indiens auprès de Wagha-na, afin que l’on prolongeât de quelques heures le séjour en cette terre de promission.

Le Bison Noir fit d’abord un assez froid accueil à cette demande. Tout lui conseillait la prudence, et, si l’on s’était rejeté plus à l’ouest dans la montagne, on n’était point encore sorti de la limite de trois milles assignée aux courses Indiennes par les conventions internationales.

Il avait donc hâte de se mettre entièrement sous le couvert de la plus stricte légalité.

Mais les prières des Indiens furent si pressantes qu’il se laissa ébranler dans sa méfiance.

De plus, ses yeux, en interrogeant le visage de Sourbin, n’y démêlèrent aucune arrière-pensée. S’il y avait un complot ourdi par les deux coquins Pitch et Schulmann, il était patent que le cousin de Madeleine n’y entrait pour aucune part.

Wagha-na permit donc de prolonger d’un jour l’étape dans la montagne, mais à la condition qu’on se porterait, dès ce délai écoulé, d’un mille de plus au nord du point où l’on venait de s’arrêter.

Les chasseurs, joyeux, s’élancèrent dans toutes les directions.

Madeleine, emportée par son ardeur de chasseresse, réclama à son père adoptif l’usage de sa liberté.

Après quelques instants de résistance, Wagha-na céda sur ce point comme il avait cédé sur l’autre, mais en renouvelant à Joë et à Sheen-Buck ses recommandations des jours précédents.

Lui-même, accompagné de Georges Vernant, suivit de très près la colonne à laquelle s’était jointe Madeleine.

Celle-ci était composée des plus braves ou, pour mieux dire, des plus aventureux parmi les Indiens.

Elle s’élevait au chiffre restreint d’une dizaine de chasseurs, que la présence de Madeleine, de Sheen-Buck et d’O’Connor portait à treize, nombre de mauvais augure, ainsi que le fit remarquer Léopold Sourbin en personne.

— Eh bien ! — dit Wagha-na, en riant, — joignez-vous à eux ; vous serez quatorzième.

Depuis quelques jours, en effet, les sentiments de l’Indien à l’égard de Léopold avaient changé.

Depuis longtemps il l’observait et il était arrivé à cette conclusion que le fils de l’assassin d’Yves Kerlo n’était point une nature foncièrement perverse. En outre, soutenu par l’espoir d’épouser sa cousine, l’aventurier était le premier intéressé à la conservation de celle-ci. Nul gardien ne pouvait donc être plus vigilant que lui.

Mais, pour répondre au regard étonné que lui adressa Vernant, il lui expliqua les motifs de sa conduite.

Il ajouta :

— Au surplus, le proverbe français ne dit-il pas : « Deux sûretés valent mieux qu’une » ? Pour nous y conformer, mon cher Georges, nous allons surveiller nous-mêmes ce surveillant intéressé.

Et, suivi du jeune homme, il se rapprocha vivement du groupe des chasseurs.

Ceux-ci, après avoir gravi une pente fort raide, s’étaient rassemblés sur une sorte de plateau, après lequel commençait une longue descente plus raide encore, longue d’un mille environ, au bout de laquelle, dans le creux d’une exquise vallée, scintillait un lac aux eaux bleues et limpides.

Sur les bords de ce lac, un véritable troupeau d’antilopes pâturait à son aise.

Attirés par ce spectacle, les chasseurs, Madeleine en tête, avaient descendu la pente au galop.

Soudain, comme ils atteignaient à leur tour le plateau, Wagha-na et Georges les virent revenir sur leurs pas, donnant les signes d’une vive terreur.


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