XBATAILLE

La mission dont le Bison Noir chargeait le jeune homme était celle de parlementaire.

Escorté de Sheen-Buck, qui parlait tous les dialectes indiens, le fiancé de Madeleine s’avança donc à la rencontre des Comanches sans avoir mis aucun signe de paix ou de guerre au canon de sa carabine. Il ne fallait point avoir l’air de suspecter les intentions des Comanches, afin de ne leur fournir aucun prétexte à ouvrir les hostilités.

Pour mieux prouver sa confiance, Georges rejeta sa carabine sur son dos et salua en soulevant, son chapeau dès qu’il se trouva à portée de la voix.

Trois Indiens se détachèrent du gros, de la troupe et rendirent le salut en étendant les mains en avant.

Alors Georges parla à voix claire, se servant de la langue anglaise.

—Gentlemen, demanda-t-il, est-ce nous que vous cherchez et avez-vous l’intention de faire route avec nous ?

Celui qui paraissait le chef répondit en fort mauvais anglais :

— C’est vous que nous cherchons, mais non pour cheminer avec vous. La prairie est large, et les hommes de cœur ne font pas leur compagnie des brigands.

— Qui appelez-vous brigands ? demanda Vernant, très calme.

— Ceux qui ne craignent pas d’entrer sur les terres des hommes libres pendant leur absence pour y poursuivre le gibier qui ne saurait leur appartenir.

— En ce cas, le reproche ne nous concerne pas. Nous sommes comme vous des hommes libres, et nous exerçons les droits que nous ont accordés la nature et les lois des peuples.

— Qu’êtes-vous donc venus faire sur nos terres ? Si l’homme blanc se fait l’allié du rouge, c’est pour préparer quelque trahison.

Ici Sheen-Buck intervint.

Il vit bien que le conflit reposait tout entier sur un malentendu habilement exploité par les Yankees.

Il expliqua donc au chef Comanche que ses camarades étaient des Sioux qui, vingt jours plus tôt, s’étaient rassemblés aux campements du lac de l’Esclave et qui relevaient simplement des autorités canadiennes.

Le chef Comanche était d’humeur mauvaise. Il ne cherchait que la querelle.

— Les Sioux sont des chiens, répliqua-t-il violemment. Ils servent les blancs contre leurs frères.

— Je ne suis point un Sioux, répondit dédaigneusement le Pawnie, que la fréquentation des blancs dans leurs propres domaines avait rendu fort indifférent à de telles injures.

Et, haussant les épaules, il reprit silencieusement sa place à côté de Vernant.

Celui-ci voulait clore le débat.

— Voyons, dit-il, que nous demandez-vous ? Quel est l’objet de vos réclamations ?

— Que les Sioux et les blancs qui sont avec eux nous livrent dix de leurs chefs, et, parmi eux, Wagha-na, le Bison Noir.

Le jeune homme contint la colère qui commençait à le gagner.

— Et… si nous refusons ? demanda-t-il ?

— Les Comanches sont gens d’honneur. Ils savent tirer vengeance des injures qu’on leur fait.

— Très bien ! répliqua Georges. Ce sera tant pis pour vous s’il vous arrive du désagrément.

Il revint au galop vers Wagha-na auquel il transmit les insolentes exigences de l’ennemi.

— Allons ! fit le Bison Noir, il n’y a pas moyen de l’éviter. Il faut en découdre.

Sur-le-champ, il fit prendre à sa troupe l’ordre de bataille indiqué.

L’ennemi se rendit compte des dispositions de combat. Il n’attendit pas l’attaque.

Les cinq cents Comanches se ruèrent, la lance en avant sur les Sioux.

Une effroyable décharge les accueillit.

Cent quatre-vingts carabines avaient fait feu en même temps, renversant soixante cavaliers au moins.

Et, tout aussitôt, l’angle se rompant, les deux ailes des Sioux passèrent à toute bride sur le flanc de la colonne ennemie qu’elles fusillèrent à bout portant.

Tout cela s’était accompli avec la rapidité de la foudre. Une centaine des féroces cavaliers étaient tombés morts ou blessés, sans avoir même pu joindre leurs adversaires.

Les Comanches, déconcertés par cette tactique inconnue, se divisèrent à leur tour en deux colonnes de deux cents hommes environ et, chargeant en ligne de deux côtés à la fois, ripostèrent avec les flèches et le plomb.

Cette riposte fut meurtrière pour les Sioux dont une vingtaine tombèrent, plus ou moins grièvement atteints.

Wagha-na comprit le danger qu’il y aurait à laisser les Comanches multiplier les tentatives de ce genre.

Il réunit donc sous sa main les trente-cinq compagnons qu’il avait emmenés de Dogherty, les massant en une seule colonne derrière laquelle vint se ranger le chef Sioux avec ses meilleurs cavaliers, tandis que les autres se formaient en ailes développées. Et sur un commandement du Bison Noir, tout l’escadron fondit, bride abattue, sur les Comanches.

A cinquante mètres, le premier groupe s’ouvrit et fit feu.

Tous les coups portèrent. Quarante Comanches tombèrent. Et avant qu’ils eussent réparé le désordre de leurs rangs, la colonne entière les troua, les culbuta, sabres, haches ou lances en mains.

Ainsi rompus, ils durent essuyer derechef le feu à bout portant des deux ailes des Sioux.

Alors, frappés d’épouvante, ne pouvant se rejoindre, les deux tiers d’entre eux tournèrent leurs bêtes vers le Sud et se mirent à fuir à travers la prairie.

C’était la victoire pour Wagha-na et les Sioux.

Le combat n’avait pas duré plus de vingt minutes. Les pertes des Comanches étaient énormes. La moitié de leur effectif était mort ou blessé. Le reste, démoralisé, se dérobait à la poursuite de leurs vainqueurs.

Pour ceux-ci, c’était le moment critique.

En effet, malgré les efforts pour les maintenir, Wagha-na put constater avec douleur que l’instinct sauvage reprenait le dessus et qu’il était impossible de maîtriser la furie de ces brutes affolées par la soif du carnage.

Des cent quarante hommes que conduisait le jeune chef, une centaine s’était élancée à la poursuite des fuyards.

Le chef lui-même les y avait entraînés, obéissant autant à la vaine gloriole du commandement qu’aux impulsions ataviques qui le poussaient au massacre. Le reste courait à travers le champ de bataille, s’y livrant à la hideuse besogne de la conquête des chevelures.

— Voilà le moment le plus dangereux, de la journée, dit tout bas le Bison Noir à Georges Vernant. Tant qu’il ne s’est agi que de combattre, j’ai pu tenir mes hommes dans la main. Mais à présent, les voici lâchés. Nous devons à la plus élémentaire prudence de ne point les attendre. Un retour offensif des Comanches nous serait désastreux.

Sur son ordre, on sonna de la trompe pour rallier les Indiens épars dans la plaine. Une vingtaine obéirent à l’appel. Les autres poursuivirent leur odieuse besogne.

Alors, le Bison Noir, pressant la marche de ses cavaliers, s’abandonna à de mornes rêveries.

Des doutes cruels lui venaient sans doute sur l’efficacité de sa mission.

Il avait voulu réunir en un seul faisceau tous les représentants de sa race. Et voilà que cette race elle-même lui paraissait condamnée par Dieu à la destruction. Ce n’était pas seulement les blancs qui travaillaient à hâter l’heure de sa disparition ; eux-mêmes conspiraient à leur ruine. Ils se faisaient les complices de la haine universelle ; ils justifiaient le mépris et les malédictions des peuples civilisés en tournant contre eux-mêmes leurs armes fratricides.

Oui, c’étaient là pour le vaillant chef, d’amers sujets de méditations.

Tout en cheminant, il ne pouvait se défendre de la plainte. Il versait le trop plein de son cœur dans l’âme de Georges Vernant, devenu mieux encore que Madeleine le confident de ses pensées.

C’est qu’en effet sa tendresse toute paternelle envers la jeune fille lui faisait un scrupule de jeter une tristesse dans cette jeune âme, d’assombrir son front et ses lèvres où il n’aurait voulu voir briller que de riantes préoccupations. Et sa propre tristesse prenait souvent les accents et les dehors de la colère.

— Ah ! les misérables ! prononçait-il, les misérables !

Certes, nul ne pouvait se méprendre au sens de ces imprécations.

Elles contenaient bien plus encore la pitié que le ressentiment.

— Il faut leur pardonner, disait plus doucement Georges. Pouvez-vous donc leur en vouloir de ce qu’ils ne pénètrent pas toute la grandeur, toute la noblesse de vos projets sur eux ? S’est-il jamais trouvé un peuple qui ait compris l’œuvre des hommes de génie qui l’ont arraché à la mort ou conduit à la gloire ? L’histoire n’en offre pas d’exemple.

Et, avec de telles paroles, il apaisait cette âme qui avait parfois ses moments de défaillance.

Le soir de ce jour, lorsqu’on dressa les tentes, à vingt milles du champ de bataille, on fut rejoint par le jeune chef Sioux et une partie de son effectif. L’orgueilleux jeune homme montrait à tout venant douze scalps saignants pendus aux franges de sa selle.

Wagha-na n’y put tenir. Il éclata devant ce hideux spectacle et sa douleur s’exhala en une formidable allocution. — Chinga-Roa, le Renard avisé, peut être fier de ses exploits, — s’écria-t-il avec une ironique véhémence. — Il a réussi à retrouver en une seule journée la barbarie stupide des temps où l’homme Rouge se faisait exterminer en masses par les Visages Pâles. Vainqueur des Comanches, il s’est égalé à eux en férocité. Et maintenant c’est du sang de ses frères que ses mains sont dégouttantes.

Et cependant, Chinga-Roa, le Renard Avisé, avait juré de ne jamais verser ce sang ; il avait promis à son père Wagha-na de ne combattre que pour défendre sa vie et d’aider de toutes ses forces au relèvement de sa race. Mais Chinga-Roa est comme tous les jeunes hommes à cerveau faible. Il a le cœur du lion et la cervelle du lièvre. Il oublie le soir ce qu’il a juré le matin.

L’apostrophe était rude. Elle fit tressaillir le jeune homme et, à plusieurs reprises, pendant que le Bison Noir parlait, lui-même et ses guerriers laissèrent voir une violente irritation.

Peu s’en fallut qu’une querelle n’éclatât.

Pourtant le chef Sioux fit preuve, en cette circonstance, d’une louable abnégation.

D’une voix qui tremblait un peu, il prononça ces paroles de soumission :

— Mon père Wagha-na a raison, et je reconnais que j’ai agi en homme inconsidéré. Chinga-Roa a manqué à la promesse qu’il avait faite. Il s’est laissé aller à la colère contre les Comanches parce que les Comanches ont dit que les Sioux étaient des chiens. Que mon père Wagha-na oublie la faute commise aujourd’hui. Le Renard Avisé saura se souvenir des conseils de la sagesse. Il n’agira plus qu’après avoir pris l’avis des têtes blanches.

C’était une amende honorable, une loyale confession.

Le Bison Noir s’avança vers le jeune homme et lui posa sa main droite sur le front.

— Chinga-Roa a réparé sa faute, dit-il gravement. Il vient de parler comme devraient le faire tous les hommes de la race Rouge. Qu’il se souvienne de ce jour. Je ne l’oublierai pas.

La réconciliation ainsi faite, Wagha-na emmena l’impétueux Sioux sous sa tente.

— Combien as-tu perdu d’hommes ? demanda-t-il en attachant son œil d’aigle sur les yeux troublés de Chinga-Roa.

Le Renard avisé baissa le front, confus, en balbutiant :

— Les Comanches sont les plus lâches des hommes. Ils sont revenus en forces quand ils nous ont vus peu nombreux.

Le Pawnie renouvela sa question.

— Dix-sept des nôtres sont morts, avoua-t-il, mais nous avons mis en fuite les Comanches.

Un soupir gonfla la poitrine du Bison Noir. Mais il n’ajouta aucun reproche à ceux qu’il avait déjà adressés. Il avait d’autres soucis.

La fuite des Comanches lui paraissait due moins à une victoire des Sioux qu’à la pratique d’une de ces ruses de guerre dont il savait ses compatriotes coutumiers. Il était à craindre qu’on n’eût, la nuit venue, quelque attaque imprévue à subir.

On prit donc toutes les précautions nécessaires. Les abords du camp furent largement éclairés sur une circonférence distante de cent cinquante mètres des tentes, afin que les flèches de l’ennemi ne pussent venir silencieusement assaillir les chasseurs endormis.

L’événement prouva que l’on avait eu raison de se méfier d’une surprise.

En effet, vers trois heures du matin, un sifflement pareil au bruit d’un bâton vivement tourné annonça que les perfides méridionaux étaient revenus à la charge. Une première flèche, dépassant le cercle des torches, vint se ficher en terre à une soixantaine de mètres des premières tentes, prouvant la sagesse des mesures prises par le Bison Noir.

L’ordre qu’il avait donné fut rigoureusement exécuté. Personne ne bougea. Aussi l’ennemi, s’enhardissant, envoya-t-il une seconde volée de flèches. Une trentaine de celles-ci parvinrent dans la zone la plus rapprochée du camp.

Alors seulement Wagha-na fit sortir des tentes une soixantaine d’hommes qui s’avancèrent, en rampant sur les mains et les genoux, jusqu’à la limite atteinte par les flèches. Distribués en quatre groupes principaux, ils firent face aux quatre points cardinaux, conservant la position couchée. Les ordres se donnèrent à voix basse, et recommandation fut faite de tirer au jugé à la hausse de quatre-vingt mètres et au niveau moyen de la ceinture d’un homme.

Puis, tout rentra dans le silence.

Il était convenu que les hommes tireraient au commandement, sur un coup de sifflet. Si l’attaque était simultanée, les quatre groupes feraient feu en même temps devant eux, afin de balayer le terrain. En même temps, la réserve de la troupe, d’un nombre, égal, se tiendrait au centre du camp, prête à charger sur le point le plus menacé.

Wagha-na avait appelé près de lui Joë O’Connor, auquel il avait confié une petite boîte de cuir assez semblable à un appareil photographique, lui enjoignant de n’en faire usage qu’au moment opportun.

Une vingtaine de minutes s’écoulèrent sans qu’aucun signe menaçant se produisît.

Brusquement une rumeur sourde s’éleva aux abords du camp, et une nuée de flèches passa en sifflant.

Elle vint s’abattre à peu près à la même portée que les précédentes. Quelques-unes néanmoins dépassèrent cette portée. L’une d’elles troua une tente, une autre, plus efficace encore, cloua au sol le bras d’un des Sioux.

Mais, en même temps, une dizaine de balles déchirèrent les toiles du campement. Deux Sioux furent assez grièvement blessés aux jambes. L’ennemi, convaincu que ses adversaires étaient couchés, avait tiré au ras du sol.

L’attaque avait été générale, sauf du côté d’où les balles étaient venues.

Un coup de sifflet donna le signal de la riposte.

Celle-ci fut terrible.

Soixante coups de feu éclatèrent simultanément et tout aussitôt la plaine s’emplit de cris et de gémissements.

La décharge avait porté sur tous les points. Les tireurs avaient dirigé leur feu en éventail, et l’ennemi imprudent venait d’être fauché par cette foudroyante réplique. Ils avaient cru surprendre ; c’étaient eux qui étaient surpris.

Alors Joë O’Connor s’avança, porteur de la boîte que lui avait confiée Wagha-na. Sur l’ordre de celui-ci, les quatre pelotons se rassemblèrent, et la réserve sortit à son tour, l’arme chargée, prête à donner au commandement.

Dans la plaine, des bruits divers se faisaient entendre. On percevait des renâclements et des cliquetis de sabots de cheval.

Il était manifeste que, pour débusquer les tireurs aperçus à la lueur d’une décharge qui avait dû leur être excessivement meurtrière, les Comanches allaient charger dans l’obscurité.

On n’avait pas le temps de plier les tentes. Mais les chevaux étaient là. En un clin d’œil tout le monde fut en selle et rassemblé en arrière du camp dont on éteignit toutes les torches. La plaine se trouva donc plongée dans de denses ténèbres.

Mais, au même instant, un faisceau lumineux d’une grande puissance s’épandit sur la prairie, montrant aux Sioux leurs adversaires déjà massés pour la charge. Quatre-vingts fusils étaient déjà prêts. Ils firent feu, et l’ennemi, atteint par cet ouragan de plomb, rompit son ordonnance. C’était Joë O’Connor qui venait d’utiliser son projecteur électrique.

Avec des hurlements de rage et de désespoir, les Comanches se ruèrent sur le camp. On put les voir, dans la blanche nappe d’électricité, s’agiter éperdus, aveuglés, poussant leurs bêtes au hasard, n’ayant plus pour les guider que l’instinct d’une haine affolante.

Ils coururent tout droit aux tentes pareilles à de gigantesques fantômes. Mais, dans leur course désespérée, ils offrirent aux tireurs Sioux une cible trop aisée. De nouveau, une décharge les prit en écharpe et leur tua une vingtaine d’hommes.

Les plus emportés ne purent que planter leurs longues lances dans la toile des tentes ou les hérisser de flèches inutiles.

Mais déjà leurs chefs sonnaient la retraite. Il était évident que la lutte leur avait été funeste, et qu’ils n’entendaient pas continuer à leurs dépens la cruelle expérience qu’ils venaient de faire du génie militaire de Wagha-na.

Les Sioux ne les poursuivirent point.

Ils avaient mieux à faire en s’occupant de leurs blessés. En effet, une quinzaine des leurs avaient été atteints par des flèches perdues ou des balles venues à l’ouverture. Par bonheur, aucune des blessures n’était mortelle.

Le plus grièvement atteint était Georges Vernant qu’une flèche avait frappé au bras gauche, un peu au-dessous de l’épaule. Mais ce qui avait consolé le jeune homme, c’était que, sans sa présence, le trait eût tué Madeleine.

Aussi la fille adoptive du Bison Noir lui avait-elle adressé tout haut ses remerciements.

— Voici deux fois que je vous dois la vie, Georges. La mienne vous appartient, vous le savez.

Cette parole, Léopold Sourbin l’avait entendue. Il en avait frémi de colère.

Un âpre sentiment de jalousie était entré dans son cœur et il avait senti renaître en lui les fiévreux désirs qui en avaient fait l’associé ou plutôt le complice de Pitchet de Schulmann.

Ce n’était point seulement sa cupidité qui était en jeu. Il avait conçu pour sa cousine un amour profond et sincère, et cet amour lui avait inspiré l’horreur de ses premiers calculs et des misérables dont il avait voulu faire les instruments de ses odieux projets. Mais, à cette heure, une haine sourde bouillonnait en lui contre le jeune Canadien.

Cette haine, elle l’étouffait. Il ne pouvait la laisser voir, lui donner cours. Indépendamment de l’affection et de l’estime dont Wagha-na et ses compagnons entouraient Georges Vernant, n’y avait-il pas, désormais à ménager la tendresse dont Madeleine elle-même venait de donner un si précieux gage à son rival ?

Ce n’était pas tout. N’était-il pas lié à Georges par la dette d’une étroite reconnaissance ?

Léopold ne pouvait oublier, en effet, en quelles circonstances critiques celui-ci lui avait sauvé la vie : Sa course éperdue à travers la plaine aride, sa chute de cheval et l’attaque inopinée du serpent-fouet, dont il serait tombé victime, sans la courageuse intervention de celui dont il souhaitait maintenant la mort.

Oui, la mort, car la reconnaissance en son cœur avait cédé la place à la jalousie, implacable, féroce.

Et Léopold Sourbin en était à regretter de n’avoir pas à sa portée les deux misérables auxquels il aurait pu recourir pour qu’ils le délivrassent de la présence d’un rival exécré.

Or, ces complices que regrettait Léopold étaient plus près de lui qu’il ne pouvait le soupçonner.


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