CHAPITRE XIV

Le 23 octobre 1837, une animation inusitée régnait dès le matin à Saint-Charles, petit village dans le comté de Richelieu, et sur la rivière de ce nom.

De tous côtés arrivaient pêle-mêle, à pied, à cheval, en voiture, des nuées d'hommes, de femmes, d'enfants.

Comme une marée montante, ils affluaient dans une vaste prairie devant le village et battaient, de leurs flots tumultueux, le pied d'une colonne surmontée par le bonnet phrygien.

Sur cette colonne, on lisait l'inscription suivante:

A PAPINEAU, PAR SES FRÈRES PATRIOTES RECONNAISSANTS

1837.

Une estrade ornée de tapisseries tricolores et de fleurs s'élevait auprès.

Des drapeaux, des pavillons, des banderoles flottaient à l'entour.

C'étaient les couleurs de la France, des Etats-Unis, de l'Irlande, de l'Écosse; mais l'étandard britannique manquait.

Des devises chargeaient ces bannières:

Vive Papineau et le système électif;Honneur à ceux qui ont renvoyé leurs commissions Ou ont étédestitués;Honte à leurs successeurs;Nos amis du Haut-Canada;Honneur aux braves Canadiens de 1813; le pays attendencore leur secours.Indépendance.

Sur une flamme noire, le conseil législatif était représenté par une tête de mort et des os en croix.

Dans la foule, qui se pressait avidement autour de ces symboles du soulèvement populaire, on remarquait un grand nombre d'Indiens en costume national et une centaine de miliciens armés, revêtus de leur uniforme.

Commandés par des officiers démis de leurs grades, ces derniers avaient intrépidement bravé la loi martiale pour se rendre au meeting.

Une troupe de chasseurs nord-ouestiers s'y montrait aussi.

Reconnaissables à leurs proportions herculéennes, à leurs visages tannés, aux pelleteries dont ils étaient couverts, les nord-ouestiers parcouraient la multitude en tous sens. Ils la talonnaient, l'aiguillonnaient, enflammaient ses plus sauvages passions.

De temps en temps, l'un d'eux levait la tête vers un petit groupe, debout sur une éminence, qui dominait la plaine, recevait un signe et poursuivait son oeuvre incendiaire vers un point de la réunion ou vers un autre.

Quatre individus composaient le groupe: Poignet-d'Acier ou Villefranche, comme on l'appelait à Montréal; Nar-go-tou-ké, Xavier Cherrier, et un jeune homme imberbe, à la figure rosée, élégamment vêtu, qui lui donnait le bras.

L'air timide, quelque peu craintif, de ce jeune homme contrastait singulièrement avec les mines hardies, rébarbatives de la plupart des assistants.

—Pour Dieu! ne tremblez pas comme cela, mon cher Léon; il n'y a rien à redouter, et vous allez vous trahir, lui disait Xavier à mi-voix.

—Oh! mais c'est que tout ce monde-là semble terrible! répondit l'adolescent, en frémissant.

—Il fallait bien vous attendre à ne point trouver la société gracieuse et polie de votre salon.

—Dites donc, mon cousin; mais si on se battait!

—Ah! dame, je n'en répondrais pas, dit Cherrier en souriant. Quelle idée aussi d'avoir voulu venir à la réunion?

—Est-ce un reproche, mon cousin? fut-il reparti d'un ton piqué.

—Un reproche! j'en serais desolé!

—Si maman connaissait mon escapade?

—Elle ne la connaîtra pas. D'ailleurs, après tout, est-il surprenant que vous ayez désiré assister.....

—Sans doute, sans doute, mais ce déguisement!

—Il vous sied à merveille. Et si j'étais femme, je tomberais amoureux fou d'un aussi parfait cavalier.

—Flatteur, va! dit gaiement l'autre, en pinçant le bras de Cherrier.

—Non, non, non; je ne suis pas un flatteur. La plus jolie moitié de l'assemblée n'a des yeux que pour vous!

—Les femmes?

—Assurément.

—Vous les trouvez jolies, mon cousin?

—Oh! tout est relatif, entendons-nous.

Les deux interlocuteurs partirent d'un éclat de rire.

—N'importe, reprit Cherrier, au bout d'un instant, pour ma première sortie, après cette maudite blessure, j'ai du bonheur.

—Ah! oui, cette blessure mystérieuse, vilain batailleur! A la place de ma cousine, je vous en voudrais toute ma vie, car c'est en duel que vous avez été blessé... Oh! ne le niez pas. Si je cherchais bien, je vous dirais peut-être le nom de votre adversaire...

—Enfin! les voici qui arrivent! s'écria tout à coup Poignet-d'Acier, en étendant son bras dans la direction de la rivière Richelieu.

—Oui, mon frère a l'oeil sûr, ce sont eux, ajouta Nar-go-tou-ké qui, jusque-là, avait causé, sur un ton animé, avec le chef des trappeurs.

Interrompant leur conversation, les deux jeunes gens se tournèrent du côté indiqué et découvrirent une longue file d'hommes qui ondulaient vers la prairie.

—Qu'est-re que cette nouvelle bande? demanda Cherrier à Poignet d'Acier.

—Les sauvages de Lorette, répondit celui-ci.

—Quoi! les sauvages de Lorette, ici!

—Pas tous, mais une bonne partie.

—Qui donc a pu les décider, car on assure que les Québecquois ont viré leur capot50?

Note 50:(retour)Locution canadienne. Elle signifieChanger de parti.

Locution canadienne. Elle signifieChanger de parti.

—Pas tous non plus, jeune homme, pas tous; quelques trembleurs, quelques ambitieux au petit pied. Il y en a sous tous les drapeaux.

—Mais vous avez donc envoyé un agent aux Hurons?

—Oui; un vaillant Iroquois, le fils de ce sagamo.

Et son doigt se posa sur l'épaule de Nar-go-tou-ké.

—Co-lo-mo-o est brave; il est habile; il sera digne de ses glorieux ancêtres, dit majestueusement le sachem.

—Mon frère ne pouvait donner le jour à un lièvre, fit Poignet-d'Acier, pour flatter la vanité de Nar-go-tou-ké.

—Qu'avez-vous donc? interrogea Cherrier sentant frissonner le bras qu'il avait sous le sien.

—Moi, dit l'adolescent, mais rien... rien, je vous assure!

—Vous pâlissez!

—Oh! la bonne plaisanterie!

—Je vous jure que je ne plaisante pas. Et je voudrais avoir un miroir pour vous le prouver.

—Si nous marchions un peu!

—Il vaut mieux rester à cette place. Non-seulement nous serons aux premières loges pour voir et pour entendre, mais la présence de M. Villefranche et du chef indien vous assure une protection que nous ne trouverions certainement pas ailleurs. Regardez, je vous prie, ce beau jeune homme qui s'avance à la tête des Hurons de Lorette. Est-il possible d'avoir des dehors plus nobles, et plus mâles tout à la fois? Dirait-on que c'est le fils d'au sauvage!

En prononçant ces mots, Xavier désignait Co-lo-mo-o qui, débouchant avec une cinquantaine d'Indiens d'un bouquet de peupliers, marchait vers l'estrade.

Le Petit-Aigle, en tenue de guerre, était vraiment superbe à contempler, avec sa chevelure ornée de plumes, sa couverte bleue, négligemment jetée sur ses épaules, les armes qui resplendissaient à sa ceinture rouge, ses mitas aux longues franges bigarrées, ses mocassins brodés, la fierté de son maintien et la haute distinction de sa physionomie.

Apercevant le sagamo sur l'éminence, il commanda aux Hurons de s'arrêter, et il s'approcha de Nar-go-tou-ké.

—Ton père, lui dit le sachem, est heureux de te rencontrer ici. Il s'enorgueillit d'avoir engendré un fils tel que toi.

Un éclair de satisfaction brilla sur le visage de Co-lo-mo-o.

—Si mon père est content de son fils, dit-il, ce que son fils a fait est bien fait et celui-ci en est réjoui.

Puis s'adressant à Poignet-d'Acier:

—Capitaine, lui dit-il, j'ai rempli ma mission. Je vous amène cinquante hommes de ma race; j'attends de nouveaux ordres.

—Pour récompenser le jeune Aigle, je lui confie le commandement de ces cinquante hommes, répondit Villefranche en offrant cordialement sa main à Co-lo-mo-o.

Mais, au lieu de remercier avec la franchise qui lui était familière, celui-ci baissa les yeux et balbutia quelques paroles inintelligibles.

C'est qu'en pressant la main du capitaine, son regard avait croisé celui de l'adolescent qui accompagnait Cherrier, et qu'il avait aussitôt reconnu Léonie de Repentigny, aussi rouge qu'une pivoine, aussi tremblante que la feuille du bouleau.

Pour rapides qu'ils fussent, ces signes d'intelligence n'échapperont pas à la pénétration de Poignet-d'Acier: il sourit amèrement.

—Ah! s'écria Cherrier, Papineau monte sur leHustings51. Écoutons.

Note 51:(retour)C'est le nom donné, en Angleterre et en Amérique, à l'estrade qui sert, dans les meetings, aux orateurs politiques.

C'est le nom donné, en Angleterre et en Amérique, à l'estrade qui sert, dans les meetings, aux orateurs politiques.

—Je vous reverrai après l'assemblée, dit le capitaine à Co-lo-mo-o.

Le jeune Iroquois rejoignit ses Hurons, et l'attention générale se porta vers l'estrade, où arrivaient, deux à deux, les chefs du parti libéral, habillés, comme la majorité des spectateurs, en étoffe grise, fabriquée dans la colonie (car il avait été décidé qu'on ne ferait plus usage des importations anglaises), et la feuille d'érable, emblème des Canadiens, passée à la boutonnière.

Des salves d'applaudissements passionnés retentirent dans tous les rangs.

Puis le docteur Neilson fut appelé à la présidence et M. Papineau prit la parole, au milieu d'un silence devenu tout à coup solennel.

«Orateur énergique et persévérant, dit l'historien du Canada, M. Papineau n'avait jamais dévié dans sa longue carrière politique. Il était doué d'un physique imposant et robuste, d'une voix forte et pénétrante, et de cette éloquence peu châtiée, mais mâle et animée qui agite les masses. A l'époque où nous sommes arrivés, il était au plus haut point de sa puissance. Tout le monde avait les yeux tournés vers lui; et c'était notre personnification chez l'étranger52.»

Note 52:(retour)Ce portrait de M. Papineau était encore vrai en 1833, quand nous avons eu l'avantage de le voir et de l'entendre.

Ce portrait de M. Papineau était encore vrai en 1833, quand nous avons eu l'avantage de le voir et de l'entendre.

Il prononça contre l'Angleterre un long et énergique réquisitoire. Mais sa véhémence n'égalait pas la fièvre qui dévorait l'assistance; et, comme il recommandait de procéder constitutionnellement pour obtenir le redressement des griefs, comme il conseillait d'éviter une levée de boucliers, le docteur Neilson, quittant son fauteuil, déclare, dans un langage brûlant, que le moment d'agir est venu, qu'il faut à l'instant même prendre les armes.

Des hourrahs assourdissants et des décharges de mousqueterie accueillent sa harangue.

Aux chants de laMarseillaiseet de laParisienne, on passe aussitôt des résolutions insurrectionnelles.

Une procession se forme. Papineau, Neilson et plusieurs membres de la chambre législative qui prenaient part aux délibérations, sont enlevés de l'estrade, portés en triomphe autour de la colonne, et mille voix jurent, dans un enthousiasme délirant, de chasser les Anglais du Canada ou de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang sur l'autel de la patrie.

Altérée par le spectacle de cette scène, si grandement émouvante, Léonie de Repentigny avait, sans y songer, quitté le bras de Cherrier; et celui-ci, enflammé par le réveil de ses compatriotes, oubliait ce qui l'entourait pour battre des mains et crier bravo de toute la force de ses poumons.

—Viens, jeune homme, viens! lui dit Poignet-d'Acier d'un ton de Stentor qui couvrit un instant les clameurs de la foule, comme la voix du tonnerre couvre le rugissement des éléments déchaînés; viens aussi jurer de venger les outrages faits à ta race ou de mourir en combattant!

Et il l'entraîna, sans que Cherrier, ivre d'excitation, se rendit compte de ce qu'il faisait.

Le voyant partir, mademoiselle de Repentigny sortit de sa torpeur. Elle voulut l'appeler, le retenir.

Le son expira sur ses lèvres: une main rude et tannée l'avait bâillonnée.

Éperdue, la jeune fille essaya de se retourner.

Tentative inutile. Elle se trouvait déjà encastrée dans une cohue d'individus qui déferlaient, bruyamment vers la colonne; mais une voix étrange lui sifflait à l'oreille:

—Tu m'as enlevé mon amant, mon bel officier, à moi aussi les représailles!

Et Léonie poussa un gémissement sourd; on l'avait cruellement mordue à l'épaule.

—Pourquoi maltraites-tu cet enfant, ma soeur! demanda-t-on derrière elle.

—C'est une femme, un espion, déguisée en homme, répondit la voix aiguë qui l'avait apostrophée.

—Un espion! Un espion! Un espion!

Ce cri eut cent échos.

—Et maintenant tu te souviendras de la fille de Mu-us-lu-lu, la maîtresse de ton fiancé, sir William King, dit, en lâchant mademoiselle de Repentigny et en se montrant à elle, une jeune Indienne, aux robustes appas, qui s'enfonça aussitôt dans la foule tourbillonnante.

—Un espion! un espion! où est-il? Il faut faire un exemple! il faut le lyncher53, le pendre! répétait-on avec des accents terribles autour de l'infortunée Léonie.

Note 53:(retour)On sait que ce terme, purement américain, signifier exécuter sans forme de procès.

On sait que ce terme, purement américain, signifier exécuter sans forme de procès.

Un homme la saisit au collet:

—Qui es-tu, que fais-tu? lui dit-il brusquement.

Elle se mit à pleurer. Ses larmes furent interprétées comme un témoignage de culpabilité.

—Allons, dit l'homme, ton nom, et vite!

Folle de terreur, de confusion, elle se taisait.

—C'est un traître! Qu'on l'accroche à un arbre! vociféraient les patriotes.

—C'est une femme déguisée! glapit l'Indienne A quelque distance.

—Une femme! nous allons voir ça!

Avec ces mots, salués par les ricanements et les quolibets de la populace, l'individu qui s'était emparé de la jeune fille fit sauter les boutons du frac qui lui emprisonnait la taille.

—Oh! pitié! grâce! monsieur; grâce! supplia-t-elle en tombant à genoux.

—Déshabillez-le! déshabillez-le! et qu'on lui donne le fouet! oui, qu'on le fouette! nous allons rire! beuglaient quelques ivrognes.

—Oh! monsieur! monsieur! épargnez-moi cette honte! Je vous dirai tout! Je suis une pauvre fille, bégayait Léonie à travers ses sanglots.

—Une fille! tu es fille! Qu'est-ce que ça veut dire?

—J'avais envie d'assister à l'assemblée.

—Pour nous trahir!

—Je vous fait le serment que non. Je suis venue avec mon cousin, un patriote, un des Fils de la liberté!....

—Quel est ton nom?

Léonie hésita.

Sachant combien son père avait d'ennemis, combien il était odieux au parti libéral, elle pressentait la fureur de cette plèbe exaltée, en apprenant qu'elle était la fille de M. de Repentigny.

Elle recueillit, pour un élan suprême, tout ce qui lui restait de vigueur, se releva d'un bond, tendit ses mains en l'air et s'exclama:

—A moi! à moi! à moi!

Ce cri fut entendu, car la foule, haletante, grondeuse, s'écarta presque aussitôt pour livrer passage à trois hommes qui, comme un torrent, accouraient, renversant tout ce qui voulait s'opposer à leur fougue.

Le premier, Co-lo-mo-o, arriva près de Léonie.

—Retire-toi on je t'assomme! proféra-t-il, en repoussant le brutal qui avait questionné la jeune fille.

Dix poings fermés menacèrent à l'instant le Petit-Aigle; quelques canons de pistolets furent même dirigés contre lui, des imprécations l'assaillirent.

—A bas le sauvage! mort au sauvage!

Mais alors Poignet-d'Acier suivi de Cherrier. Derrière eux venait un bataillon de chasseurs nord-ouestiers.

—Arrière! ordonna-t-il. Cet enfant m'appartient. Malheur à qui le touche!

Son accent, son geste, étaient irrésistibles.

Les plus audacieux reculèrent intimidés.

Saint-Charles, coquettement assis au penchant d'une colline, à une douzaine de lieues de Montréal, est une des plus florissantes paroisses54du Canada. Le site en est gracieux, les horizons variés à l'infini, les alentours pleins de poésie. Il y fait bon respirer les fraîches et fortifiantes senteurs de la campagne; il y fait bon rêver, aimer doucement dans la paix et la solitude.

Note 54:(retour)Les Canadiens ne se servent jamais du mot village.

Les Canadiens ne se servent jamais du mot village.

Dans ce plaisant village, M. de Repentigny possédait un cottage, au sein d'un parc délicieux que festonnaient des eaux vives, folâtrant avec un murmure argentin, soit dans les méandres d'un vaste jardin anglais, soit à travers des pelouses aussi unies qu'un drap de velours, soit sous des bosquets ombreux, animés par les concerts des gentils musiciens ailés.

Le Cottage, ainsi le désignait-on, à contre-sens toutefois, n'était rien moins qu'une chaumière, mais bel et bien un beau manoir, miniature d'un château-fort, comme on en voit tant dans la Grande-Bretagne et même aux environs des grandes villes américaines.

Il avait ses tourelles, son donjon, ses créneaux, ses mâchicoulis, ses petites fenêtres à ogives.

C'était une confusion du moyen âge avec la Renaissance, de l'art moderne avec l'art ancien.

Intérieurement, tout était disposé à l'anglaise: cuisine dans le sous-sol oubasement; parloir et salle à manger à ce que nous appellerions le rez-de-chaussée, mais que les Anglais appellent le premier; chambres à coucher et cabinets de toilette aux étages supérieurs.

En revenant de Trois-Rivières, où elle avait passé un mois avec sa fille, madame de Repentigny s'était arrêtée à sa campagne de Saint-Charles.

Elle avait l'intention d'y séjourner pendant l'été. Son mari avait approuvé ce projet, parce que les troubles qui éclataient continuellement à Montréal rendaient la ville dangereuse pour la femme d'un fonctionnaire aussi dévoué au gouvernement que l'était M. de Repentigny.

Mais, peu après son arrivée au village, madame de Repentigny tomba malade. Depuis longtemps elle était atteinte d'une hypertrophie du coeur, causée par ses chagrins domestiques. L'affection fit tout à coup des progrès si rapides, que la vie de la pauvre femme fut en danger. On manda M. de Repentigny. Il répondit que les affaires de la colonie le retenaient à son poste.

Léonie soignait sa mère avec une tendresse et une sollicitude sans bornes. Nuit et jour à son chevet, elle n'avait plus de pensées, plus de voeux que pour son rétablissement Est-il nécessaire de dire qu'elle lui cacha cette réponse laconique et dure?

Vers la fin de septembre, la santé de madame de Repentigny parut s'améliorer.

Au commencement d'octobre, elle alla positivement mieux, et, pour fêter sa résurrection, comme disait Léonie, on convia plusieurs amis de Montréal et de la campagne à un grand dîner. Cherrier, sa femme et sir William étaient naturellement au nombre des invités. Ce dernier, occupé par son service, envoya une lettre d'excuses, en ajoutant que, dès qu'il aurait un moment de liberté, il volerait «certainement, très-certainement, présenter ses respects à ces dames.»

Le 15 avait été choisi pour la partie.

Mais, dans l'intervalle, on apprit qu'une grande assemblée publique aurait lieu A Saint-Charles, le 23, et le dîner fut remis au 22, afin que les hôtes étrangers profitassent de cette occasion pour jouir du spectacle.

Telle était cependant l'anxiété générale, que les Canadiens, si passionnés pour les distractions, négligeaient leurs plaisirs.

Tout le monde avait promis de venir; à l'exception des époux Cherrier, personne ne vint de Montréal.

Pour avoir lieu tout à fait un famille, le dîner n'en fut pas moins gai.

Enchantée de voir sa mère souriante, et, en apparence bien portante, Léonie témoigna sa joie par cent folies aimables.

Entre autres, elle se déguisa secrètement avec un costume d'homme que sa cousine Louise s'était fait faire pour accompagner Xavier dans ses excursions, et elle parut ainsi au dîner. Ce déguisement ne contribua pas peu à réjouir les assistants.

—Ma foi, chère espiègle, vous devriez prendre ce costume pour aller demain à l'assemblée, lui dit Guerrier en se promenant avec elle dans le parc, après le repas.

—Tiens, mais ce serait original!

—Est-ce convenu?

—Oh! maman ne le permettrait pas.

—Qui le lui dira?

—Vous êtes charmant, mon cousin, vous avez réponse à tout.

—Et vous, vous faites le plus ravissant cavalier que je sache!

—Oh! un superlatif à la sir William! s'écria la jeune fille en riant aux éclats.

Le front de Cherrier se rembrunit.

Léonie s'en aperçut aussitôt.

—Pardon, dit-elle, j'avais oublié.

—Quoi donc? fit Cherrier reprenant à l'instant sa bonne humeur.

—Rien, mon cousin, rien.... je sais ce que je sais... Mais Louise?

—Louise ne veut pas venir à l'assemblée. Elle restera près de votre bonne mère.

—Alors voilà qui est dit. Nous irons flâner à cette assemblée, le stick à la main, le lorgnon à l'arcade sourcilière...

—Bravo!

—A une condition pourtant!

—Et laquelle?

—C'est que le cigare et le grog nous sont interdits.

—Approuvé de grand coeur, dit Cherrier eu souriant.

Voila comment, le jour suivant, mademoiselle Léonie de Repentigny se trouvait, en élégant dandy, avec Xavier Cherrier au meeting des patriotes canadiens.

Composé des habitants des comtés de Richelieu, Saint-Hyacinthe, Rouville, Chambly et Verchères, ce meeting, qui devait secouer si violemment les bases du gouvernement anglais, sur les bords du Saint-Laurent, prenait le nom deConfédération des six comtés, au moment même où la jalousie de la fille de Mu-us-lu-lu menaçait de devenir fatale à Léonie de Repentigny.

—Allons, mon enfant, donnez-moi le bras, lui dit Poignet-d'Acier en faisant signe à ses trappeurs de former une haie pour leur permettre de passer.

En un clin d'oeil le mouvement fut opéré.

La jeune fille et ses trois cavaliers sortirent de la foule, qui s'élança vers de nouvelles scènes de tumulte.

La maison de sa mère n'était pas fort éloignée du théâtre de cette réunion.

Bientôt remise de son trouble, Léonie dit, en arrivant à la porte, à ses compagnons:

—J'espère, messieurs mes libérateurs, que vous daignerez entrer; et je vous prie de ne point parler de ma mésaventure devant maman. Elle est malade et si elle apprenait...

—Je vous remercie votre invitation, mon enfant, dit Poignet-d'Acier. Mais ma présence est encore nécessaire sur la prairie.

La jeune fille se tourna en rougissant vers Co-lo-mo-o.

—Ce jeune homme accepte! intervint le capitaine, remarquant qu'elle ne pouvait articuler une parole.

—Je vous demande pardon, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, je ne puis accepter.

—Vous me refuseriez! balbutia Léonie.

—Non, non, vous dînerez avec nous, messieurs, dit Cherrier.

—Cela m'est impossible, mon ami. Mais je vous enverrai le jeune Aigle.

Co-lo-mo-o voulut protester.

—Allons, venez, lui dit Poignet-d'Acier; j'ai à vous parler.

—Cependant, monsieur, je vous déclare.....

—Et moi, je vous déclare que vous acceptez l'invitation de mademoiselle, reprit gaiement le capitaine.—Parbleu, ajouta-t-il, nous savons, monsieur le sagamo, que vous avez reçu une instruction aussi brillante que la plupart de nos jeunes gens de bonne famille; nous savons que vous pouvez prendre, quand il vous plait, des manières aussi courtoises que pas un de nous, et nous certifions enfin que vous pouvez être un guerrier illustre chez les Iroquois, un général habile chez les blancs, et, partout un homme agréable en société.

Ayant dit, Poignet-d'Acier salua et entraîna le Petit-Aigle, moins touché peut-être par la flatterie adressée à sa vanité indienne que par les éloges donnés à ses moeurs policées.

—A présent, mon brave jeune homme, lui dit le capitaine, faites-moi votre rapport. Soyez bref, mais précis. Quel est l'esprit de la population A Québec?

—Sur Québec, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, il ne vous faudra pas trop compter. Corrompus par l'or de l'Angleterre ou éblouis par le faste de la cour vice-royale, les habitants n'ont ni l'idée de l'indépendance, ni la fermeté nécessaire pour agir. Quelques fleurs empoisonnées sur les chaînes don ils sont charges leur en cachent les meurtrissures.

Mais les paroisses? reprit impatiemment Poignet-d'Acier.

—Dans les paroisses, c'est différent. Touchez la corde de l'émancipation, elle vibrera dans tous les coeurs. J'ai j'ai parcouru le pays jusqu'à Gaspé. Partout j'ai trouvé un peuple soupirant pour l'heure de la délivrance. Les Indiens du Saguenay, du Lac Saint-Jean; les Montagnais, les Abénaquis, vous prêteront leur concours, comme les Hurons de Lorette, les Iroquois de Caughnawagha, si l'on nous garantit que les territoires de chasse qui s'étendent à l'ouest des Grands-Lacs nous seront rendus, et que nous y pourrons vivre et mourir sans être désormais inquiétés par les blancs.

—Vous avez ma parole et j'ai celle des chefs du mouvement populaire.

—Nous vous la rappellerons, monsieur.

—Ainsi, à l'exception de la capitale, tout est préparé, dit Poignet-d'Acier, en s'arrêtant pour réfléchir.

—Je le crois, il ne manque que des armes.

—Des armes! oui, nous en manquons.... Ah! si j'avais les trésors que j'ai perdus..... Bah! à quoi bon ces regrets! Le plus fort est fait. Grâce à moi, les masses sont soulevées. J'ai rompu le pont derrière ces meneurs timides. Ils marcheront! et, au défunt de fusils ou de sabres, ils prendront des fourches ou des fléaux! Quand un peuple veut sa liberté, il trouve dans son coeur ses meilleures armes! N'est-ce point votre avis?

Et comme Co-lo-mo-o demeurait silencieux:

—Allons, allons, continua-t-il, tout est pour le mieux. Il ne nous reste qu'à profiter de l'enthousiasme pour marcher immédiatement sur Montréal. Une fois cette métropole à nous, le Canada nous appartient. Maîtres du Canada! Quel rêve! et comme voluptueusement, j'assouvirai ces vengeances qui fermentent là, depuis tant d'années..... des siècles de torture! poursuivit-il, d'un ton creux, en se frappant le front de son poing crispé. C'est que, moi aussi, j'ai souffert, s'écria-t-il, comme s'il cédait à un invincible besoin d'expansion, souffert, le martyre, pour ces Anglais qui m'ont séduit ma femme, violé ma fille, mon unique enfant, mon Adèle chérie55; ces Anglais qui ont armé mon bras pour le meurtre et le parricide..... Horreur!

Note 55:(retour)Voir laHuronne.

Voir laHuronne.

—Mon frère trouvera un bras, un bras infatigable pour frapper à côté de lui, dit tout à coup Nar-go-tou-ké en paraissant au bout du mur du parc, près duquel Poignet-d'Acier se tenait avec Co-lo-mo-o.

—Que faisais-tu là, mon frère? demanda le capitaine.

—Nar-go-tou-ké a vu le fils de son ennemi. Il l'épiait, répondu le sagamo.

Poignet-d'Acier n'accorda aucune attention à cette réponse. Une soudaine évolution de la foule sur la prairie l'occupait à ce moment tout entier.

—Je vous laisse, dit-il aux Iroquois. Je vais engager Neilson à profiter de l'ardeur de cette multitude pour la pousser, sans retard, sur Montréal. Demain, elle serait refroidie, nous n'en pourrions rien tirer.

Et il marcha, à grands pas, vers l'estrade qu'on apercevait à une faible distance.

—Mon fils, dit Nar-go-tou-ké à Co-lo-mo-o, dès qu'ils furent seuls, le rejeton de l'Anglais qui a voulu outrager ta mère, de celui qui l'a livrée aux lâches tribus de la Nouvelle-Calédonie, est là, dans cette maison. Puisque l'heure de la vengeance a sonné, commençons par nous venger de celui-là. Nous allons le guetter, et, quand il sortira.....

L'Indien fit résonner, d'un air significatif, une carabine qu'il avait à la main.

—Dans un instant Co-lo-mo-o rejoindra son père, répondit le Petit-Aigle; mais il faut, auparavant, qu'il aille délibérer avec les chefs des tribus qu'il a amenées.

—Va, Nar-go-tou-ké t'attendra, reprit le sachem.

Le Petit-Aigle partit, en feignant de se diriger vers la foule qu'un orateur haranguait de nouveau. Mais, bientôt, il se jeta à gauche dans une saulaie et s'assit au pied d'un arbre.

Là, il médita, durant quelques minutes. Son esprit paraissait flotter entre diverses resolutions, car tantôt il tournait les yeux vers le cottage de madame de Repentigny, et tantôt sur le meeting.

S'arrêtant enfin à une détermination, il prit, dans la bourse de vison qui pendait sur sa poitrine, suivant l'usage indien, un crayon, une feuille de papier, et il écrivit sur son genou.

Ce travail terminé, il le relut avec soin, plia le papier en forme de lettre, le cacheta et y mit la suscription:

Mademoiselle,Mademoiselle Léonie de Repentigny,àSaint-Charles.

Mademoiselle,

Mademoiselle,

Mademoiselle Léonie de Repentigny,

Mademoiselle Léonie de Repentigny,

à

à

Saint-Charles.

Saint-Charles.

Pour une petite piece de monnaie, il fit ensuite porter le billet à son adresse.

Léonie venait de changer de costume, quand on le lui remit, en annonçant que sir William, arrivé depuis une demi-heure, était allé rendre ses devoirs à sa mère.

Surprise à la réception de ce billet, dont l'écriture ne lui semblait pas étrangère, la jeune fille le décacheta avec une certaine émotion.

Ses yeux volèrent aussitôt à la signature.

PAUL, disait cette signature.

—Paul! Paul! je ne connais point de Paul, murmura Léonie, en parcourant la missive.

Elle était ainsi conçue:

«Mademoiselle,

«J'aime à vous remercier pour les lignes que vous m'avez remises à bord duCharlevoix; ces ligne m'avertissaient qu'on m'avait découvert sous mon déguisement de planteur; par conséquent je vous doit d'être libre, car aussitôt je sautai dans le fleuve et gagnai la rive à la nage. J'aurais voulu pouvoir vous témoigner plus tôt ma reconnaissance. Des causes majeures s'y sont opposées. Obligé aujourd'hui de vous écrire pour vous déclarer que je ne puis accepter votre invitation, je mets à profit cette circonstance et vous exprime la gratitude de votre tout dévoué,

«PAUL.»

«P. S. Vous avez chez vous un jeune officier anglais; qu'il ne sorte pas de la journée. Il y va de sa vie.»

Cette singulière épître troubla si fort Léonie, qu'elle n'entendit pas la cloche qui sonnait le dîner.

Madame de Repentigny l'envoya chercher par une domestique.

—Mon ange, lui dit-elle, en la baisant au front, tu feras les honneurs, car je suis un peu souffrante.

La jeune fille avait repris son assurance, remettant au soir le soin de relire et de commenter la lettre de l'Indien.

Sir William King, Xavier Cherrier, sa femme et un vieux parent de M. de Repentigny attendaient déjà, sans cérémonie, dans la salle à manger.

—Eh bien, notre Antinoüs sauvage ne vient donc pas? questionna Cherrier.

—Je ne sais, mais ce n'est pas probable, répondit Léonie d'un ton quelque peu hypocrite.

Le repas fut assez triste, sir William et Cherrier n'ouvraient la bouche que pour s'adresser des épigrammes trop peu voilées.

Comme on causait politique au dessert, le parent de M. de Repentigny dit, en branlant la tête:

—Ça ne fait rien, le parti anglais a reçu aujourd'hui une fière blessure!

—Ah! riposta, sir William, en décochant un regard ironique à Cherrier, si nous devions compter toutes celles que nous avons faites aux Canadiens-Français, nous ne trouverions pas assez de chiffres dans la table de multiplication. Demandez plutôt à monsieur!

Xavier se mordit les lèvres pour ne pas éclater. Mais il sut se contenir, se leva de table et remonta avec sa femme dans leur appartement.

Le vieux monsieur sortit aussi pour aller faire un tour de promenade.

L'officier, s'approchant alors de Léonie, lui prit la main comme s'il voulait la porter à ses lèvres.

La jeune fille recula d'un pas, en retirant sa main.

—Sir William, dit-elle gravement; vous vous êtes battu avec mon cousin; ne niez pas....; j'en suis sûre; je ne saurais aimer l'homme qui a versé le sang de l'un des miens. Ainsi donc tout est rompu entre nous. N'essayez point de me fléchir, vous perdriez votre temps. Mais je ne manquerai point pour cela aux devoirs de l'hospitalité; vous pouvez rester ici tant qu'il vous plaira; je vous engage même à ne pas quitter la maison aujourd'hui. On m'a prévenue que vos jours seraient en danger, si vous mettiez le pied dehors.

Laissant le jeune homme bouleversé par ces paroles, Léonie de Repentigny regagna sa chambre à coucher.

Filles de l'enthousiasme, les révolutions populaires ont la même durée que cette fièvre de l'esprit.

Si, après l'assemblée de Saint-Charles, les patriotes canadiens se fussent instantanément portés sur Montréal, il est vraisemblable que la métropole serait tombée en leur pouvoir, et qui peut dire qu'alors ils n'auraient pas été maîtres de la province!

Mais si Neilson et plusieurs autres étaient décidés à profiter de l'ardeur de leurs partisans, Papineau, chef réel du mouvement, balançait. Il paralysa par sa tiédeur tous ces braves qui ne demandaient qu'à voler au combat. Ne se croyait-il pas assez bien préparé, n'osait-il encore assumer la haute responsabilité qui incombe aux meneurs d'une insurrection? ce n'est pas à nous de répondre. Nous sommes trop près encore de ces tristes événements. Leur appréciation appartient à la postérité56.

Note 56:(retour)Dan» la deuxième édition del'Histoirede M. Garneau, ou trouve la note suivante:«Le docteur O'Callaghan m'écrivait d'Albany, le 19 juillet 1832: Si vous devez blâmer le mouvement, blâmez ceux qui l'ont provoqué et qui doivent en répondre devant l'histoire. Quant à nous, mon ami, nous fûmes les victimes, non les conspirateurs; et, fussé-je sur mon lit du mort, je ne pourrais que déclarer, en présence du ciel, que je n'avais pas plus l'idée d'un mouvement de résistance quand je quittai Montréal et me rendis à la rivière Richelieu avec M. Papineau, que je ne songe maintenant à être évêque de Québec. Je vous dirai aussi que M. Papineau et moi, nous nous cachâmes dans une ferme de la paroisse Saint-Marc, de peur que notre présence n'alarmât le pays, et ne servit de prétexte à la témérité!... Je voyais bien aussi que le pays n'était pas prêt.»M. Garneau a publié cette note en anglais.

Dan» la deuxième édition del'Histoirede M. Garneau, ou trouve la note suivante:

«Le docteur O'Callaghan m'écrivait d'Albany, le 19 juillet 1832: Si vous devez blâmer le mouvement, blâmez ceux qui l'ont provoqué et qui doivent en répondre devant l'histoire. Quant à nous, mon ami, nous fûmes les victimes, non les conspirateurs; et, fussé-je sur mon lit du mort, je ne pourrais que déclarer, en présence du ciel, que je n'avais pas plus l'idée d'un mouvement de résistance quand je quittai Montréal et me rendis à la rivière Richelieu avec M. Papineau, que je ne songe maintenant à être évêque de Québec. Je vous dirai aussi que M. Papineau et moi, nous nous cachâmes dans une ferme de la paroisse Saint-Marc, de peur que notre présence n'alarmât le pays, et ne servit de prétexte à la témérité!... Je voyais bien aussi que le pays n'était pas prêt.»

M. Garneau a publié cette note en anglais.

Cependant, le lien entre l'exécutif et les Canadiens était brisé. Le renouer par des moyens pacifiques n'était plus au pouvoir de personne.

A Montréal, et dans les comtés limitrophes, on arma ouvertement.

Des bandes hostiles sillonnèrent, le pays.

Les occupations ordinaires de la ville et des champs furent abandonnées. Chacun prit fait et cause pour un parti ou pour un autre. La guerre civile alluma ses torches.

«Le 7 novembre, les Fils de la liberté et les Constitutionnels ou les membres du Club Doric, comme te nommèrent les Anglais, en vinrent aux mains, avec des succès divers. La maison de M. Papineau et celle du docteur Roberston et autres furent attaquées et les presses duVindicatorsaccagées. On appela les troupes sous les armes: elles paradèrent dans les rues avec de l'artillerie.»

L'autorité mit sur pied toutes les forces militaires, et inonda la campagne détachements chargés de faire exécuter les nombreux mandats d'arrestation lancés contre les fauteurs de la Confédération des six comtés.

Depuis l'assemblée, Papineau, Neilson et leurs principaux partisans étaient restés dans le comté de Richelieu.

Entourés d'une foule d'hommes dévoués, ils s'y disposaient à la résistance, commettant cette grande faute,—faute irréparable—c'est d'attendre, c'est-à-dire de laisser se dissiper l'ivresse de leurs gens, au lieu de marcher droit à l'ennemi.

Leur quartier général avait été établi entre Saint-Denis et Saint-Charles, villages éloignés de sept milles l'un de l'autre, sur le Richelieu.

Le premier est à seize milles de Sorel, le second à dix-huit de Chambly, localités où le gouvernement anglais avait caserné plusieurs régiments.

Ces régiments reçurent, en même temps, l'ordre d'aller attaquer les rebelles, et de les prendre ainsi en avant et en arrière,—Saint-Denis et Saint-Charles se trouvent entre Chambly et Sorel.

Comme ils avaient à peu près la même distance à parcourir, ils devaient vraisemblablement se joindre à peu près à la même heure sur le théâtre des opérations.

Le 21 novembre au soir, le colonel Gore partit de Sorel avec cinq compagnies d'infanterie, une pièce d'artillerie de six et un piquet de police à cheval.

Le temps était mauvais; il faisait froid et pleuvait à torrents. Tous les chemins avaient été défoncés et les ponts rompus par les paysans.

Néanmoins, le lendemain, le colonel Gore et ses troupes arrivèrent devant Saint-Denis, après une rude marche d'environ douze heures.

Il pouvait être dix heures du matin.

Aussitôt le tocsin laissa tomber dans l'espace ses notes funèbres.

Des barricades défendaient toutes les avenues du village, et un puissant rempart, construit avec des troncs d'arbres, interceptait la route.

Retiré dans une grosse maison de pierre qu'il avait fait fortifier et créneler, le docteur Neilson avait résolu de vaincre ou de mourir. M. Papineau, le docteur O'Callaghan et quelques officiers de milice s'y trouvaient avec lui.

Huit cents hommes, dont un quart à peine munis de fusils, le reste portant qui une lance, qui un épieu, qui une fourche, qui une faux, ou de vieux sabres rouillés, faisaient retentir le village des chants de laMarseillaiseet de laParisienne.

Malgré leur nombre et leur détermination, Neilson doutait de la victoire.

—Monsieur, dit-il à Papineau, vous devriez vous retirer à Saint-Charles; ce n'est pas ici que vous serez le plus utile; nous aurons besoin de vous plus tard.

—Que penserait-on de moi, si je m'éloignais à cette heure? répliqua celui-ci.

—Vous êtes notre chef à tous; à tous, vous devez compte de votre vie, reprit Neilson57.

Note 57:(retour)Textuel.

Textuel.

A ce moment le canon gronda.

—A nos postes, messieurs! s'écria Neilson et souvenez-vous que la patrie a les yeux sur vous!

Le feu des Canadiens répondit aussitôt à l'artillerie des troupes royales.

Mais que pouvait un seul canon contre des amas de pins hauts comme des maisons?

Les insurgés se montraient à peine, lâchaient leurs coups de fusil et disparaissaient derrière les barricades.

La mousqueterie des Anglais ne leur faisait pas plus de mal que leur canonnade.

Cependant un boulet, passant à travers les souches, tua un membre de la Chambre législative, M. Ovide Perrault, blessa plus ou moins grièvement cinq hommes, et jeta quelque confusion dans les rangs des Canadiens.

Mais, vers deux heures, et après que le colonel Gore eut fait de vaines tentatives pour emporter les retranchements à l'assaut, les patriotes reçurent du renfort, et Neilson commanda une sortie.

Elle réussit complètement. Les royalistes, épuisés de fatigue, à court de munitions, lâchèrent pied et s'enfuirent vers les bois, en abandonnant leur canon, leurs fourgons et leurs blessés.

Fiers de ce triomphe, les Canadiens rentrèrent chez eux en chantant des hymnes d'allégresse. Mais ce n'était pas l'heure de s'endormir sur les premiers lauriers; car, s'étant emparés d'un officier anglais, ils avaient appris que le colonel Wetherell s'avançait de Chambly sur Saint-Charles, à la tête de cinq compagnies, d'une troupe de police à cheval et de deux pièces de canon.

Après avoir réparé leurs fortifications, ils coururent prêter assistance à leurs amis de Saint-Charles.

Bon nombre d'habitants avaient quitté le village avec les femmes et les enfants. Mais madame de Repentigny et sa fille y résidaient encore; la première ayant fait une rechute, et les médecins ayant déclaré qu'il était impossible de la transférer à la ville sans compromettre son existence.

Le 25 novembre, au matin, la pauvre femme sommeillait dans son lit, et Léonie, assise à son chevet, parcourait des yeux plutôt qu'elle ne suivait avec l'esprit un livre de piété.

C'était un touchant tableau!

La mère, immobile, les joues amaigries, le teint jaune comme l'ivoire du crucifix qui pendait dans la ruelle, déjà marquée au sceau de la mort, était l'image de la douleur profonde, mais résignée.

Pâle, les yeux cernés par l'insomnie et les angoisses, sa fille offrait une navrante personnification de l'Inquiétude.

Tout à coup les roulements du tambour résonnent, déchirés par les notes perçantes du clairon.

Madame de Repentigny s'agite sur sa couche, Léonie tressaille.

—Qu'y a-t-il, mon enfant? demande la première d'une voix affaiblie.

—Ah! maman, maman! ils vont se battre! ils vont se battre! répond la jeune fille en se levant et se jetant sur l'oreiller qu'elle baigne de ses larmes.

—Heureusement que ni ton père, ni sir William, ne sont là, dit la tendre mère en faisant un effort pour baiser sa fille. Ton père est à Québec, sir William à Montréal, prions Dieu pour eux!

—Et pour mon cousin, dit Léonie en tombant à genoux.

—Ah! oui, il est à Saint-Eustache. Mais il ne court aucun danger, n'est-ce pas?

—Je l'espère, maman.

Après ces mots, toutes deux joignirent les mains, et confondirent leurs coeurs dans un élan vers l'Éternel.

Le canon détona, accompagné d'une fusillade nourrie, alors qu'elles achevaient cotte ardente oraison.

—Sonne donc pour savoir ce qui se passe au dehors, mon enfant, dit madame de Repentigny.

A cet appel, un domestique arriva; mais il ne put rien dire, sinon que les troupes du roi étaient aux prises avec les rebelles.

Léonie se précipita vers la fenêtre.

—Prends garde! ah! prends garde, ma fille! lui cria madame de Repentigny avec terreur.

—Il n'y a rien à craindre, bonne maman; je vois parfaitement, mais on ne peut m'apercevoir; et, d'ailleurs, on ne tire pas de ce côté, répondit Léonie en collant son visage contre les carreaux de la croisée. Ah! voici les militaires qui chargent; les insurgés plient; le ciel est tout noir de fumée.

Le colonel Wetherell venait en effet de fondre sur les Canadiens avec une impétuosité irrésistible.

Quoique sorti de Chambly dans la nuit même où le colonel Gore sortait de Sorel, il n'avait pu arriver avant le 25 en vue de Saint-Charles, tant les habitants avaient semé d'obstacles sur sa route.

A midi, il prit position sur une colline qui domine la rivière, et braqua son artillerie contre le camp des patriotes.

Ce camp, fortifié par des ouvrages en terre et en bois, formait un parallélogramme, appuyé d'un côté sur la rivière, et l'autre sur maison de M. Debartzeh, l'un des instigateurs de l'insurrection.

Trouée par par une centaine de meurtrières, cette maison renfermait une foule de tirailleurs.

Deux petites pièces de campagne ajoutaient encore à la force des Canadiens.

Leurs dispositions, leur bravoure, leur permettaient d'espérer la victoire.

Malheureusement, ils étaient commandés par un Anglais mécontent, un certain T. Brown,—un lâche,—qui déserta son poste à l'heure même du combat.

Le signal de l'attaque donné, le colonel Wetherell canonne les retranchements, et lance ses troupes autour du camp pour l'envelopper.

Les Canadiens se défendent avec une incroyable énergie; ils se montrent digne de cette poignée de héros leurs pères qui, semblables aux trois cents Spartiates, culbutèrent sept mille Américains, le 26 octobre 1813, sur les bords de la rivière Châteauguay.

Ah! si un Salaberry était à leur tête!

Mais, ils n'ont point de chef; ils ne savent à qui obéir; la confusion se met dans leurs rangs. Leurs faibles barrières sont enfoncées.

Les ennemis se précipitent sur eux, la baïonnette en avant... ils les cernent; ils les acculent; ils frappent impitoyablement ces malheureux, qui, manquant d'armes, pour la plupart, se défendent avec leurs mains, avec leurs pieds, avec leurs dents.

C'est une atroce boucherie!

De sa fenêtre, Léonie voit tout. Elle tremble, elle palpite; elle sent son coeur défaillir; elle ne respire plus, et elle ne peut, la pauvre enfant, s'arracher au plus effroyable des spectacles.

C'est que, dans la foule des combattants, elle a distingué le Petit-Aigle qui, brandissant un sabre de cavalerie, enlevé à un officier de police, l'assène, à droite, à gauche, en avant, partout, et, aidé de son père, tient encore bon, alors que tout fuit autour d'eux.

Mais il tombe, accablé par le nombre. Les yeux de Léonie se ferment; elle chancelle et tâche de se cramponner à l'espagnolette pour ne pas tomber aussi.

—Ma fille! mon enfant! au secours! s'écrie madame de Repentigny, oubliant sa faiblesse, thésaurisant un reste de force, et se jetant à bas du lit pour recevoir Léonie dans ses bras.

Et elle s'affaisse à côté d'elle.

On les relève.

—Ah! j'ai eu bien peur! merci, ô mon Dieu! murmure la tendre mère, en embrassant Léonie, qui, un peu remise de son émotion, s'occupe à border le lit.

Le crépuscule se faisait. Un éclair illumina soudain l'appartement.

—Le feu! exclama la jeune fille en retournant, malgré elle, à la croisée.

Une scène nouvelle l'attendait.

Incendiant le village, les Anglais dansaient et proféraient des hurlements forcenés.

Et, à la lueur des flammes, Léonie vit une troupe de soldats qui se dirigeaient vers leur maison, en chassant à coups de plat du sabre et du crosses de fusil une longue, file de prisonniers, parmi lesquels, à son costume pittoresque, quoique noirci par la poudre, maculé de sang et réduit en lambeaux, on remarquait Co-lo-mo-o.

Le jeune homme marchait d'un pas ferme, sa contenance était digne.

En l'apercevant, Léonie, qui l'avait cru mort, ne put retenir un cri de joie.

—Ma fille, lui dit madame de Repentigny en essayant de sourire, je voudrais être seule quelques instants. Va te reposer!

Après un long baiser, Léonie sortit.

—Marthe, dit alors la malade, à sa femme de chambre, je sens que je me meurs; cours chercher M. le curé, mais que l'enfant l'ignore.

Pendant ce temps, un domestique annonçait à mademoiselle de Repentigny qu'un officier anglais désirait l'entretenir dans le parloir.

Elle y descendit.

—Je vous demande mille pardons de vous déranger, mademoiselle, lui dit cet officier; j'ai appris le triste état de madame votre mère et je voudrais pour tout au monde ne vous causer aucun trouble. Mais les lois de la guerre sont inflexibles. On m'a commande de renfermer, pour jusqu'à demain, dans votre maison, plusieurs prisonniers, et quoi qu'il m'en coûte, j'obéis à ma consigne. Veuillez être assurée, du reste, qu'on ne fera aucun bruit.

—Je crains, dit Léonie, que nous n'ayons pas de chambres assez vastes.

—Qu'à cela ne tienne, mademoiselle. Il y a près de votre parc une basse-cour dont les murs sont élevés; c'est assez bon pour des misérables dont le bourreau fera bientôt justice.....

Un frisson glacial figea le sang de la jeune fille dans ses veines.

—Disposez-en comme il vous plaira, monsieur, balbutia-t-elle; mais excusez-moi..... la maladie de ma mère.....

Des larmes lui coupèrent la parole.

Elle sortit du parloir. Cependant, au lieu de remonter à sa chambre, elle entra dans une petite serre attenant à la salle à manger, et appela:

—Antoine!

Un jeune homme parut:

—Écoute, lui dit-elle d'une voix brève et palpitante, tu es mon frère de lait; j'ai confiance en toi. Tu ne me tromperas pas, n'est-ce pas vrai, car tu m'aimes? Un Indien m'a sauvé la vie, dans la catastrophe du Montréalais, tu le sais. Cet indien est prisonnier parmi ceux qu'on nous amène. Il faut le délivrer. Tu le délivreras, n'est-ce pas?

—Je ferai tout ce que vous voudrez, ma chère soeur, mais le moyen?

—Le moyen? Il y en a un. On enfermera les captifs dans la basse-cour. Ils n'y sont pas encore. Glisse-toi parmi eux. Dis un mot à l'Indien. Passe-lui un couteau. Il fait presque nuit. La chose n'est pas impossible. Tu porteras la clef de la basse-cour au commandant de détachement qui conduit ces pauvres gens. On ne se défiera pas de toi. Puis tu offriras du vin aux soldats, et, dans la nuit, quand ils seront ivres, tu ouvriras la porte de la basse-cour, qui donne sur le parc; m'as-tu comprise?

—Oui, oui, oui, soyez tranquille, votre protégé s'évadera ou je perds mon nom.

—Dépêche-toi, j'attendrai le résultat dans ma chambre.

Antoine partit.

Nous renonçons à peindre l'anxiété dont Léonie fut dévorée pendant les cinq heures qui s'écoulèrent jusqu'à son retour.

—C'est fait, dit-il; il est échappé.

La jeune fille se prosterna pour rendre grâces à Dieu; puis, se relevant, elle alla, sur la pointe du pied, souhaiter le bonsoir à sa mère, avant de se coucher.

Le silence général régnait dans la chambre, faiblement éclairée par une veilleuse.

Léonie crut que madame de Repentigny dormait.

Elle se pencha sur le lit pour effleurer son front.

Ce front était froid comme un marbre.

—Ah! je suis maudite! s'écria la jeune fille en se redressant tout d'un coup, comme si elle eût été mue par un ressort; je suis maudite; j'ai un instant oublié ma mère, et ma mère est morte sans me donner sa bénédiction!

Et elle tomba à la renverse.


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