Chapter 24

Noura, Claude et Mouni bavardaient dans du soleil, sur la terrasse.

L’artiste constatait la transformation du petit genêt saharien, écoutait les réflexions pondérées et justes que Mouni mêlait à la causerie. Il finit par dire :

— Noura est un merveilleux jardinier. Je ne reconnais plus la fleur des champs d’alfa. Mais tu es trop française, aujourd’hui, Mouni, ta melahfa ne te va plus.

Mouni se leva silencieusement et descendit près de Lella Fatime.

— Vous lui avez fait de la peine, reprocha Noura.

— Croyez-vous ?… Quel âge a-t-elle ?

— Quatorze ans à peu près.

— C’est une femme pour l’Orient.

— Oui.

— Ne redoutez-vous pas qu’on vous la reprenne, pour la marier ?

— Taisez-vous ! Je ne veux pas songer à cela. Mouni m’aime et la présence de ma tante nous préserve d’un danger immédiat. Le vieux Bou-Halim n’est pas immortel. Lui disparu, les autres ne revendiqueront pas la possession de Mouni.

Des craintes vinrent à l’esprit de Claude Hervis. Il ne les formula pas, ému de la pâleur de la petite Mâlema. Il reprit le sujet qui les passionnait tous deux.

— Avez-vous vraiment commencé à modifier le sens de la vie musulmane ? Avez-vous, en soulevant le voile, trouvé le mot de l’énigme qu’il cache ?

— Le mot est au-delà du visage obstiné. C’est au-delà que je le chercherai.

— Prenez garde ! J’imagine ce visage décevant et plus décevant l’au-delà.

— Ami, quelle chose est plus décevante et périlleuse que la mer ? Et la mer a été conquise et vaincue par le sûr voyage des navires.

— Au prix de combien de naufrages ?

— Qu’importe ! Deux bateaux sombrent ; un troisième reprend la route et arrive au port. Tout s’achète. Il faut savoir payer largement. Il faut savoir mourir pour assurer une conquête et c’est lâcheté que reculer devant le prix qu’il faut y mettre, le sang ou les larmes.

Elle s’animait, la discussion exaltant l’amour de l’œuvre entreprise. La contradiction multipliait son zèle, le rendait triomphant dans une ferveur de volonté.

— Claude, mes petites sœurs musulmanes sont de beaux oiseaux en cage, des oiseaux des tropiques qui paraissent n’avoir d’abord que leurs plumes et qui ont une chanson, expression spéciale de leur pensée. Pour nous, cette pensée est lointaine à l’égal de la poésie primitive et souvent brutale des livres de Moïse. Je me rapproche de la pensée des oiseaux ; je l’admets avec indulgence pour ne la point effaroucher et la connaissant, voir comme on peut la transformer.

— Noura, Noura, vers quelle perfection conventionnelle la conduisez-vous !

— En admettant ; à la seconde génération le conventionnel sera du naturel. Nierez-vous toujours le progrès lent, mais sûr des âges après les âges ? Réfutez l’utilité du raffinement matériel, ô nomade, mais ne refusez pas à notre temps le perfectionnement moral.

Le sculpteur fut ironique. Il cita Nietzsche :

—Le grand résultat que l’humanité a obtenu jusqu’à présent, c’est que nous n’avons plus besoin d’être dans une crainte continuelle des bêtes sauvages, des barbares et de nos rêves.

Il y a un progrès dans un autre sens encore. Nous avons cette supériorité sur les Garamantes que, virtuellement, nos femmes n’appartiennent pas à nos voisins. Cependant, nous aurions des raisons d’être portés à rechercher comme eux la certitude de nos paternités. Nous avons cette supériorité sur les Angiles que notre épousée ne se prostitue pas aux passants la nuit de ses noces ; mais après, pouvons-nous affirmer qu’elle soit, à l’exemple de ces premières aïeules un modèle de sagesse et de pudeur ? Certes, il y a progrès ; nous sommes plus hypocrites.

Mais la jeune fille conseille :

— Laissez donc au mal et au bien, en toutes choses leurs parts respectives. La nature sait les équilibrer. La loi du bien est de progresser sans cesse, de tendre vers le mieux. Même si le mal grandit en proportion, le contraste est utile à la bonne cause. Il me plaît de mesurer la lumière et l’ombre et de trouver si souvent le jour plus long et plus magnifique que la nuit.

— Noura, vous êtes une grande exaltée de la poésie du devoir.

Tout le soleil d’une fin de jour flamba prodigieusement sur l’amphithéâtre des maisons arabes étagées, des verdures de la ville basse et sur les montagnes bleuies ; puis, il décrut. On sentit venir le soir rapide.

Claude Hervis reprenait en arpentant la terrasse :

— Vous comparez les Musulmanes à des oiseaux ; Je les vois mieux dans la souplesse et la beauté des chats depuis que je suis les lignes et les interlignes de vos lettres à notre amie commune. Elles sont des chats qui s’étirent dans la tiédeur des tapis, dorment ou caressent leur fourrure. Se soucient-elles du secret des rayons, des conditions de leur existence et de l’explication des choses ? Elles ne souhaitent que vivre dans leur ignorance, aussi longtemps qu’il se pourra, instinctivement heureuses du bonheur animal qui ne trompe point.

— Les chats et les oiseaux perdent l’instinct des bêtes pour acquérir l’intelligence des hommes. Seulement, ils ont des maîtres geôliers. Beaucoup d’enfants seraient mes élèves sans les pères opposés à l’instruction des filles comme les mères à celle des fils.

— Les pères sont de l’avis du Grec qui disait : —Que savait ma femme quand je l’épousai ? Elle n’avait pas quinze ans et l’on s’était surtout appliqué à tenir ses yeux et ses oreilles dans l’ignorance et à ne pas exciter sa curiosité. N’était-ce point assez qu’elle sût faire un manteau avec de la laine qu’on lui donnait ou distribuer la tâche aux fileuses ses servantes ?—

— Très bien, mais il y a une lacune chez nos Arabes. Leur éducation ne comporte pas ce souci de préserver les yeux et les oreilles des enfants.

Noura avait jugé de la perversité précoce contre quoi elle devait lutter. Fillettes, jeunes filles ou femmes considéraient leur féminité comme un bien utilisable en toute circonstance et qui rapportait de l’argent, des bijoux et du plaisir. Des bouches balbutiantes encore prononçaient des paroles scandaleuses. Un jour Helhala s’était écriée : — « Combien ta taille est mince, ô Mâlema ! Compare-la à la mienne. Certainement, j’ai un enfant. Mais qui dira le nom de son père ? Il y en a tant qui m’ont baisée ! » — Sous la réprimande de sa maîtresse elle éclatait de rire, puis demandait pardon en murmurant : — « Pourquoi me gronder ? Tu sais bien que ce n’est pas vrai. Mais j’aime les hommes, vraiment, Mâlema, je te jure que je les aime ! » —

Noura répondait à Claude :

— Je lutte contre un cynisme naïf. J’en connais qui se donnent pour un rang de perles fausses. Quand je les blâme, elles s’étonnent et les rares sages m’approuvent superficiellement.

— Elles sont nées uniquement pour l’amour charnel, rituel presque en son inconsciente impudeur, dit l’artiste. Elles vivent suivant une conception antique de la femme.

— C’est la faute du maître qui en fait des ilotes. Si le maître voulait et si elles étaient libres…

— Ce serait pire et le maître ne voudra pas.

Il répéta la raison qu’un indigène lui avait donnée : — « Nous ne pouvons pas lâcher nos femmes comme les vôtres. Elles ont trop de soleil dans le sang. Elles ne deviendront libres que le jour où nous cesserons d’aimer leur beauté et notre honneur. » —

— La cage s’ouvrira, affirme l’apôtre de l’émancipation.

— Et après ?… Vous verrez les prisonnières échappées réclamer leur prison. Plusieurs se seront perdues. Celles qui reviendront refermeront elles-mêmes la porte avec la violence de la terreur, de l’impuissance et de la déception. Elles reviendront toujours, à cause d’un mystère de sang et de race et parce que l’esprit des générations d’aïeules revendiquera la paisible réclusion dans la mentalité nouvelle des petites filles.

— Vous parlez comme Lella Guemara, fait Noura : mais cela ne saurait empêcher l’envol, au grand battement des ailes déliées. Pas une nation n’a le droit de garder la femme en éternel état d’infériorité et dans la misère du geste et de l’intelligence. Après l’Europe, l’Orient annihilera la loi de séculaire injustice qui, de la mère des hommes, fait une créature opprimée. Et pourquoi ?

Claude Hervis, avec ce premier historien que fut Moïse, trouvait l’explication dans le crime biblique, le péché de l’Eden.

Noura sourit.

— Soit. Il est temps d’absoudre la coupable. Voici l’heure de la miséricorde et du rachat ; la souffrance a tout expié.


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